Ma maison | Barbara


 

 

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Ma maison
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

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Ma maison

Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits,
Les grands soleils de plomb, de bronze ou de vermeil,
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis,
Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Et dans ce pays-là, moi je fais ma maison.

Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin
Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante,
Où les fleurs se mirent dans un lac sans tain
Et leurs images embaument aux brises frissonnantes.
Aussi folle que l’aube, aussi belle que l’ambre,
Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre.

Ma chambre est une église et je suis, à la fois
Si je hante un instant, ce monument étrange
Et le prêtre et le Dieu, et le doute et la foi
Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange.
Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit.
Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit.

Mon lit est une arène où l’on mène un combat
Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens,
Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça
Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain,
Où les grandes fatigues chantent quand je m’endors.
Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort.

Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits,
Les grands soleils de plomb, de bronze ou de vermeil,
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis.
Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Mais moi dans ce pays, j’y ai fait ta maison.

 

 

 

 

Tarjei Versaas | De la vie dans ma maison


 

 

DE LA VIE DANS MA MAISON

 

Ma maison est en constante vie.
D’abord les ailes d’oiseaux
et le souffle dans la maison.
Mais ensuite vient l’homme,
des vies vécues ici,
qui sont parties
et veulent revenir.

Je ne me lève pas la nuit pour vérifier.
Il n’y a personne dehors.
Personne n’entre.
Mais ce qui est ancien s’accumule,
et se rappelle au souvenir.
C’est ainsi que la maison restera.

La nuit a des frontières inconnues.
Des odeurs et des couleurs qui viennent de loin.
Des ailes d’oiseaux que nul ne comprend
ont tout ouvert.
Peu à peu, les portes battent sans relâche.
Sans relâche, elles révèlent quelque événement.
Ouverture à toute volée, fermeture muette,
comme une poignée de main.
(…)

Tarjei Versaas, Vie auprès du courant,  Traduction du nynorsk par Céline Romand-Monnier, avec la complicité de Guri Vesaas et Olivier Gallon, Éditions La Barque, 2016, p.66.

 

 

 

Imasango | Toute peau que l’on sauve


 

 

Nous apprivoisons toute entrave
pour vivre en elle
multiplier les espaces vierges
et nourrir toute peau que l’on sauve

Elle jeûne à notre table ouverte
ou dîne aux côtés des mendiants
elle est l’inachevé
renaissant en chacun et en tous

Elle reste intacte dans les cœurs en éveil
pour les actes posés et les morts que l’on berce
Jamais elle ne se tait ni se tapit dans l’ombre
elle s’installe au grand jour

dénudée
sans démon ni faiblesse

Elle est mère de tous et l’enfant que l’on porte

Elle est la liberté
de vivre
de dire
de faire
pour que chacun s’élance
et grandisse en silence

Imasango, Se donner le pays, Paroles jumelles, Déwé Gorodé et Imasango, Éditions Bruno Doucey, 2016.

 

 

 

Christian Bobin et Mozart

 

 

 

 

Ma mère connaît toujours un ratage dans les gestes ultimes du repas. Elle sait à merveille cuisiner. C’est l’instant de servir qui est chez elle l’instant de la catastrophe. Au dernier moment, en posant le plat sur la table ou en versant un peu de nourriture dans une assiette, elle accroche, renverse, éclabousse. Légèrement, mais sûrement. Comme si, chez elle qui est si attentive aux siens, une impatience montrait le bout du nez : j’ai passé des heures dans la cuisine, pour vous, mais là, permettez, je pars en vacances, je ne regarde plus trop ce que je fais, je quitte un millième de seconde ma place souveraine de servante, qu’est-ce que vous croyez, que je suis faite pour cette place ? J’aime cette échappée de l’ultime instant, cette fugue qui ne dit pas son nom. Il y a des impatiences nourricières. Chez Mozart aussi on peut surprendre des facilités de dernière minute, des fins de mouvements bâclés. Elles ajoutent à la beauté de l’ensemble. Femmes qui envoient promener leur monde, musiciens qui expédient les trois dernières notes, petit diable qui récite la prière vitale : mon Dieu, protégez-nous de la perfection, délivrez-nous d’un tel désir.

Christian Bobin, La présence pure et autres textes, Poésie/Gallimard, 2010.

