[Ligne du jour] Où est la demeure du poète ?

 

 

Où est la demeure du poète ? De pays en pays, de ville en ville, de place en place, je poursuis ma quête. Chaque soir je cherche un endroit nouveau pour dormir. Comme un mendiant. Je vais comme l’eau, je gonfle les ruisseaux. Et jusque-là je vais avec trois fois rien en poche, un quignon, une grenade et un livre. Ce que je possède, je l’aime plus que tout. Je ne le justifie pas. Et si vraiment je devais m’en séparer, tiens ami : je te le donne.  Tiens, prends. Moi je pars sur les chemins. On ne négocie pas ses passions. On ne vend pas son ombre.

 

Sylvie-E. Saliceti 8 avril 2020

Sully Prudhomme par Michèle Bernard | Les berceaux

 

Après la version de Montand, Michèle Bernard — habituée à la mise en chanson des poètes, y compris dans le registre inhabituel de la poésie contemporaine ( Jacques Reda notamment ) — Michèle Bernard sert ici avec audace, justesse et fraîcheur la composition de Fauré sur ce texte du premier lauréat du prix Nobel de littérature. Il faudra comparer sa version à celle de Dorval figurant sur un disque paru en 2007, lequel modernise la tradition des mélodies françaises : Baudelaire, Théophile Gautier, Verlaine alliés à Debussy, Fauré et même Satie. Une réussite qui engage à une réconciliation  avec ce genre classique auquel on peut bien souvent, à juste titre reprocher une dénaturation du texte.

Il s’agit là un autre débat.

Sylvie-E. Saliceti

Le long des quais les grands vaisseaux,
Que la houle incline en silence,
Ne prennent pas garde aux berceaux
Que la main des femmes balance.

Mais viendra le jour des adieux ;
Car il faut que les femmes pleurent
Et que les hommes curieux
Tentent les horizons qui leurrent.

Et ce jour-là les grands vaisseaux,
Fuyant le port qui diminue,
Sentent leur masse retenue
Par l’âme des lointains berceaux.

Sully Prudhomme

Les berceaux
Auteur: Sully Prudhomme
Compositeur : Gabriel Fauré
Interprète : Michèle Bernard 

 

 

 

Sully Prudhomme par Lambert Wilson | Les berceaux

 

 

 

J’aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signe sans repos. Un jour que je cherchais dans le dictionnaire Bloch et Wartburg l’origine du mot de corbillard je découvris un coche d’eau qui transportait des nourrissons. Je me rendis le lendemain à la Bibliothèque nationale qui se trouvait alors rue de Richelieu, dans le IIe arrondissement de Paris, dans l’ancien palais qu’occupait jadis le cardinal Mazarin. Je consultai une histoire des ports. Je notai trois dates : 1595, 1679, 1690. En 1595 les corbeillats arrivaient à Paris le mardi et le vendredi. Les mariniers les délestaient tout d’abord du fret puis ils débarquaient les nourrissons serrés dans leur maillot, fichés tout droits dans leur logette sur le pont ; ils les posaient sur des tonneaux sur la grève ; les petits bébés entravés étaient restitués ensuite un à un à leur mère par un homme qu’on appelait le meneur de nourrissons. Dès l’aube, le lendemain – c’est-à-dire tous les mercredis et les samedis – les corbeillats transportaient de Paris à Corbeil d’autres petits afin qu’ils tètent le sein et sucent le lait des nourrices dans la campagne et la forêt. En 1679 Richelet écrivait corbeillard. En 1690 Furetière écrivait corbillard et le définissait : Coche d’eau qui mène à Corbeil petite ville à 7 lieuës de Paris. C’est ainsi que le corbillard, du temps où vivaient à Paris Malherbe, Racine, Esprit, La Rochefoucauld, La Fayette, La Bruyère, Sainte-Colombe, Saint-Simon, était un bateau de nourrissons qui voguait sur la Seine, longeant les berges, hurlant.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, Dernier royaume VI, Gallimard, 2011, pp. 9-10.

