Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Elsa Morante par Gérard Zuchetto| Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même

 

 

Ode continue …

Combien ces mots sont fiers dans les ornementations de nos voix qui les chantent. C’est une ballade intemporelle de troubadours, oda continua, une ode finement tissée. L’Aude, tracée par les mains rugueuses, dévale du Carlit à la mer avec son chargement de boue les jours pluvieux de mai. Venus d’Andalousie et du Frioul, c’est ici qu’ils se sont arrêtés dans leur exil, entre mer et Montagne Noire. Nos grands parents avaient pour tout bagage leur langue, furlano de Pier Paolo et andaluz de Federico, qu’ils ont appris à mêler à l’occitan et au français. Jeux de miroir dans ces journées d’hiver, du soleil blanc des matinées de neige à la chambre obscure de Joë, nous chantons des cansos pour eux en lançant leurs mots contre le cers sauvage. Il ne trahit pas les souvenirs ce vent qui sculpte les grès ocres des murs anciens. Il y a des Jean Vialade qui nous invitent à rester debout. Dans les nuages qui rasent les cimes de la Corbière, les coteaux du Minervois, les senhadous du Lauragais cathare, sur les pierres de mémoire, aux combes du hasard, j’écoute encore et encore ce vent qui courbe la pointe des cyprés. Dans ce pays d’art et d’histoire où je suis né il y a mille ans, la voix de René Nelli me récite : “ Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même …”

Gérard Zuchetto

 

 

I

II

Alibi suivi de Tarentelle ( Tarentelle à écouter à la suite d’Alibi)
Auteur : Elsa Morante
Compositeur : Gérard Zuchetto
Interprètes : Sandra Hurtado- Ròs et Gérard Zuchetto

 

 

Dormi.
La notte che all’infanzia ci riporta
e come belva difende i suoi diletti
dalle offese del giorno, distende su noi
la sua tenda istoriata.
I tuoi colori, o fanciullesco mattino,
tu ripiegasti.
Nella funerea dimora, anche di te mi scordo.
Il tuo cuore che batte è tutto il tempo.
Tu sei la notte nera.
Il tuo corpo materno è il mio riposo.
(1955)

*

 

 

Dors.
La nuit qui à l’enfance nous ramène
et comme un fauve défend ses bien-aimés
des offenses du jour, étend sur nous
son drap historié.
Tu as replié, ô puéril matin,
tes couleurs.
Dans la demeure funèbre, j’en oublie jusqu’à toi.
Ton cœur qui bat est tout le temps.
Tu es la nuit noire.
Ton corps maternel est mon repos.

 

Elsa Morante, in Alibi, Traduit de l’italien par Silvia Guzzi, Einaudi, 2012, pp. 49-52.

 

 

 

Henry David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

Henry D. Thoreau ( USA 1817-1862)

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?

Silences d’Atahualpa Yupanqui | Le tengo rabia al silencio

 

 

 

 

La fin de la récolte

Par des chemins de Tucumán,
Vers la montagne sur laquelle ils sont nés,
Terre de soleils brûlants,
Parfumée de pollen,

Par des chemins de Tucumán,
Vin, vidala* et silence,
Les hommes du sillon s’en vont,
Aussi pauvres qu’ils sont venus.

La récolte s’est terminée,
Dure labeur d’hiver.
La terre en est sortie fatiguée,
Fatiguée comme l’ouvrier.

Déjà on ne voit plus sur la piste
De lourds chariots à canne.
Déjà on ne sent plus le bourdonnement
Des broyeurs en train de broyer.

Et dans la nuits des champs,
Comme un adíos de la part du silence,
Là où auparavant il y avait la canne
Reste le fourrage en train de brûler.

Adiós, terre de Tucumán.
Des chemins qui mènent loin
Devront me séparer demain
De tes champs et de tes collines.

Déjà je n’ai plus à voir dans les sillons
Des bras tannés d’ouvriers
Luttant du matin au soir
Pour ce qui toujours est d’autrui.

Déjà je n’ai plus à regarder la lune
Apparaissant derrière la colline,
Ni le chemin de Tafí,
Pierre, chanson et souvenirs.

Me devront séparer d’ici
Des chemins qui mènent loin.
Au-delà de ces montagnes
Parfumées de pollen.

