Un orage d’avril | Sylvie-E. Saliceti

 


Lavoir et maison de la source d’A., peint également par Georges Chaix, élève de David.

Peindre, est-ce aimer à nouveau ? Avec cette peinture de la bâtisse où se devine, en arrière, le petit pré où l’on courait, les souvenirs reviennent. Nos voix d’enfant résonnent, claires au bord de la source, jusqu’à l’intérieur de la maison. Tu es partie, et la langue des oiseaux est restée. Depuis leur chant est là, toujours sur la branche. La mémoire est intacte. Elle a poussé entre le mandarinier et la menthe. À travers la toile déchirée du ciel surgissent la prairie, les moulins, les papetiers, et le lavoir aux fougères. Ton village est là, dans ce carré vert de l’esprit. Tu dévales la pente comme Lenz. Du fond des ravins montent les chants. Haletante, tu laisses entrer l’orage en toi. L’éclair. Dans la poitrine. Le son perpétuel de la cascade d’eau . Les pas des petits animaux, en cavalcade sur les pierres polies par la rivière. Les bruits de la forêt.

Tu dévales plus vite. À travers les arbres. Les jardins. La lumière déverse son or dans les ruelles du village. Quelqu’un traverse sous la pluie battante, d’un pas bizarrement très lent.
Tu dévales ce carré du pré, tu dévales le brin d’herbe du carré du pré, tu dévales le souffle du brin d’herbe du carré du pré. Tout s’enfuit en tous sens. Sous l’orage, il y a l’âne qui tintinnabule près du chien andalou, il y a le fou avec son poisson noué à l’estomac, il y a des mots qui nagent ainsi que des petites truites de feu, l’eau, la fraîcheur … Les algues flottantes carillonnent d’éclats d’Abri de Maras, il y a le bruit de la plus vieille corde du monde sur une pierre, la voile minuscule de ton bateau sur l’eau, les diables pilés comme des pépins verts, l’envergure intelligente du blé, chaque chose dans un seul brin d’herbe tient sa tête droite, tout et son contraire, rien n’est de trop. L’herbe boit la pluie. Tu dévales et dévales sans fin, ouvrant un chemin entre les têtes des épis.  Tout est à la juste mesure, à hauteur d’enfance. Le monde a la rondeur d’un grain d’orge. Tu sectionnes une tige de blé, la prends entre tes dents. L’univers est petit; il dépasse de ta lèvre.

Quand tu rentreras ce soir, tu feras sécher la Terre au-dessus du poêle.

Sylvie-E. Saliceti, 14 avril 2020 / Avril 2021- Village de l’enfance.

 

Gavotte
Compositeur : Pachelbel
Violon : Amandine Beyer

 

 

 

Álvaro Mutis | Le temps, petite fille (sonate 1)

 

 

 

Sonate 1

Cette fois encore le temps t’a ramenée
dans mes rêves funèbres.
Ta peau, ton goût d’humidité saline,
tes yeux étonnés des jours d’autrefois,
sont revenus, et ta voix, et ta chevelure.
Le temps, petite fille, qui s’acharne
comme la louve enterre ses petits
ou l’algue recouvre la quille du navire,
comme la vague lèche le sel des amarres,
comme le vent monte des galeries de mines,
ou le train appelle dans la nuit des hauts plateaux déserts.
De son travail opaque nous faisons notre nourriture
comme de pain consacré ou viande faisandée
qui se dessèche dans la fièvre des ghettos.
À l’ombre du temps, ô mon amie,
une eau tranquille de ruisseau me ramène
ce que je garde de toi pour m’aider
à gagner la fin de chaque jour.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.113.

Chopin
Sonate No. 2 pour piano, Premier mouvement, Op. 35/I, Doppio movimento
Piano Vladimir Horowitz

Robert Schumann, à propos de cette sonate, écrivait : … Un certain génie impitoyable nous souffle au visage, terrasse de son poing pesant quiconque voudrait se cabrer contre lui et fait que nous écoutons jusqu’au bout, comme fascinés et sans gronder… mais aussi sans louer : car ce n’est pas là de la musique. La sonate se termine comme elle a commencé, en énigme, semblable à un sphinx moqueur.