Les berceaux 
Auteur : Sully Prudhomme
Compositeur : Gabriel Fauré
Interprète : Lambert Wilson

 

 

[Ligne du jour] Forge de poussière

 

 

FORGE DE POUSSIÈRE

 

tu te tiens d’un côté de la rivière et le monde
se tient de l’autre côté

dans une tente ouverte aux quatre coins de la vie

 

tu prononces le premier mot d’encens rouge
vers les pays d’en-bas
la calamine grattée avec la panne du marteau
le choc violent de la lumière dans les chaudronneries
des récupérateurs de métaux
au carrefour de Brooklyn

 

tu jettes les étincelles de sable sur la lèvre de la mer
le premier mot coule comme le sang ou une idée
répandus dans l’enchâssure

entre les morceaux
des forges

tu construis une ville de poussière
ses tours d’immeubles ses silhouettes floues
de femmes
avalées par les bouches du métro

je ferai chanter la croûte du métal pensait Abraham en descendant les trottoirs d’en-haut
vers le désert en goudron
de la cinquième avenue

Ici
le marteau sonne clair comme une cloche disait-il
ici au chêne de Mambré où boivent
les animaux
du puits rouillé
Ici où brûlent les cagettes
entre les mâchoires des flammes je plierai
le fer de Midtown
Manhattan

j’emmènerai la caravane vers celui qui vient d’ailleurs
afin que le pays que je quitte ne me quitte jamais.

 

 

Sylvie-E. Saliceti 6 avril 2020

 

 

man forging metal

Les murs de poussière
Auteur, compositeur : Francis Cabrel
Interprète : Maxime Le Forestier / J.J. Goldman.

Variations sur La Joconde | Jacques Roubaud et Barbara

 

 

 

 

La Joconde

Les vrais amateurs
pour voir la Joconde
ne vont pas au bout du monde
ni même au Louvre

Ils vont au coin de la rue
de La Rochefoucaud et de la rue
Notre-Dame-
de-Lorette
ils entrent dans le café
elle est là

Le tableau est sur le mur
beige et crème
le cadre est beige et crème et un peu orange
la toile est signée
de la main même de l’artiste
E.
Mérou.
C’est la Joconde
la Joconde de Mérou.
Mérou Emile? Mérou Eugène? Mérou Ernest?
pourquoi pas Emilie, Eugénie, Ernestine?
comment savoir?

Derrière sa vitre bien propre
la Joconde a l’air contente
elle me regarde
elle sourit
pas la moindre condescendance
pas un atome de mystère
placidité
calme
belle

La Joconde, quoi !

Les vrais amateurs
ne vont pas au bout du monde
au Sélect à la Rotonde
au fond des jongles profondes
ni aux îles de la Sonde
ni au Pérou
mais à deux pas du Sacré-Coeur
ils viennent voir la Joconde

La Joconde la Joconde
la Joconde de Mérou

Bref
célé célé
brons la Joconde
lajocondedemérou !

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, Poésie/Gallimard, 2006, pp 33-34.

 

La joconde
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

Zéno Bianu par Tchéky Karyo | Credo

 

 

 

 

 

Credo
Auteur : Zéno Bianu
Récitant : Tchéky Karyo

 

CREDO

je crois
à la vie à la mort
à la grande amour donnée
ou traversée

je crois
à la vraie gravité
à la tendresse impitoyable

je crois
au cœur de la nuit
au cœur de la pluie

je crois qu’il faut mourir
puis vivre
mourir avant de mourir
pour ne plus aimer mourir

je crois à l’entrée en résonance
à l’entrée
en évidence
à la toute transparence

je crois ne rien pouvoir haïr
de ce que j’ai fait

je crois au regard renversé
je crois
que chacun peut sortir vivant d’ici

je crois au rassemblé
à l’ouvert
au levé
au tremblé
au centième de soupir

je crois que tout mot juste
vient de l’intérieur du ciel
et que ce ciel
vrille au plus profond de nous

je crois à la ferveur fluide

je crois
qu’il faut anéantir
pour magnifier

je crois à Artaud
lorsqu’il faisait l’exposition Van Gogh
au pas de course
pour mieux la regarder
pour mieux la restituer

je crois à Albert Ayler
lorsqu’il joue à l’enterrement de Coltrane
dans une incandescence
réfractée
réfractaire
à l’horizon du déluge

je crois
comme le Conrad du Cœur des ténèbres
qu’il faut avancer
dans sa propre obscurité
pour y voir clair
que le frémissement
ne peut jamais surgir
là où sont la honte
la haine
la peur

je crois à l’opacité solitaire
au pur instant de la nuit noire
pour rencontrer sa vraie blessure
pour écouter sa vraie morsure

je crois à ces chemins
où le corps avance dans l’esprit
où l’on surprend
le bruit de fond des univers
par ces yeux
que la nuit
a pleurés en nous
par ces yeux que la vie
a lavés en nous

je crois comme Trakl
qu’on peut boire le silence de Dieu

je crois
qu’il faut habiter la lumière
par un long questionnement
sans réponse

je crois à Zoran Music
dessinant ses fagots de cadavres
sur de mauvais papiers
trouvant encore la vie
au fond du désarticulé
au fond de l’incarné
au fond de l’éprouvé
exorciste
vertical

je crois aux cassures de fièvre
aux sursauts de nuit
aux césures de nerf

je crois
qu’il faut prendre appui
sur le vent
s’agenouiller en mer
et se vouer
à l’infini

je crois qu’il faut penser
comme chute une météorite
comme pleure une étoile-mère

qu’il faut saisir
l’intime conscience de son désastre
pour commencer
à vraiment sourire
pour s’aventurer
au plus bleu du bleu

Zéno Bianu, Infiniment proche suivi de Le désespoir n’existe pas, Préface d’Alain Borer, Poésie/Gallimard, Édition numérique, 2016.pp. 1 à 4.