Sonate pour piano K 310
Allegro maestoso
Compositeur : W.A. Mozart
Piano : Hélène Grimaud

 

 

 

Victor Segalen | Un grand fleuve


 

 

 

 

J’ignore d’où il coule exactement. Lui-même ne le sait pas et moins encore le Génie qui le pénètre, l’anime et marque tous ses ressauts. C’est que l’esprit du Fleuve, — dont l’existence après ceci ne fera plus de doute, j’espère, — n’habite et n’existe que là où le Grand Fleuve a pris toute sa conscience, et affirmé toute sa liquide et successive personnalité. Et c’est pourquoi, ayant dessein seulement d’honorer par ceci le Génie du Fleuve, je ne m’attarderai pas à décider, si là-bas, en plein coeur du Tibet, c’est cette veine d’eau ou bien celle-ci, toute semblable, qui est vraiment son origine. Comme chez un informe nourrisson, tous les torrents, là-bas, renferment toutes les possibilités : cent li de plus, à l’est ou à l’ouest, et ce ruisseau va devenir peut-être le triste et baveux Houang-ho, à demi bu par les boues du nord, ou bien le Mékong ou le Salouen, s’ouvrant à des milliers de jours sous les tropiques, ou bien, par la plus glorieuse des fortunes, le Grand Fleuve lui-même, le Yang-tse-Kiang, trouant de ses arcs volontaires l’immense Empire rond comme une orange et savoureux comme ce fruit près de la putréfaction. Mais tout cela, l’Esprit du fleuve ne le sait vraiment pas non plus. Pas plus que la superficie de sa cuvette ; seulement peut-être le nombre des affluents qu’il ne connaît que comme une lutte d’un instant ; et il ne lui importe pas de savoir très exactement s’il est le quatrième ou le cinquième des grands cours d’eau, par la longueur ; le second peut-être par la densité des terres suspendues … Car il est dans le destin de tout Fleuve de ne pas connaître d’autre fleuve que lui.
C’est le destin de tous les grands fleuves que d’être unique au monde, et chacun pour lui sans jamais pouvoir en toucher d’autres autrement que pour l’absorber. Les Esprits des montagnes sont plus fraternels qui peuvent se contempler librement d’un sommet à l’autre, ou bien se joindre à travers des veines sous la terre. Le Fleuve, même si proche, ignore tous ses congénères. Il ne se sépare de l’immense nappe souterraine que pour couler aussitôt une âpre vie singulière, isolée par des barrières que jamais son Génie ne surmontera, et de là, on sait vers quel néant marin il se dissout … Que les routes soient parallèles ou non, que les eaux aient la même vertu, les deux cours se poursuivent comme s’ils existaient seuls dans les orbes différents du ciel … Même ses affluents, il ne les reçoit et les connaît que pour les absorber tout aussitôt en lui-même, avec des luttes et parfois de violents remous. Tout fleuve est forcément unique et incomparable. Belle vie, âpre et orgueilleuse, sans connexions que le long fil de son cours.

Cela, le Génie du Fleuve le devine obscurément et puissamment. Et ce Génie n’existe qu’au moment où rassemblé, le Fleuve a affirmé sa puissance même ; au moment où il existe avec volonté, là même, et non point ailleurs, au moment où il est à son maximum, lui, le Grand Fleuve. C’est alors qu’il possède sa vie, ses tumultes, ses crues et ses maigres, ses colères, ses repentirs, un étiage bondissant, des marées que mènent les astres, et d’autres, insolites, que ne mènent point le soleil et la lune ; ses remous, ses sauts, ses divagations, et aussi les parasites de sa peau vive : les jonques de charge et les jonques de fête ; la vermine de ses rives : les coolies de halage, leurs femelles, leurs villages adventices. C’est à ce moment-là aussi qu’il va dans les pires obstacles et avec le plus de vigueur. C’est à ce moment que sa personnalité éclate, moment choisi dans sa vie. C’est là que s’enferme son Génie comme dans un homme au plus fort de lui.

Victor Segalen, Un grand fleuve, Éditions Sillage, 2005, pp. 13/14/15.

 

 

 

Chûya Nakahara | La voix de la vie


 

 

 

LA VOIX DE LA VIE

Tout pâlit à la lumière du soleil
— Salomon

I

Bach, Mozart, pour moi désormais quel ennui !
Et ce jazz trop joyeux, vieux, farceur, quel ennui, quel ennui !
Moi, je vis tel un pont de fer sous un ciel couvert d’après la pluie.
Et ce qui déferle sur moi à tout moment, c’est une extrême solitude.

