Malek Haddad | Souvent je me souviens


 

 

 

La longue marche ( Extraits)

Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai alors dans mes yeux cette longue patience
Du fellah qui regarde à ses mains incassables
L’histoire du pays où naîtra l’oranger
Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai rompu la galette
J’ai partagé les figues

Chez nous le mot Patrie a un goût de colère …
Ma main a caressé le cœur des oliviers
Le manche de la hache est début d’épopée
Et j’ai vu mon grand-père au nom du Mokrani
Poser son chapelet pour voir passer des aigles

Malek Haddad, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.194.

 

 

Etty Hillesum | Paysage intérieur

 

Tu es parfois si distraite par les événements traumatisants qui se produisent autour de toi que tu as ensuite toutes les peines du monde à refrayer le chemin qui mène à toi-même. Pourtant il le faut. Tu ne dois pas te laisser engloutir par les choses qui t’entourent, en vertu d’un sentiment de culpabilité. Les choses doivent s’éclaircir en toi, tu ne dois pas, toi, te laisser engloutir par les choses. Un poème de Rilke est aussi réel, aussi important qu’un garçon qui tombe d’un avion, mets-toi bien cela dans la tête. Tout cela, c’est la réalité du monde, tu n’as pas à privilégier l’un aux dépens de l’autre. Et maintenant, va dormir. Il faut accepter toutes les contradictions ; tu voudrais les fondre en un grand tout et les simplifier d’une manière ou d’une autre dans ton esprit, parce que la vie te deviendrait alors plus simple, mais elle est justement faite de contradictions, et on doit les accepter comme éléments de cette vie, sans mettre l’accent sur telle chose au détriment de telle autre. Laisse la vie suivre son cours, et tout finira peut-être par s’ordonner. Je t’ai déjà dit d’aller dormir au lieu de noter des choses que tu es encore tout à fait incapable de formuler.

(…)

Le 11 juin [1941]. Mercredi matin, 9 heures et demie […]

Le paysage que chaque être humain porte en soi, il le cherche aussi à l’extérieur. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai toujours eu cette étrange aspiration aux vastes steppes russes. Mon paysage intérieur se compose de plaines grandes et vastes, infiniment vastes, c’est à peine s’il y a un horizon, une plaine succède à l’autre sans césure. Et lorsque je suis assise sur cette chaise, repliée en moi- même, la tête profondément inclinée, j’erre parmi ces étendues vierges, et lorsque je reste ainsi un moment, un sentiment bienfaisant d’immensité et de paix m’envahit. Le monde intérieur est aussi réel que le monde extérieur. On doit en être conscient. Il a aussi ses paysages, ses contours, ses possibilités, ses territoires sans frontière. Et soi-même l’on est le petit centre où mondes intérieur et extérieur se rencontrent. Les deux mondes se nourrissent l’un de l’autre, on ne doit pas négliger l’un au [profit] de l’autre, ni juger l’un plus important que l’autre. Sinon, l’on appauvrit sa propre personnalité. Je sens, chez un tas de gens, qu’ils sont amputés de moitié ou plus ou moins mutilés. Cela vient probablement de ce qu’ils n’ont pas reconnu consciemment le monde intérieur en tant que tel. Certes, des forces venues de ce monde intérieur se manifestent de temps à autre et donnent alors à ces gens, par moments, une certaine expansion de leur personnalité, une touche de plus grande signification, mais tout cela est trop inorganisé, trop chaotique, à peine conscient. Ce monde intérieur est chez eux une terre en friche, embroussaillée, qu’ils ne se donnent pas la peine de travailler. Ce n’est pas un territoire réel et reconnu. Et je sens alors monter en moi une sorte d’envie de me mettre à défricher, à introduire un peu d’ordre et à éveiller la conscience. Peut-être cela va-t-il finalement devenir mon travail et ma vie ?

Etty Hillesum, La paix dans l’enfer, Textes choisis et présentés par Camille de Villeneuve, Collection Points Sagesses, Série Voix Spirituelles, Éditions Points, 2013.