Je suis comme la plantation,
Terre qui rend l’effort.
Mes fleurs sont d’été
Mais en moi je porte des hivers.

Je suis comme la plantation,
Avec du soleil, et des fruits et du silence.
Et dans l’âme je continue à brûler
Le fourrage de mes rêves.

Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero) (1908-1992)

* Vidala: chanson argentine, aux structures musicales et poétiques spécifiques.

*

 

Le tengo rabia al silencio
Auteur : Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero)
Interprète : Marie Laforêt
Guitare : Raúl Maldonado

*

 

Fin de la Zafra

Por caminos tucumanos,
Hacia el monte en que nacieron,
Tierra de soles ardientes,
Perfumada de polen,

Por caminos tucumanos,
Vino, vidala y silencio,
Se van los hombres del surco,
Tan pobres como vinieron.

Ha terminado la zafra,
Dura labor de invierno.
La tierra quedó cansada,
Cansada como el obrero.

Ya no se ven en la huella
Pesados carros cañeros.
Ya no se siente el zumbido
De los trapiches moliendo.

Y en la noche de los campos,
Como un adiós del silencio,
Donde antes hubieron cañas
Queda la maloja ardiendo.

Adiós, tierra tucumana.
Caminos que llevan lejos
Me han de separar mañana
De tus campos y tus cerros.

Ya no he de ver en los surcos
Curtidos brazos obreros
Luchando de sol a sol
Por lo que siempre es ajeno.

Ya no he de mirar la luna
Asomando atrás del cerro,
Ni el camino de Tafí,
Piedra, canción y recuerdos.

Han de apartarme de aquí
Caminos que llevan lejos,
Más allá de aquellos montes
Perfumados de polen.

Soy como el cañaveral,
Tierra que rinde el esfuerzo.
Mis flores son de verano
Pero adentro llevo inviernos.

Soy como el cañaveral,
Con sol, y fruto, y silencio.
Y en el alma voy quemando
La maloja de mis sueños.

Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero) (1908-1992)

Estrella Morente chante Juan Ramón Jiménez | L’âme de Moguer

Il y a deux maîtres, disait Garcia Lorca : Antonio Machado et Juan Jamón Jiménez […] Le second, grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, écorché par la réalité qui l’environne, incroyablement déchiré par des riens, à l’aguet du moindre bruit, véritable ennemi de son exceptionnelle et merveilleuse âme de poète.

Dans Platero et moi, Juan Jamón Jiménez, Prix Nobel de littérature, livre une vision touchante et profonde de Moguer, son village natal. Que dire de l’âme d’un village qui nous habite si bien qu’il en vient à résumer l’univers ? « Je t’ai dit, Platero, que l’âme de Moguer c’était le vin, j’avais dit une stupidité, n’est-ce pas ? Non, l’âme de Moguer c’est le pain. Moguer est comme un pain de froment, blanc à l’intérieur comme de la mie, et doré autour — oh soleil qui brunit ! — comme la tendre croûte. »

Apparenté au Petit Prince de Saint-Exupéry, le récit entreprend de suivre le narrateur en compagnie de son âne — Platero — sur les chemins de ce village d’Andalousie, au fil d’un voyage initiatique d’une lumineuse poésie.

Sylvie-E. Saliceti

Moguer
Auteur : Juan Ramón Jiménez

Interprétation : Estrella Morente
Guitares : José Carbonell Montoyita / Alfredo Lagos

Juan Ramón Jiménez | Regarde comment le soleil

 

 

En 1956,  Juan Ramón Jiménez reçoit le Prix Nobel.  Zenobia — son épouse malade — meurt trois jours après cette attribution. Le poète andalou disparaîtra peu après, en 1958. Écrire n’est qu’une préparation pour ne plus écrire, pour l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensitif. Devenir soi-même poésie, non plus poète …

S-E. S.

 

Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes
Grotte du châtaignier 20 février 2020 Phot. S.-E.S.

