Gens de ma terre | Amália Rodrigues par Mariza

 

 

 

Gens de ma Terre
C’est le mien et c’est le vôtre, ce fado,
Destinée qui nous amarre,
Bien qu’il puisse être refusé
Aux cordes d’une guitare

 

 

Qu’une femme se mette à chanter était très mal vu au début du XXe siècle. D’autant que le fado est, à l’instar du blues ou du tango, une musique maudite, qui a poussé dans les bas-fonds. Est-il d’origine arabe, emprunte-t-il son tempo au mouvement des vagues ou résulte-t-il d’un brassage de musiques rurales portugaises et de traditions africaines ou brésiliennes arrivées avec les bateaux ? Ce qui est sûr, c’est que ce style s’est épanoui dans les quartiers populaires de Lisbonne à la fin du XIXe siècle.

Amália Rodrigues, qui excellait dans l’improvisation ornementée, sut très vite s’imposer comme l’âme du fado et l’ambassadrice d’un peuple. Sa voix torturée enflait, se cassait, se faisait âpre et caressante, portée par les notes cristallines de la viola, guitare à douze cordes héritée du cistre de la Renaissance.

Éliane Azoulay sur Amália Rodrigues.

 

   Amalia Rodrigues, Sculpture de bois Porto Novembre 2019
Photographie S.-E. Saliceti.

 

O Gente Da Minha Terra
Auteur : Amalia Rodriguez
Interprète : Mariza

 

 

 

 

 

Jean-Yves Masson | La chanson est un art impur

 

 

La chanson est au fond restée pour moi ceci : elle m’entrouvrait la porte d’un monde délivré de la crainte de l’impur, d’un monde où l’impureté était enfin humaine — joyeuse ou triste, mais humaine. […]

La chanson est un art impur. Un entre-deux. Elle n’est ni la musique ni la poésie. Je l’aime pour son innocence seconde, une innocence qui sonne pour moi comme l’insouciance à laquelle je n’ai pas eu souvent accès. Dans des pays comme le nôtre, où elle a rompu ses attaches avec la source populaire, la chanson ne sait plus qu’il y a la mort : c’est pourquoi il lui est si facile de renoncer à être un art et de se faire la complice d’un monde factice qui nie la mort et où, quoi qu’il arrive, « le spectacle continue ». Pour être (ou redevenir) vraiment grande, la chanson doit accepter sa condition hybride, accepter ce qui la lie à un corps mortel, à une voix qu’elle expose au naturel, dans toute son impudique nudité. La voix d’opéra, elle, tend à la pureté, aussi est-elle d’emblée pour moi parente de la poésie; la voix de la chanson est prose, et comme plus naturellement complice de la nouvelle ou du roman qui saisit le monde dans sa contingence infinie sans chercher à la conjurer.

Dans son Faust, un opéra qui marqua la fin du XXème siècle, Alfred Schnittke a dédoublé le Démon en une figure masculine et une figure féminine, et confié le rôle de Méphistophéla (déjà imaginé par Heine) à une chanteuse de music-hall, munie d’un micro. Comment mieux manifester combien, pour la « musique savante », celle que vénérait ma mère, les variétés ont quelque chose de diabolique ? Ou encore à quel point, face au chanteur d’opéra dont l’art, d’une difficulté vocale inouïe, se prive des artifices de la technique moderne et ne touche donc jamais qu’un petit nombre de spectateurs, la chanson représente un art de masse, capable d’ensorceler cent mille personnes en même temps ? Pour moi, j’y entends autre chose encore : pour Faust, pure intelligence vouée à l’étude, dont la faute est d’avoir ignoré son corps et laissé passer sa jeunesse, la chanson représente tous les plaisirs qu’il a voulu ignorer. Elle est ce feulement de désir qui m’émouvait tant sur un disque aujourd’hui oublié.

Jean-Yves Masson, Variétés : Littérature et chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest, NRF, Juin 2012, pp .86/87/88.

