Sur cette terre | Le Trio Joubran chante Mahmoud Darwich

 

 

 

 

Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

 

 

Les tangos écrits par Borges : l’énergie et le temps du mythe | Alguien le dice al tango en deux versions

 

Jorge Luis Borges ( 1899 Buenos Aires – 1986 Genève)

 

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla

 

 

Fidèle aux enseignements de son père, quant à l’impossibilité de se souvenir et de conserver intacte dans la mémoire la réalité telle qu’elle a été vécue la première fois, Borges n’a plus cru dans l’histoire. L’histoire n’existe pas, elle est la distorsion des faits qui se sont succédé au travers d’innombrables générations qui l’ont racontée. Et lui, poète, grâce au mot inspiré par la muse, au mot sacralisé, entreprend l’impossible : la modification du passé.

Dans Fundación Mítica de Buenos Aires (Cuaderno San Martín, 1929), il écrit : « Les hommes partagèrent un passé illusoire ». C’est ce qui permet à Borges de situer, malgré la réalité de l’Histoire, le fondement de Buenos Aires dans son propre quartier, Palermo. Il récupère ce passé, grâce à sa mémoire, pour le modifier selon son plaisir et son désir ; il brise ainsi la trame de l’« histoire fallacieuse » et tente de récupérer la vision première et archétypale, celle du mythe.

Basée sur le mythe, elle peuplera alors sa ville de compadritos qui doivent des vies mais ne sont pas des crapules. Ces hommes des faubourgs décrits et chantés par Borges forment une frise très particulière. Ils sont courageux et respectent toujours les codes de cette société dans laquelle le destin les a fait naître. Hommes hargneux ayant peur de la tendresse et des sentiments, ils se laissent retenir par la musique du tango, ce « reptile de lupanar », comme l’appelait Lugones.

Dans les souvenirs de Borges traîne la nostalgie des tangos d’Arolas et de Greco qu’enfant il avait vu dansés sur les trottoirs. Ce sont ces tangos qu’il aimera toute sa vie, préférence à laquelle s’ajoute celle des milongas, pour leur rythme ironiquement joyeux.

Borges a écrit des tangos et des milongas pour le plaisir de ses lecteurs. Il les a écrits pour conjurer cette image de vengeance, d’abandon et de larmes afférente au tango, en transformant ses personnages en «hommes de loi».

Maria Kodama, Livret accompagnant le disque ( Silvana Deluigi ).

 

Alguien le dice al tango

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo.
Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.
Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.
Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.
Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.
Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

Jorge Luis Borges

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla
Interprète : Silvana Deluigi

 

 

 

 

Musaïque & Letters to Bach de Noa | Jean-Claude Pinson

 

 

Poésie et chanson revue europe

 

Ferré met en musique les poèmes de Verlaine ( ou d’Aragon). Ici, à l’inverse, c’est la musique de Bach qui est mise en musique par Noa. Il y a pourtant une parenté essentielle entre les deux démarches. Dans les deux cas, au-delà de la musique et des paroles, ou plutôt à travers leurs noces, c’est une prosodie chantée, ce sont les inflexions de voix toutes deux virtuoses de l’accentuation qui emportent l’adhésion ( celle du moins de l’auditeur lambda que je suis).

À la faveur de ces noces, quelque chose d’autre advient dans l’ordre du langage qui n’est ni simplement parole ni simplement musique. Non pas un supplément ( un supplément d’âme ), mais plutôt un dévoilement de ce que j’appellerais volontiers, reprenant un terme avancé par Giorgo Agamben, le « musaïque ». Par là le philosophe, réfléchissant à l’anthropogenèse, désigne une expérience de la Muse en tant qu’expérience d’une parole, d’un logos, dont l’origine, le commencement, nous est inaccessible, demeure hors de portée des êtres de raison que nous sommes. L’homme, écrit-il ( dans un essai intitulé « La musique suprême») «demeure dans le langage sans pouvoir en faire sa voix». Cependant, l’ouverture première au monde étant pour lui non pas logique mais musicale, il ressent le besoin de chanter ( il ne se contente pas de parler). Mais, « parce que le langage n’est pas sa voix », il lui faut alors le secours de la Muse ( celle dont Platon fait dans le Ion la source de l’inspiration). Ce qui signifie que, lorsqu’il chante, le poète ( l’homme en général en tant qu’il est poète), tourné vers un lieu originaire de la parole hors d’atteinte, «célèbre et commémore la voix qu’il n’a plus». Tant qu’elle a mémoire de cet amont de son langage, une communauté humaine, poursuit Agamben, peut demeurer «musaïquement accordée». Ce qui n’est plus le cas des Modernes, qui ont perdu l’expérience « musaïque » qui était celle des Anciens. Tout a son hubris logique, l’homme a oublié aujourd’hui que « son être toujours déjà musicalement disposé entretient un  rapport constitutif avec son impossibilité à accéder au lieu musaïque de la parole ».

