Archives de catégorie : TEXTES ET /OU POÈMES EN EN DIALOGUE AVEC UNE PIÈCE CLASSIQUE OU JAZZ

Christian Bobin et Mozart

 

 

 

 

Ma mère connaît toujours un ratage dans les gestes ultimes du repas. Elle sait à merveille cuisiner. C’est l’instant de servir qui est chez elle l’instant de la catastrophe. Au dernier moment, en posant le plat sur la table ou en versant un peu de nourriture dans une assiette, elle accroche, renverse, éclabousse. Légèrement, mais sûrement. Comme si, chez elle qui est si attentive aux siens, une impatience montrait le bout du nez : j’ai passé des heures dans la cuisine, pour vous, mais là, permettez, je pars en vacances, je ne regarde plus trop ce que je fais, je quitte un millième de seconde ma place souveraine de servante, qu’est-ce que vous croyez, que je suis faite pour cette place ? J’aime cette échappée de l’ultime instant, cette fugue qui ne dit pas son nom. Il y a des impatiences nourricières. Chez Mozart aussi on peut surprendre des facilités de dernière minute, des fins de mouvements bâclés. Elles ajoutent à la beauté de l’ensemble. Femmes qui envoient promener leur monde, musiciens qui expédient les trois dernières notes, petit diable qui récite la prière vitale : mon Dieu, protégez-nous de la perfection, délivrez-nous d’un tel désir.

Christian Bobin, La présence pure et autres textes, Poésie/Gallimard, 2010.

Sonate pour piano K 310
Allegro maestoso
Compositeur : W.A. Mozart
Piano : Hélène Grimaud

 

 

 

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

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Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

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Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Le voeu de silence | Pascal Quignard

 

 

 

Voici un temps fort de lecture, ce voeu de silence inspectant, «introspectant» l’injonction de se taire, que parfois l’on s’adresse à soi-même. Voeu autarcique, enfantin, féodal — qu’importe ! Jamais avant Quignard — qui lui-même connut des épisodes autistiques d’aphasie — jamais je n’avais reconnu à ce point un écrivain à la façon qu’il a de se taire.

Ce livre m’a amenée au seuil d’écoute du silence ;  jusqu’ici je percevais simplement qu’il m’était aussi essentiel que la respiration. Après avoir accompagné l’immersion quignardienne dans la plongée de ses propres silences, les miens se dévoilent plus loin, je les lis autrement — en multiplicité, en profondeur. Parole des floraisons, la parole du silence — le doit-on à la petite barque ou au dernier royaume ? — cette parole blanche à présent, on l’entend tel un cercle carré : une « fleur sur un clou».

Sylvie-E. Saliceti

 

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C’est ainsi que dans l’oeuvre de Louis-René des Forêts, de la façon la plus explicite et la plus harcelante, le voeu de silence mais aussi le désavoeu auquel il aboutit immanquablement culminent dans le curieux comportement qui consiste à répéter insatiablement la soif même qui incite à «rompre le silence tout en faisant silence». Curieux comportement qui consiste à écrire. Qui consiste à parler sans ouvrir la bouche. Qui consiste à parler dans le temps qu’on se tait.

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Bien mener sa barque dans le silence. Barque dans ce cas qui ne fait que remplacer le mot de langue.

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Schéhérazade dit qu’il faut garder scrupuleusement les secrets et les voeux. Que si nous n’avons pas pu contenir en notre sein une confidence, aucun de ceux auxquels nous la confierons ne saurait la contenir. «Tout être, ajoute-t-elle, qui ne desserre pas les lèvres est un être qui est hors de danger. Le silence est la beauté qui orne les plus belles choses du monde. Toute parole est semblable à la pluie d’orage qui gâte tout.»

Pascal Quignard, Le voeu de silence, Fata Morgana, 2003, pp.51/52, 62, 54.

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Silence
Charlie Haden & Chet Baker

 

 

 

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

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Elizabeth Bishop is standing on the right and Marianne Moore is sitting beside her.