 

 

 

[Ligne du jour] J’arrive à la ville

 

 

J’arrive à la ville
Lhasa de Sela

 

Un poème est une ville
Charles Bukowski

 

 

Voici le jour d’après
New-York Dublin ou Marseille désertes
j’arrive à la ville construite à l’intérieur du temps
pour y verser les jours verts de nos grandes prairies
la ville creusée dans sa mine de charbon où marchent les chevaux de fond
la ville du bord de mer
le port où les bêtes harnachées tirent les barques au milieu des eaux sales
qui débordent de gisements de bauxite et de fer
dans les villes il y a l’ombre des chevaux

je descends les marches du métro
je descends vers les cages et les bennes
dans les galeries de circulation
je descends au fond par le puits du silence
parmi les allées aux colosses de pierre
au milieu des lumières
les soleils jetés emplissent ma poitrine j’arrive dans les villes
au milieu des danseuses passées près d’ici
je cherche les poètes arrivés en fuyant  rue Basse des Remparts
cachés là depuis des siècles
je monte la rue de la Rumeur où dansent les buveurs d’horizons
aux mangeoires tintant de pièces de cuivre
j’arrive à la ville
le flot des ombres m’emporte très vite vers ces palais
qui ont l’air d’être partis
loin de nos villes étrangères barjacantes d’étoiles.

 

 

Sylvie-E. Saliceti 4 avril 2020 Marseille

 

 

 

lhasa_de_sela-the_living_road

J’arrive à la ville
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

 

En seulement trois albums studio, un live et trois tournées internationales, Lhasa de Sela a laissé une trace unique dans l’histoire de la musique populaire contemporaine. Ses chansons claires obscures et hors du temps sont habitées par les sentiments sincères d’une artiste dont le chant à fleur de peau propose un pacte de complicité intime avec celui qui l’écoute. (…) Dans la courte, mais sans faille discographie de Lhasa, The Living Road se situe au centre. Paru en 2003 et terminé au Canada, il a commencé à prendre forme en France où elle a vécu. Le violoncelliste Vincent Ségal et le trompettiste Ibrahim Maalouf sont du voyage. De ses trois albums, celui-ci est sans doute le plus varié. Lhasa y fait cohabiter trois langues, l’espagnol, l’anglais et le français, dont elle a parfaitement maîtrisé les potentiels poétiques. Les ambiances et les mélodies sont riches et voyageuses. On retrouve les accents de rancheras mexicaines ou de mélodies des Balkans qui caractérisaient La Llorona, ailleurs on perçoit les prémices de l’américana rêveuse de son ultime album et, dans les morceaux en français, une certaine mélancolie européenne se dégage de l’orchestration. L’élégance est de mise et le chant de Lhasa, précis, unique et émouvant rend ses douze perles captivantes.

Source : Qobuz

Valère Novarina | Les mots sont comme des cailloux

 

 


Les mots sont comme des cailloux. (…) au sol,
incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse.

 

 

Je n’utilise pas les mots ; je n’en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l’ordre du toucher : quelque chose parle, là, derrière l’oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d’un minerai qu’il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d’un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui : quelque chose doit apparaître de dedans — de l’intérieur du mot et pas du tout de l’intérieur de l’écrivain. Les mots en savent beaucoup plus que nous — mais il faut les prendre avec amour entre ses mains et les porter à son oreille. Les mots sont au sol, incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse, j’écoute dedans ; je les brise : apparaît une phrase, une scène, toute la construction respiratoire du livre.

Valère Novarina, Devant la parole, Le débat avec l’espace, Éditions P.O.L, 1999, pp.59 et 60.

 

J’suis caillou
Auteur : Allain Leprest
Interprète : Francesca Solleville

 

 

 

[Ligne du jour] La grenade

Sous l’arbre rouge, tu es là Sohrâb je te vois.
En une vision parfois un homme voit toute sa vie. Quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours. Où qu’il aille désormais, on le découvre. Et même après sa mort, sous la terre qui l’a ensevelie il continue d’être ensoleillé.

 

Tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses, tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi dans le cœur des gens.

Moi j’ai donné le nom de grenade à cette terre.