 

 

 

Valère Novarina | Les mots sont comme des cailloux

 

 


Les mots sont comme des cailloux. (…) au sol,
incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse.

 

 

Je n’utilise pas les mots ; je n’en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l’ordre du toucher : quelque chose parle, là, derrière l’oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d’un minerai qu’il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d’un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui : quelque chose doit apparaître de dedans — de l’intérieur du mot et pas du tout de l’intérieur de l’écrivain. Les mots en savent beaucoup plus que nous — mais il faut les prendre avec amour entre ses mains et les porter à son oreille. Les mots sont au sol, incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse, j’écoute dedans ; je les brise : apparaît une phrase, une scène, toute la construction respiratoire du livre.

Valère Novarina, Devant la parole, Le débat avec l’espace, Éditions P.O.L, 1999, pp.59 et 60.

 

J’suis caillou
Auteur : Allain Leprest
Interprète : Francesca Solleville

 

 

 

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

*

Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

*

J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

*

Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

*

Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

*

Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

*

La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. Personne n’en est l’auteur.

*

Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

*

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

*

L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

*

Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51

Zéno Bianu par Tchéky Karyo | Credo

 

 

 

 

Credo
Auteur : Zéno Bianu
Récitant : Tchéky Karyo

 

CREDO

je crois
à la vie à la mort
à la grande amour donnée
ou traversée

je crois
à la vraie gravité
à la tendresse impitoyable

je crois
au cœur de la nuit
au cœur de la pluie

je crois qu’il faut mourir
puis vivre
mourir avant de mourir
pour ne plus aimer mourir

je crois à l’entrée en résonance
à l’entrée
en évidence
à la toute transparence

je crois ne rien pouvoir haïr
de ce que j’ai fait

je crois au regard renversé
je crois
que chacun peut sortir vivant d’ici

je crois au rassemblé
à l’ouvert
au levé
au tremblé
au centième de soupir

je crois que tout mot juste
vient de l’intérieur du ciel
et que ce ciel
vrille au plus profond de nous

je crois à la ferveur fluide

je crois
qu’il faut anéantir
pour magnifier

je crois à Artaud
lorsqu’il faisait l’exposition Van Gogh
au pas de course
pour mieux la regarder
pour mieux la restituer

je crois à Albert Ayler
lorsqu’il joue à l’enterrement de Coltrane
dans une incandescence
réfractée
réfractaire
à l’horizon du déluge

je crois
comme le Conrad du Cœur des ténèbres
qu’il faut avancer
dans sa propre obscurité
pour y voir clair
que le frémissement
ne peut jamais surgir
là où sont la honte
la haine
la peur

je crois à l’opacité solitaire
au pur instant de la nuit noire
pour rencontrer sa vraie blessure
pour écouter sa vraie morsure

je crois à ces chemins
où le corps avance dans l’esprit
où l’on surprend
le bruit de fond des univers
par ces yeux
que la nuit
a pleurés en nous
par ces yeux que la vie
a lavés en nous

je crois comme Trakl
qu’on peut boire le silence de Dieu

je crois
qu’il faut habiter la lumière
par un long questionnement
sans réponse

je crois à Zoran Music
dessinant ses fagots de cadavres
sur de mauvais papiers
trouvant encore la vie
au fond du désarticulé
au fond de l’incarné
au fond de l’éprouvé
exorciste
vertical

je crois aux cassures de fièvre
aux sursauts de nuit
aux césures de nerf

je crois
qu’il faut prendre appui
sur le vent
s’agenouiller en mer
et se vouer
à l’infini

je crois qu’il faut penser
comme chute une météorite
comme pleure une étoile-mère

qu’il faut saisir
l’intime conscience de son désastre
pour commencer
à vraiment sourire
pour s’aventurer
au plus bleu du bleu

Zéno Bianu, Infiniment proche suivi de Le désespoir n’existe pas, Préface d’Alain Borer, Poésie/Gallimard, Édition numérique, 2016.pp. 1 à 4.

