Archives de catégorie : TEXTES ET /OU POÈMES EN EN DIALOGUE AVEC UNE PIÈCE CLASSIQUE OU JAZZ

François Cheng | Et le souffle devient signe

 

 

 

 

 

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Le Souffle primordial se dégageant du Chaos

 

 

Maintes fois, je suis revenu sur ce caractère magique, comme si j’étais poussé par le désir insensé de revivre l’émouvant début de la Vie, ou plutôt de ma propre vie. Le caractère hun est assez courant dans l’esthétique chinoise. Il sert à évoquer l’un des états initiaux de l’Univers, lorsque le Souffle primordial a commencé à se dégager du Chaos originel. Moment bouleversant, décisif selon l’imaginaire chinois, car toute la promesse de l’aventure de la Vie était déjà contenue là.

Ce caractère a pour radical celui de l’eau, composé de trois points superposés, tracés à gauche. En les posant, le calligraphe imprime d’emblée le rythme ternaire, si important pour les Anciens. La partie droite est toute en courbes, restituant bien l’idée d’un monde embryonnaire qui tourne sur lui-même. mais à l’intérieur de cet ensemble, une ligne de force est nettement affirmée. Elle est dynamique, elle tourne et avance en même temps. Tous les vides médians dont elle est constituée garantissent son pouvoir transformateur.

François Cheng, Et le souffle devient signe, Portrait d’une âme à l’encre de Chine, Éditions L’Iconoclaste, 2018, pp.102/103

 

 

 

C’est dans le vide que voguent les nuages et volent les oiseaux ; c’est par le vide que leurs mouvements se renouvellent sans cesse

Wenshi Zhenjing

 

 

 

Time after time
Compositeur : Jule Styne
Interprète : Ben Webster

 

 

 

 

 

Variations de funambule| Devenir dans la musique chez Jankélévitch

 

 

 

 

 

 

Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano.

Vladimir Jankélévitch

 

 

Afin de dire le devenir dans la musique, Jankélévitch lui-même ne renierait pas sans doute la métaphore funambulesque : « il n’y a donc plus à expliquer pourquoi toute philosophie de la musique est une périlleuse gageure et une acrobatie continuée. Nous avons refusé à la musique le pouvoir du développement discursif : mais nous ne lui avons pas refusé l’expérience du temps vécu. »

Et d’ailleurs, existerait-il un fil reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle chez Jankélévitch — entre le Je-ne-sais quoi et le presque rienl’irréversible et la nostalgie ?

Le philosophe Jankélévitch épouse un mouvement périlleux. Il évolue dans un cadre spatio-temporel aux frontières repoussées, à l’intérieur d’un cadre inachevé. Funambule aux prises avec l’exercice constant d’une recherche de stabilité. Après sa mise en péril volontaire, dans la tension du perpétuel mouvement entre forces contraires, le musicien – poète glisse sur la corde du sens extrême, entre verticalité et horizontalité.

L’on se confronte à un déplacement permanent du lieu et du temps , dont la manifestation nous rapproche d’une lecture de partition — échappée du papier pour migrer vers le jeu d’instrument. Cet exercice d’acrobatie rappelle également — Michel Serres avait souligné ce rapport mathématique au langage — la « différentielle » . En ce qu’elle se rassemble à l’endroit subtil du tout et de l’infime, la philosophie de Jankélévitch rejoint les limites d’un « accroissement infinitésimal », elle contient le tout et le si peu, et par là menace à tout moment — sur un geste à peine esquissé — de basculer de la totalité vers le rien.

Le repère de toute abscisse — dans l’espace hanté par la question morale — chez le philosophe se situe « quelque part » … Quant à l’ordonnée du temps, il faudra se résoudre à la déchiffrer sur la partition de la « mélodie éphémère » de la vie.

Voici un lieu mouvant, incertain. Le penseur le sait, l’assume, le choisit. Est-ce cette caractéristique qui rend sa pensée si émouvante, puis sa voix bien que conceptuelle, si vivante ? Il faut entendre la voix — physique — douce, vive, joueuse de Jankélévitch.

*

Que dit cette métaphore —  qu’apporte-t-elle à notre sujet, la poésie mise en musique — que dit-elle de si essentiel pour rencontrer le funambule avec une si pleine constance chez les chansonniers, les musiciens, les philosophes et les poètes ensemble ?