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INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

Marianne Moore
Marianne Moore

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Philip_Glass-North_Star

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

Passacaille | Novarina


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L’esprit respire. L’opaque de la matière est renversé par la respiration à chaque minute. Au fond de la matière même est le mystère respiratoire : dépense et offrande. Tout rythme, matériel ou spirituel, vient de ce désordre ordonnant, de cette pulsation d’antinomies, de ce tissage contradictoire. La respiration est l’équation d’origine : une croix du temps, une passacaille étoilée ; elle nous emporte, nous passe, nous rend à la réversibilité, à la résurrection, au point de renversement – au neutre souverain… Le même point neutre d’énergie et de renversement qui est au cœur de l’espace est au fond de nous : l’univers n’est pas seulement devant, il bat à nos tempes.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

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Marc-Antoine Charpentier
Concert pour quatre parties de violes
H 545- VI Passacaille
Jordi Savall

Chaconne de Bach | Hélène Grimaud


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Juillet 1720 à Köthen : le Kapellmeister Jean-Sébastien Bach ― maître des chapelles à la cour du prince Léopold d’Anhalt-Köthen ― revient d’un voyage professionnel près de Dresde, heureux de retrouver femme et enfants, il rentre chez lui après deux mois d’absence.

Son épouse n’est pas là.
Au cours de sa longue absence, Maria Barbara Bach est morte — enterrée quelques jours plus tôt au cimetière de Köthen.

De chagrin, Johann Sebastian compose. Ce sera pour elle, et ce sera elle : la Chaconne pour violon seul.

De toutes les partitas, elle est la plus incandescente, ce qui fit dire à Johannes Brahms se confiant dans une lettre à Clara Schumann : « sur une portée, pour un petit instrument, cet homme a écrit tout un monde des pensées les plus profondes et des sentiments les plus forts. Si je pouvais imaginer que je puis créer, ou simplement concevoir une telle pièce, je suis assez certain que l’excès d’excitation et de bouleversement me conduirait à la folie.»

Sylvie-E. Saliceti

Il ne s’agit pas seulement de l’une des plus grandes pièces de musique jamais écrites, mais d’une des plus grandes créations de l’esprit humain. C’est une pièce spirituellement puissante, émotionnellement puissante, structurellement parfaite.

Joshua Bell

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Partita en ré mineur pour violon seul – BWV 1004 – J.-S. Bach
Arrangements : Busoni
Interprétation : Hélène Grimaud

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Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Le souffle dans l’écriture vocale | Autour de Chet

 

Une chanson de Chet Baker est un frisson de braise et d’eau. Ainsi «thrill is gone », standard jadis chanté par Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, ici joué par le cuivre d’Erik Truffaz, grand, très grand artiste qui fait mentir ce titre. L’instrument et la voix ensemble — timbre chaud, savamment brisé — ouvragent un silence vibratoire qui n’en finit pas.

Novarina : « Parler c’est faire l’expérience d’entrer et de sortir de la caverne du corps humain à chaque respiration : il s’ouvre des galeries, des passages non vus, des raccourcis oubliés, d’autres croisements ; on avance en écartèlement ; il faut traverser par des chemins incompatibles, les franchir d’un seul pas à l’envers et d’un souffle (…) ».

L’écriture vocale, mise en mouvement par l’émotion, affleure des profondeurs. Le souffle au sens du frisson — étymologiquement ce tremblement qui parcourt le corps féminin les jours précédant la menstruation — arpente le territoire de la peau.

La voix — filet d’air — se fraie une colonne à travers le corps, la voix est emmenée par le sang jusqu’au bord des lèvres, le poème traverse, aborde la rive par le rythme de la respiration. Sous le voile de sueur, le poème trame la corde d’un chant, s’appuie sur l’air, ouvre la chair. Le silence ouvre l’écho, la résonance, le grain de la voix, dont la faille se joue de la lumière.

Timbre éraillé et solaire, voué à la sensualité et tous ses sortilèges : l’haleine réchauffe le souffle, animé.

Psyché, souffle, baiser : de la voix sous la langue advient cette parole à fleur de peau.

