Cavalier moine | Fernando Pessoa chanté par Mariza

Dédicace pour Porto aujourd'hui, puis pour J. et M. Vaz,
Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont
Photographie S.-E. Saliceti

DO VALE A MONTANHA
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por casas, por prados,
Por Quinta e por fonte,
Caminhais aliados.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por penhascos pretos,
Atrás e defronte,
Caminhais secretos.

Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por quanto é sem fim,
Sem ninguém que o conte,
Caminhais em mim.

 

Cavaleiro Monge / Cavalier moine
Auteur : Fernando Pessoa
Compositeur, guitariste : Mário Pacheco
Interprète : Mariza

 

DE VALLÉE EN COLLINE,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par maisons et par près,
Par ferme et par fontaine,
Vous cheminez pensifs.

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Entre de noirs rochers,
Et devant et derrière,
Vous cheminez secrets.

 

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par des plaines désertes
Dépourvues d’horizon,
Vous cheminez rebelles.

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par voies impraticables,
Fleuves sans gué ni pont,
Vous cheminez seulets.

 

De vallée en colline,
De colline en montagne,
Destrier de ténèbres
Et moine chevalier,
Par ce qui est sa fin,
Et que nul ne dira,
Vous cheminez en moi.

Fernando Pessoa, Anthologie essentielle, présentée, traduite, commentée par Patrick Quillier, Bilingue, Éditions Chandeigne, pp.93 à 95, 2016.

Fernando Pessoa | La liberté – Hay una música del pueblo par Mariza

 

 

 

 

 

Je ne change pas, je voyage
Fernando Pessoa

La liberté, c’est la possibilité de s’isoler. Tu es libre si tu peux t’éloigner des hommes et que rien ne t’oblige à les rechercher, ni le besoin d’argent, ni l’instinct grégaire, l’amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d’aliment dans la solitude et le silence. S’il t’est impossible de vivre seul, c’est que tu es né esclave. Tu peux bien posséder toutes les grandeurs de l’âme ou de l’esprit : tu es un esclave noble ou un valet intelligent,  mais tu n’es pas libre.
(…)
Naître libre est la grandeur suprême de l’homme : elle rend un humble ermite supérieur aux rois, et même aux dieux qui se suffisent à eux-mêmes par la force , mais non par leur mépris pour elle.

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, édition intégrale, Traduit du portugais par Françoise Laye, Éditions Christian Bourgeois, 2011, numéro 283, p.310.

Hay una música del pueblo
Auteur : Fernando Pessoa
Interprète : Mariza

 

 

Métaux | Miguel Ángel Bustos

 

 

MÉTAUX
(Buenos Aires, juin 1959)

I

À quoi bon le plomb un jeudi de rien. Quittons son poids
du ventre.
À l’acier ira l’amour.
À l’acier en nous frappant reviendra l’amour.
Illuminés dans une seule minute d’acier, comment ne
pas grandir !
Parce que mensonge de la terre souterraine
celui qui nous fatigue !

II

Je dénuderai de brumes l’année qui me poursuit.
Quand je descendrai au métal vierge de mes jours ;
je dénuderai d’ombres, j’aimerai sa chair.
Pour mourir, ma voix dans les enfants d’ici à mille ans.
Pour vivre, tes yeux qui avancent dans les métaux
obscurs de mon temps.

Miguel Ángel Bustos, Œuvres poétiques complètes, Traduction : Stéphane Chaumet sur Recours au poème.

 

 

 

Philippe Jaccottet | À Henry Purcell

 

Philippe Jaccottet

 

À HENRY PURCELL

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?

Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.

Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l’été céleste
et dont nous n’avons jamais bu le lait.

Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.

Ne croyez pas qu’il touche un instrument
de cyprès et d’ivoire comme il semble :
ce qu’il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.

À sa clarté,
nous ne faisons plus d’ombre.

Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l’écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.

On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines…

Nul doute, cette fois les voyageur
ont passé la dernière porte :

ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d’eux.

Pendant que je t’écoute,
le reflet d’une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l’eau.

Cette voix aussi, n’est-elle pas l’écho
d’une autre, plus réelle ?
Va-t-il l’entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L’entendrai-je, moi ?

Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.

Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.

Même invisible, je t’ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.

 

 

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, p. 737 à 739.

