Chanson | Pierre Morhange

 

 

CHANSON

 

C’est une folie de chanter, d’oser le chant.
C’est une folie de rire, d’oser les dents,
Une folie pour l’oiseau d’être tiède sur la branche
Dans la forêt,
Une folie de vivre, d’oser la vie.

Pierre Morhange,  La Vie est unique, Éditions Gallimard, Collection blanche, 1933.

 

Chant du cygne muet
Tous les oiseaux d’Europe
Jean Claude- Roché — Frémeaux — 396 chants
Grand Prix de l’Académie Charles Cros

Jorge Luis Borges | Les justes

 

 

Les justes

Un homme qui cultive son jardin, comme le souhaitait Voltaire.
Celui qui est reconnaissant à la musique d’exister.
Celui qui découvre avec bonheur une étymologie.
Deux employés qui dans un café du Sud jouent une modeste partie d’échecs.
Le céramiste qui médite une couleur et une forme.
Le typographe qui compose bien cette page, qui peut-être ne lui plaît pas.
Une femme et un homme qui lisent les derniers tercets d’un certain chant.
Celui qui caresse un animal endormi.
Celui qui justifie ou cherche à justifier le mal qu’on lui a fait.
Celui qui est reconnaissant à Stevenson d’exister.
Celui qui préfère que les autres aient raison.
Tous ceux-là, qui s’ignorent, sauvent le monde.

Jorge Luis Borges,  Œuvres complètes, Tome II, Bibliothèque de la Pléiade, n° 456, Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean Pierre Bernès, Roger Caillois, Claude Esteban, Nestor Ibarra et Françoise Rosset, Édition de Jean Pierre Bernès, Préface de l’auteur, 2010.

La guitare | Michel del Castillo

 

 

Texte puissant, dérangeant de Michel del Castillo sur l’acte de création. À certains égards contestable, sa grande pertinence garde intact toutefois le pouvoir d’interroger l’exigence de l’art. On songe au Je-ne-sais-quoi de Jankélévitch, l’un parmi les plus musiciens de nos philosophes contemporains : «Dans le chœur discordant que nous formons, chacun, en réalité, évolue selon son tempo et son rythme propres, développant pour lui-même la loi interne et qualitative de son égoïté ».

Un parallèle s’établit très rapidement avec un autre passionné de musique : Henri Michaux. Est-ce un hasard : sa poésie entretenait une relation paradoxale avec la musique, au point que l’on a pu dire de Michaux qu’il « haimait » la musique. On retrouve une dimension musicale habile en tout cas à harmoniser l’ego, que le sujet par ailleurs s’évertue à déconstruire.

Démarche retrouvée encore chez Novarina, dont le dessein est d’œuvrer depuis le lieu d’exploration le plus dégagé — la vacuité comme l’autre nom de la parole.

Rodrigo & Gabriela, ensemble dans Tamacun sont magiques. J’invite à les voir jouer sur une scène : le corps y prend valeur absolue d’instrument.

Sylvie-E. Saliceti

 

LA GUITARE

J’étais bouleversé. Rares sont ceux qui peuvent se permettre d’être bouleversés. Notre époque n’est guère fertile en ce genre de natures… J’étais donc bouleversé et venais à peine d’achever de dîner lorsque j’entendis de la musique : une musique de guitare. Je n’avais jamais entendu jouer de guitare. C’était comme un rêve qui s’égrène, une cascade de notes aiguës et tendrement féminines, un dialogue de cordes… Je ne vais pas parler musique. Je sais qu’il est impossible de parler musique. L’on ne saurait en dire que des sottises et je n’aime pas les sottises. Mais il te faudrait essayer d’entendre cela : au loin, le tonnerre de la mer qui se brise contre les rochers ; sous ma fenêtre, le murmure rêveur de la guitare. Une fois de plus, je pleurai. Je me voyais, moi, jouant de la guitare.