 

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

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Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

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À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Erri De Luca | Nous apprenons des alphabets

 

 

 

Nous apprenons des alphabets et nous ne savons pas lire les arbres. Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie.

Erri De Luca, Trois chevaux, traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard/Folio, 2009, p.43.

 

 

Anne Sexton 45 MERCY STREET

 

 

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45 MERCY STREET

 

In my dream,
drilling into the marrow
of my entire bone,
my real dream,
I’m walking up and down Beacon Hill
searching for a street sign –
namely MERCY STREET.
Not there.

I try the Back Bay.
Not there.
Not there.
And yet I know the number.
45 Mercy Street.
I know the stained-glass window
of the foyer,
the three flights of the house
with its parquet floors.
I know the furniture and
mother, grandmother, great-grandmother,
the servants.
I know the cupboard of Spode
the boat of ice, solid silver,
where the butter sits in neat squares
like strange giant’s teeth
on the big mahogany table.
I know it well.

Anne Sexton, 45 MERCY STREET, Linda Gray Sexton, 1976.

 

*

45, rue de la Miséricorde

Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.

J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.
Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre
pareils à des dents de géant
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines
priant doucement mais avec ferveur
devant le lavabo,
à 5 heures du matin,
à midi
somnolant dans son fauteuil à bascule branlant,
et grand-père siestant dans le débarras,
grand-mère sonnant la cloche pour appeler la servante du rez-de-chaussée,
et Nana berçant Maman avec une fleur gigantesque
sur son front pour couvrir la boucle
de quand elle était bonne et de quand elle était…
Et où elle fut engendrée
et dans une génération
la troisième qu’elle aura engendrée, moi,
avec la semence de l’étranger s’épanouissant
dans une fleur appelée Horrible.

Je marche, portant une robe jaune,
une pochette blanche débordant de cigarettes,
assez de pilules, mon portefeuille, mes clefs,
et âgée de vingt-huit ans, ou serait-ce de quarante-cinq ?
Je marche. Je marche.
J’éclaire les noms des rues avec des allumettes
car il fait noir,
aussi noir que le cuir des morts
et j’ai perdu ma Ford verte,
ma maison en banlieue,
deux jeunes enfants
aspirés comme du pollen par l’abeille en moi
et un mari
qui s’est frotté les yeux
pour ne pas voir mes tripes
et je marche et je regarde
et ceci n’est pas un rêve
juste ma vie huileuse
où les gens sont des alibis
et la rue éternellement
introuvable.

Ferme les persiennes –
je m’en moque !
Verrouille la porte, miséricorde,
efface le numéro,
arrache la plaque de ma rue,
qu’est-ce que ça peut faire ?
Qu’est-ce que ça peut lui faire à cet avare
qui veut posséder le passé
qui est parti sur la barque des morts
et m’a laissée avec seulement du papier ?

Pas là.

J’ouvre ma pochette,
comme une femme le ferait,
des poissons y nagent
entre les dollars et le rouge à lèvres.
Je les sors de là,
un par un
et les balance sur les plaques de rue,
et je jette mon sac à main
dans le fleuve Charles.
Puis je réalise mon rêve
et je fais claquer contre le mur en ciment
du calendrier maladroit
dans lequel je vis
mon existence
et ses carnets
hissés hors de là.

Traduction française de Sabine Huynh

Mercy street by Elbow

Mercy street par Peter Gabriel

 

 

 

Kenneth White | L’Écosse en hiver

 

 

kenneth white Terre-de-diamant

 

 

Pour MacDiarmid

 

 

L’Écosse en hiver
vent hurlant autour des pics blancs

j’ai longé les bords de la rivière Druie
parmi les bouleaux d’argent et les pins dorés
pensant à ta poésie

à présent dans le Lairig Ghru
au cœur du paysage ontologique
seul avec le corps de diamant.