 

À Henry Purcell
Auteur : Philippe Jaccottet
Diction : André Velter

Philippe Jaccottet | Leçons

 

 

 

Plus aucun souffle.

Comme quand le vent du matin
a eu raison
de la dernière bougie.

Il y a en nous un si profond silence
qu’une comète
en route vers la nuit des filles de nos filles,
nous l’entendrions.

 

 

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, p. 417.

 

 

 

Estelle Ceccarini | Lumières des jours

 

 

 

 

Le petit qui viendra,
nous l’abreuverons de lait d’amande
et nous noierons ses pleurs du miel du grand figuier
puis,
dans le soleil de juin et l’ombre bleue des oliviers,
nous le bercerons du tambour des cigales,
pour qu’il s’endorme
contre le poil clair des chevaux libres.

 

Estelle Ceccarini, Lumières des jours (Trelus di jour ), Version française de l’auteur, Éditions L’aucèu libre, 2020.

Dédicace au poète Antonio Machado | Joan Manuel Serrat

 

 

MARCHEUR, IL N’EXISTE PAS DE CHEMIN

 

Tout passe et tout demeure,
mais notre sort est de passer,
passer en traçant des chemins,
des chemins comme sur la mer.
Jamais je n’ai cherché la gloire,
ni laissé dans la mémoire
des hommes, ma chanson ;
j’aime les mondes subtils,
immatériels et charmants,
comme des bulles de savon.
J’aime les voir se peindre
de soleil et de rouge puis voler
sous le ciel bleu, et encore trembler
d’un coup sec et se rompre…
Je n’ai jamais cherché la gloire.
Marcheur, ce sont tes traces
qui font le chemin et rien d’autre ;
marcheur, il n’existe pas de chemin,
le chemin se fait en marchant.
En marchant se fait le chemin
et quand on regarde derrière nos épaules
on voit un sentier
sur lequel plus jamais on ne marchera.
Marcheur, il n’existe pas de chemin
sinon un sillage sur la mer…
Ici il y a quelque temps
à l’heure où maintenant les arbres s’habillent
d’épines
on a entendu la voix d’un poète en train de crier
« Marcheur, il n’existe pas de chemin,
le chemin se fait en marchant… »
Coup après coup, vers après vers…
Le poète est mort loin de sa demeure,
recouvert par la poussière d’un pays voisin.
En s’éloignant on vit couler ses larmes.
« Marcheur, il n’y a pas de chemin,
le chemin se fait en marchant… »
Coup après-coup, vers après vers…
Quand le chardonneret ne peut chanter.
Quand le poète est un pèlerin,
quand il ne sert à rien de prier.
« Marcheur, il n’est pas de chemin,
le chemin se fait en marchant… »
Coup après-coup, vers après vers

Antonio Machado
Traduction française : Serge Pey

Cantares
Auteur : Antonio Machado
Compositeur, interprète : Joan Manuel Serrat

CAMINANTE NO HAY CAMINO
Todo pasa y todo queda,
pero lo nuestro es pasar,
pasar haciendo caminos,
caminos sobre el mar.
Nunca persequí la gloria,
ni dejar en la memoria
de los hombres mi canción;
yo amo los mundos sutiles,
ingrávidos y gentiles,
como pompas de jabón.
Me gusta verlos pintarse
de sol y grana, volar
bajo el cielo azul, temblar
súbitamente y quebrarse…
Nunca perseguí la gloria.
Caminante, son tus huellas
el camino y nada más;
caminante, no hay camino,
se hace camino al andar.
Al andar se hace camino
y al volver la vista atrás
se ve la senda que nunca
se ha de volver a pisar.
Caminante no hay camino
sino estelas en la mar…
Hace algún tiempo en ese lugar
donde hoy los bosques se visten de espinos
se oyó la voz de un poeta gritar
«Caminante no hay camino,
se hace camino al andar…»
Golpe a golpe, verso a verso…
Murió el poeta lejos del hogar.
Le cubre el polvo de un país vecino.
Al alejarse le vieron llorar.
«Caminante no hay camino,
se hace camino al andar…»
Golpe a golpe, verso a verso…
Cuando el jilguero no puede cantar.
Cuando el poeta es un peregrino,
cuando de nada nos sirve rezar.
«Caminante no hay camino,
se hace camino al andar…»
Golpe a golpe, verso a verso.