Il faudrait admettre ce qu’il est difficile d’admettre : que les rêves pèsent ; qu’ils peuvent peser d’un gros poids sur notre âme. Nous traînons ce gros poids en silence, presque timidement. Nous voudrions nous en libérer. Je ne dis pas les réaliser. Personne, même pas Dieu, ne réalise ses rêves. Dieu devrait vouloir que tous les humains fussent bons et allassent au ciel : or ce n’est pas. Il faut donc admettre, ou que Dieu rêve en vain, comme nous, ou qu’il n’est pas bon puisqu’il ne veut pas le bonheur de tous les hommes… Mais que vais-je imaginer de Dieu ? Je parlais de mes rêves. La guitare, vois-tu, j’ai compris qu’elle pourrait m’aider à me libérer des miens, à leur donner une forme. Tout le secret de l’art ne consiste-t-il pas à donner une forme à nos rêves ?

(…)

Qui veut marcher avec la foule, qu’il renonce à la poésie, qu’il étouffe sa parole et qu’il prenne la voie de la sagesse. Mais s’il décide de s’engager dans la voie de l’art, voici ce nain bossu qui marche à la mort une guitare entre ses bras : c’est son image. L’art est sacré et l’artiste ne conquiert la lucidité qu’au prix le plus élevé.

Michel del Castillo, La guitare, Éditions du Seuil, 1984, Nouvelle édition numérique non pag.

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Tamacun
Compositeurs, interprètes : Rodrigo Sanchez & Gabriela Quintero

 

 

 

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

18 juin 2021

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

Voix de poète | Louise Glück lisant ses textes

 

 

THE HAWTHORN TREE

Side by side, not
hand in hand : I watch you
walking in the summer garden—things
that can’t move
learn to see ; I do not need
to chase you through
the garden ; human beings leave
signs of feeling
everywhere, flowers
scattered on the dirt path, all
white and gold, some
lifted a little by
the evening wind ; I do not need
to follow where you are now,
deep in the poisonous field, to know
the cause of your flight, human
passion or rage : for what else
would you let drop all you have gathered ?

 

 

L’AUBÉPINE

Côte à côte, pas
main dans la main : je vous observe
vous promener dans le jardin d’été – les choses
qui ne peuvent se mouvoir
apprennent à voir ; je n’ai pas besoin
de vous chasser à travers
le jardin ; les êtres humains laissent
des traces de sentiments
partout, fleurs
éparpillées sur un chemin de terre, toutes
blanches et dorées, certaines d’entre elles
à peine soulevées par
le vent du soir ; je n’ai pas besoin
de vous suivre là où vous êtes à présent,
dans les profondeurs du champ empoisonné, pour connaître
la cause de votre fuite, passion
humaine ou rage : pour quoi d’autre
laisseriez-vous tomber
tout ce que vous avez réuni ?

Louise Glück, L’iris sauvage, Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier, NRF / Gallimard, 2021, pp.36&37/ 105&106.

Saint-Pol-Roux | Je vis dans cinquante ans

 

 

Je vis dans cinquante ans

Ma solitude s’expliquerait ainsi : mes idées me devançant, il me semble naître au milieu d’êtres pas encore nés. J’habite donc une époque pas ouverte encore et je ne me complais qu’en elle. Cela dit, en toute ingénuité, ma solitude en prouve la sincérité, car qui me forcerait à vivre ainsi loin des gens de cette époque? En vérité, je me sens le contemporain de gens à venir, c’est à eux que je parle, c’est pour eux que je pense. Ils ne sont pas encore vivants, je ne suis pas encore mort. Eux et moi nous sommes à naître. Ils me mettront au monde et je leur servirai de père. La fréquentation de mes contemporains m’est pénible. Je m’y sens maladroit. Je m’étudie pour revenir en arrière et bafouille.
Loin de moi la misanthropie. Et j’adore les femmes, les jeunes, car sous mon amas d’années je bénéficie d’une jeunesse incomparable : un edelweiss sous la neige. Je ne me plais qu’avec les enfants comme si j’étais des leurs.
Je ne recherche aucunement les hommes et les joies de ce temps, mais je me sens attiré par la multitude future.
Un désir secret me projette dans l’avenir, je me vois vivre plus tard. Si j’ai de l’orgueil, mon orgueil est…Je puis me tromper, mon erreur…
J’ai comme horreur du retard…
Je ne tiens pas à la gloire présente.
À part quelques mesquineries obligatoires je fais tout pour être méconnu, — sans doute dans cet étrange d’être connu plus tard. J’ai comme une peur farouche de la gloire.