Etty Hillesum | La paix dans l’enfer

 

 

Etty (diminutif d’Esther) a 27 ans. Elle lit Rilke, les grands auteurs russes dont elle étudie et enseigne la langue. Elle est affamée de savoir. Le 9 mars 1941, elle commence un journal, sur les conseils d’un homme étrange, Julius Spier. S., comme elle le désigne, a été le patient de Jung. Il est chirologue, lit dans les mains comme l’analyste interprète les rêves. Il est plus âgé qu’elle. Sa bouche est « charnue et sensuelle », sa silhouette, écrit-elle, celle d’un taureau. Elle commence avec lui une thérapie. Etty, a priori, n’est pas une sainte. Elle goûte aux amours à trois, aux émois homosexuels. Elle aime la confusion des sentiments. Elle avorte d’un enfant dont on ne sait qui est le père. Elle se persuade mal que les jeux érotiques avec Spier ne sont pas des infidélités à Han, l’amant de longue date. Mais en elle une souffrance demande résolution, que la pulsion sexuelle n’obtient pas. Elle se compare à un disque de phonographe : « une aiguille acérée ne cesse de me rayer », se plaint-elle. L’avidité charnelle et intellectuelle tourne à vide, elle se sent victime d’onanisme. Pourtant, elle veut autre chose que l’amour fusionnel auquel les femmes devraient, selon elle, renoncer. Des symptômes signalent son malaise : maux de tête, de règles, indigestions… Quelque chose ne passe pas. Il y a urgence, écrit-elle, à sortir du « problème homme-femme-lit ». Sans qu’on saisisse comment, Etty change. Est-ce l’effet de Spier, des événements de plus en plus tragiques qu’elle évoque avec calme – l’obligation du port de l’étoile jaune, la grande rafle d’Amsterdam, les bombardements –, de cette discipline à laquelle elle se soumet – « Seigneur », prie-t-elle, « donne-moi au petit matin un peu moins de pensées, mais un peu plus d’eau froide et de gymnastique » –, ou d’une grâce de ce Dieu dont elle apprend à dire le nom ? Le journal se fait champ de bataille. L’insatiable curiosité ferraille avec le désir d’amour. Le baiser, de dévoration, se convertit en respiration à deux. L’espace vital se rétrécit, celui de l’âme grandit. Etty comprend qu’il n’est pas de vie intérieure qui protège de l’extériorité. Il n’y a qu’une steppe où l’âme galope, tel le Cavalier de Gustave Moreau. Elle cherche le contact avec la terre nue, d’où provient toute élévation. Le corps devient trop étroit pour le désir dépouillé. Elle se découvre des « obligations morales ». L’énergie sexuelle s’ouvre à la force concrète de l’écriture. Etty souhaite devenir écrivain. Elle cherche l’expression juste, relève ses maladresses avec coquetterie. Elle s’en dit incapable, pourtant elle met déjà en œuvre l’art poétique qu’elle conçoit. Il faut écrire, dit-elle, comme les Japonais peignent leurs estampes, de sorte que chaque mot, comme une pierre milliaire, mesure le silence dont il naît. Il ne suffit pas d’avoir un sujet, mais d’être assez concentré pour donner forme au monde. Elle envisage parfois de ne pas écrire, quand la présence des choses délivrées de l’angoisse lui suffit. Dans son journal, le réel affleure, quand elle acquiesce au il y a. Il y a la guerre, il y a le meurtre, il y a les fleurs écrit-elle avec humour : lys du Japon, géraniums, bleuets, pois de senteur, jasmin… Ces fleurs, écrit-elle avec humour qui, « depuis qu’un quinquagénaire corpulent et sans élégance, dont le crâne commence à se dégarnir, est entré dans [sa] vie, […] se sont mises elles aussi à y jouer un grand rôle ». Le il y a soutient tout, sans différence : « Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. » Tout est également bon et mauvais. Ce n’est pas de l’optimisme. Affirmer que chaque jour est bon n’est pas voir le bon côté des choses, expression qui lui « répugne ». Il dépend de chacun que le mal ne soit pas. Elle voit ce mal avec une lucidité confondante. Etty pressent ce qui attend les siens. La quête de l’absolu n’est pas un largage en solitaire. Le vide qui apparaissait dans l’angoisse, figure du manque et de l’insatisfaction, devient vivant, vaste espace où tout est accueilli et par lequel Etty se trouve en solidarité avec tous. Ce vide qui permet la plénitude n’est pas lointain du Vide de la philosophie et de l’art chinois, dont François Cheng écrit qu’il n’est pas un no man’s land, « quelque chose de vague ou d’inexistant, mais un élément éminemment dynamique et agissant […]. Il constitue le lieu par excellence où s’opèrent les transformations, où le Plein serait à même d’atteindre la vraie plénitude». Le vide que creuse Etty est aussi agissant, il la lie puissamment aux autres et à leur destin.