On se rappelle que «celui qui écrit en vers danse sur la corde. Il marche, sourit, salue, et ceci n’a rien d’extraordinaire jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que cet homme si simple et si aisé fait tout cela sur un fil de la grosseur d’un doigt». Voici convoqué Valéry. Et Jean-Michel Maulpoix à son tour: «Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d’un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner (…) Qu’est-ce donc que le poème, sinon une affaire de trame et de filage, avec des mots « tirés de soi(e) ».

*

La force demeure au devenir, Jankélévitch l’a montré, lui qui appelait ses étudiants à ne pas rater leur matinée de printemps. En 1951, quand il est nommé à la Sorbonne, dans une époque où l’on se moque de la morale, il instruit sur la fraternité. Il enseigne la morale et se garde de la moindre leçon moralisatrice.  La mort de l’homme, la mort de Dieu, la mort de la civilisation déjà sont annoncées, ses mots font sourire, qu’importe ! Le maître incarne son propos, il transmet à qui veut bien l’entendre la leçon bergsonienne qu’il avait jadis reçue de son propre maître : « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. ».

Lui respire, vit et pense d’une façon toute musicale, c’est-à-dire sur le fil du devenir.

Devenir. Entendre la recherche de l’équilibre sur le fil tendu reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle.

Entendre lieu&lien, entre Je-ne-sais quoi&presque rien, irréversible&nostalgie.

Devenir serait alors le nom du monde pensé en poète.

Devenir. Et cette folie à l’instant de ces lignes : oser l’espérance ! Croire dans les valeurs de l’art. Croire que «la seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité — et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano. Il pensait envers et contre tout  le langage des sources.  Émotion de la musique jaillie. Cœur. Fulgurance. Immédiateté.  Pluie perlée sur la nuit.

Devenir, car là se trouve la dimension où «l’objet se défait sans cesse, se forme, se déforme, se transforme, et puis se reforme». Devenir avec la Grande Raison du corps, dans « la succession des états du corps ». Devenir la limite. L’intime. Le tremblé.

Devenir la seule chose qui ne change jamais : cela même qui toujours change .

Devenir. Précéder. Ouvrir. Un pas glissé. Vers la métamorphose. La mutation. La variation.

Variation, l’autre nom du chant, «le régime par excellence de la musique : le thème qui est l’objet, l’insignifiant objet de la variation, s’annule parmi les réincarnations et les métamorphoses ; la « grande variation» n’est pas modelage d’un objet plastique, mais plutôt modification de part en part, modification modulante, modification sans modes et sans même la substance dont ces modalités seraient les modes, sans l’être dont les manières d’être seraient les manières».

Peut-être cette fluidité temporelle explique-t-elle ailleurs la prédilection de Fauré pour « la souple et ravissante continuité des barcarollesLe Ruisseau, Au bord de l’eau, Eau vivante… »

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Piano Concerto No. 2 in C Minor, Op. 18
Adagio sostenuto
Compositeur : Serge Rachmaninoff
Piano : Khatia Buniatishvili

 

Variations sur la fugue | Roger Laporte et Bach

roger laporte fugue

C’est là que j’ai perdu le chemin : avec Fugue.
Roger Laporte

Troisième séquence de Fugue (…) : Tout se passe comme si m’avait été donnée à mon insu la possibilité d’accomplir un très ancien projet : écrire un livre qui soit à lui-même son contenu, qui produise et inscrive sa propre formation.
[…]

Si écrire était un jeu, serait-ce celui du furet ? Oui, parce qu’écrire est inséparable d’une course haletante ; non, dans la mesure où la poursuite est sans objet, sans terme, où aucune main, surtout pas celle de l’écrivain, ne cache le furet. Ecrire déjoue toute définition, rompt toute clôture, engendre une fuite perpétuelle ponctuée de sauvages ruptures blanches.