[ En marge : ] Ma solitude est une absence de la Terre. Ma solitude est une présence invisible, présence lointaine.

Saint-Pol-Roux, Rougerie, 1978, inédits dans lesquels le poète proclame sa foi dans le pouvoir poétique de « magnifier » sa vie, dans La rose et les épines du chemin, Préface de Jacques Goorma, Poésie/Gallimard, 1997, p 241.

 

 

Valère Novarina | Les mots sont comme des cailloux

 

 


Les mots sont comme des cailloux. (…) au sol,
incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse.

 

 

Je n’utilise pas les mots ; je n’en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l’ordre du toucher : quelque chose parle, là, derrière l’oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d’un minerai qu’il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d’un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui : quelque chose doit apparaître de dedans — de l’intérieur du mot et pas du tout de l’intérieur de l’écrivain. Les mots en savent beaucoup plus que nous — mais il faut les prendre avec amour entre ses mains et les porter à son oreille. Les mots sont au sol, incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse, j’écoute dedans ; je les brise : apparaît une phrase, une scène, toute la construction respiratoire du livre.

Valère Novarina, Devant la parole, Le débat avec l’espace, Éditions P.O.L, 1999, pp.59 et 60.

 

J’suis caillou
Auteur : Allain Leprest
Interprète : Francesca Solleville

 

 

 

Rose-Croix | Sylvie-E. Saliceti

 

I.M. à Saint-Pol-Roux,

ceci est la couleur de mes rêves
les couleurs rougeoyantes et métalliques de Corte Real —
les pays vaincus à l’aube            les clochards du palais
les noces
alchimiques du fer vieilli sous la flamme fraîche
quand l’oiseau fait son nid sur l’échiquier
de neige

ceci est la besace solitaire de l’homme jadis parti très loin
enfin de retour parmi les siens

qu’il vienne, le chevalier de Rose-Croix
parmi les habitants des mouillages et les pêcheurs
de Camaret
qu’il revienne vers la liturgie de la mer
sous le ciel sans pluie crevassé de plaines
sèches

qu’il approche d’ici avec son cœur d’étoffe pourpre griffé
du geste d’ordre
qu’il revienne, fort de ce qu’il porte encore — le rêve simple aux os brisés
contre les douves de Coecilian.

Sylvie-E. Saliceti 30 03 2020 /juin 2021

corte real pays vaincus

Rose-Croix
Auteur, compositeur : Tanguy de Nomazy
Interprètes : Corte Real

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

*

Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

*

J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

*

Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

*

Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

*

Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

*

La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. Personne n’en est l’auteur.

*

Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

*

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

*

L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

*

Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51

Oreille musicale | Sylvie-E. Saliceti

 

 

Il faut une certaine oreille musicale
pour entendre rire le grand architecte ou sangloter
le diable pour une fois
sincère
pour sourire sur la chanson triste de Verlaine
pour entendre les mots hier lancés au fond de l’eau
revenir murmurer par-dessus
notre épaule

pour écouter l’enfant et son grand secret
pour comprendre la langue du chat et du chapardeur de thon
pour déceler dans un graffiti du métro la phrase d’un prophète

il faut être un compositeur-né
pour écrire la partition du temps qui passe jusqu’au soupir
ultime qui éteint la flamme
pour apprendre à discerner la respiration de l’alouette et le bruit sec
des os dans le sac
pour sentir ce qui pulse là dans la poitrine
du côté gauche —
toute la beauté rythmée de la vie

la fumée
les miroirs
le corbeau et l’abeille

il n’y a guère que l’oreille absolue du musicien pour trouver la note juste de l’orage
le tempo de la joie
l’algorithme de la lumière
et l’ordre mathématique du monde.