 

 

XXVIII- Eau morte

 

Attends-moi, Platero … Ou reste un moment à brouter cette herbe tendre, si tu préfères. Mais laisse-moi voir cette belle eau morte que je n’ai pas revue depuis si longtemps…

Regarde comment le soleil, pénétrant l’eau épaisse, éclaire sa beauté profonde, vert et or, que de la rive les asphodèles, frais comme le ciel, contemplent en extase … Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes ; des grottes magiques avec tous les aspects idéaux qu’une mythologie de rêve aurait apporté à l’imagination délirante d’un peintre intérieur ; des jardins voluptueux qu’aurait créés l’éternelle mélancolie d’une reine folle aux grands yeux verts ; des palais en ruine, semblable à celui que j’aperçus un soir sur l’océan, tandis que le soleil couchant blessait l’eau basse de ses rayons obliques … Et mille autres choses encore ; tout ce que le rêve le plus exigeant pourrait dérober au tableau recréé d’une heure douloureuse de printemps, dans quelque chimérique jardin d’oubli, en retenant par sa tunique immense la beauté fugitive … Tout cela minuscule, et cependant démesuré sous l’illusion de la distance ; clef de sensations innombrables, trésor du plus ancien des mages de la fièvre …

Cette eau morte, Platero, c’était mon cœur, autrefois. Je le sentais ainsi, merveilleusement empoisonné, dans sa solitude, par de prodigieuses luxuriances immobiles … Mais lorsque l’amour humain le blessa, emportant sa digue, le sang corrompu jaillit, et il resta aussi pur, aussi clair, aussi fluide que le ruisseau des Plaines, en cette heure d’avril plus claire, plus dorée et plus chaude que toutes les autres heures.

Parfois, cependant, une pâle main ancienne le ramène à son eau morte du passé, à son eau verte et solitaire, et l’y abandonne ravi, délirant, répondant aux appels clairs, « pour le tirer de peine », tels ceux d’Hylas à Alcide dans cette idylle de Chénier, que je t’ai lue d’une voix « non entendue et vaine » …

Juan Ramón Jiménez, Platero et moi, Postface de Jean Giono, Traduit de l’espagnol par Claude Couffon, Éditions Seghers, 2009, pp. 60/61.

des grottes magiques avec tous les aspects idéaux [d’une] mythologie
Grotte du châtaignier Phot. S.-E.S.

 

 

Pense aux autres | Voix de Mahmoud Darwich

mahmoud Darwich comme des fleurs d'amandiers

 

PENSE AUX AUTRES

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin,  Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Éditions Actes Sud 2007, Format numérique, p.13.

Pense aux autres ( diction accompagnée musicalement)
Auteur, récitant : Mahmoud Darwich

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Erri De Luca | Bereshit

 

BERESHIT

Nous traduisons d’habitude avec assez de précision le premier mot de l’Écriture sainte : Bereshit qui équivaut à notre « En commencement ». Dans Bereshit, il y a un « b » qui correspond à « en » et il y a reshit qui correspond plus ou moins à « commencement ». Reshit vient de rosh qui est la tête, c’est-à-dire une partie du corps. Elle n’indique donc pas un avant et un après, une priorité temporelle. Elle indique un ordre d’importance et reshit est plus précisément la primeur. C’est ce qui apparaît clairement dans le verset du psaume qui dit : « Primeur/reshit de sagesse est la crainte de Yod/Dieu » (Ps 111, 10) ou comme le dit Jérémie : « Sacré est Israël pour Yod/ Dieu, primeur/reshit de sa récolte » (Jr 2, 3). Pourquoi ne peut-il pas indiquer un avant et un après ? Parce que, jusqu’à ce moment-là, il n’existait ni un avant ni un après, le temps lui aussi est créé, il est même un effet de la création. Celui qui agit, qui façonne le monde, c’est Élohim, non pas le plus solennel des noms de Dieu, non pas le tétragramme qui se manifestera plus loin. Élohim est l’auteur de la nature, celui qui la fait exister, jour après jour, pendant six jours, avec les paroles de son souffle. Selon la tradition du commentaire hébraïque, le monde tient sur deux mesures : la justice et la miséricorde. Le nom Élohim préside à la justice, mais un monde fondé seulement sur elle n’aurait pas réussi à subsister parce que trop coupable. Alors, l’Écriture intervient au terme des sept jours de la création, septième jour compris, pour ajouter le nom le plus sacré, le tétragramme, devant Élohim. Ainsi, avec le secours de la miséricorde contenue dans le tétragramme, mis ici sous le sigle Yod, le monde tient. Et quand Élohim dit : « Iei or », « soit lumière », quand il emploie cette langue ancienne destinée à un petit peuple isolé des autres, il enseigne que c’est ce qu’il dit qui fait naître la lumière et ainsi de suite tout le reste. Sa seule volonté muette ne suffit pas, il faut sa parole pour donner un élan à la création. Il n’existe pas d’exemple équivalent d’une importance aussi immense donnée à la parole. Nous qui en sommes des usagers, pratiquants passifs du don d’une langue, nous avons du mal à comprendre la puissance inouïe de cet instrument. Nous le considérons comme un mécanisme pour communiquer, mais ici Élohim est seul, il ne s’adresse à personne : la parole est directement son acte de création. Tout poète imite à un niveau infinitésimal l’usage de la parole de la part de Dieu. Et les cieux et la terre qui pointent dès la première ligne de cette œuvre sont le haut et le bas, le premier principe ordonnateur de l’espace qui se prépare à contenir l’infini dont nous ignorons tout et que, depuis plusieurs milliers d’années, nous nous faisons raconter par la magnifique histoire de Bereshit.

