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L ‘ ESSENCE D’UN TRAVAIL

Depuis un premier livre de poésie documentaire — écrit en 2011 au retour d’un voyage d’études en Ukraine sur les lieux de la Shoah par balles — je poursuis un travail sur la voix, comme si la recherche initiale de ces voix sous les cendres, au fond n’avait cessé de creuser son sillon. Le particularisme des fosses, anonymes, d’Europe centrale puis la problématique génocidaire, ensemble ont mis en évidence l’enjeu universel, selon moi, de la voix poétique, du visage vocal — au sens de Levinas dans Totalité et infini : « la manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons … visage ». Dit autrement, la voix désigne l’expérience qui transcende toutes les autres expériences, en ce qu’elle constitue l’expression de l’altérité, et déroute les tentations de ramener autrui vers soi. Qu’est-ce que la parole sinon l’altérité, sinon « l’expérience de quelque chose d’absolument étranger »?

Tous les univers concentrationnaires et totalitaires — du goulag de la Kolyma pour Varlam Chalamov jusqu’aux baraquements de Buchenwald pour Jorge Semprun, du génocide Rwandais à l’emprisonnement des moines tibétains dans les prisons chinoises — tous sans exception partagent ce point commun : ils s’annoncent, comme une prédiction, par l’écroulement du langage.

Car tout est observable à l’endroit de la parole humaine, or ce que l’on observe  aujourd’hui est, largement généralisée, une parole dévoyée – inconséquente, cancanière quand elle n’est pas agressive, voire fielleuse, voire instrument de troc, de propagande, de manipulations. Les sciences humaines démontrent comment cette langue, phénoménologiquement, et de façon ordinaire, produit  ni plus ni moins que la tentation de vivre sans autrui. Comment se frayer une voie/voix dans l’époque ? Comment se faire entendre au lieu de « la foule toujours plus nombreuse, et [de] l’homme toujours introuvable» ? D’un côté, un nihilisme sombre, où rien ne fait sens ? De l’autre, l’éternalisme d’Homo Festivus comme l’autre forme, plus pernicieuse, de l’insignifiance, parfois jusqu’à la tyrannie du divertissement ? Comment redonner sa valeur à une parole démonétisée ?

Depuis ce voyage à l’Est, dont les enjeux mirent plusieurs années à se traduire clairement dans l’acte d’écrire, il en va ainsi :  tenter de comprendre, pour la faire advenir — puis ouvrir ses coulées d’or dans la nuit — la voix dans l’écriture. La voix poétique constitue l’objet essentiel de ma recherche : puisque la poésie sauvera le monde, ainsi que le dit avec un demi-sourire J.-P. Siméon, alors aidons la poésie ! À l’instar de Paul Celan, je ne fais pas de différence entre un poème et une poignée de main. Oeuvrer comme passeur de voix littéraires signifie pour moi exactement ceci : appeler les sèves de l’arbre de vie. Les faire remonter afin qu’elles secouent les temps tragiques. La poésie aide à la construction d’un espace habitable. Les mots aussi sont des demeures, disait Jean Cayrol. La poésie aide à l’accueil de soi, donc de l’autre et du monde.

Comment redonner ses repères à une parole en somme qui s’est perdue ? « Ce qui est lourd n’a pas d’avenir». Parler de poésie aujourd’hui n’est pas facile ; tout en conservant son essence, il faut la rendre audible. La mêler à une «philosophie au pied vif ». J’initie des approches légères, qui alternent le propos, font varier les tons, les sujets, les formes (méthodologie à base notamment de témoignages, d’archives, de recherche archéologique, de photographies voire de comptes-rendus d’expériences personnelles (nages quotidiennes en mer et en hiver, dans « La voix de l’eau »). Ainsi, du point de vue formel, je poursuis l’exploration selon diverses formes, ce que permet aisément le format des Carnets Numériques, sorte d’atelier ouvert de recherche. La tâche inaugurale par essence est empreinte de gravité ;  il est bon de la mâtiner d’humour, d’intermèdes, de haïkus, de chansons. Une sorte d’archéologie du frivole — l’expression est de Derrida — qui, à l’image de Trenet,  aime à pratiquer l’art du déplacement : sous l’apparente légèreté, est-il besoin de se convaincre de la teneur philosophique d’un répertoire qui comporte la bouleversante Folle complainte ? Misons sur la puissance de la poésie, comme on le dirait de la puissance de l’esprit. Misons sur la confiance dans la voix poétique, à l’instar du projet du Prix Nobel Odysseus Elytis, dont les mots et le vœu prononcés à Athènes en 1972 m’accompagnent : « je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde».

Au fond, la rencontre avec la voix des sans-voix a initié une quête plus lointaine, plus profonde, plus vaste, où il s’agit d’œuvrer pour soi autant que pour les autres. Où il s’agit d’explorer ce que peut la lecture, par la mise en commun de l’expérience initiatique. Où il s’agit en somme de consacrer sa vie à ce que peut la littérature pour apprendre la présence à soi-même, à bien lire en soi, explorer — au-delà des mots — la voix la plus vraie et la plus intérieure. Où il s’agit surtout, en rencontrant notre voix intime, d’apprendre à rencontrer l’intériorité de l’autre. La poésie aide cette révélation individuelle, et donc collective. Car je crois profondément que c’est en atteignant le meilleur de soi que l’on entre en relation avec le meilleur de l’autre.