 

Sylvie-E. Saliceti  23 avril 2020

Smoke and Mirrors
Auteur, interprète : Agnes Caroline Thaarup Obel

Un orage d’avril | Sylvie-E. Saliceti

 

 

Peindre, est-ce aimer à nouveau ? Avec cette peinture de la bâtisse où se devine, en arrière, le petit pré où l’on courait, les souvenirs reviennent. Nos voix d’enfant résonnent, claires au bord de la source, jusqu’à l’intérieur de la maison. Tu es partie, et la langue des oiseaux est restée. Depuis leur chant est là, toujours sur la branche. La mémoire est intacte. Elle a poussé entre le mandarinier et la menthe. À travers la toile déchirée du ciel surgissent la prairie, les moulins, les papetiers, et le lavoir aux fougères. Ton village est là, dans ce carré vert de l’esprit. Tu dévales la pente comme Lenz. Du fond des ravins montent les chants. Haletante, tu laisses entrer l’orage en toi. L’éclair. Dans la poitrine. Le son perpétuel de la cascade d’eau . Les pas des petits animaux, en cavalcade sur les pierres polies par la rivière. Les bruits de la forêt.

Tu dévales plus vite. À travers les arbres. Les jardins. La lumière déverse son or dans les ruelles du village. Quelqu’un traverse sous la pluie battante, d’un pas bizarrement très lent.
Tu dévales ce carré du pré, tu dévales le brin d’herbe du carré du pré, tu dévales le souffle du brin d’herbe du carré du pré. Tout s’enfuit en tous sens. Sous l’orage, il y a l’âne qui tintinnabule près du chien andalou, il y a le fou avec son poisson noué à l’estomac, il y a des mots qui nagent ainsi que des petites truites de feu, l’eau, la fraîcheur … Les algues flottantes carillonnent d’éclats d’Abri de Maras, il y a le bruit de la plus vieille corde du monde sur une pierre, la voile minuscule de ton bateau sur l’eau, les diables pilés comme des pépins verts, l’envergure intelligente du blé, chaque chose dans un seul brin d’herbe tient sa tête droite, tout et son contraire, rien n’est de trop. L’herbe boit la pluie. Tu dévales et dévales sans fin, ouvrant un chemin entre les têtes des épis.  Tout est à la juste mesure, à hauteur d’enfance. Le monde a la rondeur d’un grain d’orge. Tu sectionnes une tige de blé, la prends entre tes dents. L’univers est petit; il dépasse de ta lèvre.

Quand tu rentreras ce soir, tu feras sécher la Terre au-dessus du poêle.

Sylvie-E. Saliceti, 14 avril 2020 / Avril 2021- Village de l’enfance.

 

Gavotte
Compositeur : Pachelbel
Violon : Amandine Beyer

 

 

 

Zéno Bianu par Tchéky Karyo | Credo

 

 

 

 

Credo
Auteur : Zéno Bianu
Récitant : Tchéky Karyo

 

CREDO

je crois
à la vie à la mort
à la grande amour donnée
ou traversée

je crois
à la vraie gravité
à la tendresse impitoyable

je crois
au cœur de la nuit
au cœur de la pluie

je crois qu’il faut mourir
puis vivre
mourir avant de mourir
pour ne plus aimer mourir

je crois à l’entrée en résonance
à l’entrée
en évidence
à la toute transparence

je crois ne rien pouvoir haïr
de ce que j’ai fait

je crois au regard renversé
je crois
que chacun peut sortir vivant d’ici

je crois au rassemblé
à l’ouvert
au levé
au tremblé
au centième de soupir

je crois que tout mot juste
vient de l’intérieur du ciel
et que ce ciel
vrille au plus profond de nous

je crois à la ferveur fluide

je crois
qu’il faut anéantir
pour magnifier

je crois à Artaud
lorsqu’il faisait l’exposition Van Gogh
au pas de course
pour mieux la regarder
pour mieux la restituer

je crois à Albert Ayler
lorsqu’il joue à l’enterrement de Coltrane
dans une incandescence
réfractée
réfractaire
à l’horizon du déluge

je crois
comme le Conrad du Cœur des ténèbres
qu’il faut avancer
dans sa propre obscurité
pour y voir clair
que le frémissement
ne peut jamais surgir
là où sont la honte
la haine
la peur

je crois à l’opacité solitaire
au pur instant de la nuit noire
pour rencontrer sa vraie blessure
pour écouter sa vraie morsure

je crois à ces chemins
où le corps avance dans l’esprit
où l’on surprend
le bruit de fond des univers
par ces yeux
que la nuit
a pleurés en nous
par ces yeux que la vie
a lavés en nous

