Léo Ferré par M. Dahan et Giovanni Mirabassi | Les poètes


 

 

 

 

melanie

Les poètes
Auteur : Léo Ferré
Interprète : Mélanie Dahan
Piano : Giovanni Mirabassi

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LES POÈTES

Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume
Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison
Ce sont de drôles de types qui traversent la brume
Avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons

Leur âme est en carafe sous les ponts de la Seine
Les sous dans les bouquins qu’ils n’ont jamais vendus
Leur femme est quelque part au bout d’une rengaine
Qui nous parle d’amour et de fruit défendu

Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés
Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer
Ils mettent des rubans autour de l’alphabet
Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l’air

Ils ont des chiens parfois compagnons de misère
Et qui lèchent leurs mains de plume et d’amitié
Avec dans le museau la fidèle lumière
Qui les conduit vers les pays d’absurdité

Ce sont des drôles de types qui regardent les fleurs
Et qui voient dans leurs plis des sourires de femme
Ce sont de drôles de types qui chantent le malheur
Sur les pianos du cœur et les violons de l’âme

Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes
Que la littérature accrochera plus tard
À leur spectre gelé au-dessus des poubelles
Où remourront leurs vers comme un effet de l’Art

Ils marchent dans l’azur la tête dans les villes
Et savent s’arrêter pour bénir les chevaux
Ils marchent dans l’horreur la tête dans des îles
Où n’abordent jamais les âmes des bourreaux

Ils ont des paradis que l’on dit d’artifice
Et l’on met en prison leurs quatrains de dix sous
Comme si l’on mettait aux fers un édifice
Sous prétexte que les bourgeois sont dans l’égout

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Les poètes
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

Michel Deguy par Rodolphe Burger | Rien ni personne


 

 

TU NE TUERAS POINT

en mémoire de Léo Ferré le 14 juillet 2003

Tu ne tueras point
Ni tes camarades de classe, ni tes profs
Ni les voisins tu ne tueras point ni
À Srebrenica ni à Tel-Aviv ni à Jenine
Ni parce que Dieu t’attend en buvant sous la treille
Ni pour ta patrie ni pour tes idées
Tu ne tueras point
— « point » veut dire
Tu ne tueras pas du tout
Tu ne tueras pas le préfet Érignac
Sous aucun prétexte pas même celui de la gloire oubliée
de Paoli
Ni parce que Dieu t’a donné le lopin
Au lendemain de la Genèse
Ni parce que Mahomet et son âne
Ont quitté la terrasse sous les ailes de l’ange
Tu ne tueras pas pour le tiroir-caisse de la boulangère
Ni pour le chant de ton accélération à 3 grammes 5 d’alcool
Ni pour la plage des souteneurs retirés sous les tropiques
Tu ne tueras ni pour jouir
Ni pour te venger
Ni parce que «tu le vaux bien»
Comme te le serine L’Oréal

Avec tes 300 000 ans tu n’as plus l’âge
De faire le malin
Ni parce que les odeurs du voisin traversent le palier
Ou que le dieu d’en face a une trompe ;
Tu ne tueras pas
Non parce que ce fut écrit sur la pierre
Mais parce que tu te le dis à toi-même
Soudain en plein cœur
Et qu’on te le dit : c’est mieux de ne pas tuer,
Crois-nous
(…)
Michel Deguy, Comme si comme ça, , Poèmes 1980/-2007, Poésie/Gallimard, 2012.

 

 

Rien ni personne
Auteurs : Michel Deguy / Rodolphe Burger
Compositeur : Christophe Calpini
Interprète: Rodolphe Burger

 

 

 

 

Une grande main de lumière | Cendrars & Maulpoix


 

 

LE CŒUR DE LA FOUDRE EST UNE MAIN COUPÉE ( BLAISE CENDRARS )

 

Ce désir de voir, de saisir, d’être efficace autant que simple, et d’utiliser l’écriture comme un instrument optique ou comme un moyen d’intervention rapide, rapproche Cendrars d’Henri Michaux. L’un et l’autre élaborent, chacun à sa manière et selon sa formule intime propre, une stratégie de l’homme gauche. L’un et l’autre puisent leur force dans leur défaut. L’un et l’autre prennent la poésie à rebours pour déjouer ses leurres, ses artifices. A l’appui de ce rapprochement, je ne puis d’ailleurs m’empêcher d’entendre le prénom de Cendrars lorsque Michaux répète dans Bras cassé: « Braise. Braise dans le bras. Braise et percements. Horrible cette braise… et absurde.» Comme si la même souffrance, la même brûlure et la même gaucherie avaient alimenté, au moins quelque temps, l’écriture des deux hommes. Comme si le poète n’était pas plusieurs mais un seul, ayant enduré sans cesse le même mal, la même brisure de l’os et la même brûlure de la chair, en des temps et sous des noms différents, pour atteindre le coeur du monde. Bras cassé ou main coupée, défait d’une partie, sinon d’une moitié, de soi-même, seul un homme gauche peut être, pour reprendre une formule de Cendrars à propos de Le Rouge, « un très grand poète anti-poétique ». La main droite, on le sait, est active, efficace, partie prenante, volontiers directive ; tandis que la gauche est songeuse, réfléchie ou végétative. La main droite pourrait être de braise, et la main gauche de cendres. Et c’est bien sa main droite qui continue de brûler Cendrars après qu’il l’a perdue. C’est elle qui garde la mémoire de la foudre. C’est elle que somme toute il décide de sauver, qu’ il se redonne, quand il prend le parti de la vie contre la littérature, ou quand il conduit sa voiture de la main gauche. Dans l’écriture, c’est la vie même qui change de main, qui passe la main, puis qui s’en va de main en main, sous la forme singulière d’un livre. L’écriture change également les mains des hommes quand elle leur permet d’appréhender ce qui d’ordinaire se dérobe. Elle invite aussi à joindre les mains avec une innocence nouvelle, hors de toute croyance, ou dans des églises aux dieux incertains. Elle est ce  « travail d’amour » qui permet le ravissement d’amour. Elle invente enfin des mains plus sereines qui montrent la voie, qui rassurent, apaisent et renforcent. C’est ce qu’écrivait Henri Michaux dans « Mains élues », dernier poème de Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions, dont la première strophe pourrait être offerte à Blaise Cendrars:

Après méditation
naîtrait une main
sereine
apaisant l’accablé
renforçant le sage
déliant le prostré
porteuse
réparatrice
une grande main de LUMIÈRE »

Jean-Michel Maulpoix, La poésie malgré tout, Le cœur de la foudre est une main coupée, Mercure de France, 1996, pp.163 à 165.

 

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Orion
Auteur : Blaise Cendrars
Récitante : Raymonde Cendrars

 

 

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

 

 

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

*

Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

*

J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

*

Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

*

Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

*

Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

*

La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. personne n’en est l’auteur.

*

Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

*

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

*

L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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*

Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

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Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

 

 

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51

Michael Ondaatje | Sous la boue

 

 

 

Dans le cœur de la forêt, la foi.

Colonnes de pierre. Ruines d’un dagoba
dans cette clairière arrachée à la jungle.

Nulle image humaine ne demeure.

Éternels sont la brique, la pierre,
un lac noir où l’eau disparaît
sous la boue pour jaillir de nouveau,
l’arc du dagoba qui rappelle une montagne.

Arbre bo. Maison du Chapitre. Maison de l’Image.

Un alignement de pierres
le périmètre des dortoirs
pour les moines du XIIe siècle,

leur poche de foi
enfouie loin du monde.

(…)

Quand la guerre les atteint
ils emportent les statues au plus
profond de la jungle et disparaissent.
La poche est cousue.

Où l’eau s’enfonce
sous la boue, ils creusent
et enterrent le sacré
puis se cachent au-delà de
ce lac noir
qui réapparaît et
disparaît. Un lac qui n’a de nom
que sa couleur.

Michael Ondaatje, Écrits à la main, Édition bilingue, traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer, Inédit, Points, 2019, pp.27/29.

 

 

The English patient
Martha Sebestyen, Gabriel Yared

Les anarchistes | Léo Ferré par Mama Béa Tekielski


 

 

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Les anarchistes
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Mama Béa Tekielski

 

Belle interprétation rock, audacieuse par Mama Béa des « Anarchistes« , chanson un temps rayée du répertoire par son auteur lui-même, qui la réhabilita quelques années plus tard. Sans doute Léo Ferré craignait-il ce qu’il dénonçait : devenir drapeau, même noir, n’est-ce pas encore se soumettre à une école ?

En regard des Anarchistes, je pose cet autre texte que l’on a coutume d’appeler « Préface » en ce qu’il ouvre le recueil de Ferré titré « Poètes … vos papiers. » Le morceau de poétique a   vieilli : tranchant mais approximatif dans nombre de ses jugements, manifestant peu d’ouverture, sans nuances. J’analyserai ailleurs la foule de raisons qui expliquent à mon sens ce vieillissement.  En toute hypothèse, nulle comparaison avec le Léo Ferré de « La mémoire et la mer« , dont l’intemporalité illumine à côté de cet Art poétique contestable et daté, qui lui vaudra une brouille avec André Breton parce qu’il y attaque l’écriture automatique.

Il n’en demeure pas moins que « Préface  » sert fort bien de sujet d’étude, notamment sur la question du lien entre le poétique, le politique et le cantologique ; surtout l’écriture est là. Puissante,  incarnée —  cette présence de l’écriture  à elle seule justifie la relecture de ce  texte.

Et puis, il y aura toujours cette place à part — si l’on en croit Aragon — de Ferré dans la chanson en lien avec la littérature, singulière au point qu’il faudrait écrire l’histoire littéraire un peu différemment à cause de Léo Ferré.

Sylvie-E. Saliceti

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La poésie contemporaine ne chante plus… Elle rampe.  Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. Cela arrange bien les esthètes que François Villon ait été un voyou.  On ne prend les mots qu’avec des gants: à « menstruel » on préfère « périodique », et l’on va répétant qu’il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou du Codex.  Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n’employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu’ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain.  Ce n’est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. Ce n’est pas le mot qui fait la poésie, c’est la poésie qui illustre le mot.

L’alexandrin est un moule à pieds. On n’admet pas qu’il soit mal chaussé, traînant dans la rue des semelles ajourées de musique. La poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant, brandit le spectre de l’alexandrin comme une forme pressurée et intouchable. Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes. Le vers est musique; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose, c’est de la prose poétique. Le vers libre n’est plus le vers puisque le propre du vers est de n’être point libre. La syntaxe du vers est une syntaxe harmonique — toutes licences comprises. Il n’y a point de faute d’harmonie en art; il n’y a que des fautes de goût. L’harmonie peut s’apprendre à l’école. Le goût est le sourire de l’âme; il y a des âmes qui ont un vilain rictus, c’est ce qui fait le mauvais goût. Le concerto de Béla Bartók vaut celui de Beethoven. Qu’importe si l’alexandrin de Bartók  a les pieds mal chaussés, puisqu’il nous traîne dans les étoiles ! La lumière d’où qu’elle vienne est la lumière …