Ce n’est pas que dans cette solitude règne un calme absolu.
Je cherche quelque chose, oui sans cesse je cherche quelque chose.
Dans une forme effroyable d’immobilité, mais effroyablement agité.
(…)

Mais, ce que je cherche je ne sais ce que c’est, et ne l’ai jamais su.
S’agit-il de deux choses ? Non, d’une seule et même chose, je crois.
Mais ce que je cherche, je ne sais ce que c’est et ne l’ai jamais su.
De même que je n’ai jamais su non plus le chemin ardu qui pouvait y conduire.

Parfois comme si je me moquais de moi-même, je me pose la question,
Est-ce une femme ? Des douceurs ? La gloire ?
Mais mon coeur se met aussitôt à crier : non non, ni ceci, ni cela, ni ceci ni cela !
Serait-ce alors la chanson du ciel, cette chanson dont, au matin, on entend l’écho dans les hauteurs du ciel ?

Chûya Nakahara, Poèmes, Traduction du japonais, postface, notes, chronologie, bibliographie par Yves-Marie Allioux, Préface par Kitagawa Tôru, Éditions Philippe Picquier, 2018, pp.56/57.

 

 

 

 

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)


 

 

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

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*

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire villipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

*

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

*

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

*

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

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Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Oktay Rifat | Du pain et des étoiles


 

 

 

 

Du pain et des étoiles

Du pain sur les genoux
Les étoiles au loin, très loin.
Je mange du pain en regardant les étoiles.
Je suis si absorbé, ô oui, tellement
Que parfois je me trompe, au lieu de pain
Je mange les étoiles.

Oktay Rifat, Anthologie de la poésie turque contemporaine, J’ai vu la mer, Choix, présentation et traduction Michèle Aquien, Pierre Chuvin et Güzin Dino avec Enis Batur et Elif Deniz, Dessins Abidin Dino, Bleu Autour, 2009, p. 92.

 

 

 

 

Anna Akhmatova | Auprès de la mer


 

 

 

Auprès de la mer

I

Les baies taillent la côte basse,
Les voiles s’enfuient sur la mer,
Au soleil je sèche mes nattes
Emplies de sel,
Loin de la terre,
Sur une pierre plate,
Un poisson vert nage vers moi,
Vers moi vole une blanche mouette,
Je suis insolente, mauvaise,
Radieuse et ne sais pas
Que le bonheur c’est ça.
Dans le sable j’enterre
Ma robe jaune :
Que le vent ne l’enlève,
Qu’un rôdeur ne l’emporte
Et dans la mer je m’éloigne,
Couchée sur la vague
Noire et chaude.
Au retour, un phare à l’est
Peint sa lumière
Puis l’efface.
Et aux portes de Khersonèse
M’a dit un moine :
«Que fais-tu dans la nuit ? »

Les voisins le savent : je sens l’eau.
Et s’ils creusent un nouveau puits,
Ils m’appellent pour trouver l’endroit,
Ils ne bossent pas pour des briques,
Je ramasse aussi des balles françaises
Comme des champignons et des airelles,
Et dans ma robe je rapporte
Des morceaux de bombes rouillés.
L’air important je dis à ma soeur :
« Tsarine je ferai construire
Six canonnières et six cuirassés,
Afin de défendre mes baies
Jusqu’à Fiolent » …
Et le soir au pied de mon lit,
Devant l’icône sombre je prie:
Que la grêle ne hache pas les cerises
Et que l’on pêche toujours du gros poisson,
Et que le rusé vagabond
Ne remarque pas ma robe jaune.

Anna Akhmatova, Auprès de la mer, Traduction Christian Mouze, Harpo &, 2009.

 

 

 

P’tits papiers | M.A. Ouaknin & Gainsbourg


Les p’tits papiers
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Dutronc, S. Gainsbourg, F. Hardy, J. Birkin

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Dédicace pour A. et J.C.,

 

En leur temps, ces p’tits papiers finirent sur la table du grand prix de l’Académie Charles Cros.

Puissent-ils vous réchauffer, eux qui brûlent, les uns sous la plume de Marc-Alain Ouaknin — docteur en philosophie, rabbin, kabbaliste — les autres réunissant Dutronc, Birkin, Gainsbourg, Hardy, enfin une version très actuelle, par quelques interprètes qui s’y entendent lorsqu’on évoque la poésie mise en chanson, notamment l’excellent Rodolphe  Burger — dont le rock poétique a convoqué Michel Deguy, O. Cadiot, mais encore Cummings, Samuel Beckett, T.S. Eliot et Goethe — , Jeanne Balibar, Grégoire Simon des Têtes Raides, etc.