 

Kenneth White, Terre de Diamant, Les Cahiers Rouges/Grasset, Édition revue et augmentée, Traduction française par P. Jaworski et M.-C. White, 2013, pp.70/71.

 

 

 

 

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The Mystic’s Dream
Auteur, compositeur, interprète : Loreena McKennitt

 

 

 

 

 

Dans l’atelier créatif de L. Cohen | Et maintenant

 

 

 

 

 

 

 

15 JANVIER 2007 SICILY CAFÉ

 

(…)

Et les choses que je sais
Laisse-les s’amonceler comme la neige
Laisse-moi demeurer dans la lumière là-haut

Dans la lumière radieuse
Où il y a le jour et il y a la nuit
Et où la vérité est la plus ample étreinte

Qui inclut ce qui est perdu
Inclut ce qui est trouvé
Ce que tu écris et ce que tu effaces

 

Leonard Cohen, The Flame, Poèmes, notes et dessins, Traduit de l’anglais (Canada) par Nicolas Richard, Éditions du Seuil, 2018, pp.37.

 

Hallelujah
Auteur compositeur interprète Leonard Cohen
Live 17 04 2009 Coachella  Music Festival California

 

 

*

 

Extraits de carnets, notes, croquis, poèmes inédits ou textes de chansons… Deux ans après sa mort, les éditions du Seuil publient un recueil posthume du musicien poète. Qui donne l’heureuse impression d’entrer dans son atelier créatif.

(…)
Après l’obscurité, la flamme. Au titre d’un album ultime évoquant les ténèbres, You want it darker, paru juste avant la mort de Leonard Cohen, en novembre 2016, répond deux ans après la lueur du feu. Collecté par son fils Adam, ce recueil posthume, The Flame, est ordonné en triptyque. Une première partie dévolue à des poèmes déclarés « bons à publier ». Dans la deuxième, les textes de ses trois derniers albums, plus celui qu’il écrivit pour Anjani, choriste et compagne d’un temps. Entre poèmes et chansons, la cloison était poreuse, des couplets passent d’un côté à l’autre et on a l’impression d’entrer dans l’atelier de Cohen. Ses créations finies étaient souvent le fruit d’une décantation. Il lui fallait du temps pour que, sous l’impeccable mise en forme, on aperçoive la plus impudique des mises à nu.

Provenant surtout de ses quinze dernières années, les vers inédits oscillent entre la sagesse du moine zen et le désir toujours brûlant des plaisirs et des nuits. Leonard remplissait des carnets qui irriguent la troisième partie, la plus fascinante parce que son contenu échappe à l’auteur. Voici, dans des mots plus relâchés, l’équivalent des autoportraits qui émaillent le livre, croquis assez peu flatteurs. Il se compare à une statue vivante mais de celles qui bougent si on leur donne une pièce. Il reçoit des honneurs mais griffonne ce genre d’épitaphe : « Je suis une putain et un junkie / Si certaines de mes chansons / Vous ont soulagés un moment / De grâce rappelez-vous ceci.» On devrait confier aux poètes leur propre éloge funèbre.

François Gorin, Télérama, 16 octobre 2018.

 

 

 

Colibris | Sabine Huynh & Ferran Savall

 

 

Comme un colibri
je vole dans tous les sens
sans répit
portée par le souffle
de nouveaux chants

si une langue il me faut choisir
sans demeure je suis.

*

Aux prémices de l’aube
la foi assourdissante des oiseaux
en l’avenir le prouve

voler sous terre
et creuser les cieux
sans boussole est possible

même sans ailes
sans eux

tant qu’il y aura des fleurs.

Sabine Huynh, Les colibris à reculons , Craies noires de Christine Delbecq , Éditions Voix d’Encre, 2013 , pp. 44 et 46.