Erri De Luca, Noyau d’olive, Nocciolo d’oliva, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Collection Arcades (n° 77), Gallimard, 2004, Ed. num.non pag.

César Vallejo par Facundo Cabral | Pierre noire sur une pierre blanche

 

Écoutez ! Grand destin que celui de Facundo Cabral, pétri d’émotion et de fidélité à soi-même, toutes valeurs condensées dans le tremblé de cette voix si proche, si chaleureuse, à la beauté inaliénable. Et même si ce n’est là en aucun cas notre humeur légère et joyeuse de ce jour, il ne faut pas oublier Cabral, ni Vallejo, ni les autres. Car aussi sûrement que d’un excès de gravité, il arrive que l’on meure d’insignifiance. Je pense à ces mots d’Ossip Mandelstam qui font écho à la vie de Cabral :  M’interdisant les mers et l’élan et l’envol, et rivant ma semelle à ce socle de terre, qu’avez-vous obtenu ? Éblouissant calcul : vous n’avez pas mis fin au remuement des lèvres. Voilà pourquoi sur le chemin de leur lumière toujours vive il est bon de cheminer, et continuer de vivre en compagnie fraternelle de ces poètes sublimes.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

cesar vallejo par Picasso
César Vallejo par Picasso

 

 

 

Me moriré en París con aguacero,
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en París -y no me corro-
tal vez un jueves, como es hoy, de otoño.

Jueves será, porque hoy, jueves, que proso
estos versos, los húmeros me he puesto
a la mala y, jamás como hoy, me he vuelto,
con todo mi camino, a verme solo.

César Vallejo ha muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada;
le daban duro con un palo y duro

también con una soga; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos…

*

Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont déjà j’ai le souvenir.
Je mourrai à Paris ‒ et c’est bien ainsi ‒
peut-être un jeudi d’automne tel celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi
que je propose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui,
Je n’avais su à quel point je suis seul.

César Vallejo est mort, tous l’on frappé,
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coups de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins ici
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie…

César Vallejo, Poèmes humains, Préface de Jorge Semprun, Traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, Éditions Points, Bilingue, 2014, pp.86/87.

 

 

Facundo Cabral
Facundo Cabral

Me moriré en París con aguacero
Auteur : César Vallejo
Compositeur : Facundo Cabral & Leonardo Alvarez
Interprète : Facundo Cabral

 

 

Ami Flammer | Apprendre à vivre sous l’eau

 

 

ami flammer apprendre à vovre sous l'eau

Cette histoire commence, comme souvent dans les blagues juives, par Dieu qui annonce la fin du monde, consterné par l’une de ses plus importantes créations, l’homme, qui ne sait pas faire autre chose que se vautrer dans la violence, la haine et la méchanceté. Écœuré de plus par le fait que les religions, dont la plupart se réclament pourtant de lui, se livrent des guerres incessantes, et se disputent l’hégémonie sur le monde alors qu’elles étaient censées propager l’amour et la paix, Dieu décide que tout va être entièrement recouvert par les eaux. Mais, cette fois-ci, pas question de refaire le déluge et l’arche de Noé. Il n’y aura aucun survivant, aucune troisième chance : c’est la fin sans retour. Mais, dans sa grandeur et sa bonté (c’est quand même Dieu…), il laisse trois semaines au monde et surtout aux religions pour se réunir, réfléchir et trouver la meilleure réponse afin de faire face à cette épreuve ultime, la plus terrible que l’humanité doive connaître.