Sylvie-E. Saliceti

 

Erik_Truffaz-The_Thrill_Is_Gone

The thrill is gone
Auteur, compositeur : Lew brown, Ray Henderson
Interprète : C. Jordana
Trompette : Erik Truffaz

 

Mahmoud Darwich & Le Trio Joubran | Sur cette terre


Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

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SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

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Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

Nahum Tate, Henry Purcell, Christina Pluhar | Strike the viol


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Come, ye sons of Art, away !
Come, ye sons of Art, away,
Tune all your voices and instruments play,
To celebrate this triumphant day.
Sound the trumpet, ‘til around
You make the list’ning shores resound.
On the sprightly hautboy play,
All the instruments of joy
That skilful numbers can employ,
To celebrate the glories of this day.
Strike the viol, touch the lute,
Wake the harp, inspire the flute.
Sing your patroness’s praise,
In cheerful and harmonious lays.
The day that such a blessing gave
No common festival should be.
What it justly seems to crave,
Grant, oh grant, and let it have
The honour of a jubilee.
Bid the virtues, bid the Graces,
To the sacred shrine repair,
Round the altar take their places,
Blessing with returns of pray’r
Their great defender’s care,
While Maria’s royal zeal
Best instructs you how to pray,
Hourly from her own
Conversing with the Eternal Throne.
These are the sacred charms that shields
Her daring hero in the field,
Thus she supports his righteous cause,
To his aid immortal pow’r she draws.
See Nature, rejoicing, has shown us the way,
With innocent revels to welcome the day.
The tuneful grove, and talking rill,
The laughing vale, replying hill,
With charming harmony unite,
The happy season to invite.
What the graces require,
And the Muses inspire,
Is at once our delight
And our duty to pay.

Source Document Cité de la musique avec l’autorisation d’Erato Disques

Le violoncelliste A.Modigliani

Strike the viol
Paroles attribuées à Nahum Tate
Henry Purcell /William Christie
Christina Pluhar & L’Arpeggiata
Music For A While : Improvisations on Purcell

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Álvaro Mutis | Sonate 2

 


Sei solo… Tu es seul, tel est le message que laissa Johann Sebastian Bach sur la première page de ses six Sonates et Partitas.

 

SONATE 2

Pour les arbres brûlés après la tourmente.
Pour les eaux boueuses du delta.
Pour ce qui demeure de chaque jour.
Pour le petit matin des prières.
Pour ce que recèlent certaines feuilles
dans leurs veines couleur d’eau
profonde et sombre.
Pour le souvenir de ce bonheur bref
et déjà oublié
qui fut mon aliment de tant d’années sans nom.
Pour ta voix de nacre rauque.
Pour tes nuits où transite la vie
en un galop de sang et de rêve.
Pour ce que tu es aujourd’hui pour moi.
Pour ce que tu seras dans le tumulte de la mort.
Pour cela je te garde à mon côté
comme l’ombre d’un illusoire espoir.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.118.

Johann Sebastian Bach
Partita for Solo Violin No. 2 in D minor, BWV 1004
Violon Itzhak Perlman
St John’s Smith Square, Londres, 1978.

 

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Álvaro Mutis | Le temps, petite fille (sonate 1)

 


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Sonate 1

Cette fois encore le temps t’a ramenée
dans mes rêves funèbres.
Ta peau, ton goût d’humidité saline,
tes yeux étonnés des jours d’autrefois,
sont revenus, et ta voix, et ta chevelure.
Le temps, petite fille, qui s’acharne
comme la louve enterre ses petits
ou l’algue recouvre la quille du navire,
comme la vague lèche le sel des amarres,
comme le vent monte des galeries de mines,
ou le train appelle dans la nuit des hauts plateaux déserts.
De son travail opaque nous faisons notre nourriture
comme de pain consacré ou viande faisandée
qui se dessèche dans la fièvre des ghettos.
À l’ombre du temps, ô mon amie,
une eau tranquille de ruisseau me ramène
ce que je garde de toi pour m’aider
à gagner la fin de chaque jour.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.113.