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Colibri
Auteur, compositeur, interprète, guitare et piano : Ferran Savall

*

« Mireu el nostre mar » est un projet où se côtoient ses propres musiques, des oeuvres d’auteurs sud-américains et des chansons traditionnelles. Malgré la grande beauté et l’émotion qui se dégagent des mélodies catalanes anciennes, beaucoup d’entre elles sont restées ancrées dans un passé nostalgique et ont perdu le lien avec les nouvelles générations. C’est pourquoi, afin de les faire redécouvrir, Ferran Savall a voulu les imprégner de l’influence musicale et multiculturelle que nous recevons de notre temps.
La musique de ces chansons et des autres pièces de l’album est baignée de spontanéité, d’improvisation et démontre une volonté de faire de la musique sur peu de paroles, sur des sons, imitant des langues sans mots, en jouant sur les couleurs et les sonorités de la voix.

Pourvu d’une solide formation musicale qui lui permet d’accompagner ses parents, Montserrat Figueras et Jordi Savall, dans le répertoire ancien et baroque le plus exigeant, Ferran Savall a su développer un univers très personnel. Il nous propose aujourd’hui son premier album.

« L’état émotionnel dans lequel on se trouve détermine tout ce qu’on fait dans la vie, particulièrement en musique » avance ce jeune homme né en 1979 à Bâle des amours de deux des plus grands musiciens catalans actuels, grands spécialistes des musiques anciennes, le violiste Jordi Savall et la soprano Montserrat Figueras. Bien sûr, son apprentissage à commencé tôt et sous les meilleurs auspices, Ferran assumant parfaitement être, aussi, un disciple de ses parents. « Sans aucun doute ont-ils conditionné mon apprentissage mais ils m’ont toujours laissé libre. Je n’ai jamais vécu la musique comme une obligation, ce qui a permis qu’elle surgisse sans pression. La musique ancienne a été mon biberon mais il a bien fallu que je m’alimente par la suite avec d’autres musiques ! » Fort de ses expériences personnelles avec différents mentors (Xavier Coll à l’école Luthier pour la guitare, Rolf Lislevand et Xavier Díaz-Latorre pour les instruments anciens, Dolors Aldea et Petter Johansen pour le chant.), Ferran Savall n’en revendique pas moins une approche autodidacte dans sa recherche de la voix naturelle.

Une autonomie qui l’incite, depuis 2001, à se produire aussi bien dans les clubs de jazz de Barcelone qu’avec l’ensemble ZonAzul, combo mixant funk et flamenco fusion. Il a aussi chanté avec Bobby McFerrin, et joué dans le monde entier avec ses parents, lesquels l’avaient aussi invité sur les albums Du temps et de l’instant (avec sa mère et sa soeur Arianna, soprano et harpiste) et Lachrimae Caravaggio, libres variations autour du maître du clair-obscur.

La douceur ? Sans doute l’un des plus beaux atouts de sa musique. De même, Ferran Savall invoque d’abord l’instinct et la simplicité, lorsqu’on l’interroge sur ses choix d’arrangements. « Je me laisse conduire par l’intuition et la spontanéité. J’essaie d’aborder le processus de création en me posant le moins de questions. Je me laisse conduire par la musique. D’instinct, toutes les influences musicales que je peux avoir surgissent, se mélangent à la chanson. »

Si Mireu el nostre mar contient surtout des chants inspirés du folklore catalan, il porte déjà les marques de cette grande ouverture avec un traditionnel hébraïque (Numi Numi), une habanera (La perla), une création sublime et planante (Hora Grave, sur un poème de Rainer Maria Rilke) et une improvisation aussi libre que cosmopolite dans ses influences (Paris). A l’avenir, on peut parier que Ferran Savall poursuivra dans cette veine en mêlant son amour de la langue catalane à des voyages au long cours, réconciliant l’ancien et le contemporain au sein d’une seule et même musique : celle d’un artiste d’une fraîcheur et d’une maturité musicales étourdissantes. « Il est probable, conclut-il, que le prochain CD aura une continuité de valeurs et de sonorités avec Mireu el nostre mar. Mais je ne sais pas, le futur est une surprise, il est toujours en mouvement. »

Livret accompagnant le disque.