Ce que célèbrent ainsi les chanteurs ( du moins les meilleurs d’entre eux, les non oublieux de la Muse), ce que, de concert avec les poètes, ils incitent les hommes à ne pas oublier, c’est cette dimension «musaïque» de notre condition. D’où que dans les paroles d’une chanson, ce qui compte ce n’est pas tant ce qui sémantiquement se dit que ce qui prosodiquement s’entend ( l’anglais dit mieux que le français la chose en parlant, plutôt que de «paroles», de «lyrics»). À la limite peu importent les paroles ; porté par les inflexions de la voix qui accentue, c’est le bruissement chanté de la langue, d’une langue toujours plus ou moins étrangère( comme l’est pour moi l’anglais de Noa), qui compte. Et rien sans doute ne dit mieux cette aspiration à la voix «musaïque» toujours déjà perdue que le refrain simplissime qui ponctue magnifiquement, dans l’interprétation de Ferré, chacun des quatrains issus du poème en décasyllabes de Verlaine «Lalala lala, lalala lala… ». Lallation glossolalique qui ne veut rien dire et cependant, en son côté archétypal, nous dit, mieux que tout discours, que toute chanson au fond est une berceuse («lallation» vient du verbe latin lallare, qui signifie «chanter pour endormir les enfants») et que la mélancolie lui est consubstantielle, quand bien même l’existence nous enjoint qu’il « Faut vivre», comme le chante Mouloudji.

Jean-Claude Pinson, Quoique très peu «chanson» in Europe, Poésie & chanson, Revue N°1091, Mars 2020, pp.39/40.

 

noa letters to bach

No Baby, no
Interprète : Noa ( Achinoam Nini)
Compositeur : J.S. Bach
Auteur : Noa
Arrangements : Gil Dor

 

 

La trace ontologique du couteau | George Vulturescu

 

 

les pierres du nord george vulturescu

 

 

 

LA TRACE ONTOLOGIQUE DU COUTEAU

 

 

Je ne suis qu’un homme arpentant les Pierres du Nord
sous une étoile stérile. Je respire le même air que
les bêtes sauvages, l’air qu’exhalent le jabot des oiseaux,
la puanteur des marais, les restes de
charognes.

Toi seul n’es pas pourri, mon couteau,
sur lequel s’est posée la main de mon grand-père Dumitru
sculpteur de croix ; la main de mon père Georges,
puisatier.
Tu as l’éclat de la louve qui vient de
mettre bas seule dans le hallier.
On peut te poser sur la gorge du tyran, sur
la gorge du vagabond, sur la gorge du frère.

La louve s’agenouille
prend entre ses dents chacun de ses petits et l’emmène au creux
de sa tanière. Puis elle les lèche de sa langue rêche.

Ah, tu passes de père en fils sur les lits de
mort, mon couteau !
Fou qui te reçoit en héritage,
fou qui ne te lègue !

Tout comme moi – fou sur les Pierres
du Nord qui écrit dans la nuit stérile.
Chaque lettre gonflée d’effroi laisse une
« trace ontologique » comme la traînée humide de
l’escargot sur les pierres.
Délicatement je prends chaque lettre et la dépose
dans le mot suivant qui ne tremble pas,
qui ne bégaye pas de trouille,
comme la louve prend ses petits entre ses dents.

Le couteau des lettres ne laisse rien pourrir.

 

 

George Vulturescu, Les pierres du Nord, Pietrele nordului, Édition bilingue, Traduit du roumain par Jean Poncet, Encres de Pierre Guimet, Jacques André Éditeur, Collection La marque d’eau, 2018, pp. 10&11.