Les protestants se rassemblent dans les temples et décident d’utiliser ces trois semaines pour faire un examen de conscience total, en ne cachant absolument rien et en avouant la moindre mauvaise pensée. C’est ce qu’ils font et, au terme des trois semaines, ils passent tous au ciel dans une grande sérénité collective, ce qui prouverait qu’ils sont la plus grande religion, puisqu’ils ont trouvé la parade à l’épreuve la plus difficile qu’ait rencontrée l’humanité.

Les bouddhistes se réunissent dans les pagodes sous la direction des bonzes et décident d’accepter la réincarnation, cette fois-ci sans arrière-pensée, même si ce doit être en une pieuvre à cent têtes et à mille tentacules purulents. Pendant trois semaines, ils pratiquent la méditation intensivement, ce qui les mène à l’éveil, c’est-à-dire à l’extinction dans le Nirvana. Ils passent alors tous au ciel sans souffrance, semble-t-il, ce qui prouverait qu’ils sont la vraie religion puisqu’ils ont trouvé la solution au plus grand problème qu’ait connu l’humanité.

Les Juifs, eux, se réunissent dans les synagogues, et les rabbins leur déclarent : « On n’a plus que trois semaines pour apprendre à vivre sous l’eau ! »

Ami Flammer, Apprendre à vivre sous l’eau, Mémoires de violon, Christian Bourgois éditeur, 2016, Ed. Num.

chansons yiddish

Hulyet, Hulyet
Chansons Yiddish Tendresse et rage
Ami Flammer / Moshe Leiser /Gérard Barreaux

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès

 

 

Jean-Marie Kerwich | Le livre errant

 

Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. Mes pensées sont des Juifs qui se cachent. Le son de leurs violons est si pur qu’il fait peur aux modernes nuisances sonores.

Jean-Marie Kerwich, Le livre errant, Éditions Mercure de France, 2017, non pag.

 

Jean-Marie Kerwich le livre errant

Variations sur l’image et le son 3 | Poèmes indiens de Miguel Angel Asturias

 

 

Miguel Angel Asturias raconte ainsi les circonstances dans lesquelles il est devenu écrivain : «Il y a eu au Guatemala le 25 décembre 1917, un grand tremblement de terre qui a mis par terre toute la ville. J’avais à ce moment 18 ans. Dans la maison en pierres, j’ai vu que le piano était massacré. Je ne pouvais pas jouer du piano et j’ai laissé tomber la musique. A la lumière de la bougie, j’ai commencé à écrire des petits contes, des petites histoires, des poèmes. C’est comme ça que j’ai commencé à écouter cette voix qui était surtout la voix de l’affabulation.»

 

 

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en mes miroirs leur langue empourprée
fumer avec moi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs…
Au lieu de mots ils épandraient en mes eaux
leurs images. Copier une image c’est la saisir
et il est si aisé de se comprendre avec des images,
en souffle de couleurs… »

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en tes miroirs leur langue empourprée,
fumer avec toi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs,
mais le poisson qui en chaque mouvement
sauve sa vie des hameçons qui l’assiègent,
quelques-uns à quatre crochets,
pénètre déjà dans ton ouïe,
dans tes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et tombe dans les filets de ton esprit
avec notre proclamation de guerre. »

« Le poisson qui pour chaque mot
doit faire des milliers de mouvements,
afin d’échapper vivant aux hameçons
qui l’assiègent, certains à quatre crochets,
nage à présent dans mon ouïe, messager de guerre,
dans mes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et c’est pourquoi il vaudrait mieux que les Chasseurs Célestes
s’approchent de mes miroirs…
Alors,
sans danger pour le poisson par les hameçons cerné,
nous nous comprendrions avec des images. »

« Notre parole, notre proclamation,
ceci soit dit aux cieux, face à la terre,
demande d’abord qu’on livre
Quadriciel, celui aux copals magiques,
celui qui aux Quatre Noeuds du Foulard
crée pour les yeux-dieux,
uniquement pour les yeux-dieux,
dévoreurs de sculpture et de peinture,
les arts visuels de la couleur et de la forme,
et crée les arts auditifs du son et du chant
pour les ouïes-dieux,
uniquement pour les ouïes-dieux,
et à la mesure des ouïes-dieux,
dévoreurs de musique et de poésie,
au détriment d’artistes condamnés,
parce qu’ils ne mettent pas leurs arts en mesures,
à être aveugles, sourds, muets, manchots,
anonymes et absents… »

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Dates de pierre, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, Poésie/Gallimard, pp 150-151.