Entre le texte de Ouaknin et la chanson, ce point commun : une veine très simple.

Un jour, Lacarrière demanda à un berger grec analphabète quelle était sa définition de la poésie. Il s’entendit répondre laconiquement celle-ci, d’une intuition exceptionnelle que le poète de l’Orée du pays fertile fit sienne  pour toujours  : « la poésie,  c’est quand deux mots se rencontrent pour la première fois ».

Sylvie-E. Saliceti

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Ils étaient maintenant dans le désert …
L’enfant tenait fermement la main du grand-père.
Au loin, ils virent une lueur intense.
Ils sortirent du sentier tracé pour voir
Sur le sol, un livre.

Ses lettres dansaient
Elles sortaient et entraient.
Chaque lettre était une flamme
Le livre était un feu.

Les feuilles du livre brûlaient
et les lettres montaient…
Petites paroles de feu
flammeroles étonnées,
petites paroles étonnées,
petites paroles de papier
paperoles embrasées …

Marc-Alain Ouaknin, C’est pour ça qu’on aime les libellules, Seuil, 2012, p.33.

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Les p’tits papiers (Version 2)
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Balibar, G. Simon, B. Cantat, R. Burger

 

 

Brassens et Jaroussky chantent Verlaine | Colombine


 

 

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Colombine
Auteur : Verlaine
Compositeur, interprète : G. Brassens

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Léandre le sot,
Pierrot qui d’un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce,

Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque,
Aux costumes fous,
Les yeux luisant sous
Son masque,

Do, mi, sol, mi, fa,
Tout ce monde va,
Rit, chante
Et danse devant
Une frêle enfant
Méchante

Dont les yeux pervers
Comme les yeux verts
Des chattes
Gardent ses appâts
Et disent :
« A bas
Les pattes ! »

L’implacable enfant,
Preste et relevant
Ses jupes,
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau
De dupes

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, suivi de Fêtes galantes, Editions Librio, 1995, p.91.

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Exceptionnelle mise en musique de Verlaine par Brassens : le temps fort du texte, avec exactitude tombe sur le temps fort musical. Cette précision avait des allures de défi; témoin la jonglerie avec le texte original des Fêtes Galantes, puisque l’avant-dernière strophe de Colombine a été supprimée dans la version chantée.

Ci-dessous le paragraphe manquant dont on réalise aisément en le fredonnant qu’il s’adapte mal à la mélodie, avec la menace d’un double désastre !

-Eux ils vont toujours !-
Fatidique cours
Des astres,
Oh ! dis-moi vers quels
Mornes ou cruels
Désastres

Enfin, pour comparaison,  en regard de la version initiale chantée par Brassens, je publie une adaptation récente de Philippe Jaroussky, fidèle à la plus pure tradition des mélodies françaises.

Sylvie-E. Saliceti

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Colombine
Auteur : Verlaine
Interprète : Philippe Jaroussky

 

 

 

Emily Dickinson | I shall not live in vain


 

 

 

If I can stop one Heart from breaking
I shall not live in vain
If I can ease one Life the Aching
Or cool one Pain
Or help one fainting Robin
Unto his Next again
I shall not live in vain.

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Si je peux empêcher un seul Cœur de se briser
Je ne vivrai pas en vain
Si je peux adoucir la Douleur d’une Vie
Ou atténuer une souffrance
Ou aider une Grive affaiblie
À retrouver son Nid
Je ne vivrai pas en vain.

Emily Dickinson, Poésies complètes, Édition bilingue,  Traduction et présentation par Françoise Delphy, Flammarion, 2014, 867/869, N°982.

 

 

 

Les tangos écrits par Borges : l’énergie et le temps du mythe | Alguien le dice al tango en deux versions


 

 

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla

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Fidèle aux enseignements de son père, quant à l’impossibilité de se souvenir et de conserver intacte dans la mémoire la réalité telle qu’elle a été vécue la première fois, Borges n’a plus cru dans l’histoire. L’histoire n’existe pas, elle est la distorsion des faits qui se sont succédé au travers d’innombrables générations qui l’ont racontée. Et lui, poète, grâce au mot inspiré par la muse, au mot sacralisé, entreprend l’impossible : la modification du passé.