Zéno Bianu | Le battement du monde

 

 

 

Le battement du monde

Tout est là. Tout commence avec la Nuit étoilée. Ce que tu cherches au plus obscur, ce que tu cherches sans chercher. Ce qui te traverse. Un abandon au monde. Et peut-être même un abandon de l’abandon. Tout est là. La nébuleuse spirale, les onze étoiles centrifuges et le croissant de soleil-lune, vestige d’éclipse, bouche de blessure-joie. Tout est là. Avec cette formidable force de réenchantement. Ecoute. C’est la vie même, qui veut la nuit comme le jour. C’est la vie comme une naissance continue. Combien de naissances dans une vie? Van Gogh n’arrête pas de poser des questions, des questions pour répondre à d’autres questions. Voilà, dit Van Gogh, si tu veux connaître le goût de la peinture, il faut que tu la boives. Que tu consentes à cette onde qui te lave les yeux. Que tu t’enfouisses, en apnée, dans la connexion des atomes. C’est Dieu plus l’énigme. Voilà ta vie est une question, et tous les matins, le sphinx te la pose. La même question. C’est quoi, dis-moi, la question de la vie? Et Van Gogh répond, c’est pas si mal, je descends à pic dans l’infini. (…) il pressent que l’air est constellé d’étincelles vivantes. Que le corps des éléments est travaillé par une violence électrique. Que la lumière noire des âmes s’y propage, aveuglante. Ça mine, ça brûle, ça ronge. L’art n’est pas un passe-temps, mais la chose la plus sérieuse de la vie. c’est la parure du chaos. C’est oublier tout ce que l’on sait à son propre sujet. C’est le tremblé d’Artaud qui en finit avec le jugement de Dieu. C’est le fuselé de John Coltrane ciselant India au Village Vanguard. C’est l’obstiné de Virginia Woolf exigeant de saturer chaque atome. Le rougi de Marina Tsvétaïéva dont les joues s’embrasent en lisant les premières pièces. Trop de souffle en moi pour une seule flûte. C’est le caressé de Chet Baker qui te demande – écoute, as-tu jamais songé à être libre? Ecoute, l’aube n’a plus de mémoire, et le soleil a oublié ses souvenirs. C’est un monde absolument neuf. Celui d’une toujours première fois. L’élégance du silence en hiver. Oui, tout à coup, ce silence assourdissant. Cette teneur en silence des êtres et des choses. Réfléchis – pas de beauté possible sans silence. Rien dans la création ne s’apparente plus à Dieu que le silence, note Eckhart. L’odeur des buis sous la pluie. Le cyprès au fond du jardin. Partir sur la grande roue du temps. Contempler jusqu’à l’éblouissement. Un morceau de tuile heurte un bambou. C’est le son du battement d’une seule main. Et Van Gogh sait déjà ce que dira plus tard Simone Weil : toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi. Il ne cède pas un pouce de son coeur. Il goûte le foisonnement de l’illimité. Jamais en arrêt. Pour explorer à l’extrême de soi le meilleur de soi. Avec cette griffe de violence qui ramène tout au sentier. Dans la danse de la douleur. Dans la danse de la lenteur. De cette lenteur fusante – saut d’un cheval qui passe un ravin. De cette invraisemblable vitesse de la lenteur qui permet à Van Gogh de se régénérer aux plus hautes fatigues.

Zéno Bianu, Le battement du monde, Lettres Vives, Collection Terre de poésie, 2002, pp. 11-13 et 21-25.

 

 

Nuit blanche
Tarkovsky Quartet

 

Voix de femmes troubadours | Sandra Hurtado-Ròs

 

 

 

 

 

Una tarde de verano
Interprète : Sandra Hurtado-Ròs

Gérard Zucchetto poursuit son travail minutieux, irremplaçable, avec l’exigence qu’on lui connaît.

Cet opus « Voix de femmes troubadours » est une merveille. S’y trouvent en réalité associés des chansons de Trobairitz — pièces souvent anonymes — , des chants Séfarades, quelques pièces enfin d’Hildegard von Bingen. L’unité de l’ensemble est assurée par le style autant que par le répertoire époqual, que l’on situe entre les onzième et treizième siècles.

La restitution des textes occitans et les traductions sont signées Gérard Zuchetto.

Le chant 4 (O frondens virga), d’une durée et d’un format trop longs pour figurer sur ce site, est particulièrement remarquable, proche du répertoire et des thématiques grégoriens.