Chopin
Sonate No. 2 pour piano, Premier mouvement, Op. 35/I, Doppio movimento
Piano Vladimir Horowitz

Robert Schumann, à propos de cette sonate, écrivait : … Un certain génie impitoyable nous souffle au visage, terrasse de son poing pesant quiconque voudrait se cabrer contre lui et fait que nous écoutons jusqu’au bout, comme fascinés et sans gronder… mais aussi sans louer : car ce n’est pas là de la musique. La sonate se termine comme elle a commencé, en énigme, semblable à un sphinx moqueur.

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Les violons | Mahmoud Darwich & Brahms par Christian Ferras


 

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LES VIOLONS

 

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Les violons
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent un temps perdu qui ne reviendra pas
Les violons pleurent une patrie perdue qui peut-être reviendra
Les violons enflamment les forêts de cette obscurité lointaine, si lointaine
Les violons ensanglantent les couteaux et hument mon sang dans ma veine jugulaire
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons, chevaux sur une corde de mirage et une eau qui geint,
Les violons, chant de lilas sauvages qui s’éloigne et revient
Les violons, monstre que torture l’ongle d’une femme qui l’effleure et s’éloigne
Les violons, armée qui édifie un cimetière de marbre et de nahawand
Les violons, anarchie de cœurs qu’affole le vent dans les pas de la danseuse
Les violons, essaims d’oiseaux qui s’échappent de la bannière inachevée
Les violons, plainte de la soie ridée dans la nuit de l’amante
Les violons, voix du vin lointain sur un désir révolu
Les violons me suivent, ici et là-bas, pour se venger de moi
Les violons me recherchent pour m’occire, où qu’ils me trouvent
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie

Mahmoud Darwich, Les violons, Au dernier soir sur cette terre, traduction par Elias Sanbar, Actes Sud, 1994, p.101.

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Sonate n° 3 en ré mineur, op. 108
Compositeur : Johannes Brahms
Violon : Christian Ferras
Piano : Pierre Barbizet
4 étoiles du Monde de la Musique / 10 de Classica-Répertoire

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« Christian Ferras oublié » : oh non, l’on n’oubliera jamais cet immense violoniste français de la grande lignée de Thibaud et de Francescatti, dont le tragique et pourtant magnifique destin le poussa à se donner la mort en 1982, à 49 ans seulement, après une carrière éblouissante qui le mena très, très tôt sur les plus grands sommets internationaux – Karajan grava avec lui les plus importants concertos du répertoire, des interprétations qui font encore autorité de nos jours. Alors pourquoi « Ferras oublié » ? C’est que cet album propose nombre d’enregistrements qui n’ont jamais fait l’objet de rééditions, au-delà du microsillon, voire du 78-tours : quelques-uns n’avaient même jamais vu le jour, étant restés sous forme de bande-matrice d’après des concerts donnés au Japon – des bandes récupérées chez un brocanteur après la disparition de la veuve du violoniste… Parmi les plus grandes raretés, Tzigane de Ravel (avec Barbizet au piano !) et la Pavane de Fauré, de vraies bijoux de sonorité et d’intelligence musicale. Bref, l’auditeur l’aura saisi, voici une véritable malle aux trésors, ce qu’il convient de saluer avec éclat. Enregistrements réalisé en avril 1971 au Japon, à Bruxelles en février 1951, et à Londres en novembre 1948 ».

Livret d’un autre disque paru cette année « Forgotten Ferras », chez Universal Music, également accompagné par Barbizet. Indispensable. Distinctions Gramophone Editor’s Choice.

S.-E. S.

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Danse | Sonia Wieder- Atherton


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DANSE

L’enfant regardait le vieil homme qui dansait et qui semblait danser pour l’éternité.
– Grand père pourquoi danses-tu ainsi ?
– Vois-tu mon enfant, l’homme est comme une toupie. Sa dignité, sa noblesse et son équilibre, il ne les atteint que dans le mouvement…
L’homme se fait de se défaire, ne l’oublie jamais !