En France, la poésie est concentrationnaire. Elle n’a d’yeux que pour les fleurs; le contexte d’humus et de fermentation qui fait la vie la vie n’est pas dans le texte . On a rogné les ailes les ailes à l’albatros en lui laissant juste ce qu’il faut de moignons pour s’ébattre dans la basse-cour littéraire. Le poète est devenu son propre réducteur d’ailes, il s’habille en confection avec du kapok dans le style et de la fibranne dans l’idée, il habite le palier au-dessus du reportage hebdomadaire. Il n’y a plus rien à attendre du poète muselé , accroupi et content dans notre monde, il n’y a plus rien à espérer de l’homme parqué, fiché et souriant à l’aventure du vedettariat. Le poète d’aujourd’hui doit être d’une caste, d’un parti ou du Tout-Paris.  Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé. Enfin, pour être poète, je veux dire reconnu, il faut « aller à la ligne ». Le poète n’a plus rien à dire, il s’est lui-même sabordé depuis qu’il a soumis le vers français aux diktats de l’hermétisme et de l’écriture dite « automatique ». L’écriture automatique ne donne pas le talent. Le poète automatique est devenu un cruciverbiste dont le chemin de croix est un damier avec des chicanes et des clôtures : le five o’clock de l’abstraction collective.

La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique.  Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche.
L’embrigadement est un signe des temps. Il faut que l’œil écoute le chant de l’imprimerie, il faut qu’il en soit de la poésie comme de la lecture des sous-titres sur une bande filmée : le vers écrit ne doit être que la version originale d’une photographie, d’un tableau, d’une sculpture. Dés que le vers est libre, l’œil est égaré, il ne lit plus qu’à plat ; le relief est absent comme est absente la musique.

« Enfin Malherbe vint… » et Boileau avec lui … et toutes les écoles, et toutes les communautés, et tous les phalanstères de l’imbécilité ! L’embrigadement est un signe des temps, de notre temps. Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les sociétés littéraires sont encore la Société.  La pensée mise en commun est une pensée commune.  Du jour où l’abstraction, voire l’arbitraire, a remplacé la sensibilité, de ce jour-là date, non pas la décadence qui est encore de l’amour, mais la faillite de l’Art. Les poètes, exsangues, n’ont plus que du papier chiffon, les musiciens que des portées vides ou dodécaphoniques — ce qui revient au même —, les peintres du fusain à bille. L’art abstrait est une ordure magique où viennent picorer les amateurs de salons louches qui ne reconnaîtront jamais Van Gogh dans la rue …Car enfin le divin Mozart n’est divin qu’en ce bicentenaire ! Mozart est mort seul, accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes. Qu’importe ! Aujourd’hui le catalogue Koechel est devenu le bottin de tout musicologue qui a fait au moins une fois le voyage à Salzbourg ! L’art est anonyme et n’aspire qu’à se dépouiller de ses contacts charnels. L’art  n’est pas un bureau d’anthropométrie. Les tables des matières ne s’embarrassent jamais de fiches signalétiques … On sait que Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes, que Beethoven était sourd, que Ravel avait une tumeur qui lui suça d’un coup toute sa musique, qu’il fallut quêter pour enterrer Béla Bartók, on sait que Rutebeuf avait faim, que Villon volait pour manger, que Baudelaire eut de lancinants soucis de blanchisseuses : cela ne représente rien qui ne soit qu’anecdotique. La lumière ne se fait que sur les tombes.
(…)

Nous vivons une époque épique et nous n’avons plus rien d’épique. À New-York le dentifrice chlorophylle fait un pâté de néon dans la forêt des gratte-ciel. On vend la musique comme on vend le savon à barbe. (…) Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu’à en trouver la formule.
Tout est prêt :  les capitaux, la publicité, la clientèle.  Qui donc inventera le désespoir ? (…)

Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n’es pas un système, un parti, une référence, mais un état d’âme. Tu es la seule invention de l’homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de sa liberté. Tu es l’avoine du poète.

Léo Ferré, Préface à Poètes …vos papiers !, Points, 2013, pp. 7/9.

 

 

Aragon par Natacha Ezdra | Les poètes


 

 

LES POÈTES

Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède

Celui qui chante se torture
Quels cris en moi quel animal
Je tue ou quelle créature
Au nom du bien au nom du mal
Seuls le savent ceux qui se turent

Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours

Au-dessus des eaux et des plaines
Au-dessus des toits des collines
Un plain-chant monte à gorge pleine
Est-ce vers l’étoile Hölderlin
Est-ce vers l’étoile Verlaine

Marlowe il te faut la taverne
Non pour Faust mais pour y mourir
Entre les tueurs qui te cernent
De leurs poignards et de leurs rires
A la lueur d’une lanterne

Étoiles poussières de flammes
En août qui tombez sur le sol
Tout le ciel cette nuit proclame
L’hécatombe des rossignols
Mais que sait l’univers du drame

La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles
L’homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges

Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède

Louis Aragon

 

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Les poètes
Auteur : Louis Aragon
Compositeur : Jean Ferrat
Interprète : Natacha Ezdra

 

 

Georges Schehadé | Un art essaye d’animer les bois


 

 

 