Sylvie-E. Saliceti

 

Una tarde de verano pasí por la moreria
y ví una mora lavando al pié de una fuente fría
Yo la dije mora linda yo la dije mora bella
deja beber mis caballos esas aguas cristalinas
no soy mora caballero que soy de Espanya nacida
que me cautivaron moros días de Pascua florida

*

Un après-midi d’été, je passai par le quartier maure
Et je vis une jeune maure en train de laver au pied d’une
fontaine glacée
Je lui dis : Belle Maure, Maure resplendissante,
Laisse boire mes chevaux dans ces eaux cristallines
Je ne suis pas Maure Monseigneur, je suis native d’Espagne
Mais les Maures m’ont capturée un jour de Pâques fleuries

back_sandra_hurtado-ros-voix_de_femmes_troubadours

 

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein chant de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Omorphi ke paraxeni patrida

 

 

ionatos

Omorphi Ke Paraxeni Patrida
Auteur : Odysseus Elytis
Compositeur, interprète, traducteur: Angélique Ionatos

 

Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Ρίχνει να πιάσει ψάρια πιάνει φτερωτά
στήνει στην γη καράβι
κήπο στα νερά
κλαίει φιλεί το χώμα ξενιτεύεται
μένει στους πέντε δρόμους αντρειεύεται
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Κάνει να πάρει πέτρα την επαρατά
κάνει να τη σκαλίσει βγάνει θάματα
μπαίνει σ” ένα βαρκάκι πιάνει ωκεανούς
ξεσηκωμούς γυρεύει θέλει τύρρανους
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα

*

 

 

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle jette les filets pour prendre des pois­sons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jar­dins sur l’eau
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce
Elle fait mine de la tailler
Et des miracles naissent
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans
Belle mais étrange patrie…

Odysseus Elytis, Traduction d’Angélique Ionatos.

 

 

L’insurrection poétique | Vladimir Maïakovski & Sergueï Essenine

 


 

 

À Sergueï Essenine

La tâche est grande
on y suffit à peine.
Il faut d’abord
refaire la vie,
une fois refaite
on pourra la chanter.
Notre temps, pour la plume,
n’est pas très facile

 

Vladimir Maïakovski, Extrait de « À Sergueï Essenine » (1926), Écoutez si on allume les étoiles, traduit du russe par Francis Combes et Simone Pirez, Le Temps des Cerises, Pantin, 2005 in L’insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici, Éditions Bruno Doucey, 2015, p.18.

 

 

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Interprète : Elena Frolova
Traduction française : Vladimir Naoumov
Direction de production : Catherine Peillon

 


*

 

LE SOLEIL S’EST ETEINT

Le soleil s’est éteint. Dans les champs
Le pipeau du berger chante.
Fronts soudés, le troupeau
Ecoute cette chanson du pipeau.
Emporte l’écho rapide
Les pensées des bêtes hébétées
Vers l’Atlantide
Des verts prés.
Cette chanson est pour toi, ô ma Patrie,
J’aime tes jours et tes nuits.

Sergueï Essenine

*

 

L’insurrection poétique… L’anthologie (…) pour la 17ème édition du Printemps des Poètes se veut un manifeste : « manifeste pour vivre ici », selon l’expression d’Éluard, manifeste en faveur d’une vie intense et insoumise, celle que réclament les poètes, ces voleurs de feu.

Avec les contributions de Maram al-Masri, Peter Bakowski, Tahar Ben Jelloun, Claude Ber, Luc Bérimont, Laurence Bouvet, Hélène Cadou, Jean Joubert, Jean Malrieu, Yannis Ritsos, Sylvie-E. Saliceti, Fabio Scotto, Frédéric Jacques Temple …

 

 

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Elsa Morante par Gérard Zuchetto| Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même

 

 