 

Théodore Monod | Le désert, l’éveilleur

 

 

 

 

 

Vous attribuez votre découverte du Sahara au hasard et seulement à lui ? 

D’autres régions m’auraient intéressé comme la haute mer, la banquise, la haute montagne au-dessus de la ligne des arbres… Mes études ne me destinaient pas précisément à entrer dans le désert. Que voulez-vous qu’un ichtyologue, un spécialiste des poissons, aille faire dans un désert ? On ne trouve pas beaucoup de poissons au Sahara. Parfois dans les points d’eau. Quelques fossiles de temps en temps…

On a du mal à croire aujourd’hui que le désert ne vous attendait pas ?

Vous connaissez la formule de Renan : « Le désert est monothéiste. » Il voulait rappeler par-là que les trois monothéismes sont effectivement nés dans le désert. Dans ce sens, on doit pouvoir considérer le désert comme un lieu d’expériences incomparables puisqu’il a engendré les trois grandes religions du Livre. Il n’est pas surprenant dans ces conditions que les premiers ermites chrétiens aient fui la ville d’Alexandrie pour le Ouadi El-Natroun, au nord du Caire. Notez qu’il n’y a pas de comparaison entre le désert où se réfugia saint Macaire et le Tanezrouft ou le Ténéré. Saint Macaire n’aurait survécu ni dans cette partie du Sahara algérien appelée le Tanezrouft ni dans celle du Sahara nigérien appelée le Ténéré. Pour ma part, quitte à vous décevoir, j’ai choisi l’Adrar mauritanien non pour y vivre en ermite, mais parce que la région avait été peu étudiée et offrait au naturaliste un extraordinaire champ de recherches.

(…)

Est-ce que l’islam vous a séduit vous-même ?

Quelqu’un a essayé un jour de me convertir. Je lui ai parlé de cette montagne unique que nous gravissons les uns les autres par des sentiers différents. J’aurais pu lui réciter ces paroles d’Ibn Arabi, le mystique soufi andalou : « Mon cœur est devenu capable de toutes les formes. Une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, une Ka’ba pour le pèlerin, les tables de la Torah, le Livre du Coran. Je professe la religion de l’Amour, et quelque direction que prenne sa monture, l’Amour est ma religion et ma Foi. » « Tout ce qui monte converge » aurait ajouté Teilhard de Chardin. Gardons l’espoir de nous retrouver ensemble au sommet.

« Si j’avais été uniquement un citadin », je vous cite, « j’aurais certes combattu, cherché les raisons de mon existence, mais avec moins d’ampleur. » Le désert est-il un éveilleur ?

Le désert vous émonde. Vous y faites l’apprentissage de la soustraction. J’ai eu constamment sous les yeux au Sahara des spectacles étonnants qui ont contribué à aiguiser mon regard, à éveiller mon attention. Le désert vous rappelle sans cesse à l’essentiel. Lorsque nous sommes rentrés en France, j’ai d’ailleurs entrepris de faire aussitôt l’inventaire de la flore et de la faune de l’Ile Saint-Louis où nous nous sommes installés en 1965. Sans doute ma pratique du désert m’avait-elle rendu plus attentif au paysage qui serait désormais le nôtre.

Théodore Monod, Révérence à la vie : Conversations avec Jean-Philippe de Tonnac, Éditions Grasset, 1999.

 

Désert

Lucian Blaga | Trois visages

 

Muse endormie
Constantin Brancusi (1876-1957)

 

TROIS VISAGES

 

L’enfant rit :
«Sagesse et amour est le jeu !»
Le jeune homme chante :
« Jeu et sagesse est l’amour !»
Le vieillard se tait :
« Amour et jeu est la sagesse !»

 

Constantin Brancusi Muse endormie 1909/1910

 

Lucien Blaga, Les poèmes de la lumière,  Édition bilingue roumano-française, traduit du roumain et avant-propos par Jean Poncet, Postface par Horia Bădescu, Jacques André Éditeur & Editura Școala Ardeleană, 2016, p.61.

 

 


Constantin Brancusi Mademoiselle Pogany

 

 

Ateliers littérature, poésie, cantologie/Photographies S.E.S.