C’est par les jardins que commencent les songes de folie
Un art essaye d’animer les bois
Et qui n’entend qu’une voix est un homme alourdi
Et qui ne voit qu’un oiseau est l’aveugle de la barque
Les soleils montent au grand bonheur
L’herbe et les bêtes sont en position du soir
Tu veux remarquer un chant que tu as aimé
Il n’y a pas de chant dans la forêt mais des yeux noirs
Ton adolescence était suivie
D’une longue chaîne de montagnes
Tu aimes t’abandonner au bruit des villes endormies
Tu aimes t’exposer au miracle de l’air
Tu ne comprends pas encore les dômes de la musique
Maintenant tu t’assieds au seuil de ta maison
Tu lis qu’en Espagne un général lève des armées
Et tu songes à des fanfares éparpillées
La nuit va descendre la Tour de l’esprit
Sur les seins des femmes il y aura des étoiles égarées
Les arbres porteront le deuil des conquêtes
Aimeront-ils être au bord de ton amour
Comme les barques de macédoine
Tu as vu la jeune fille qui vient de la mer
Elle porte dans ses cheveux les roses d’Alexandrie
Elle marche dans la rue la plus nocturne
Il n’y aura pas plus d’étoiles qu’au premier jour du monde
Mais tu penses que si tu devais la suivre
Tu habiterais les feuillages de la mer
C’est par les jardins que commencent les songes de folie
L’aube a salué les yeux noirs
Mêmes chameaux amers sur les routes libres

Georges Schehadé, Les Poésies, Préface de Gaëtan Picon, Poésie/Gallimard, 2009, p. 27.

 

                     Un art essaye d’animer les bois Ph. S.-E. S.

 

 

 

 

Issa Makhlouf | Leurs rêves endormis flottent sur les vagues

 

Leurs rêves endormis flottent sur les vagues
Nonza 11 juin 2019 Photographie Sylvie-E. Saliceti

Le sang n’a pas coulé,
mais leurs rêves endormis
flottent sur les vagues.

Est-ce le cœur
de la Méditerranée,
ou les cœurs
de ses naufragés,
ce battement ultime ?

Issa Makhlouf, Leurs rêves endormis flottent sur les vagues, Traduit de l’arabe (Liban) par Nabil El Azan, Éditions Imprévues, Collection Accordéon,143/200, 2016, p.6/6.

 

Poésie d’Hemingway | L’inexprimable

Note de l’éditeur :
Three Stories and Ten Poems est le premier ouvrage d’Hemingway, publié à Paris en 1923 par les Éditions Contact. Les dix poèmes qui le composent méritaient une relecture en ce qu’ils comportent en germe les premiers romans de l’auteur, Le soleil se lève aussi et L’adieu aux armes. La guerre, Paris, l’Amérique traversent ces poèmes concis, précis, ironiques et audacieux. Dans les poèmes suivants, nous redécouvrons un jeune auteur de 17 ans et celui qui, à la suite de sa première publication, travaille à trouver la plus grande efficacité dans l’art narratif. Dans cet ensemble, on perçoit l’influence conjointe d’Ezra Pound et de Gertrude Stein, mais surtout une voix singulière s’arme. Retraduire ces poèmes s’imposait, en rétablir les choix strophiques et prosodiques, avant de reconsidérer l’utilisation du vers par l’écrivain américain. Ces poèmes ne sont pas inédits. On les retrouve dans 88 poèmes publiés par Gallimard, éditions qui reprend les Collected Poems américains. Ainsi les Ten Poems n’y sont pas regroupés, le choix éditorial étant la stricte observance de la chronologie. Ils le sont dans le volume I de la Pléiade, mais à une place qui n’est pas sans être discutable, ainsi que le sont les traductions.

*

L’inexprimable

Quand les insectes de juin faisaient des cercles
Autour de l’arc électrique au coin de la rue
Et faisaient des ombres régulières sur le sol ;
Quand tu te promenais pieds nus
Dans la lumière sombre et chaude de juin
Là où la rosée de l’herbe fraîche baignait tes pieds –

Quand tu as entendu un banjo sonnant
Sur le porche de l’autre côté de la route,
Et quand tu as senti l’odeur des lilas dans le parc
Il y avait quelque chose qui luttait en toi
Que tu ne pouvais exprimer par des mots –
Tu vivais vraiment la poésie dans le noir !

Ernest Hemingway, Dix poèmes + six, Traduits par Philippe Blanchon, La Nerthe, 2019, p.27.

Reggiani dit Baudelaire

                                                                       Photographie Sylvie-E. Saliceti
Enivrez-vous
Auteur : C. Baudelaire
Diction : Serge Reggiani

XXXIII

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels, 1869, p.106.

Jaccottet | Sur Rilke — L’accomplissement


 

 

NIESEN DEPUIS FAULENSEE / PHOTOGRAPHIE SYLVIE-E. SALICETI

 

L’accomplissement

Dans cette vie d’errant sans patrie nommée, en réalité soumise à des lois moins visibles mais plus fortes, dans cette vie où Rilke rompait un à un tous les liens qui ne lui étaient pas essentiels pour la resituer sans relâche, au prix d’efforts souvent cruels pour les autres et pénibles pour lui, dans la constellation des purs rapports, dans cette vie au fond très cohérente, aux quelques lieux qui avaient joué un rôle déterminant : la Russie, Paris, Capri, la Provence, Duino, l’Egypte et Tolède, allait maintenant s’ajouter et en permettre l’accomplissement, le Valais. Avant même de s’installer à Muzot, Rilke écrit à Marie de La Tour et Taxis: (…) Mais ce qui d’autre part me retient encore, c’est ce merveilleux Valais : je fus assez imprudent pour descendre dans cette vallée, jusqu’à Sierre et à Sion; je vous avais parlé de la magie combien singulière que ces lieux exerçaient sur moi, lorsque je les vis pour la première fois, l’an dernier à l’époque des vendanges. Le fait que dans la physionomie de ce paysage l’Espagne et la Provence s’entrepénètrent de façon si étrange, m’avait déjà fortement ému naguère; car ces deux pays au cours des dernières années d’avant-guerre m’ont tenu un langage plus puissant et plus décisif que tout le reste : et dès lors jugez du fait d’entendre leurs voix réunies dans une vaste vallée des montagnes de la Suisse ! (…)