 

*

 

«Les doigts de Pedro Soler sont les cinq sens de la guitare ; dans ses mains, la guitare regarde, écoute, chante, souffre et parle. » Miguel Angel Asturias, Prix Nobel de littérature 1967.

Caballitos de mar ( Alegria )
Gaspar Claus & Pedro Soler ( violoncelle & guitare )

 

Variations sur l’image et le son 2 | Didi-Huberman

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – Les aveugles

 

 

Il arrive que les images ne relèvent plus de l’imagerie, ni même de l’iconographie, ni même de la rhétorique quand elles se font figures. Il arrive qu’elles atteignent au rythme et à sa profonde démesure. Dans ces moments, la chose (Sache) danse, se retourne et livre un pan de sa cause (Ursache). Or, il est du pouvoir des mots que de regarder, symptomalement, musicalement, vers cette origine. Ce pouvoir nommé poésie.

Georges Didi-Huberman, Phalènes, les Editions de Minuit, 2013, p. 193.

 

I’m Beginning to See the Light (Ray’s Arrangement Suggestions)
Auteurs, compositeurs : Edward Kennedy Ellington / Don George / Harry James / Johnny Hodges

 

Variations sur l’image et le son 1 | Jacques Roubaud et Allain Leprest

 

 

145. Le mot oreille contient, oulipiennement, le mot œil.

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016.

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – L’aveugle Lithographie

Entendez-voir
Auteur : A. Leprest
Interprète : Claire Elzière

 

 

 

Voix de Paul Valet | La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte
Est l’intacte parole

Elle ignore la gloire
De la décrépitude

La parole qui me porte
Est l’abrupte parole

Elle ignore le faste
De la sérénité

La parole qui me porte
Est l’obscure parole

Dans ses eaux profondes
Ma lumière se noie

La parole qui me porte
Est la dure parole

Elle exige de moi
L’entière soumission

La parole qui me porte
Est une houle de fond

C’est une haute parole
Sans frontière et sans nom

La parole qui me porte
Me soulève avec rage

Paul Valet, La parole qui me porte, Mercure de France, 1965.

Voix de Paul Valet Lecture de poèmes par son auteur
cliquez sur le lien ci-dessus (1978 Centre Pompidou)

 

 

Eugenio Montale | Les citrons

 

 

Les citrons

Écoute-moi : les poètes à lauriers
n’évoluent que parmi les plantes
au nom peu usité : buis troènes ou acanthes.
pour moi, j’aime les routes qui mènent aux fossés
herbeux où dans les flaques
à moitié asséchées les gamins attrapent
quelque chétive anguille :
les sentiers qui longent les abrupts
descendent entre les touffes de roseaux
et donnent dans les enclos, parmi les citronniers.

Tant mieux si le tapage des oiseaux
s’éteint englouti par le ciel bleu :
plus clairement on écoute murmurer
les branches amies dans l’air qui bouge à peine
et on goûte cette odeur
qui ne sait pas se détacher de terre
et inonde le cœur d’une douceur inquiète.
Écartées d’ici, les passions
font par miracle taire leur guerre,
ici revient même à nous pauvres notre part de richesse
et c’est l’odeur des citrons.

Vois-tu, en ces silences où les choses
s’abandonnent et semblent près
de trahir leur ultime secret,
parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde, le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
Le regard fouille tout autour,
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Ce sont les silences où l’on voit
en chaque ombre humaine qui s’éloigne
quelque Divinité qu’on dérange.

Mais l’illusion cesse et le temps nous ramène
dans les villes bruyantes où le bleu se montre
par pans, seulement, là-haut, entre les toits.
La pluie fatigue la terre, ensuite ; l’ennui
de l’hiver accable les maisons,
la lumière se fait avare — amère l’âme.
Quand un jour d’une porte cochère mal fermée
parmi les arbres d’une cour
se montre à nous le jaune des citrons ;
et le gel du cœur fond,
et en pleine poitrine nous déversent
leurs chansons
les trompettes d’or de la solarité.