(…)

Intellectuelle agnostique malgré des origines juives, elle recherche les voies de l’âme. Elle retrouve d’elle-même, grâce à son intuition et son intelligence, les vérités des sagesses anciennes. Elle lutte contre sa dépression, s’intéresse à la psychologie. Son écriture est vigoureuse, ironique, loin des traités d’oraison et des manuels de piété. Dans l’incompréhensible tourmente qui frappe l’Europe, elle trace un chemin lumineux, à la fois singulier et héritier d’une longue tradition spirituelle. La dernière année de sa vie, elle lit Maître Eckhart. Elle pressent, dans des pages d’une grande beauté, ce que le mystique rhénan disait du détachement. Il faudra attendre 2008 pour découvrir, en France, les onze cahiers des journaux et les lettres rassemblées grâce aux familles des amis d’Etty. Sa vivacité, sa juvénilité y apparaissent plus encore, et cet extraordinaire approfondissement qui, en dix-huit mois, la conduit à la paix quand tout tremble. Alors étudiante en droit, Etty Hillesum s’installe en 1936 chez Han Wegerif, un comptable, pour y diriger le ménage. Elle y vivra jusqu’en juin 1943. Han et Etty deviennent amants, malgré leur grande différence d’âge. La jeune femme étudie aussi les langues slaves et manifeste un intérêt pour la langue maternelle de sa mère, le russe. Celle-ci avait quitté la Russie après un pogrom. Interdite d’enseignement à l’université, Etty continue de donner des cours particuliers de russe chez Wegerif. Elle partira à Auschwitz avec une Bible et une grammaire russe. Mais Rilke demeure la référence lumineuse des années où elle rédige son journal.

(…)

«Mélodiquement le monde roule de la main de Dieu » : toute la journée ces mots de Verwey m’ont trotté dans la tête. Moi aussi je voudrais «rouler mélodiquement de la main de Dieu ». Et maintenant, bonne nuit.

 

Etty Hillesum, La paix dans l’enfer, Textes choisis et présentés par Camille de Villeneuve, Collection Points Sagesses, Série Voix Spirituelles, Éditions Points, 2013.

Bernard Noël | Les Yeux dans la couleur

 

 

 

Le lavis, tel que l’invente Zao Wou-Ki, au croisement de l’Occident et de l’Orient, tel, non par mouvement d’apport mais de retour, tel, par retournement de l’espace et retour amont du temps, ce lavis est le contraire de l’arabesque, forme la plus mentale qu’on ait conçue ici, le contraire de cette ligne qui, par un simple tour dans l’espace et sa boucle met un dehors dedans et fait du vide un plein, et cependant par rides, ondulations, nuages, Zao Wou-Ki pareillement suscite une mentalité dans le papier, sauf qu’en lâchant dans l’encre l’invisible présence de l’eau, il coule en plus dans la surface la limpidité d’une méditation qui fait circuler entre les éléments, mais d’abord entre le geste et sa trace, la précipitation du nombre vers l’unité…

(…)

En Occident, dit Wou-Ki, on dessine. L’art commence par le dessin. En Chine, on apprend à écrire au pinceau. Tout sort de l’écriture par la calligraphie : la pensée comme l’art, la beauté dans la vue comme la beauté dans le comportement …

Bernard Noël, Les Yeux dans la couleur, P.O.L., 2004, pp.196&S.

 

Le Chant de Hiawatha | Dvorák inspiré par Longfellow

 

 

 

Dvořák aimait le poète Longfellow, au point de reconnaître que certains passages de sa 9e Symphonie avaient été inspirés par l’œuvre littéraire titrée Song of Hiawatha. 

S.-E. S.

 

 

La flèche et le chant

 

J’ai tiré une flèche en l’air
Elle est tombée sur le sol, je ne sais où ;
Elle a volé si vite que le regard
N’a pas pu suivre sa course.

J’ai sifflé une chanson dans l’air,
Elle est retombée sur le sol, je ne sais où ;
Car qui aurait la vue assez perçante
Pour pouvoir suivre un air en vol ?

Longtemps, longtemps après, j’ai retrouvé
Dans un chêne la flèche, encore intacte ;
Et la chanson, du début à la fin,
Je l’ai retrouvée dans le cœur d’un ami.

Henry W. Longfellow, Le Chant de Hiawatha, Traduction de Sophie Desprez-Dri, P.40.