Ode continue …

Combien ces mots sont fiers dans les ornementations de nos voix qui les chantent. C’est une ballade intemporelle de troubadours, oda continua, une ode finement tissée. L’Aude, tracée par les mains rugueuses, dévale du Carlit à la mer avec son chargement de boue les jours pluvieux de mai. Venus d’Andalousie et du Frioul, c’est ici qu’ils se sont arrêtés dans leur exil, entre mer et Montagne Noire. Nos grands parents avaient pour tout bagage leur langue, furlano de Pier Paolo et andaluz de Federico, qu’ils ont appris à mêler à l’occitan et au français. Jeux de miroir dans ces journées d’hiver, du soleil blanc des matinées de neige à la chambre obscure de Joë, nous chantons des cansos pour eux en lançant leurs mots contre le cers sauvage. Il ne trahit pas les souvenirs ce vent qui sculpte les grès ocres des murs anciens. Il y a des Jean Vialade qui nous invitent à rester debout. Dans les nuages qui rasent les cimes de la Corbière, les coteaux du Minervois, les senhadous du Lauragais cathare, sur les pierres de mémoire, aux combes du hasard, j’écoute encore et encore ce vent qui courbe la pointe des cyprés. Dans ce pays d’art et d’histoire où je suis né il y a mille ans, la voix de René Nelli me récite : “ Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même …”

Gérard Zuchetto

 

 

I

II

Alibi suivi de Tarentelle ( Tarentelle à écouter à la suite d’Alibi)
Auteur : Elsa Morante
Compositeur : Gérard Zuchetto
Interprètes : Sandra Hurtado- Ròs et Gérard Zuchetto

 

 

Dormi.
La notte che all’infanzia ci riporta
e come belva difende i suoi diletti
dalle offese del giorno, distende su noi
la sua tenda istoriata.
I tuoi colori, o fanciullesco mattino,
tu ripiegasti.
Nella funerea dimora, anche di te mi scordo.
Il tuo cuore che batte è tutto il tempo.
Tu sei la notte nera.
Il tuo corpo materno è il mio riposo.
(1955)

*

 

 

Dors.
La nuit qui à l’enfance nous ramène
et comme un fauve défend ses bien-aimés
des offenses du jour, étend sur nous
son drap historié.
Tu as replié, ô puéril matin,
tes couleurs.
Dans la demeure funèbre, j’en oublie jusqu’à toi.
Ton cœur qui bat est tout le temps.
Tu es la nuit noire.
Ton corps maternel est mon repos.

 

Elsa Morante, in Alibi, Traduit de l’italien par Silvia Guzzi, Einaudi, 2012, pp. 49-52.

 

 

 

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

Pense aux autres | Voix de Mahmoud Darwich

mahmoud Darwich comme des fleurs d'amandiers

 

PENSE AUX AUTRES

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin,  Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Éditions Actes Sud 2007, Format numérique, p.13.

Pense aux autres ( diction accompagnée musicalement)
Auteur, récitant : Mahmoud Darwich

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

César Vallejo par Facundo Cabral | Pierre noire sur une pierre blanche

 

Écoutez ! Grand destin que celui de Facundo Cabral, pétri d’émotion et de fidélité à soi-même, toutes valeurs condensées dans le tremblé de cette voix si proche, si chaleureuse, à la beauté inaliénable. Et même si ce n’est là en aucun cas notre humeur légère et joyeuse de ce jour, il ne faut pas oublier Cabral, ni Vallejo, ni les autres. Car aussi sûrement que d’un excès de gravité, il arrive que l’on meure d’insignifiance. Je pense à ces mots d’Ossip Mandelstam qui font écho à la vie de Cabral :  M’interdisant les mers et l’élan et l’envol, et rivant ma semelle à ce socle de terre, qu’avez-vous obtenu ? Éblouissant calcul : vous n’avez pas mis fin au remuement des lèvres. Voilà pourquoi sur le chemin de leur lumière toujours vive il est bon de cheminer, et continuer de vivre en compagnie fraternelle de ces poètes sublimes.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

cesar vallejo par Picasso
César Vallejo par Picasso

 

 

 

Me moriré en París con aguacero,
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en París -y no me corro-
tal vez un jueves, como es hoy, de otoño.

Jueves será, porque hoy, jueves, que proso
estos versos, los húmeros me he puesto
a la mala y, jamás como hoy, me he vuelto,
con todo mi camino, a verme solo.

César Vallejo ha muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada;
le daban duro con un palo y duro

también con una soga; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos…

*

Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont déjà j’ai le souvenir.
Je mourrai à Paris ‒ et c’est bien ainsi ‒
peut-être un jeudi d’automne tel celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi
que je propose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui,
Je n’avais su à quel point je suis seul.

César Vallejo est mort, tous l’on frappé,
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coups de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins ici
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie…

César Vallejo, Poèmes humains, Préface de Jorge Semprun, Traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, Éditions Points, Bilingue, 2014, pp.86/87.