Dans Fundación Mítica de Buenos Aires (Cuaderno San Martín, 1929), il écrit : « Les hommes partagèrent un passé illusoire ». C’est ce qui permet à Borges de situer, malgré la réalité de l’Histoire, le fondement de Buenos Aires dans son propre quartier, Palermo. Il récupère ce passé, grâce à sa mémoire, pour le modifier selon son plaisir et son désir ; il brise ainsi la trame de l’« histoire fallacieuse » et tente de récupérer la vision première et archétypale, celle du mythe.

Basée sur le mythe, elle peuplera alors sa ville de compadritos qui doivent des vies mais ne sont pas des crapules. Ces hommes des faubourgs décrits et chantés par Borges forment une frise très particulière. Ils sont courageux et respectent toujours les codes de cette société dans laquelle le destin les a fait naître. Hommes hargneux ayant peur de la tendresse et des sentiments, ils se laissent retenir par la musique du tango, ce « reptile de lupanar », comme l’appelait Lugones.

Dans les souvenirs de Borges traîne la nostalgie des tangos d’Arolas et de Greco qu’enfant il avait vu dansés sur les trottoirs. Ce sont ces tangos qu’il aimera toute sa vie, préférence à laquelle s’ajoute celle des milongas, pour leur rythme ironiquement joyeux.

Borges a écrit des tangos et des milongas pour le plaisir de ses lecteurs. Il les a écrits pour conjurer cette image de vengeance, d’abandon et de larmes afférente au tango, en transformant ses personnages en «hommes de loi».

Maria Kodama, Livret accompagnant le disque ( Silvana Deluigi ).

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Jorge Luis Borges ( 1899 Buenos Aires – 1986 Genève)

 

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Alguien le dice al tango

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo.
Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.
Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.
Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.
Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.
Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

Jorge Luis Borges

 

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Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla
Interprète : Silvana Deluigi

 

 

 

 

Joe Bousquet | Langage entier (extraits)


 

 

Les allées roses que l’oeil voit de haut entre les feuilles des figuiers : une femme qui se vêt des ombrages qu’anime son pas léger
c’est une vision nouvelle et dont il ne peut détacher son regard. On dirait un rêve que le rêve n’entraîne pas.
Il se souviendra toujours de ce regard jeté sur un jardin, ne saura plus dire où ni quand : cette vision l’avait fait douter du temps, du lieu. (…)

Il ne connaît pas la pauvreté parce qu’elle est son royaume.

*

La liberté du nageur a l’immensité de la mer.

Il affranchira son regard de la lumière où il se perdait.
Rien de plus facile : une étourderie à rattraper.
Qu’un homme sache bien cela : son regard a des limites intérieures qui ne coïncident pas avec les frontières du jour. Mon regard ne s’ouvre pas dans la lumière où se dresse mon corps.
Si cela gêne quelqu’un d’être séparé de lui-même par un mur, il n’a qu’à se regarder dans un miroir : son regard n’appartient pas à sa personne visible ; mais il retourne indéniablement à la forme humaine qu’il fait émerger d’un miroir.
C’est tout pour cette nuit …

*

Ecris des poèmes que l’usure améliore au lieu de les détériorer. Tel qu’il est encore, l’homme est une créature d’avant l’encrier, d’avant l’invention des tablettes : donne lui des textes qui ouvrent une page blanche dans sa mémoire.
Eclaire-le d’un poème intérieur sur lequel il puisse écrire : son nom, son âge, son poème.
Que la naïveté du souvenir améliore ton poème au lieu de le dénaturer.

*

Apprends, apprends
tes yeux à te dominer du plus haut du regard,
à grandir — grandir dans tes yeux, à te dévêtir de toi dans le regard dont ils enveloppent le monde.
afin que l’objet où tu te livres n’ait pas trop à redescendre pour te voir au plus obscur de tes yeux.
Apprends, apprends
à ne pas tomber comme une pierre au fond du silence que le monde, en grandissant, t’impose.
Dans la nuit qui te donne tes yeux, sois un point, sinon pour éclairer, du moins pour orienter ton ignorance.

*

D’une nuit, tu entrais dans une autre nuit, plus déserte mais de plus en plus franchissable, de plus en plus éveillée par des rumeurs métalliques et vivantes : la vie des toits. Tu te hâtais de terre ferme en terre ferme, sous les arceaux d’un pont géant, qui n’enjambait que de l’espace minéralisé. Cependant, il fallait surveiller, comme des pas déjà mêlés aux miens, des reflets d’une eau déviée et qui, de plus en plus larges, de plus en plus unis, étendaient enfin devant ma route un clair miroir d’eau souterraine que j’étais seul à voir, seul à devoir franchir.