 

 

 

Christian Hubin | Le point irradiant

 

 

 

 

L’âme errante se regarde dans un vieux myosotis.
Le balancement des feuilles
semble rendre la permanence,
restituer le sens d’un rapprochement.
Près de la rivière à minuit
le pêcheur muet nous arrête.
Derrière lui vient
l’étoile la plus grande,
le murmure de loin.

Christian Hubin, Personne précédé de Le point irradiant, Éditions José Corti, 1998, pp.83/84.

 

 

 

Jean Echenoz | Courir

 

Ce dimanche 27 octobre se court le semi-marathon de Marseille-Cassis : courage et force aux coureurs !

 

 

Statue d’Emile Zatopek au Musée Olympique de Lausanne

 

 

À l’adresse des marathoniens,  ce livre en réalité prodigue sens et force vitale au lecteur autant qu’à l’écrivain. Manne et viatique de tout homme immobile. Envol à fleur de terre et stature — similaire à celle du chant — d’un corps redressé autour de sa colonne d’air.

Zatopek sous la plume d’Echenoz nous invite au voyage du coureur, de ses pensées, des valeurs qu’il porte. La philosophie avait déjà souligné l’expérience singulière de la course à pied, livrant notamment cette « méditation physique » sur ce que Courir veut dire :  accélérez tant que vous voulez, tant qu’aucun des deux pieds n’a quitté le sol, vous serez encore un marcheur. Mais dès que vos deux pieds ne sont plus accrochés au sol et que vous vous aventurez dans une autre dimension, vous êtes en état de course, dans une nouvelle aventure que l’expérience de la marche ne peut approcher.

Courir fait battre le sang. Accélère le souffle. Rythme. Rend vivant. Crée un autre regard. Le monde se cisaille — témoin ce Running scared écrit par Joe Melson et Roy Orbison, dans une reprise au tempo scandé de Boléro urbain signée  Nick Cave & The Bad Seeds.

Nick Cave est un chanteur exceptionnel,  dont la voix hypnotique suffit au lyrisme des rues de Birmingham hantées des ombres pâles de  Peaky Blinders.

De Jean Echenoz à Nick Cave, le pas de course au moins aura le mérite de l’amplitude …

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Style, en effet, impossible. Larry Snyder n’est pas le premier à l’observer. À se demander comment se débrouille Émile. Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres qui ont l’air de danser,  d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout cela. Émile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l’air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là sauf qu’il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même côté, sa tête dodeline sans cesse, brinquebale et ballotte de droite à gauche. Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements,  parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde.  Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi. Mais ce n’est pas tout de courir à sa manière, c’est aussi qu’il faut s’entraîner. Or c’est ainsi qu’il s’entraîne également.

 

Jean Echenoz, Courir, Éditions de Minuit, 2008, Ed. num. non pag.

Running scared
Auteurs : Joe Melson et Roy Orbison
Interprète : Nick Cave & The Bad Seeds

 

 

Courir après le monde | Thomas Vinau et Gaël Faye

 

Thomas Vinau Nos-cheveux-blanchiront-avec-nos-yeux

J’ai l’impression d’être de plus en plus loin de ce que je vois. De plus en plus loin à l’intérieur de moi. De capter la réalité à la longue-vue. C’est classique. On se dit tiens il pleut, et il fait déjà beau. On se dit, je l’aime, elle est déjà partie. On se dit c’était bien, c’est fini. À croire que vivre équivaut à s’éloigner lentement du monde. À lui courir après.

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Alma éditeur, 2011, p.8.

 

 

À trop courir
Auteur, interprète : Gaël Faye
Compositeurs : Bill Withers, Guillaume Poncelet

Voix de Pascal Quignard | Les désarçonnés

 

 

 

Tout mythe explique une situation actuelle par le renversement d’une situation antérieure.
Tout à coup quelque chose désarçonne l’âme dans le corps.
Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie.
Tout à coup une mort imprévue fait basculer l’ordre du monde et surtout celui du passé car le temps est continûment neuf. Le temps est de plus en plus neuf. Il afflue sans cesse directement de l’origine. Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois qu’on veut revivre.