Le grand mot est dit. Enfermé, abrité, au centre d’un paysage ordonné comme un poème, où s’accordent enfin de nouveau le ciel et la terre, dans un monde qui semble apaisé, Rilke peut espérer rejoindre enfin, ici ou jamais, le centre de son univers intérieur.
(…)
Alors se produit, plus généreux, plus soudain, plus violent qu’il ne l’eût jamais imaginé, après dix ans d’attente, l’afflux poétique dont nous-mêmes ne pouvons cesser d’être surpris. Ce même jour, le 7 février, il écrit la septième Elégie, la Huitième entre le 7 et le 8. Le 9, les derniers vers de la sixième (commencée en 1913) et la Neuvième. Le 11, il achève la Dixième. Aussitôt, il en annonce l’achèvement à Marie de La Tour et Taxis:

Enfin, Princesse,
enfin voici le jour béni,
-ô combien béni, dès lors que je puis vous annoncer la conclusion, pour autant que je je prévois,- des Elégies
au nombre de :
DIX.  De la dernière, la grande, dont fut commencé, jadis à Duino, le début : Dass ist dereinst, an dem Ausgang der grimmigen Einsicht, Jubel und Ruhm aufsinge zustimmenden Engeln…; de cette dernière dont en effet, autrefois déjà, il était entendu qu’elle serait l’ultime-de celle-là- dis-je- la main me tremble encore ! A l’instant, ce samedi 11, vers les six heures du soir, elle vient d’être achevée !
Le tout en quelques jours; ce fut une tempête qui n’a pas de nom, un ouragan dans l’esprit -comme AUTREFOIS à DUINO; tout ce qui est « fibre et tissu » en moi, a craqué, quant à manger durant ce temps, il ne fallait pas y songer, Dieu sait, qui m’a nourri.
Mais dès lors cela est. Est. Est.
Amen.
C’est donc pour cela seul que j’ai subsisté, envers et contre tout! Et c’était bien cela, qui faisait défaut. Rien que cela…

Philippe Jaccottet, Rilke, Points/Poésie, 2006, pp 131 à 135.

 

 

William Blake par Martha Redbone

 

 

 

I rose up at the dawn of day

I rose up at the dawn of day
Get thee away! get thee away !
Pray’st thou for riches ? Away ! away !
This is the Throne of Mammon grey.

Said I : This, sure, is very odd ;
I took it to be the Throne of God.
For everything besides I have:
It is only for riches that I can crave.

I have mental joy, and mental health,
And mental friends, and mental wealth;
I’ve a wife I love, and that loves me;
I’ve all but riches bodily.

I am in God’s presence night and day,
And He never turns His face away;
The accuser of sins by my side doth stand,
And he holds my money-bag in his hand.

For my worldly things God makes him pay,
And he’d pay for more if to him I would pray;
And so you may do the worst you can do;
Be assur’d, Mr. Devil, I won’t pray to you.

Then if for riches I must not pray,
God knows, I little of prayers need say;
So, as a church is known by its steeple,
If I pray it must be for other people.

He says, if I do not worship him for a God,
I shall eat coarser food, and go worse shod ;
So, as I don’t value such things as these,
You must do, Mr. Devil, just as God please.

William Blake

I rose up at the dawn of day
Auteur : William Blake
Martha Redbone Roots Project

Passacaille | Novarina


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L’esprit respire. L’opaque de la matière est renversé par la respiration à chaque minute. Au fond de la matière même est le mystère respiratoire : dépense et offrande. Tout rythme, matériel ou spirituel, vient de ce désordre ordonnant, de cette pulsation d’antinomies, de ce tissage contradictoire. La respiration est l’équation d’origine : une croix du temps, une passacaille étoilée ; elle nous emporte, nous passe, nous rend à la réversibilité, à la résurrection, au point de renversement – au neutre souverain… Le même point neutre d’énergie et de renversement qui est au cœur de l’espace est au fond de nous : l’univers n’est pas seulement devant, il bat à nos tempes.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

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Marc-Antoine Charpentier
Concert pour quatre parties de violes
H 545- VI Passacaille
Jordi Savall

Xavier Grall par Dan Ar Braz | Les marins


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Bronze X. Grall

Apostrophes

Oeuvre poétique éditions Rougerie

 

 

 

 

Les marins
Auteur : Xavier Grall
Compositeur, interprète : Dan Ar Braz

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Les vieux de chez moi ont des îles dans les yeux
Leurs mains crevassées par les chasses marines
Et les veines éclatées de leurs pupilles bleues
Portent les songes des frêles brigantines

Les vieux de chez moi ont vaincu les récifs d’Irlande
Retraités, usant les bancs au levant des chaumières
Leurs dents mâchonnant des refrains de Marie Galante
Ils lorgnent l’horizon blanc des provendes hauturières

Les vieux de chez moi sont fils de naufrageurs
Leurs crânes pensifs roulent des trésors inouïs
Des voiliers brisés dans les goémons rageurs
Et luisent leurs regards comme des louis

Les vieux de chez moi n’attendent plus rien de la vie
Ils ont jeté les ans, le harpon et la nasse
Mangé la cotriade et siroté l’eau de vie
La mort peut les prendre, noire comme pinasse

Les vieux ne bougeront pas sur le banc fatigué
Observant le port, le jardin, l’hortensia
Ils diront simplement aux Jeannie, aux Maria
« Adieu, les Belles, c’est le branle-bas »

Et les femmes des marins fermeront leurs volets.