[…]

Il me faut seulement écrire, m’adonner à ce travail comme un horloger qui chercherait à faire marcher une montre à jamais sans aiguilles ni cadran. Puisque la production d’un texte fini, c’est-à-dire d’un livre, n’est pas le but d’une fabrique elle-même toujours en chantier, faut-il en conclure que l’objectif de la fabrique textuelle n’est autre que le fonctionnement lui-même, fonctionnement sans fonction, fonctionnement en pure perte ? Cette fabrique est-elle analogue à un mobile de Calder ? Oui, mais le mobile textuel ne comporte aucune attache immuable, il ne se déplace pas seulement dans l’espace mais selon plusieurs dimensions temporelles, enfin, et peut-être surtout, son mouvement est assuré par les pièces elles-mêmes, pièces déformables, fuyantes, jamais identiques, puisqu’elles excluent tout duplicata. Selon les normes habituelles, on classerait à coup sûr ce mobile dans la catégorie des machines improductives ou ludiques, voire de ces jouets conçus pour de très jeunes enfants, jouets incassables que l’on peut démonter et remonter indéfiniment, mais avant d’admettre que la machine textuelle, inutile, fonctionne pour fonctionner, le concept de fonctionnement, même séparé de celui de fonction, doit au préalable être redéfini.
Opposer fonctionnement majeur et mineur a été stratégiquement nécessaire : il fallait nettement marquer que la machine d’écriture, à la différence des machines ordinaires, marche lorsqu’elle se disloque.
[…]

Ecrire, loin de se destiner au langage, à la plénitude d’un sens ultime et communicable, a non seulement toujours dénié mes assertions et empêché la rédaction d’un Traité du jeu d’écrire entièrement exhaustif, mais a rendu impossible toute saisie, en une formule définitive, de la forme, du genre, de l’ordre ou du règne langagier que j’aurais voulu instaurer.

Roger Laporte, Fugue 3, Biographie (Vieux Fonds), Flammarion, 1976.

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J.S. Bach Prélude et Fugue in E Minor BWV 855 – 2 FUGUE
Piano Víkingur Ólafsson

 

 

 

C’est le seul compositeur [ Bach ] que je peux jouer durant 24 heures sans éprouver le besoin de jouer autre chose.
(…) L’expression de musique classique ne m’est pas pertinente car celle que je réalise s’inscrit dans le présent. Ma musique est contemporaine ; peu importe qu’elle ait été composée par Bach ou un autre compositeur. Elle est contemporaine !

Víkingur Ólafsson

 

 

Lorand Gaspar | Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre

 

 

 

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Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre
et je ne sais pas ton visage.
Le tintement liquide des cloches du troupeau
tout ce large au soir qui vient sur les cailloux
écailles et bris d’une ancienne mémoire
désastres lointains, départs imminents
pourquoi ces grappes maintenant si légères
et j’écoute adossé à un ciel très pâle
les morts qui connurent tous les sons de l’air
tant de rouages que meut la transparence
et je sens dans la bouche les dents rouges de l’âme
tourbillon de danse, sifflement d’aile
porteur de vie et d’égarements
toi la Règle, toi l’Erreur,
la juste tension des larmes,
le goût âpre de la langue brûlée –

 

Lorand Gaspar, Égée – Judée suivi de Feuilles d’observation (extraits) et de La Maison près de la mer, Collection Blanche, Gallimard, 1980, Ed. num. non pag.

 

Saverio Mercadante

Saverio Mercadante (1795-1870), Italia
– Flute Concerto in E minor
III. Rondo
Monika Hegedüs, flute
Budapest Strings
Károly Botvay

 

 

Christian Bobin, Bach et Soulages

 

 

 

 

Pierre Soulages, peinture, 1683 × 2320

 

 

Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un escargot ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions. Bach est plus que musicien. Soulages est plus que peintre. Rimbaud n’est poète que secondairement, comme les cendres qui retombent en papillons du volcan — ses poèmes. (…) Je cherche cette présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant.

Christian Bobin, Pierre, Gallimard / Collection Blanche, 2019, p. 7/8.

 

 

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Bach
Violin Sonata N°2 in A Minor BWV1003 -IV Allegro 5(arr. W-F-Bach)
Clavecin Jean Rondeau

 

 

 

Vivaldi est Venise

 

 

 

Vivaldi est Venise. Dans ses palais et ses ruelles, ses miroitements et ses mystères, son élégance et ses frasques. Non pas contradiction, mais alliance miraculeuse de contraires. Venise vivante, que les siècles suivants, amnésiques et complexés, prétendirent enterrer à jamais dans ses vases malodorantes, ses décadences multiples, et une mort programmée bien que toujours absente. Jamais compositeur ne fut autant le décalque de son lieu de vie, modelé par lui et programmé pour y réussir, au point d’en épouser de nos jours une célébrité trop souvent factice, mais aussi de son vivant les controverses et les accommodements déplaisants, les fureurs et les silences, la richesse et le besoin permanent, la dévotion et la fête, la course et l’absence.