*

**

 

Otium et libertas, telles étaient leurs valeurs.

Voilà pour moi le rêve : une compagnie de solitaires.

La seule chose, à quoi je confie mes heures, qui est certaine, c’est que la lecture, dans le monde, la réalise à chaque fois qu’un livre s’entrouve.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Dernier Royaume VII, Chapitre LXXIII, Grasset, 2012, Ed. num. non pag.

Pascal Quignard évoquant Les désarçonnés

 

 

Rémy Oudghiri | Petit éloge de la fuite hors du monde

 

 

 

Dans un lieu isolé, il est une activité que prise particulièrement Pascal Quignard, c’est la lecture. Loin de tout, il a le temps de s’abîmer dans les livres. Lire, c’est une autre façon de se retirer du monde. Pour lire, on doit s’éloigner de sa famille, de ses amis, du groupe social auquel on appartient, de notre époque. Les livres sont contraires aux «moeurs collectives» écrit Quignard. À travers eux, on se glisse hors du temps. On s’évade. L’auteur de Vie secrète ne cesse d’écrire. Lire est une attente qui ne cherche pas à aboutir : une errance. La lecture est une dérive. Elle «redéboîte le puzzle» note-t-il. Se perdre dans la lecture, c’est se mettre à nu, se réinventer, jaillir à nouveau comme au premier jour. C’est, en tout cas, s’en donner la possibilité. Il peut paraître surprenant d’envisager la lecture, et en particulier la lecture régulière, dévorante, insatiable, comme un moyen de se déshabiller. Comment ces milliers de signes pourraient-ils produire autre chose qu’un trop-plein ? Comment n’entraîneraient-ils pas, dans leur prolifération, une indigestion ?
C’est que la lecture est un apprentissage infini. En lisant, on apprend plus qu’on ne connaît. Et dans cet apprentissage réside la vraie joie du lecteur. Le lecteur n’est pas un savant – être savant, c’est encore jouer un rôle. Le lecteur n’accumule pas, ne capitalise pas, ne cherche pas à optimiser son savoir, il se contente d’errer dans la dispersion infinie des ouvrages. Là où la majorité des gens n’envisage les études que comme une préparation à la vie sérieuse, Pascal Quignard y entrevoit la condition de la vraie vie. Lui n’a jamais cessé d’étudier. En un sens, il n’a jamais quitté les bancs de l’école ou de l’université : éternel étudiant qui préfère apprendre plutôt que connaître. Car on ne connait jamais vraiment. On ne peut que déambuler, libre et heureux, dans l’univers foisonnant du savoir.

Rémy Oudghiri, Petit éloge de la fuite hors du monde, Éditions Arléa, 2017, p.161/162.

Le temps pur des chansons et la petite fugue | Festina lente

 

 

annie ernaux l'écriture comme un couteau.jpg

 

Puissance de la présence. C’était dans la maison familiale. Autour du piano. La petite fugue relate une scène d’enfance vécue maintes fois par M. Le Forestier aux côtés de ses deux soeurs. L’émotion de la ritournelle oeuvre au rappel de la mémoire passée. Quelques notes suffisent. La chanson rend compte de la puissance de l’instant face au temps en fuite — opposition que la thématique et l’art musical de la fugue à cet égard rendent plus tangible encore.

On songe aux propos d’Annie Ernaux (dans son livre d’entretiens L’écriture comme un couteau), propos sur la chanson dont l’une des magies dit-elle oeuvre précisément à réhabiliter ce «temps à l’état pur» : «Il y a peu de textes où je n’évoque pas des chansons, parce qu’elles jalonnent toute ma vie et que chacune ramène des images, des sensations, une chaîne proliférante de souvenirs, et le contexte d’une année : La Lambada de l’été 1989, I Will Survive de 1998, Mexico et Voyage à Cuba de 1952. Ce sont des « madeleines » à la fois personnelles et collectives. Les photos, elles, me fascinent, elles sont tellement le temps à l’état pur. Je pourrais rester des heures devant une photo, comme devant une énigme.»