*

Oui, pensait-il, pour rendre aux mots la dimension qu’ils ont perdue, il faut les refuser à l’influence des mots sans dimensions : le langage est à épurer. Nous le referons avec les seuls mots susceptibles de supporter le baptême de la nuit …
Cette initiative sous entendait une intuition, bien des fois effleurée, jamais encore si pleinement portée : l’homme n’est pas le genre de ce qu’il voit : ses yeux ne sont pas que les siens. Dans ce qu’il voit, il y a une autre vision. Et ce n’était pas assez d’écrire — comme jadis — que l’homme est objet de sa propre pensée et de comprendre qu’il s’incorpore ainsi à ce qu’il peut concevoir d’entier.
L’écrivain ne quitte pas sa maison. Pas une fois il ne doit oublier que cette maison est le centre d’une ville, et toute sa force s’emploiera à camoufler cette ville dont sa maison occupe le regard.
Il n’est le centre de rien. Il n’est rien qu’à l’ombre d’un autre qu’il ne connaît pas.

 

Joe Bousquet, Langage entier, Préface de Jean Cassou, Éditions Rougerie, 1981, pp. 17 / 18 & 19 / 24 / 29 & 30 / 49 / 73 & 74.

 

 

 

Le chef-d’oeuvre monstrueux | Yannis Ritsos


 

 

au loin la fumée des navires la Crète silhouettée l’azur & l’autre azur
ancres mouettes foc au mât le cap Malée calebasses mordorées
acétylènes étoiles pharillons les grosses pieuvres les rougets les noyés avec
la montre au poignet
cris depuis la Citadelle nuits avec les fantômes les antiques assiegés les
hiboux
& un marteau dans la gueule du chien & un cahier oublié sur la pierre

& que dire des Jeudis Saints au Christ-aux-Liens avec lentes cloches
marines & fleurs d’oranger
en ce jour est suspendu au bois Celui qui suspendit la terre au-dessus des
eaux & les sirènes
qui arrêtent les navires en haute mer & s’enquièrent d’Alexandre le Grand
parmi les phoques

ô comme fourmillent étoiles & asticots sur la peau du monde ( comme
dirait Kazantzakis)
veillées solennelles de la Madone de Chrysapha les yeux enfumés à
attendre la Comète

Yannis Ritsos, Le chef-d’oeuvre monstrueux, Mémoires d’un homme tranquille qui ne savait rien, Édition bilingue, Traduction et notes Pascal Neveu, postface Dominique Grandmont, Ypsilon.éditeur, 2017, pp. 24 à 27.

 

 

Baudelaire le musicien | La musique par Léo Ferré et The Mogee’s


 

 

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Léo Ferré
Direction : Jean-Michel Defaye
Distinctions : Le Choix de France Musique (décembre 2013)

 

 

Mais rien ne dit mieux l’amour pour la musique de Baudelaire que son poème « La Musique », d’abord appelé « Beethoven », où il développe les conceptions déjà exposées dans sa lettre du 17 février 1860 adressée à Richard Wagner : « J’ai éprouvé souvent un sentiment d’une nature assez bizarre, c’est l’orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle et qui ressemble à celle de monter dans l’air ou de rouler sur la mer. »

LXIX
LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume
ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que ma nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois,
calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Charles Baudelaire

(…)

Les musiciens et Baudelaire

Baudelaire disait dans son introduction du Spleen de Paris rêver d’exprimer « les mouvements lyriques de l’âme », les « ondulations de la rêverie », les «soubresauts de la conscience. » Fidèle à son voeu, nous présentons trois disques qui réunissent pour la première fois les musiciens que Baudelaire a entendus et qui l’ont inspiré, ceux qui l’ont mis en musique, enfin ceux, qui jusqu’à nos jours, perpétuent sa poésie, grâce à la chanson classique ou pop’, art contemporain par excellence qui ne pouvait qu’intéresser celui qui a théorisé la modernité. Baudelaire permet une traversée musicale qui débute avec Beethoven, pour aboutir à Serge Gainsbourg et sa lignée, avec comme point d’orgue Wagner et la tradition directement héritée de lui, ou qui l’a combattu.
Le premier disque s’ouvre avec Beethoven qui, tel Baudelaire, a inauguré l’aventure de l’homme intérieur au moyen de son art. Ses sonates forment « le Nouveau testament de la musique », selon la formule consacrée. La présence de Liszt marque autant l’héritage de Beethoven que l’annonce de la révolution musicale que son gendre, Richard Wagner, va introduire.
Baudelaire a connu Liszt à Paris grâce à Wagner, qui a été sa révélation suprême, au même titre que Poe, ce qui ne l’a pas empêché d’aimer aussi Weber et de le placer dans son poème « Les phares », où il rend hommage à tous les génies qu’il aime – Rubens, Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Watteau, Goya –, Weber étant le seul musicien cité, que Baudelaire rapproche de Delacroix, son maître :

Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges ;
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber.