je crois comme Trakl
qu’on peut boire le silence de Dieu

je crois
qu’il faut habiter la lumière
par un long questionnement
sans réponse

je crois à Zoran Music
dessinant ses fagots de cadavres
sur de mauvais papiers
trouvant encore la vie
au fond du désarticulé
au fond de l’incarné
au fond de l’éprouvé
exorciste
vertical

je crois aux cassures de fièvre
aux sursauts de nuit
aux césures de nerf

je crois
qu’il faut prendre appui
sur le vent
s’agenouiller en mer
et se vouer
à l’infini

je crois qu’il faut penser
comme chute une météorite
comme pleure une étoile-mère

qu’il faut saisir
l’intime conscience de son désastre
pour commencer
à vraiment sourire
pour s’aventurer
au plus bleu du bleu

Zéno Bianu, Infiniment proche suivi de Le désespoir n’existe pas, Préface d’Alain Borer, Poésie/Gallimard, Édition numérique, 2016.pp. 1 à 4.

 

 

 

Jean-Pierre Siméon | La poésie sauvera le monde

 

 

 

 

Ainsi disait, de façon prémonitoire, Jean Cocteau : « La poésie est la plus haute expression permise à l’homme. Il est normal qu’elle ne trouve plus aucune créance dans un monde qui ne s’intéresse qu’aux racontars.» En effet, la poésie n’est pas de l’ordre des racontars, en effet elle ne nous raconte pas d’histoires, une autre raison donc de l’exclure dans le hors-champ.
(…)
J’en ai été témoin tant de fois : la plupart de ceux qui, accoutumés à la langue basse de la logorrhée médiatique et du discours technocratique, entendent un poème à eux offert à l’improviste, remercient. J’ai eu le sentiment parfois qu’ils y retrouvaient une dignité et comme une fierté pour eux-mêmes. Il y a une distinction dans la langue du poème qui est une distinction morale. Or, je me souviens à ce sujet de ce que disait Roland Barthes à propos du théâtre populaire, que la distinction ne devait pas être l’apanage de la bourgeoisie mais être un bien commun et que, au peuple, il fallait le donner en partage.
Nous vivons un temps vulgaire : la seule écoute d’un poème y objecte. Ceci même : le seul fait de dire un poème pour soi-même c’est s’insurger contre la vulgarité du temps et s’éprouver libre par clandestine insoumission.
Propager la poésie c’est contester l’assimilation du populaire au vulgaire que l’évolution sémantique de ce dernier terme à travers les siècles énonce. Rendre la poésie populaire, la plus distinguée poésie, c’est venger le peuple de la vulgarité à quoi on le réduit, par le partage de la distinction.

Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur Éditeur, 2015, p.101.

Louise Glück | L’Iris sauvage ( extraits )

 
 

 
 
MATINES

Le soleil brille ; près de la boîte aux
lettres, les feuilles
du bouleau pliées, plissées comme des
nageoires.
En dessous, les tiges creuses des
jonquilles blanches, Ailes de glace,
Cantatrices ; les feuilles
sombres de la violette sauvage.

 
 

MARGUERITES

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n’est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement
ce que n’importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n’est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l’esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l’esprit
eut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu’aller en profondeur, comme, par exemple, des racines.
 
 
 

VÊPRES

Je ne me demande plus où tu te trouves.
Tu es dans le jardin ; tu es où se trouve John,
dans la poussière, abstraite, tenant sa truelle verte.
Voici comment il jardine : quinze minutes d’effort intense,
quinze minutes de contemplation extatique. Parfois
je travaille à ses côtés, à gratter dans l’ombre,
à désherber, à éclaircir les laitues ; parfois j’observe
depuis le porche vers le haut du jardin, jusqu’à ce que
le coucher du soleil
transforme les premiers lys en candélabres : et pendant tout
ce temps,
la paix ne le quitte jamais. Mais ça s’élance en moi,
pas comme le feu nourri que la fleur brandit
mais comme une lumière ardente à travers l’arbre nu.

 

Louise Glück, L’iris sauvage, Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier, NRF / Gallimard, 2021, pp. 87/129/133-134.

Poésie, littérature, cantologie.