Concerto pour 2 violons et viole de gambe en sol mineur RV 578
Adagio e spiccato Allegro
Compositeur Antonio Vivaldi
Violon Pablo Valetti
Jordi Savall

Venise, au tournant de deux siècles, vit dans la maturité d’une sensualité radieuse et pleinement assumée, dans une licence et une avidité de plaisirs soulignées par tous les chroniqueurs. Le jeune Antonio glisse des ombres des tabari et des inquisiteurs aux lumières de la piazza et aux éclats des courtisanes, des étals bigarrés de commerçants de toutes nationalités aux mosaïques de la basilique, des promesses des charlatans à celles des prêtres, du regard d’une danseuse triste aux dérobades d’une bauta, dans le chant continuel des gondoliers, femmes, commerçants, maîtres et domestiques.

Sophie Roughol, Antonio Vivaldi, Éditions Actes Sud, 2005, pp.77 & S.

 

 

 

 

Nahum Tate, Henry Purcell, Christina Pluhar | Strike the viol

 

 

Le violoncelliste A.Modigliani

 

Come, ye sons of Art, away !
Come, ye sons of Art, away,
Tune all your voices and instruments play,
To celebrate this triumphant day.
Sound the trumpet, ‘til around
You make the list’ning shores resound.
On the sprightly hautboy play,
All the instruments of joy
That skilful numbers can employ,
To celebrate the glories of this day.
Strike the viol, touch the lute,
Wake the harp, inspire the flute.
Sing your patroness’s praise,
In cheerful and harmonious lays.
The day that such a blessing gave
No common festival should be.
What it justly seems to crave,
Grant, oh grant, and let it have
The honour of a jubilee.
Bid the virtues, bid the Graces,
To the sacred shrine repair,
Round the altar take their places,
Blessing with returns of pray’r
Their great defender’s care,
While Maria’s royal zeal
Best instructs you how to pray,
Hourly from her own
Conversing with the Eternal Throne.
These are the sacred charms that shields
Her daring hero in the field,
Thus she supports his righteous cause,
To his aid immortal pow’r she draws.
See Nature, rejoicing, has shown us the way,
With innocent revels to welcome the day.
The tuneful grove, and talking rill,
The laughing vale, replying hill,
With charming harmony unite,
The happy season to invite.
What the graces require,
And the Muses inspire,
Is at once our delight
And our duty to pay.

(Source : Document Cité de la musique avec l’autorisation d’Erato Disques)

 

Strike the viol
Paroles attribuées à Nahum Tate
Henry Purcell /William Christie
Christina Pluhar & L’Arpeggiata
Music For A While : Improvisations on Purcell

 

 

Sur cette terre | Le Trio Joubran chante Mahmoud Darwich


 

 

Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

 

 

Passacaille | Novarina


 

 

L’esprit respire. L’opaque de la matière est renversé par la respiration à chaque minute. Au fond de la matière même est le mystère respiratoire : dépense et offrande. Tout rythme, matériel ou spirituel, vient de ce désordre ordonnant, de cette pulsation d’antinomies, de ce tissage contradictoire. La respiration est l’équation d’origine : une croix du temps, une passacaille étoilée ; elle nous emporte, nous passe, nous rend à la réversibilité, à la résurrection, au point de renversement – au neutre souverain… Le même point neutre d’énergie et de renversement qui est au cœur de l’espace est au fond de nous : l’univers n’est pas seulement devant, il bat à nos tempes.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

Marc-Antoine Charpentier
Concert pour quatre parties de violes
H 545- VI Passacaille
Jordi Savall

 

 

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Le souffle dans l’écriture vocale | Autour de Chet

 

 

 

Une chanson de Chet Baker est un frisson de braise et d’eau. Ainsi «thrill is gone », standard jadis chanté par Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, ici joué par le cuivre d’Erik Truffaz, grand, très grand artiste qui fait mentir ce titre. L’instrument et la voix ensemble — timbre chaud, savamment brisé — ouvragent un silence vibratoire qui n’en finit pas.

Novarina : « Parler c’est faire l’expérience d’entrer et de sortir de la caverne du corps humain à chaque respiration : il s’ouvre des galeries, des passages non vus, des raccourcis oubliés, d’autres croisements ; on avance en écartèlement ; il faut traverser par des chemins incompatibles, les franchir d’un seul pas à l’envers et d’un souffle (…) ».