 

 

 

Une chanson de Zéno Bianu | Song from the inside

 

 

Le poème ci-dessous, qui évoque les chansons de Dylan, ne définit-il pas avec exactitude tout travail poétique éventuellement à l’œuvre dans certaines chansons – entre lieu commun et renouvellement du sens, langue familière aux prises avec l’étrangeté : entre écart absolu et parfaites retrouvailles ? Zéno Bianu a vu quelques-uns de ses poèmes mis en musique, notamment le magnifique «Credo» ( à entendre ici ), ainsi que des haïkus sur le disque d’inspiration celtique «AMzer» d’Alan Stivell. Notons également le bel opus «Les guerriers dorment».

Sylvie-E. Saliceti

 

tes chansons les plus chavirées
sont des rituels
irréductibles
des enclaves de mystère
des sanctuaires de la Scansion
on n’y vit pas
de la même façon qu’au dehors
on y avance en oblique
comme dans le lancinant Stalker
de Tarkovski
entre écart absolu
et parfaites retrouvailles

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p. 39.

Tcheky_Karyo-Credo

From the inside
Auteur : Zéno Bianu
Interprète : Tchéky Karyo

 

 

Jean-Pierre Siméon | La poésie sauvera le monde

 

 

 

 

Ainsi disait, de façon prémonitoire, Jean Cocteau : « La poésie est la plus haute expression permise à l’homme. Il est normal qu’elle ne trouve plus aucune créance dans un monde qui ne s’intéresse qu’aux racontars.» En effet, la poésie n’est pas de l’ordre des racontars, en effet elle ne nous raconte pas d’histoires, une autre raison donc de l’exclure dans le hors-champ.
(…)
J’en ai été témoin tant de fois : la plupart de ceux qui, accoutumés à la langue basse de la logorrhée médiatique et du discours technocratique, entendent un poème à eux offert à l’improviste, remercient. J’ai eu le sentiment parfois qu’ils y retrouvaient une dignité et comme une fierté pour eux-mêmes. Il y a une distinction dans la langue du poème qui est une distinction morale. Or, je me souviens à ce sujet de ce que disait Roland Barthes à propos du théâtre populaire, que la distinction ne devait pas être l’apanage de la bourgeoisie mais être un bien commun et que, au peuple, il fallait le donner en partage.
Nous vivons un temps vulgaire : la seule écoute d’un poème y objecte. Ceci même : le seul fait de dire un poème pour soi-même c’est s’insurger contre la vulgarité du temps et s’éprouver libre par clandestine insoumission.
Propager la poésie c’est contester l’assimilation du populaire au vulgaire que l’évolution sémantique de ce dernier terme à travers les siècles énonce. Rendre la poésie populaire, la plus distinguée poésie, c’est venger le peuple de la vulgarité à quoi on le réduit, par le partage de la distinction.

Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur Éditeur, 2015, p.101.

Louise Glück | L’Iris sauvage ( extraits )

 
 

 
 
MATINES

Le soleil brille ; près de la boîte aux
lettres, les feuilles
du bouleau pliées, plissées comme des
nageoires.
En dessous, les tiges creuses des
jonquilles blanches, Ailes de glace,
Cantatrices ; les feuilles
sombres de la violette sauvage.

 
 

MARGUERITES

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n’est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement
ce que n’importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n’est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l’esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l’esprit
eut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu’aller en profondeur, comme, par exemple, des racines.
 
 
 

VÊPRES

Je ne me demande plus où tu te trouves.
Tu es dans le jardin ; tu es où se trouve John,
dans la poussière, abstraite, tenant sa truelle verte.
Voici comment il jardine : quinze minutes d’effort intense,
quinze minutes de contemplation extatique. Parfois
je travaille à ses côtés, à gratter dans l’ombre,
à désherber, à éclaircir les laitues ; parfois j’observe
depuis le porche vers le haut du jardin, jusqu’à ce que
le coucher du soleil
transforme les premiers lys en candélabres : et pendant tout
ce temps,
la paix ne le quitte jamais. Mais ça s’élance en moi,
pas comme le feu nourri que la fleur brandit
mais comme une lumière ardente à travers l’arbre nu.

 

Louise Glück, L’iris sauvage, Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier, NRF / Gallimard, 2021, pp. 87/129/133-134.

Poésie, littérature, cantologie.