Xavier Grall, Oeuvre poétique, La Sône, des pluies et des tombes, présentée par Mireille Guillemot, Yvon Le Men, Jan Dau Melhau, Rougerie , 2011, p. 87.

 

Le texte mis en chanson fait l’économie de la deuxième strophe.

Pour compléter l’exploration de l’oeuvre de Xavier Grall, il faut parler du lien avec l’éditeur de ses oeuvres complètes, René et Olivier Rougerie. À ce sujet, voici un article paru dans le magazine littéraire, écrit par Jean-Yves Masson le 22 juin 2010 :

«Éditeur de poésie, et rien que de poésie, fidèle à une conception artisanale de ce métier qui fut aussi celle d’un Guy Lévis Mano, René Rougerie nous a quittés le 12 mars dernier à 84 ans.

Diffusés par lui-même directement auprès d’un réseau de libraires fidèles, en dehors des grands circuits commerciaux, ses livres aux titres rouges sur fond d’un blanc immaculé ont servi de références à plusieurs générations d’amoureux de la poésie, constituant l’un des catalogues les plus riches du demi-siècle écoulé, avec des auteurs comme Saint-Pol Roux, Joë Bousquet, Pierre Dhainaut ou René Guy Cadou. Son fils Olivier poursuit l’aventure, fort heureusement. Belle coïncidence, l’occasion de leur rendre hommage nous est offerte par la publication de l’oeuvre poétique de l’un des auteurs « historiques » de la maison, Xavier Grall (1930-1981). Celui-ci est si évidemment breton, et sa renommée si grande en Bretagne, où se sont multipliés depuis trente ans les hommages en tout genre, qu’il court le danger d’être réduit au rang de poète régional. Or il vaut bien mieux que cela, car il y a dans son attachement à sa terre et aux hommes qui la peuplent quelque chose de tragique qui touche à l’universel et qu’il faut écouter, une complainte, un appel aux frères humains qui prolonge l’héritage de Villon, une protestation aussi contre la laideur marchande du monde moderne qui n’a rien perdu de son actualité. Il faut surprendre ce chant bien au-delà du trop évident tribut que Xavier Grall paya parfois à son époque (mais il finit par écarter, dans la seconde moitié des années 1970, le mirage du militantisme indépendantiste). Certains de ses poèmes risquent en effet (risque assumé) de tomber dans l’informe, ils flirtent même parfois avec la chanson, ce grand piège tendu à tous les poètes qui ne se résignent pas à réunir autour d’eux une communauté trop restreinte de lecteurs. Mais, pour finir, il n’y tomba pas. Le poète sut qu’il valait mieux regarder du côté de Verlaine, se confier à la chair des mots, entendre battre leur coeur. Il écouta le chant qu’il portait en lui, magnifiquement généreux. Ce chant parlait de « la bonté de la rivière », des calvaires bretons qui « chantaient un choral sous le pas des pierres », des feux sur la mer, des dunes et de la pluie, et il se fit même pure prière dans Solo, peut-être son plus beau poème. Xavier Grall aurait eu 80 ans en ce 22 juin 2010, et il reste jeune à jamais.»

Jean-Yves Masson

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Le chant des martinets | René Char – Lorand Gaspard – P. Jaccottet


MartinetLES DISTANCES

à Armen Lubin

Tournent les martinets dans les hauteurs de l’air :
plus haut encore tournent les astres invisibles.
Que le jour se retire aux extrémités de la terre,
apparaîtront ces feux sur l’étendue de sombre sable …

Ainsi nous habitons un domaine de mouvements
et de distances ; (…)

Philippe Jaccottet, Oeuvres, L’ignorant, Bibliothèque de la Pléiade, Édition de José-Flore Tappy avec la collaboration d’Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Préface de Fabio Pusterla, 2014, p. 166.

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Écriture ample, d’un seul trait qui démontre sa source
et son élan – martinets –
se dépliant par d’immenses caresses, épousant les pleins,
les creux et les failles du corps invisible des vents.

Tant de tiges qui s’élancent, se plient et se déplient, se
cassent sans se rompre, d’un même mouvoir en lui-même enraciné,
mouvoir, telle une pensée lisible un instant sans mot et
sans trace
coulé dans la pleine jouissance de son être indivis
tout un ciel d’afflux de sèves, de rumeurs d’éclosion
ô certitude d’être ici sans reste exprimé dans son faire !

Plongées et rejaillissement souples, toujours légers,
infiniment légers,
torsades et dislocations tracées avec la même assurance
fluide,
comme si le mouvement de la vie, sa trajectoire
incalculable se dépliaient
dans la substance même d’une infrangible unité –

Le gracieux don de bâtir ces hautes voûtes éphémères
où résonne
mêlé aux brefs appels pointus le bonheur du regard
d’habiter
ces traits qui volent et dessinent leurs arcs innombrables
lumière sur lumière –

C’est la seule écriture que tu puisses lire aujourd’hui.

Comme si ta rétine et les neurones gris où s’élaborent
et se dissolvent ces dessins purs d’un seul élan tracés
(dans le bruissement discret de courants et de chimies)
comme si les pins fins rameaux de ton souffle et de ton
sang
tout ce que ton esprit croit comprendre et ignore,
les espaces et une pensée infiniment ouverts
étaient fondus dans le même déploiement
en cette musique où chaque note est un cœur
au rythme, harmoniques et timbre singuliers –

Sois tolérant pour tes failles et faiblesses,
accueille le silence dans les mots qui s’accroît
tout comme le dépouillement des vieux jours
rappelle-toi ce que tu as perçu d’invisible au désert –
la brise du petit matin cueille en passant
l’odeur des genêts et soulève le rideau

Lorand Gaspard, Patmos, Lavis de T’ang, Pully, P.A.P., 1992 / Gallimard 2001.