The arrow and the song I shot an arrow into the air
It fell to earth, I knew not where;
For, so swiftly it flew, the sight
Could not follow it in its flight.

I breathed a song into the air,
It fell to earth, I knew not where;
For who has sight so kee and strong,
That it can follow the flight of song?

Long, long afterward, in an oak
I found the arrow, still unbroke;
And the song, from beginning to end,
I found again in the heart of a friend.

Henry W., Hiawatha Longfellow, Le Chant de Hiawatha, Traduction de Sophie Desprez-Dri, P.39.

 

Symphony No. 9 in E Minor, Op. 95, B. 178 – « From the New World » – 2. Largo (Live)
Compositeur : Dvorák
Berliner Philharmoniker dirigé par Claudio Abbado

 

 

 

 

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Variations de funambule| Angélique Ionatos chante Caussimon

 

 

 

Angelique_Ionatos-Reste_la_lumiere

Le funambule
Auteur  : Jean-Roger Caussimon
Interprète : Angélique Ionatos

Compositeur : Francis Lai

 

 

La destinée serait-elle ce pas éphémère ? Bref état de grâce sur un fil d’acier ? Que signifie Devenir ? Le verbe s’apparente à une chanson nomade. Pour A. Ionatos, il aura souvent signifié l’exil, loin de la langue, loin de la maison grecque donc – puisque la langue est le cœur de la patrie. Devenir, ce sont les points de départ et d’arrivée. Le lieu d’une naissance où l’on revient toujours.  Un pas sur le fil du temps.

La métaphore du funambule évoque l’incertitude, l’oscillation. L’équilibre à ce point de subtilité où l’artiste de Jean-Roger Caussimon — si peu sûr de son pas — ressent le besoin de se retirer, à distance du grand jour. Il ne réapparaît que le soir venu, quand le public est parti, et que la lune dehors à travers les trous de la vieille toile, allume un ciel empli d’étoiles.

À cet instant, pour lui commence la vraie vie : le funambule soudain devient gracieux, agile. Sur une corde tendue d’étoile à étoile, il montre mille prodiges. Funambule-somnambule, il accomplit ses talents en dormant.

De sorte que sa déambulation est toujours quelque peu onirique et nocturne … , et pour cause : elle s’appelle devenir ! Fluente, non pas itinérante : telle est la musique, nous dit Jankélévitch.

Mais voilà : la chute attend le saltimbanque. Chute morale. Inéluctable.

Or face à ce destin qui sombre, résonne le silence lumineux des amis du cirque forain, dont aucun jamais ne révèle au danseur que chaque nuit, il se lève dans son sommeil.

Que faut-il considérer de cet étrange non-dit ?

Dans ce murmure des âmes est enclose une valeur sacrée, mais laquelle ?

Ce silence s’avère — étymologiquement — bouleversant : le secret ainsi maintenu — à l’endroit de la fragilité de l’homme sur un fil — ce secret ouvre un mystère infiniment métaphysique. On y entend que la nuit peut-être est tendre , et qu’il s’agit d’ouvrir les yeux des vivants avec douceur, aussi doucement que si nous fermions les yeux d’un mort.

Soleil crépusculaire. Nuit, puis lumière aurorale. L’ineffable affleure, et qui pour le dire ? La musique, comme la poésie, dit ce qui ne peut être dit, libère la fluidité, conduit le figé vers le mouvement d’une présence pure qui lave les âmes.

Il s’agit bien sûr d’être là, mais au-delà, il s’agit de passer ; et le temps de passer, de mesurer ce qui change. Leçon de funambule : la force demeure au devenir.

Oui, les gens du voyage sont des gens très bien.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Gao Xingjian | La Montagne de l’Âme (extraits)

Kandinsky La montagne bleue 2019 Exposition Hôtel de Caumont Guggenheim
Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont Photographie S.-E. Saliceti

 

 

Le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif

 

Toi, tu continues à gravir les montagnes. Et chaque fois que tu t’approches du sommet, exténué, tu penses que c’est la dernière fois. Arrivé au but, quand ton excitation s’est un peu calmée, tu restes insatisfait. Plus ta fatigue s’efface, plus ton insatisfaction grandit, tu contemples la chaîne de montagnes qui ondule à perte de vue et le désir d’escalader te reprend. Celles que tu as déjà gravies ne présentent plus aucun intérêt, mais tu restes persuadé que derrière elles se cachent d’autres curiosités dont tu ignores encore l’existence. Mais quand tu parviens au sommet, tu ne découvres aucune de ces merveilles, tu ne rencontres que le vent solitaire.