Je suis habitée par cette conviction : le rapport que nous entretenons avec la parole s’avère fondateur, structurant au point de faire de cette parole notre architecture intime et notre cohésion commune — nos mots  ne sont pas des instruments que l’on s’échange, ni à vendre ni à acheter, mais des «danses mystérieuses»; notre parole dit Novarina, est une «chair spirituelle». Aussi ma recherche s’oriente-t-elle depuis dix ans sur la question des qualités de la parole dite, puis entendue. Primo Levi soulignait déjà qu’à côté de l’« art de conter solidement codifié par des milliers d’essais et d’erreurs, il existe également un art d’écouter, tout aussi ancien et estimable, duquel toutefois, […] les règles n’ont jamais été définies. Pourtant, toute personne qui parle ou raconte sait par expérience que l’auditeur apporte une contribution décisive à ce qu’elle lui dit. »

Dans un contexte de chaos, par la seule confiance dans le levier de la langue dont la puissance est considérable,  toute ma recherche s’oriente vers ce but :  œuvrer  humblement à la nécessité du réenchantement, en apprenant comment écouter mieux, comment entendre mieux, comment retrouver l’immanence de la poésie, en un mot accueillir le chant du monde, l’autre nom de l’ode — l’Odos — étymologiquement, le chemin.

À l’exemple du grand Atahualpa Yupanqui parlant à ses frères de la valeur inaliénable de la liberté, il s’agit  de connaître son devoir, avant de le faire. Il ne s’agit que de cela,  cette promesse faite à soi-même dans La palabra sagrada  : être « un [poète] d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Née autour du bassin de l’Arc lémanique, région à laquelle j’ai toujours été reliée, je suis juriste de formation. Ancien avocat près la Cour d’Appel d’Aix-en-Provence, je me consacre aujourd’hui à l’écriture. Je vis actuellement entre trois régions : le plus généralement à Marseille, mais aussi en Corse, et bientôt plus souvent en Suisse.

BIBLIOGRAPHIE

Publications en volumes

 

  • Chjam’è rispondi, En cours de publication.
  • Lettre de R. Johnson aux négriers, Le Nègre parle de l’or, Éditions du Réalgar, 2021.
  • Quand nous ne lirons plus les livres sous la mer, Les papillons de Kracov, Avec une gouache de Sophie Grandval, Éditions du Canoë, 2021.
  • Il a neigé à travers les toits, Brève liturgie pour Ficaghjola, Récit, A Fior di Carta, 2019.
  • La voix de l’eau, Éditions de l’Aire, Suisse, 2017.
  • Couteau de lumière, Éditions Rougerie, Préface de Marc Dugardin, 2016.
  • Et quand tu écriras, Éditions La Porte, 2015.
  • Je compte les écorces de mes mots, Éditions Rougerie, postface de Bruno Doucey, 2013 (Une dizaine de notes de lecture ont été écrites à propos de cet ouvrage, notamment celles de Jean-Michel Maulpoix, Sabine Huynh, Lucien Noullez, Nicolas Rouzet, Pierre Kobel, Lucien Wasselin …)

Anthologies et collectifs

  • Apparaître, Anthologie initiée et préfacée par Florence Saint-Roch, La Main qui écrit, 2019.
  • Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre, Éditions Voix d’Encre, 2015.
  • L’insurrection poétique, Éditions Bruno Doucey, 2015.
  • Les Rocailles, une architecture oubliée (Collectif), Marsiho rocaille, Éditions Millénaires, 2014.
  • La poésie et les arts, Éditions Bruno Doucey, 2014.
  • Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, Éditions Voix d’encre, 2012.

Publications en Revue papier

  • Revue Europe, N°1092, 2020.
  • Revue La moitié du fourbi, N°5, Noir et ce n’est pas la nuit, Mars 2017.
  • Revue Les Archers, extraits « La voix de l’eau », janvier 2016.
  • Revue Souffles, Corail, 2ème trimestre 2015.
  • Revue Coup de soleil, 2014.
  • Diptyque, revue littéraire et artistique, Printemps 2014, Entre-deux.
  • Thauma, Revue de poésie et de philosophie fondée par Isabelle Raviolo, 2013, N°9, L’air
  • Diptyque, revue littéraire et artistique, hiver 2010-2011, Versant 2 : Lumières intérieures, Chronique de lecture sur les Carnets de marche d’Angèle Paoli
  • Phoenix, cahiers littéraires internationaux, n° 3, « Partage des voix », juillet 2011, pp. 66-67
  • Association Internationale des Lettres, Revue Semestrielle, N°1 & 2, 2009, pp. 57-67
  • Autre Sud, Espace Méditerranéen, Albert Camus, Cahiers trimestriels, n° 44, mars 2009, p 59
  • Revue des Arts et Lettres, N° 200, Décembre 2006, p 8
  • Porte des Poètes, poèmes, Septembre & Décembre 2006

Publications Revue Internet

 

Présence dans diverses revues (recensions, extraits ….) : La pierre et le sel, Recours au poème, Texture, Terres de femmes, Aquarium vert, Terre à ciel, La Cause littéraire …

Divers

 

  • Grand Prix de l’Association Internationale des Belles Lettres, 2007.
  • Prix Amphoux de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille 2009.
  • Sélection finale Grand Prix de l’Académie Mallarmé 2016.
  • Docteur en littérature et civilisation françaises (Sorbonne).

Site personnel : Carnets numériques   https://sylviesaliceti.com