De fait, le premier musicien à proposer une interprétation musicale de Baudelaire lui-même est Henri Duparc, qui a génialement ajointé l’esprit de Baudelaire, alors décédé depuis trois ans, et celui de Wagner. Sa première oeuvre date de 1870, soit la même année que celle où Chabrier adapte également « L’Invitation au voyage ». Dès lors, toute la mélodie française – soit plus d’une vingtaine de compositeurs, pour plus de cinquante mélodies – va s’approprier Baudelaire : Fauré, Debussy, Caplet, et Dutilleux qui porte une tradition qui remonte en droite ligne à celui pour qui la musique « creuse le ciel ». Notable exception, Alban Berg, qui ne pouvait qu’être sensible à l’art novateur du poète.

Au lendemain de la guerre, Baudelaire a été repris par la chanson, en particulier par Léo Ferré, qui a mis les poètes en musique, de manière à les rendre populaires, cependant qu’il a proposé des alternatives suggestives, prouvant que Baudelaire pouvait se loger dans toutes les musiques. Une leçon reprise par Serge Gainsbourg, souvent si proche des Fleurs du Mal, mais aussi des interprètes aussi talentueux qu’Yves Montand ou Catherine Sauvage, ou, plus récemment, Juliette Noureddine et Mylène Farmer.
Pour avoir célébré la modernité, Baudelaire en définitive reste plus que jamais notre prochain.

Stéphane Barsacq, Livret accompagnant le disque.

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La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : The Mogee’s

 

 

 

 

Baudelaire | L’invitation au voyage par Cristina Branco ( 2/ 2)


 

 

IDEALIST

Résumer treize disques est une tâche ingrate pour qui tient le chant, la scène, la vie pour un vertige.
Évaluer dix-sept ans de travail est une tâche difficile, du passé il ne me reste que des bribes, des moments, des périodes d’apprentissage, un certain nombre de joies, d’innombrables souvenirs, la gratitude envers ceux qui ont hissé mon nom, un immense amour et respect pour ceux qui m’ont attendue patiemment.
Jamais je ne reviendrais en arrière, et je l’avoue sans pudeur sachant combien il fut difficile de tout réécouter et de percevoir dans la limpidité des années ce que la vie m’a donné et volé dans un même mouvement. J’aime ce parcours, et surtout ma véhémence à ne pas ajouter une virgule à mon projet de vie.
Les musiques qui défilent ici sont des portraits de l’époque que je vivais alors et de mon état d’âme. Ce que j’ai voulu chanter (ce qui a toujours été une position respectée), mené et tissé avec un fragile fil de soie par des hommes et quelques femmes qui me comprennent, a été (est) mon histoire et j’en aurai encore plus à raconter.

Cristina Branco, Livret accompagnant le disque.

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L’invitation au voyage
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur : João Paulo Esteves da Silva
Interprète : Cristina Branco

 

 

 

Baudelaire | L’invitation au voyage (1/2 )


 

 

LIII

L’invitation au voyage
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Oeuvre poétique complète, Les Fleurs du Mal, Illustrations de Félicien Rops, Les Fleurs du Mal, Jean de Bonnot Éditeur, 1973, pp.90/91.

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L’invitation au voyage
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur : Henri Duparc
Interprète : Daphné

 

 

 

 

 

Franck Venaille | Ostende


 

 