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Le martinet

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour
de la maison. Tel est le cœur.

Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il
touche au sol, il se déchire.

Sa repartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut
dentelle de la tour ?

Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à l’étroit
que lui.

L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les
persiennes de minuit.

Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa
présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.

René Char, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Introduction de Jean Roudaut, 1983, p.276.

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Chant du Martinet Noir
Tous les oiseaux d’Europe
Jean C. Roché — Frémeaux — 396 chants
Grand Prix de l’Académie Charles Cros

Colibris | Sabine Huynh & Ferran Savall


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*colibris

 

Comme un colibri
je vole dans tous les sens
sans répit
portée par le souffle
de nouveaux chants

si une langue il me faut choisir
sans demeure je suis.

 

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Aux prémices de l’aube
la foi assourdissante des oiseaux
en l’avenir le prouve

voler sous terre
et creuser les cieux
sans boussole est possible

même sans ailes
sans eux

tant qu’il y aura des fleurs.

Sabine Huynh, Les colibris à reculons , Craies noires de Christine Delbecq , Éditions Voix d’Encre, 2013 , pp. 44 et 46.

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ferran_savall-mireu_el_nostre_mar

Colibri
Auteur, compositeur, interprète, guitare et piano : Ferran Savall

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« Mireu el nostre mar » est un projet où se côtoient ses propres musiques, des oeuvres d’auteurs sud-américains et des chansons traditionnelles. Malgré la grande beauté et l’émotion qui se dégagent des mélodies catalanes anciennes, beaucoup d’entre elles sont restées ancrées dans un passé nostalgique et ont perdu le lien avec les nouvelles générations. C’est pourquoi, afin de les faire redécouvrir, Ferran Savall a voulu les imprégner de l’influence musicale et multiculturelle que nous recevons de notre temps.
La musique de ces chansons et des autres pièces de l’album est baignée de spontanéité, d’improvisation et démontre une volonté de faire de la musique sur peu de paroles, sur des sons, imitant des langues sans mots, en jouant sur les couleurs et les sonorités de la voix.

Pourvu d’une solide formation musicale qui lui permet d’accompagner ses parents, Montserrat Figueras et Jordi Savall, dans le répertoire ancien et baroque le plus exigeant, Ferran Savall a su développer un univers très personnel. Il nous propose aujourd’hui son premier album.

« L’état émotionnel dans lequel on se trouve détermine tout ce qu’on fait dans la vie, particulièrement en musique » avance ce jeune homme né en 1979 à Bâle des amours de deux des plus grands musiciens catalans actuels, grands spécialistes des musiques anciennes, le violiste Jordi Savall et la soprano Montserrat Figueras. Bien sûr, son apprentissage à commencé tôt et sous les meilleurs auspices, Ferran assumant parfaitement être, aussi, un disciple de ses parents. « Sans aucun doute ont-ils conditionné mon apprentissage mais ils m’ont toujours laissé libre. Je n’ai jamais vécu la musique comme une obligation, ce qui a permis qu’elle surgisse sans pression. La musique ancienne a été mon biberon mais il a bien fallu que je m’alimente par la suite avec d’autres musiques ! » Fort de ses expériences personnelles avec différents mentors (Xavier Coll à l’école Luthier pour la guitare, Rolf Lislevand et Xavier Díaz-Latorre pour les instruments anciens, Dolors Aldea et Petter Johansen pour le chant.), Ferran Savall n’en revendique pas moins une approche autodidacte dans sa recherche de la voix naturelle.

Une autonomie qui l’incite, depuis 2001, à se produire aussi bien dans les clubs de jazz de Barcelone qu’avec l’ensemble ZonAzul, combo mixant funk et flamenco fusion. Il a aussi chanté avec Bobby McFerrin, et joué dans le monde entier avec ses parents, lesquels l’avaient aussi invité sur les albums Du temps et de l’instant (avec sa mère et sa soeur Arianna, soprano et harpiste) et Lachrimae Caravaggio, libres variations autour du maître du clair-obscur.

La douceur ? Sans doute l’un des plus beaux atouts de sa musique. De même, Ferran Savall invoque d’abord l’instinct et la simplicité, lorsqu’on l’interroge sur ses choix d’arrangements. « Je me laisse conduire par l’intuition et la spontanéité. J’essaie d’aborder le processus de création en me posant le moins de questions. Je me laisse conduire par la musique. D’instinct, toutes les influences musicales que je peux avoir surgissent, se mélangent à la chanson. »

Si Mireu el nostre mar contient surtout des chants inspirés du folklore catalan, il porte déjà les marques de cette grande ouverture avec un traditionnel hébraïque (Numi Numi), une habanera (La perla), une création sublime et planante (Hora Grave, sur un poème de Rainer Maria Rilke) et une improvisation aussi libre que cosmopolite dans ses influences (Paris). A l’avenir, on peut parier que Ferran Savall poursuivra dans cette veine en mêlant son amour de la langue catalane à des voyages au long cours, réconciliant l’ancien et le contemporain au sein d’une seule et même musique : celle d’un artiste d’une fraîcheur et d’une maturité musicales étourdissantes. « Il est probable, conclut-il, que le prochain CD aura une continuité de valeurs et de sonorités avec Mireu el nostre mar. Mais je ne sais pas, le futur est une surprise, il est toujours en mouvement. »

Livret accompagnant le disque.