On songe aussi à l’adage latin que l’imprimeur humaniste de Venise Alde l’Ancien — Alde Manuce — avait fait sien : Festina lente. Hâte-toi lentement.

Sylvie-E. Saliceti

 

La petite fugue
Auteur : Catherine Le Forestier
Compositeur : Nachum Heiman
Interprètes : J.J Goldman, M. Mathy, Marc Lavoine  ( Public)

Variations sur la fugue | Roger Laporte et Bach

roger laporte fugue

C’est là que j’ai perdu le chemin : avec Fugue.
Roger Laporte

Troisième séquence de Fugue (…) : Tout se passe comme si m’avait été donnée à mon insu la possibilité d’accomplir un très ancien projet : écrire un livre qui soit à lui-même son contenu, qui produise et inscrive sa propre formation.
[…]

Si écrire était un jeu, serait-ce celui du furet ? Oui, parce qu’écrire est inséparable d’une course haletante ; non, dans la mesure où la poursuite est sans objet, sans terme, où aucune main, surtout pas celle de l’écrivain, ne cache le furet. Ecrire déjoue toute définition, rompt toute clôture, engendre une fuite perpétuelle ponctuée de sauvages ruptures blanches.

[…]

Il me faut seulement écrire, m’adonner à ce travail comme un horloger qui chercherait à faire marcher une montre à jamais sans aiguilles ni cadran. Puisque la production d’un texte fini, c’est-à-dire d’un livre, n’est pas le but d’une fabrique elle-même toujours en chantier, faut-il en conclure que l’objectif de la fabrique textuelle n’est autre que le fonctionnement lui-même, fonctionnement sans fonction, fonctionnement en pure perte ? Cette fabrique est-elle analogue à un mobile de Calder ? Oui, mais le mobile textuel ne comporte aucune attache immuable, il ne se déplace pas seulement dans l’espace mais selon plusieurs dimensions temporelles, enfin, et peut-être surtout, son mouvement est assuré par les pièces elles-mêmes, pièces déformables, fuyantes, jamais identiques, puisqu’elles excluent tout duplicata. Selon les normes habituelles, on classerait à coup sûr ce mobile dans la catégorie des machines improductives ou ludiques, voire de ces jouets conçus pour de très jeunes enfants, jouets incassables que l’on peut démonter et remonter indéfiniment, mais avant d’admettre que la machine textuelle, inutile, fonctionne pour fonctionner, le concept de fonctionnement, même séparé de celui de fonction, doit au préalable être redéfini.
Opposer fonctionnement majeur et mineur a été stratégiquement nécessaire : il fallait nettement marquer que la machine d’écriture, à la différence des machines ordinaires, marche lorsqu’elle se disloque.
[…]

Ecrire, loin de se destiner au langage, à la plénitude d’un sens ultime et communicable, a non seulement toujours dénié mes assertions et empêché la rédaction d’un Traité du jeu d’écrire entièrement exhaustif, mais a rendu impossible toute saisie, en une formule définitive, de la forme, du genre, de l’ordre ou du règne langagier que j’aurais voulu instaurer.

Roger Laporte, Fugue 3, Biographie (Vieux Fonds), Flammarion, 1976.

Vikingur_Olafsson-Johann_Sebastian_Bach

J.S. Bach Prélude et Fugue in E Minor BWV 855 – 2 FUGUE
Piano Víkingur Ólafsson

 

 

 

C’est le seul compositeur [ Bach ] que je peux jouer durant 24 heures sans éprouver le besoin de jouer autre chose.
(…) L’expression de musique classique ne m’est pas pertinente car celle que je réalise s’inscrit dans le présent. Ma musique est contemporaine ; peu importe qu’elle ait été composée par Bach ou un autre compositeur. Elle est contemporaine !