Je porte en moi une très étrange nostalgie de cet avant-monde que je retrouve parfois (pas à chaque fois) dans la solitude de la plage d’Ostende au petit jour, quand la lumière s’étale, par glissements progressifs entre vie et mort, dirait-on. Je ne suis pas ce démiurge qui fais des signes aux éléments, les convoque et leur demande de lui rendre des comptes. Et pourtant, d’une certaine manière, je fais appel à des forces souterraines, voire intimes, pour écrire. C’est l’écriture qui sert de relais entre le monde concret (eau-ciel-vent-feu) et moi. Tout vient d’elle. Tout aboutit à elle. Au fond je suis nostalgique de cette chaude matière vivante (parfois inanimée) qui nous ramène aux origines. Avant l’écriture. Avant ce monde-ci. Quand la justice était rendue par le Tribunal des chevaux qui conseillait à l’écrivain plaidant de conserver la part sauvage demeurant en lui. Ecrire n’est pas se montrer raisonnable, plier devant l’autorité du style, se protéger de ses propres humeurs. En un mot je ne suis pas pour le respect (de la langue, de la prosodie, de la narration, du descriptif et de la sage psychologie). Je suis de l’écriture. Dans l’écriture. C’est mon seul bien. Ecrire m’a fait. Ecrire m’accompagnera jusqu’à la fin. Ecrire coordonne ma vie. Dans Caballero Hotel comme dans Deux, j’ai parlé femme, pour les femmes, en femme. Je revendique tous les droits. J’ai ce besoin de tout ramener à moi pour le subtiliser à la grande dévoreuse, de me servir de tous les matériaux (ah les nobles et pas les nobles). C’est peut-être ainsi qu’est né ce mouvement mental qui m’a conduit à découvrir l’animalité sans pour autant chercher à la copier. Je suis devenu cheval flamand. J’ai participé à la bataille des Éperons d’or, contre les chevaliers français pleins de morgue. Mais est-ce bien le rôle de l’écriture de restituer en la mimant l’agitation historique, les combats, les amours, les faims? Non, c’est insuffisant et j’en attends autre chose. Notamment qu’elle prenne ses distances avec les matériaux que lui fournit le réel, afin de le contourner, le modifier, le déconstruire et le déstructurer. J’ai évoqué autrefois la mémoire utérine, c’est-à-dire ce temps de la prise en charge du monde par le langage, les mots et l’écriture. La poésie naît de ce qui, sans elle, demeurerait à jamais sans nom. Elle part du néant de la langue, du vide, du blanc, pour -les transformant- devenir ce signe, ce chant, sans lesquels toute vie est impossible. Je le sais désormais : un poème est, autant qu’il le veut, relevé topographique, témoignage, déclaration sur l’honneur, clin d’oeil ou hymne amoureux.

Franck Venaille, C’est nous les Modernes, Poésie/Flammarion, 2010, pp 7/8

 

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Comme à Ostende
Auteur : Jean-Roger Caussimon
Compositeur : Léo Ferré

Interprète : Arno

 

 

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

 

 

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

A ALFRED DE MUSSET.
Venise, 12 mai 1834

Non mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l’amante qui te quitte, c’est l’embrassement du frère qui te reste (1). Ce sentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux pour que j’éprouve jamais le besoin d’en finir avec lui. Es-tu sûr, toi, mon petit, de n’être jamais forcé de le rompre ? Un nouvel amour ne te l’imposera-t-il pas comme une condition ? Que mon souvenir n’empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais-tu pas ? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur et descends-y dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation ou un encouragement.

(…)

Mon oiseau est mort, et j’ai pleuré, et Pagello s’est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s’est mis à pleurer, et je me suis mise à rire. Voilà-t-il pas une belle histoire ? J’attends qu’il m’arrive quelques sous pour acheter une certaine tourterelle dont je suis éprise. Je ne me porte pas très bien. L’air de Venise est éminemment coliqueux et je vis dans des douleurs d’entrailles continuelles. J’ai été très occupée d’arranger notre petite maison, de coudre des rideaux, de planter des clous, de couvrir des chaises. C’est Pagello qui a fait à peu près tous les frais du mobilier, moi j’ai donné la main d’œuvre gratis, et son frère prétend, pour sa part, s’être acquitté en esprit et en bons mots. C’est un drôle de corps que ce Robert. Il a des façons de dire très comiques. L’autre jour il me priait de lui faire un rideau parce que le popolo s’attroupait sur le pont quand il passait sa chemise. Au reste, je vis toujours sous la menace d’être assassinée par Mme Arpalice [Fanna]. Pagello s’est birouillé tout à fait avec elle. Giulia prend la chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comiques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelque temps parce qu’elle croit de bonne foi à une coltellata (2 ) .

*

Réponse à la lettre de Musset du 30 avril : « ces trois lettres que j’ai reçues, est-ce le dernier serrement de main de la maîtresse qui me quitte, ou le premier de l’amie qui me reste ? » [1]
Coup de couteau. [2]

 

 

 

 

 

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