*

Ici, ni lichens, ni bosquets de bambous-flèches, ni buissons, les larges espaces entre les arbres rendent la forêt plus claire et la vue porte loin. Et, au loin, une azalée d’une blancheur immaculée, élancée et pleine de grâce, provoque un irrépressible enthousiasme par son extraordinaire pureté. Elle grossit au fur et à mesure que j’approche. Elle porte de grosses touffes de fleurs aux pétales encore plus épais que ceux de l’azalée rouge que j’ai vue plus bas. Des pétales d’un blanc pur qui n’arrivent pas à se faner jonchent le sol au pied de l’arbre. Sa force vitale est immense, elle exprime un irrésistible désir de s’exposer, sans contrepartie, sans but, sans recourir au symbole ni à la métaphore, sans faire de rapprochement forcé ni d’association d’idées : c’est la beauté naturelle à l’état pur.
Blanches comme la neige, luisantes comme le jade, les azalées se succèdent de loin en loin, isolées, fondues dans la forêt de sapins élancés, tels d’insaisissables oiseaux invisibles qui attirent toujours plus loin l’âme des hommes.

Gao Xingjian, La montagne de l’âme, Traduction de Noël et Liliane Dutrait, Éditions de L’Aube,2000.

Paul Auster | Disparitions

 


Montée vers Manang

 

 

Nous ne devons qu’être prêts.
Dès le premier pas, notre voix
est en accord
avec les pierres du champ.

 

 

Paul Auster, Disparitions, Nonterre, traduit de l’américain par Danièle Robert, Poésie/Actes Sud. Titre original : Disappearances, Éditeur original : The Overlook Press, New York © Paul Auster, 1987 © Éditions Unes / ACTES SUD, 1994 pour la traduction française.

Voix d’auteur | Frankétienne lisant Rapjazz 

 

Frankétienne lisant Rapjazz
Lus par l’auteur, ces extraits du texte de Frankétienne «Rapjazz, Journal d’un paria» ont été enregistrés à son domicile de Delmas (Haïti) le 21 juin 2006.

 

 

2049

En cette année-là, Port-au-Prince comptera trois siècles d’existence.

Moi, de toute évidence, je serai déjà parti, loin de cet univers visible et tangible, vers le lieu suprême des vérités éternelles.

Puissent les grains de poussière, les cailloux, les racines des arbres, les feuilles, les fleurs, les fruits, les gouttelettes d’eau, la rosée, la pluie, les nuages, les éclairs, les orages, l’arc-en-ciel, le soleil, la lune, les étoiles, le vent, les oiseaux, les chiens et les chats, les chenilles et les fourmis, les lucioles, les papillons, les libellules, les chrétiens-vivants et toutes les autres créatures, m’apporter, à voix intenses et vives, à chuchotements d’âmes frétillantes, à modulations de silence et de musique, à frémissements d’ailes et vibrations d’antennes, les bonnes et lumineuses nouvelles de ma ville ressuscitée/régénérée/revivifiée.

Je rêve de ma ville nettoyée/réveillée/exorcisée. Je piaffe de colère et d’impatience. Mais je garde encore le souffle et la foi.

Les grandes mutations et les métamorphoses traversent souvent des phases ténébreuses, chaotiques et douloureuses.

Il m’arrive paradoxalement de croire dans la lumière tragique des désastres et la pathétique magie des catastrophes.

Créer, c’est imaginer le cinéma fascinant qui se déroule à l’intérieur d’un œuf, derrière l’opacité de la coquille.

Un exaltant défi face aux aléas du temps qui s’en va.
Un étrange pari sur les splendeurs et la densité féconde du futur.

La création artistique, surtout quand elle témoigne du difficile à vivre, du malaise existentiel et de la barbarie destructrice, s’inscrit absolument dans le refus de l’amnésie et de la mort.

Écrire est mon ultime oasis dans l’incendie de mes déserts. Mon dernier port d’attache sur les rives tourmentées de ce continent fabuleux qu’est la vie. Mon rapjazz de folie.

Frankétienne, Rapjazz : journal d’un paria, Comprend du texte en créole, Éditions Mémoire d’encrier,  Collection Chronique, 2011, pp. 8 et 9.

 

 

 

 

Poésie, littérature, cantologie.