L’écriture vocale, mise en mouvement par l’émotion, affleure des profondeurs. Le souffle au sens du frisson — étymologiquement ce tremblement qui parcourt le corps féminin les jours précédant la menstruation — arpente le territoire de la peau.

La voix — filet d’air — se fraie une colonne à travers le corps, la voix est emmenée par le sang jusqu’au bord des lèvres, le poème traverse, aborde la rive par le rythme de la respiration. Sous le voile de sueur, le poème trame la corde d’un chant, s’appuie sur l’air, ouvre la chair. Le silence ouvre l’écho, la résonance, le grain de la voix, dont la faille se joue de la lumière.

Timbre éraillé et solaire, voué à la sensualité et tous ses sortilèges : l’haleine réchauffe le souffle, animé.

Psyché, souffle, baiser : de la voix sous la langue advient cette parole à fleur de peau.

Sylvie-E. Saliceti

 

The thrill is gone
Auteur, compositeur : Lew brown, Ray Henderson
Interprète : C. Jordana
Trompette : Erik Truffaz

 

Christian Bobin et Mozart

 

 

 

 

Ma mère connaît toujours un ratage dans les gestes ultimes du repas. Elle sait à merveille cuisiner. C’est l’instant de servir qui est chez elle l’instant de la catastrophe. Au dernier moment, en posant le plat sur la table ou en versant un peu de nourriture dans une assiette, elle accroche, renverse, éclabousse. Légèrement, mais sûrement. Comme si, chez elle qui est si attentive aux siens, une impatience montrait le bout du nez : j’ai passé des heures dans la cuisine, pour vous, mais là, permettez, je pars en vacances, je ne regarde plus trop ce que je fais, je quitte un millième de seconde ma place souveraine de servante, qu’est-ce que vous croyez, que je suis faite pour cette place ? J’aime cette échappée de l’ultime instant, cette fugue qui ne dit pas son nom. Il y a des impatiences nourricières. Chez Mozart aussi on peut surprendre des facilités de dernière minute, des fins de mouvements bâclés. Elles ajoutent à la beauté de l’ensemble. Femmes qui envoient promener leur monde, musiciens qui expédient les trois dernières notes, petit diable qui récite la prière vitale : mon Dieu, protégez-nous de la perfection, délivrez-nous d’un tel désir.

Christian Bobin, La présence pure et autres textes, Poésie/Gallimard, 2010.

Sonate pour piano K 310
Allegro maestoso
Compositeur : W.A. Mozart
Piano : Hélène Grimaud

 

 

 

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

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Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

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Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Le voeu de silence | Pascal Quignard

 

 

 

Voici un temps fort de lecture, ce voeu de silence inspectant, «introspectant» l’injonction de se taire, que parfois l’on s’adresse à soi-même. Voeu autarcique, enfantin, féodal — qu’importe ! Jamais avant Quignard — qui lui-même connut des épisodes autistiques d’aphasie — jamais je n’avais reconnu à ce point un écrivain à la façon qu’il a de se taire.

Ce livre m’a amenée au seuil d’écoute du silence ;  jusqu’ici je percevais simplement qu’il m’était aussi essentiel que la respiration. Après avoir accompagné l’immersion quignardienne dans la plongée de ses propres silences, les miens se dévoilent plus loin, je les lis autrement — en multiplicité, en profondeur. Parole des floraisons, la parole du silence — le doit-on à la petite barque ou au dernier royaume ? — cette parole blanche à présent, on l’entend tel un cercle carré : une « fleur sur un clou».

Sylvie-E. Saliceti

 

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C’est ainsi que dans l’oeuvre de Louis-René des Forêts, de la façon la plus explicite et la plus harcelante, le voeu de silence mais aussi le désavoeu auquel il aboutit immanquablement culminent dans le curieux comportement qui consiste à répéter insatiablement la soif même qui incite à «rompre le silence tout en faisant silence». Curieux comportement qui consiste à écrire. Qui consiste à parler sans ouvrir la bouche. Qui consiste à parler dans le temps qu’on se tait.

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Bien mener sa barque dans le silence. Barque dans ce cas qui ne fait que remplacer le mot de langue.

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Schéhérazade dit qu’il faut garder scrupuleusement les secrets et les voeux. Que si nous n’avons pas pu contenir en notre sein une confidence, aucun de ceux auxquels nous la confierons ne saurait la contenir. «Tout être, ajoute-t-elle, qui ne desserre pas les lèvres est un être qui est hors de danger. Le silence est la beauté qui orne les plus belles choses du monde. Toute parole est semblable à la pluie d’orage qui gâte tout.»