Víkingur Ólafsson

 

 

Camille Maurane le baryton martin

 

 

Back_Camille_Maurane-Coffret_du_centenaireCamille_Maurane-Coffret_du_centenaire

 

 

Voici une rubrique nouvelle intitulée réflexions sur la voix et l’oralité. Et pour l’initier, un praticien magnifique : Camille Maurane, baryton martin qui livre quelques clefs essentielles de cet exercice acrobatique consistant dans l’adaptation et l’interprétation vocales et/ou musicales du texte écrit.

Sylvie-E. Saliceti

Louves | Isabelle Duval et Barbara

 

 

 

Femmes-rapaillees

 

 

La louve ( extraits)

Au commencement était la louve
et l’esprit de la louve était en moi
et la louve était moi

Elle était au commencement avec ses fourrures
ses frémissements ses secrets

Par elle tout était fier
et j’aimais la lueur de ses yeux dans mes yeux
J’étais dans l’ensemencement de mon âge

Les ténèbres s’élevaient au fond de ma caverne
et les ténèbres me redoutaient

Il y eut un soir il y eut un seuil

Je voyais au loin palpiter les feuillages
sous le souffle prodigieux des bêtes

J’étais dans le début de mon allure

J’avançais au rythme de la chair
et la chair était en moi
et la chair était moi

(…)

L’air avait des lèvres sauvages

Est-ce la louve qui inventait le chemin
est-ce moi

Il y eut un soir il y eut un sillage

Celle qui venait derrière moi passait devant moi
car avant moi elle était
volonté de chair volonté de femme
née du sang née de la mémoire

La louve était en moi
et la louve était moi

 

Isabelle Duval, La louve, Femmes rapaillées, sous la direction d’Isabelle Duval et Ouanessa Younsi, Éditions Mémoire d’encrier, 2016, Ed. num. non pag.

 

Barbara-La_Louve

La louve
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

 

 

 

 

 

Pour tout effacer j’avance | Roland Giguère par Thomas Hellman

Tout l’or des matins s’évapore
Arrive la saison des vents d’ombre
Où la nuit interminable hurle à la fenêtre
Je vois les champs renversés
Les champs inutiles où l’eau potable se gâte
Des yeux qui ont soif me dévorent
Et pour ne pas mourir dans l’ombre j’avance
Une lueur d’espoir
Sur le plus affreux carnage
J’avance sur parole
Les plus belles transparences
J’avance la dernière palme
Et un bras nu se lève
Comme une aurore promise

 

Pour tout effacer j’avance
Auteur : Roland Giguère
Compositeur, interprète : Thomas Hellman

 

 

Lorand Gaspar | Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre

 

 

 

lorand gaspar égée couv.jpg

 

 

Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre
et je ne sais pas ton visage.
Le tintement liquide des cloches du troupeau
tout ce large au soir qui vient sur les cailloux
écailles et bris d’une ancienne mémoire
désastres lointains, départs imminents
pourquoi ces grappes maintenant si légères
et j’écoute adossé à un ciel très pâle
les morts qui connurent tous les sons de l’air
tant de rouages que meut la transparence
et je sens dans la bouche les dents rouges de l’âme
tourbillon de danse, sifflement d’aile
porteur de vie et d’égarements
toi la Règle, toi l’Erreur,
la juste tension des larmes,
le goût âpre de la langue brûlée –

 

Lorand Gaspar, Égée – Judée suivi de Feuilles d’observation (extraits) et de La Maison près de la mer, Collection Blanche, Gallimard, 1980, Ed. num. non pag.

 

Saverio Mercadante

Saverio Mercadante (1795-1870), Italia
– Flute Concerto in E minor
III. Rondo
Monika Hegedüs, flute
Budapest Strings
Károly Botvay

 

 

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