 

 

Facundo Cabral
Facundo Cabral

Me moriré en París con aguacero
Auteur : César Vallejo
Compositeur : Facundo Cabral & Leonardo Alvarez
Interprète : Facundo Cabral

 

 

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès

 

 

Jean-Marie Kerwich | Le livre errant

 

Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. Mes pensées sont des Juifs qui se cachent. Le son de leurs violons est si pur qu’il fait peur aux modernes nuisances sonores.

Jean-Marie Kerwich, Le livre errant, Éditions Mercure de France, 2017, non pag.

 

Jean-Marie Kerwich le livre errant

Variations sur l’image et le son 3 | Poèmes indiens de Miguel Angel Asturias

 

 

Miguel Angel Asturias raconte ainsi les circonstances dans lesquelles il est devenu écrivain : «Il y a eu au Guatemala le 25 décembre 1917, un grand tremblement de terre qui a mis par terre toute la ville. J’avais à ce moment 18 ans. Dans la maison en pierres, j’ai vu que le piano était massacré. Je ne pouvais pas jouer du piano et j’ai laissé tomber la musique. A la lumière de la bougie, j’ai commencé à écrire des petits contes, des petites histoires, des poèmes. C’est comme ça que j’ai commencé à écouter cette voix qui était surtout la voix de l’affabulation.»

 

 

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en mes miroirs leur langue empourprée
fumer avec moi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs…
Au lieu de mots ils épandraient en mes eaux
leurs images. Copier une image c’est la saisir
et il est si aisé de se comprendre avec des images,
en souffle de couleurs… »

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en tes miroirs leur langue empourprée,
fumer avec toi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs,
mais le poisson qui en chaque mouvement
sauve sa vie des hameçons qui l’assiègent,
quelques-uns à quatre crochets,
pénètre déjà dans ton ouïe,
dans tes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et tombe dans les filets de ton esprit
avec notre proclamation de guerre. »

« Le poisson qui pour chaque mot
doit faire des milliers de mouvements,
afin d’échapper vivant aux hameçons
qui l’assiègent, certains à quatre crochets,
nage à présent dans mon ouïe, messager de guerre,
dans mes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et c’est pourquoi il vaudrait mieux que les Chasseurs Célestes
s’approchent de mes miroirs…
Alors,
sans danger pour le poisson par les hameçons cerné,
nous nous comprendrions avec des images. »

« Notre parole, notre proclamation,
ceci soit dit aux cieux, face à la terre,
demande d’abord qu’on livre
Quadriciel, celui aux copals magiques,
celui qui aux Quatre Noeuds du Foulard
crée pour les yeux-dieux,
uniquement pour les yeux-dieux,
dévoreurs de sculpture et de peinture,
les arts visuels de la couleur et de la forme,
et crée les arts auditifs du son et du chant
pour les ouïes-dieux,
uniquement pour les ouïes-dieux,
et à la mesure des ouïes-dieux,
dévoreurs de musique et de poésie,
au détriment d’artistes condamnés,
parce qu’ils ne mettent pas leurs arts en mesures,
à être aveugles, sourds, muets, manchots,
anonymes et absents… »

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Dates de pierre, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, Poésie/Gallimard, pp 150-151.

 

*

 

«Les doigts de Pedro Soler sont les cinq sens de la guitare ; dans ses mains, la guitare regarde, écoute, chante, souffre et parle. » Miguel Angel Asturias, Prix Nobel de littérature 1967.

Caballitos de mar ( Alegria )
Gaspar Claus & Pedro Soler ( violoncelle & guitare )

 

Variations sur l’image et le son 2 | Didi-Huberman

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – Les aveugles

 

 

Il arrive que les images ne relèvent plus de l’imagerie, ni même de l’iconographie, ni même de la rhétorique quand elles se font figures. Il arrive qu’elles atteignent au rythme et à sa profonde démesure. Dans ces moments, la chose (Sache) danse, se retourne et livre un pan de sa cause (Ursache). Or, il est du pouvoir des mots que de regarder, symptomalement, musicalement, vers cette origine. Ce pouvoir nommé poésie.

Georges Didi-Huberman, Phalènes, les Editions de Minuit, 2013, p. 193.

 

I’m Beginning to See the Light (Ray’s Arrangement Suggestions)
Auteurs, compositeurs : Edward Kennedy Ellington / Don George / Harry James / Johnny Hodges