Je crois qu’une fois qu’on a ressenti les forces que donne la joie, on n’oublie pas et on veut recommencer. Joie qui, comme dit encore Nahman de Bratslav, se saisit du corps de l’homme et voit ses mains, ses pieds se lever pour se mettre à danser.

Danser pour apercevoir un espace plus grand
Danser pour s’y élancer
Danser pour libérer ses propres forces et rompre des fils invisibles
Danser de plus en plus vite
Jusqu’à ce que, épuisé, on se laisse tomber
Et que sur les lèvres se dessine, imperceptible, le sourire de cette liberté trouvée.

Sonia Wieder-Atherton, Quatorze récits, Naïve, 2010.

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*Traditional-Jean-Francois_Zygel-Maurice_Ravel-Chan

Danse
Chants juifs
Sonia Wieder-Atherton, violoncelle
Daria Hovora, piano

Résurrection | Roberto Bolaño


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Résurrection

La poésie se glisse dans le rêve
pareille à un plongeur dans un lac.
La poésie, courageuse comme personne,
se glisse et coule
à pic
dans un lac infini comme le Loch Ness
ou trouble et funeste comme le lac Balaton.
Contemplez-la depuis le fond :
un plongeur
innocent
enveloppé dans les plumes
de la volonté.
La poésie se glisse dans le rêve
pareille à un plongeur mort
dans l’œil de Dieu.

Roberto Bolaño, Les chiens romantiques, Poèmes 1980-1998, traduit par Roberto Amutio, Éditions Christian Bourgeois, 2012.

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Ludwig van Beethoven
Piano Hélène Grimaud

Fantasia for Piano Chorus and Orchestra in C Minor Op 80-1 Adagio
Live Stockholm 2003

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Chalamov et Dante : les mots sans les choses ?


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Porte de l’Enfer de Dante par Gustave Doré

 

L’implication du poète dans la réalité qu’il fait surgir se manifeste dans le fait que sa condition de visiteur ne le protège pas du froid ( …) ; il est bientôt gagné par le grelottement ; on le voit avancer dans un « froid éternel », l’eterno rezzo, qui n’est pas sans rappeler le permafrost, en russe , « le gel éternel ». Ajoutons à cela que ce chant [chant XXXII, vers 73-74] est parmi ceux où Dante pose le problème de l’écriture qui n’est sans doute pas étranger aux préoccupations de Chalamov lui-même : il s’agit du problème de l’adéquation entre la langue et l’expérience :

« Si j’avais des rimes âpres et rauques comme il conviendrait à ce trou lugubre au-dessus duquel s’appuient tous les autres rochers, j’exprimerais plus pleinement le suc de ma pensée ; mais comme je ne les ai point, ce n’est pas sans crainte que je me mets à en parler car ce n’est point une entreprise à prendre à la légère que de décrire le fond de tout l’univers, ni l’œuvre d’une langue qui appelle papa et maman ; mais que ces dames [les Muses ] viennent en aide à mes vers, qui aidèrent Amphion à clore Thèbes, afin que mes mots ne s’écartent pas des faits. »

(…)

On peut donc parler d’une littérature de l’être. Le récit concentrationnaire appartient à l’art de plein droit, mais rejette les procédés littéraires traditionnels et élabore son esthétique propre. Sa contribution à l’art moderne se fait à partir de l’importance qu’il accorde à la matérialité du texte et de la révélation, qui y prend corps, d’une « physique » du langage. Le texte est avant tout matière : il est corps, pain, sépulture. C’est un texte agissant. En lui, quelque chose se réalise réellement, pleinement, et non seulement virtuellement et symboliquement. Il est un lieu concret. Cette intuition ne va pas sans une autre, tout aussi radicale : la matière elle-même est texte, elle constitue un langage. Ici, s’achève l’aventure d’un art qui considère le monde du point de vue de la coupure entre chose et mot. En lisant les textes sur les camps, on a pu apprendre que la matière n’est pas muette, qu’elle est parlante, et qu’il est des situations — la langue des camps en est — où la langue des choses peut être saisie et comprise. C’est désormais un savoir que l’art ne saurait évincer. Le camp a servi de laboratoire pour la capture de la langue des choses.