Pascal Quignard, Le voeu de silence, Fata Morgana, 2003, pp.51/52, 62, 54.

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Silence
Charlie Haden & Chet Baker

 

 

 

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

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INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

Chaconne de Bach | Hélène Grimaud


 

 

Juillet 1720 à Köthen : le Kapellmeister Jean-Sébastien Bach ― maître des chapelles à la cour du prince Léopold d’Anhalt-Köthen ― revient d’un voyage professionnel près de Dresde, heureux de retrouver femme et enfants, il rentre chez lui après deux mois d’absence.

Son épouse n’est pas là.
Au cours de sa longue absence, Maria Barbara Bach est morte — enterrée quelques jours plus tôt au cimetière de Köthen.

De chagrin, Johann Sebastian compose. Ce sera pour elle, et ce sera elle : la Chaconne pour violon seul.

De toutes les partitas, elle est la plus incandescente, ce qui fit dire à Johannes Brahms se confiant dans une lettre à Clara Schumann : « sur une portée, pour un petit instrument, cet homme a écrit tout un monde des pensées les plus profondes et des sentiments les plus forts. Si je pouvais imaginer que je puis créer, ou simplement concevoir une telle pièce, je suis assez certain que l’excès d’excitation et de bouleversement me conduirait à la folie.»

Sylvie-E. Saliceti

Il ne s’agit pas seulement de l’une des plus grandes pièces de musique jamais écrites, mais d’une des plus grandes créations de l’esprit humain. C’est une pièce spirituellement puissante, émotionnellement puissante, structurellement parfaite.

Joshua Bell

 

 

Partita en ré mineur pour violon seul – BWV 1004 – J.-S. Bach
Arrangements : Busoni
Interprétation : Hélène Grimaud

 

 

Álvaro Mutis | Sonate 2

 

 

 

Sei solo… Tu es seul, tel est le message que laissa Johann Sebastian Bach sur la première page de ses six Sonates et Partitas.

 

SONATE 2

Pour les arbres brûlés après la tourmente.
Pour les eaux boueuses du delta.
Pour ce qui demeure de chaque jour.
Pour le petit matin des prières.
Pour ce que recèlent certaines feuilles
dans leurs veines couleur d’eau
profonde et sombre.
Pour le souvenir de ce bonheur bref
et déjà oublié
qui fut mon aliment de tant d’années sans nom.
Pour ta voix de nacre rauque.
Pour tes nuits où transite la vie
en un galop de sang et de rêve.
Pour ce que tu es aujourd’hui pour moi.
Pour ce que tu seras dans le tumulte de la mort.
Pour cela je te garde à mon côté
comme l’ombre d’un illusoire espoir.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.118.

Johann Sebastian Bach
Partita for Solo Violin No. 2 in D minor, BWV 1004
Violon Itzhak Perlman
St John’s Smith Square, Londres, 1978.

 

Álvaro Mutis | Le temps, petite fille (sonate 1)

 


 

 

Sonate 1

Cette fois encore le temps t’a ramenée
dans mes rêves funèbres.
Ta peau, ton goût d’humidité saline,
tes yeux étonnés des jours d’autrefois,
sont revenus, et ta voix, et ta chevelure.
Le temps, petite fille, qui s’acharne
comme la louve enterre ses petits
ou l’algue recouvre la quille du navire,
comme la vague lèche le sel des amarres,
comme le vent monte des galeries de mines,
ou le train appelle dans la nuit des hauts plateaux déserts.
De son travail opaque nous faisons notre nourriture
comme de pain consacré ou viande faisandée
qui se dessèche dans la fièvre des ghettos.
À l’ombre du temps, ô mon amie,
une eau tranquille de ruisseau me ramène
ce que je garde de toi pour m’aider
à gagner la fin de chaque jour.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.113.

Chopin
Sonate No. 2 pour piano, Premier mouvement, Op. 35/I, Doppio movimento
Piano Vladimir Horowitz

Robert Schumann, à propos de cette sonate, écrivait : … Un certain génie impitoyable nous souffle au visage, terrasse de son poing pesant quiconque voudrait se cabrer contre lui et fait que nous écoutons jusqu’au bout, comme fascinés et sans gronder… mais aussi sans louer : car ce n’est pas là de la musique. La sonate se termine comme elle a commencé, en énigme, semblable à un sphinx moqueur.