Eugenio Montale, Poèmes choisis 1916-1980, Mouvements, Poésie/Gallimard, 1999, pp. 32&33.

 

 

Emily Loizeau, un disque traversé par William Blake | Tyger

 

 

Tyger

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry ?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!

When the stars threw down their spears
And water’d heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

 

William Blake

La chanteuse franco-britannique évoque une chanson de son nouveau disque profond, raffiné, endeuillé, inspiré par le poète William Blake ; le refrain reprend ces vers du poète : Tyger tyger burning bright, in the forests of the night. « Je voulais, dit-elle, me pencher sur un recueil de William Blake retrouvé dans le grenier de ma grand-mère. Elle était comédienne et avait enregistré ses poèmes, qu’elle me récitait souvent. En replongeant dans Les Chants d’innocence et d’expérience, je me suis rendu compte qu’il y avait des résonances avec ce que je traversais à ce moment-là. Garden of Love est la première chanson du disque, que j’ai composée en adaptant une de ses œuvres où il aborde son enfance, sa maison familiale, la mort. J’aimais ce rapport à l’innocence et à son pendant noir, l’expérience. Le texte évoque des souvenirs, la disparition des choses et des êtres. Blake est resté le fil rouge de cet album. J’y parle beaucoup de la transmission et j’ai donc choisi un son organique, physique, terrien. Il fallait que l’on sente la pierre, la poutre, le plancher.»

 

 

Tyger
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

« C’est un hommage crypté à Lhasa de Sela [chanteuse mexico-québécoise, décédée en 2010, à 37 ans]. J’aimais sa personnalité, sa manière d’aborder la scène et la vie, son univers sombre et torturé. Je me sentais proche d’elle, on faisait le même métier, on avait le même âge. La musique de la chanson a un côté assez hispanique. Le mouvement rythmique évoque la lenteur de la marche du tigre blanc appelé ainsi par les chinois. C’est un animal venu des montagnes qui va mener son dernier combat et affronter la mort. Cette figure qu’il décrit m’a fait penser à Lhasa, libre, indomptable. Étoile luisante. »

Émily Loizeau

 

 

 

Norge par Jeanne Moreau et Thomas Vinau | Peuplades

norge

 

 

Norge (1898-1990)

Georges Mogin dit Norge n’est pas le plus punk d’entre nous. Il vient d’une famille de lainiers belges, traverse le XXe siècle tranquillement en devenant d’abord représentant de commerce, puis antiquaire. Il fait des études classiques, se marie, a des enfants. Il se fait même, après ses premiers succès poétiques, gentiment chahuter par les surréalistes. Mais voilà, ce copain de Queneau est une gentille bombe à retardement. Vous savez, ces bombes de terre et de graines qu’on peut balancer n’importe où pour faire exploser des fleurs. Norge est un bonbon inconnu qu’on se passe sous le manteau. Il a été bien édité, puis bien oublié par Gallimard, Flammarion, Seghers et consorts. Sa voix est unique, et lorsqu’on la connaît, elle se retrouve tout de suite. L’humour et l’horreur s’y tapent sur l’épaule. La fantaisie et le tragique y vident godet sur godet. La simplicité et l’invention s’y rasent mutuellement les jambes. C’est du tout doux et du tout bon. Concentré comme un expresso de thé vert. Le monde est stupéfiant comme un Oignon. Lui garde les deux pieds dans la merde et la tête dans le ciel. Il est du côté des Cerveaux brûlés, ceux qui goûtent tous les goûts en grillant leurs fusibles. Ceux qui font des guili-guili aux lions qui leur bouffent les pieds. Bien sûr, ça n’empêche pas les lions de bouffer. En plus, les lions font du bruit en mâchant. C’est pas ça qui l’empêchera de rigoler.

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, Préface et bibliographie d’Éric Poindron, Éditions Le Castor Astral, collection Curiosa & Caetera, 2016.

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Peuplades
Auteur : Norge
Compositeur : M. Philippe-Gerard
Interprète : Jeanne Moreau