Luba Jurgenson, L’expérience concentrationnaire est-elle indicible ?, Préface de Jacques Catteau, Éditions du Rocher, 2003, PP. 200, 201, puis 371.

 

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Dante Symphony S.109 I. L’Enfer
F. Liszt
Daniel Barenboim

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Bol du pèlerin | Sylvie-E. Saliceti


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Ce bol presque blanc, voisinant avec une boîte, un vase, une bouteille : ne le dirait-on pas mieux fait qu’aucun autre pour que le pèlerin l’emporte dans ses bagages et y recueille, à l’étape, au «puits du Vivant qui voit», de quoi se désaltérer ? Même, ou surtout, le pèlerin immobile, celui qui a fini par ne se déplacer plus qu’en pensée, si ses pieds ne le portent plus ?

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin

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Sommes-nous ces bols vides de Morandi ?

Nous ne pensons à rien quand survient ce don au creux de l’oreille. Confidence du souffle, le silence grandit l’espace où résonne l’univers. Fraternité d’une voix sans visage : sur la page invisible, les gouttes, minuscules gemmes de diamant, à peine une  pluie d’encre, une nuit constellée dans la blancheur de nos vies de papier.

Traverser. Se laisser traverser. Entendre la musique intérieure.

Comme le violoniste jouant dans le sens de la veine du bois, les livres épousent la courbe des arbres. Nous n’écrivons pas nos livres. Ils s’écrivent seuls. Les écrivains, copistes fidèles, font à peine mieux que traduire ce que disent les branches : l’alphabet muet des chênes et des vignes, la litanie des oiseaux, le battement du sang au centre de la nuit, la parole qui murmure à l’arrière du silence. 

Les mots ne meurent pas. Venus d’un autre espace, d’un autre temps, ils nous reviennent après avoir traversé l’univers.

La solitude, l’abîme, la lumière. Il suffit d’un peu d’attention, la justesse se frôle, se laisse approcher — caresse d’un adagio pour hautbois de Bach.

 

Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy 7 février 2019.

 

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Giorgio Morandi, Natura morta, 1936, Mamiano di Traversetolo (Parma) © Fondazione Magnani Rocca

J.S. Bach
Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur
Piano Anne Queffélec

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Célébrations argentines | Roberto Juarroz & Misa Criolla


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Pour A.  et J.C.

[…] la poésie est aussi une célébration paradoxale, une ferveur devant la vie, un enthousiasme au sens grec, une vibration et même, parfois, un chant. Peu importe qu’elle parle de la douleur ou de la mort, de l’absurde ou du néant. (…) C’est la plus grande intensité possible du vécu. C’est garder en mémoire que « peut-être l’unique sens est-il l’intensité sans le sens » (… )

 

Célébrer ce qui n’existe pas
Est-il un autre chemin pour célébrer ce qui existe ?

Célébrer l’impossible.
Est-il une autre façon de célébrer le possible ?

Célébrer le silence.
Est-il une autre manière de célébrer la parole ?

Célébrer la solitude.
Est-il une autre voie pour célébrer l’amour ?

Célébrer l’envers.
Est-il une autre forme de célébrer l’endroit ?

Célébrer ce qui meurt.
Est-il un autre chemin pour célébrer la vie ?

Le poème est toujours célébration
car il est toujours l’intensité
extrême d’un fragment du monde,
son épaulement de ferveur restituée,
sa poignée d’enthousiasme,
sa plus juste prononciation (…)

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Art de l’impossible, la poésie est une recherche constante de l’autre côté des choses, du caché, de l’envers, du non-apparent, de ce qui semblait ne pas être (…)

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La poésie est beaucoup plus qu’un genre littéraire ou qu’une formule ludique ; c’est la parole convertie en création et menée à son extrémité, là où le mot de Nietzsche acquiert une force à donner le frisson : Dis ta parole et brise-toi. Oui, je crois que la poésie, finalement, consiste en cela : créer et se briser. Est-il une autre manière de résoudre l’énigme d’être et de ne pas être ?