 

 

 

Les violons de Mahmoud Darwich | Brahms par Christian Ferras

 

 

 

LES VIOLONS

 

 

Les violons
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent un temps perdu qui ne reviendra pas
Les violons pleurent une patrie perdue qui peut-être reviendra
Les violons enflamment les forêts de cette obscurité lointaine, si lointaine
Les violons ensanglantent les couteaux et hument mon sang dans ma veine jugulaire
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons, chevaux sur une corde de mirage et une eau qui geint,
Les violons, chant de lilas sauvages qui s’éloigne et revient
Les violons, monstre que torture l’ongle d’une femme qui l’effleure et s’éloigne
Les violons, armée qui édifie un cimetière de marbre et de nahawand
Les violons, anarchie de cœurs qu’affole le vent dans les pas de la danseuse
Les violons, essaims d’oiseaux qui s’échappent de la bannière inachevée
Les violons, plainte de la soie ridée dans la nuit de l’amante
Les violons, voix du vin lointain sur un désir révolu
Les violons me suivent, ici et là-bas, pour se venger de moi
Les violons me recherchent pour m’occire, où qu’ils me trouvent
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie

Mahmoud Darwich, Les violons, Au dernier soir sur cette terre, traduction par Elias Sanbar, Actes Sud, 1994, p.101.

 

Sonate n° 3 en ré mineur, op. 108
Compositeur : Johannes Brahms
Violon : Christian Ferras
Piano : Pierre Barbizet
4 étoiles du Monde de la Musique / 10 de Classica-Répertoire

 

« Christian Ferras oublié » : oh non, l’on n’oubliera jamais cet immense violoniste français de la grande lignée de Thibaud et de Francescatti, dont le tragique et pourtant magnifique destin le poussa à se donner la mort en 1982, à 49 ans seulement, après une carrière éblouissante qui le mena très, très tôt sur les plus grands sommets internationaux – Karajan grava avec lui les plus importants concertos du répertoire, des interprétations qui font encore autorité de nos jours. Alors pourquoi « Ferras oublié » ? C’est que cet album propose nombre d’enregistrements qui n’ont jamais fait l’objet de rééditions, au-delà du microsillon, voire du 78-tours : quelques-uns n’avaient même jamais vu le jour, étant restés sous forme de bande-matrice d’après des concerts donnés au Japon – des bandes récupérées chez un brocanteur après la disparition de la veuve du violoniste… Parmi les plus grandes raretés, Tzigane de Ravel (avec Barbizet au piano !) et la Pavane de Fauré, de vraies bijoux de sonorité et d’intelligence musicale. Bref, l’auditeur l’aura saisi, voici une véritable malle aux trésors, ce qu’il convient de saluer avec éclat. Enregistrements réalisé en avril 1971 au Japon, à Bruxelles en février 1951, et à Londres en novembre 1948 ».

Livret d’un autre disque paru cette année « Forgotten Ferras », chez Universal Music, également accompagné par Barbizet. Indispensable. Distinctions Gramophone Editor’s Choice.

S.-E. S.

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Danse | Sonia Wieder- Atherton


 

 

DANSE

L’enfant regardait le vieil homme qui dansait et qui semblait danser pour l’éternité.
– Grand père pourquoi danses-tu ainsi ?
– Vois-tu mon enfant, l’homme est comme une toupie. Sa dignité, sa noblesse et son équilibre, il ne les atteint que dans le mouvement…
L’homme se fait de se défaire, ne l’oublie jamais !

Je crois qu’une fois qu’on a ressenti les forces que donne la joie, on n’oublie pas et on veut recommencer. Joie qui, comme dit encore Nahman de Bratslav, se saisit du corps de l’homme et voit ses mains, ses pieds se lever pour se mettre à danser.

Danser pour apercevoir un espace plus grand
Danser pour s’y élancer
Danser pour libérer ses propres forces et rompre des fils invisibles
Danser de plus en plus vite
Jusqu’à ce que, épuisé, on se laisse tomber
Et que sur les lèvres se dessine, imperceptible, le sourire de cette liberté trouvée.

Sonia Wieder-Atherton, Quatorze récits, Naïve, 2010.

 

Danse
Chants juifs
Sonia Wieder-Atherton, violoncelle
Daria Hovora, piano