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Virginia Woolf


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Le soleil s’était abaissé vers l’horizon. Les îlots de nuages se faisaient plus denses ; ils masquaient sa lumière ; et soudain les rochers devenaient tout noirs ; la feuille tremblante du chardon marin cessait d’être bleue pour devenir argentée; et des ombres emportées par le vent couraient sur la mer comme des pans d’étoffe grise. Les vagues n’arrivaient plus jusqu’aux flaques trop éloignées de leur lit ; elles n’atteignaient même plus le cerne noir qui ourlait irrégulièrement le rivage. Le sable était couleur de perle, lisse et luisant.

Les oiseaux tournoyaient en plein ciel, ou fondaient sur leur proie. Ils couraient sur les traces du vent, tourbillonnaient et se séparaient comme s’ils n’étaient que les mille fragments d’un même corps. Ils s’abattaient sur la cime des grands arbres comme un filet palpitant. Çà et là, un oiseau se dirigeait tout seul vers la lande, et, perché sur un poteau blanc, ouvrait et refermait alternativement ses ailes en pleine solitude.

Quelques fleurs s’étaient effeuillées dans le jardin. Leurs pétales reposaient sur le sol, pareils à des coquillages. La feuille morte ne gisait plus sur son propre tranchant ; le vent l’avait saisie, l’enlevant et la précipitant tour à tour, et l’avait poussée au pied d’un buisson. Un seul et même frisson de lumière traversait soudain toutes les plantes, comme si une brusque nageoire avait fendu le vert cristal d’un lac. De temps à autre, une brise puissante courbait d’un même mouvement les innombrables feuilles ; puis, chaque brin d’herbe se redressait, redevenait soi-même après le passage du vent. Les clairs disques des fleurs brillaient au soleil ; un coup de vent les écartait de ce rayon de lumière, et quelques têtes trop lourdes pour se relever continuaient à pendre vers le sol.

Virginia Woolf, Les Vagues, Préface et traduction de l’anglais par Marguerite Yourcenar , La République des Lettres, Format numérique, 2015.

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Dans les vents de brumes
Auteur, compositeur, interprète : AmélieLC

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Elsa Morante par Gérard Zuchetto

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Ode continue …

Combien ces mots sont fiers dans les ornementations de nos voix qui les chantent. C’est une ballade intemporelle de troubadours, oda continua, une ode finement tissée. L’Aude, tracée par les mains rugueuses, dévale du Carlit à la mer avec son chargement de boue les jours pluvieux de mai. Venus d’Andalousie et du Frioul, c’est ici qu’ils se sont arrêtés dans leur exil, entre mer et Montagne Noire. Nos grands parents avaient pour tout bagage leur langue, furlano de Pier Paolo et andaluz de Federico, qu’ils ont appris à mêler à l’occitan et au français. Jeux de miroir dans ces journées d’hiver, du soleil blanc des matinées de neige à la chambre obscure de Joë, nous chantons des cansos pour eux en lançant leurs mots contre le cers sauvage. Il ne trahit pas les souvenirs ce vent qui sculpte les grès ocres des murs anciens. Il y a des Jean Vialade qui nous invitent à rester debout. Dans les nuages qui rasent les cimes de la Corbière, les coteaux du Minervois, les senhadous du Lauragais cathare, sur les pierres de mémoire, aux combes du hasard, j’écoute encore et encore ce vent qui courbe la pointe des cyprés. Dans ce pays d’art et d’histoire où je suis né il y a mille ans, la voix de René Nelli me récite : “ Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même …”

Gérard Zuchetto

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I

II

Alibi suivi de Tarentelle ( Tarentelle à écouter à la suite d’Alibi)
Auteur : Elsa Morante
Compositeur : Gérard Zuchetto
Interprètes : Sandra Hurtado- Ròs et Gérard Zuchetto

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Dormi.
La notte che all’infanzia ci riporta
e come belva difende i suoi diletti
dalle offese del giorno, distende su noi
la sua tenda istoriata.
I tuoi colori, o fanciullesco mattino,
tu ripiegasti.
Nella funerea dimora, anche di te mi scordo.
Il tuo cuore che batte è tutto il tempo.
Tu sei la notte nera.
Il tuo corpo materno è il mio riposo.
(1955)

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Dors.
La nuit qui à l’enfance nous ramène
et comme un fauve défend ses bien-aimés
des offenses du jour, étend sur nous
son drap historié.
Tu as replié, ô puéril matin,
tes couleurs.
Dans la demeure funèbre, j’en oublie jusqu’à toi.
Ton cœur qui bat est tout le temps.
Tu es la nuit noire.
Ton corps maternel est mon repos.

 

Elsa Morante, in Alibi, Traduit de l’italien par Silvia Guzzi, Einaudi, 2012, pp. 49-52.

Michel Houellebecq | Spécificité de la littérature

 

 

 

La spécificité de la littérature, art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine, n’est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf posé sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur, c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres (il est étrange qu’une condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en réalité tellement, et que ce fait évident, aisément observable, ait été si peu exploité par les philosophes de diverses obédiences : parce que les êtres humains possèdent en principe, à défaut de qualité, une même quantité d’être, ils sont tous en principe à peu près également présents ; ce n’est pourtant pas l’impression qu’ils donnent, à quelques siècles de distance, et trop souvent on voit s’effilocher, au fil des pages qu’on sent dictées par l’esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme). De même, un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées.

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion / Poche, 2016, pp13/14.

 

 

 

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