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Où est l’ombre
d’un objet appuyé contre le mur ?
Où est l’image
d’un miroir appuyé contre la nuit ?
Où est la vie
d’une créature appuyée contre elle-même ?
Où est l’empire
d’un homme appuyé contre la mort ?
Où est la lumière
d’un dieu appuyé contre le néant ?

Dans ces espaces sans espace
est peut-être ce que nous cherchons.

Roberto Juarroz, Poésie et réalité, Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson, Collection Terre de poésie, Éditions Lettres Vives, 1987, pp.51/52/ 55&S.

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Misa Criolla
Compositeur Ariel Ramirez
Neue Wiener Stimmen
Misa Criolla und internationale Weihnachtslieder

 

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Vivaldi est Venise


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Ce 20 janvier, pour Sophie

Vivaldi est Venise. Dans ses palais et ses ruelles, ses miroitements et ses mystères, son élégance et ses frasques. Non pas contradiction, mais alliance miraculeuse de contraires. Venise vivante, que les siècles suivants, amnésiques et complexés, prétendirent enterrer à jamais dans ses vases malodorantes, ses décadences multiples, et une mort programmée bien que toujours absente. Jamais compositeur ne fut autant le décalque de son lieu de vie, modelé par lui et programmé pour y réussir, au point d’en épouser de nos jours une célébrité trop souvent factice, mais aussi de son vivant les controverses et les accommodements déplaisants, les fureurs et les silences, la richesse et le besoin permanent, la dévotion et la fête, la course et l’absence.

Concerto pour 2 violons et viole de gambe en sol mineur RV 578
Adagio e spiccato Allegro
Compositeur Antonio Vivaldi
Violon Pablo Valetti
Jordi Savall

Venise, au tournant de deux siècles, vit dans la maturité d’une sensualité radieuse et pleinement assumée, dans une licence et une avidité de plaisirs soulignées par tous les chroniqueurs. Le jeune Antonio glisse des ombres des tabari et des inquisiteurs aux lumières de la piazza et aux éclats des courtisanes, des étals bigarrés de commerçants de toutes nationalités aux mosaïques de la basilique, des promesses des charlatans à celles des prêtres, du regard d’une danseuse triste aux dérobades d’une bauta, dans le chant continuel des gondoliers, femmes, commerçants, maîtres et domestiques.

Sophie Roughol, Antonio Vivaldi, Éditions Actes Sud, 2005, pp.77 & S.

 

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L’aile pourpre | Nicolas Dieterlé


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À B.E.,
cette pensée lancée vers chez moi, au pied du Jura, au bord de l’arc lémanique.

S.-E.S.

 

Cela veut jaillir, car cela est jaillissement, profusion, fontaine éclaboussante Photographie S.-E.S.

Cela veut jaillir, car cela est jaillissement, profusion, fontaine éclaboussante, torrent cascadant sur les pierres qui résonnent, monde en soi qui sans cesse se métamorphose, rire liquide ininterrompu Ô le bonheur de cette coulée ruisselante, bravant les peurs mesquines et les joies étriquées. Si seulement elle pouvait retrouver son lit natal où rien ne la retiendrait plus, car tout y est adapté à sa puissance, à sa violence et à sa sauvagerie lumineuse, lumineuse

 

torrent cascadant sur les pierres qui résonnent Photographie S.-E.S.

 

Rouges sont les barques de la joie
Elles montent sur les vagues de l’air,
L’une après l’autre – on dirait qu’elles dansent
Elles sont chargées de peu de poids
De presque rien, une goutte d’eau
Une perle tremblante
Dont la transparence est sans fond

 

Rouges sont les barques de la joie Photographie S.-E.S.

 

Nicolas Dieterlé, L’aile pourpre, Postface de Régis Altmayer, Éditions Arfuyen, 2004.

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Passacaglia della vita
Compositeur : Stefano Landi
Christina Pluhar

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