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

[Ligne du jour] Rose-Croix

 

 

I.M. à Saint-Pol-Roux,

 

ceci est la couleur de mes rêves sous l’arbre à grenades
ce sont les couleurs rougeoyantes et métalliques de Corte Real —
les pays vaincus à l’aube            les clochards du palais
les noces
alchimiques du fer vieilli sous la flamme fraîche
l’échiquier de neige et poussière
l’oiseau dans le nid d’une feuille de verre en haut d’une tour
à La Défense

et toujours la main droite griffée sur le cœur à l’étoffe
pourprée
du chevalier de Rose-Croix

il revient

par le ciel sans pluie crevassé de plaines
sèches et fendues
par la liturgie de la mer
ordonnant les pêcheurs de Camarets

il revient
fort de ce qu’il porte encore — le rêve simple aux os brisés
contre les douves de Coecilian.

Sylvie-E. Saliceti 30 03 2020

 

corte real pays vaincus

Rose-Croix
Auteur, compositeur : Tanguy de Nomazy
Interprètes : Corte Real

Annie Ernaux | Rien ne vaut la vie (Lettre du 31 03 2020 au Président de la République)

 

Annie Ernaux est écrivain. Elle vit à Cergy, en région parisienne. Son oeuvre oscille entre l’autobiographie et la sociologie, l’intime et le collectif. Dans cette lettre adressée à Emmanuel Macron, elle interroge la rhétorique martiale du Président. Lettre lue ce matin du 31 mars 2020, sur les ondes de France Inter.

 

 

Monsieur le Président,

 

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier — L’état compte ses sous, on comptera les morts — résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.
Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du «travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes. Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.
Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » — chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre — contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio — d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

 

Cergy, le 30 mars 2020
Annie Ernaux

 

 

Gustav Klimt
L’Arbre de Vie (détail)
1905 -1909
Osterreichisches Museum Angewandte Kunst Vienne

 

 

Rien ne vaut la vie
Auteur, interprète : Alain Souchon

Seconde interprétation ( Live Enfoirés)

 

 

 

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Les violons de Mahmoud Darwich| Brahms par Christian Ferras

 

 

 

LES VIOLONS

 

 

Les violons
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent un temps perdu qui ne reviendra pas
Les violons pleurent une patrie perdue qui peut-être reviendra
Les violons enflamment les forêts de cette obscurité lointaine, si lointaine
Les violons ensanglantent les couteaux et hument mon sang dans ma veine jugulaire
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons, chevaux sur une corde de mirage et une eau qui geint,
Les violons, chant de lilas sauvages qui s’éloigne et revient
Les violons, monstre que torture l’ongle d’une femme qui l’effleure et s’éloigne
Les violons, armée qui édifie un cimetière de marbre et de nahawand
Les violons, anarchie de cœurs qu’affole le vent dans les pas de la danseuse
Les violons, essaims d’oiseaux qui s’échappent de la bannière inachevée
Les violons, plainte de la soie ridée dans la nuit de l’amante
Les violons, voix du vin lointain sur un désir révolu
Les violons me suivent, ici et là-bas, pour se venger de moi
Les violons me recherchent pour m’occire, où qu’ils me trouvent
Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie
Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie

Mahmoud Darwich, Les violons, Au dernier soir sur cette terre, traduction par Elias Sanbar, Actes Sud, 1994, p.101.

 

Sonate n° 3 en ré mineur, op. 108
Compositeur : Johannes Brahms
Violon : Christian Ferras
Piano : Pierre Barbizet
4 étoiles du Monde de la Musique / 10 de Classica-Répertoire

 

« Christian Ferras oublié » : oh non, l’on n’oubliera jamais cet immense violoniste français de la grande lignée de Thibaud et de Francescatti, dont le tragique et pourtant magnifique destin le poussa à se donner la mort en 1982, à 49 ans seulement, après une carrière éblouissante qui le mena très, très tôt sur les plus grands sommets internationaux – Karajan grava avec lui les plus importants concertos du répertoire, des interprétations qui font encore autorité de nos jours. Alors pourquoi « Ferras oublié » ? C’est que cet album propose nombre d’enregistrements qui n’ont jamais fait l’objet de rééditions, au-delà du microsillon, voire du 78-tours : quelques-uns n’avaient même jamais vu le jour, étant restés sous forme de bande-matrice d’après des concerts donnés au Japon – des bandes récupérées chez un brocanteur après la disparition de la veuve du violoniste… Parmi les plus grandes raretés, Tzigane de Ravel (avec Barbizet au piano !) et la Pavane de Fauré, de vraies bijoux de sonorité et d’intelligence musicale. Bref, l’auditeur l’aura saisi, voici une véritable malle aux trésors, ce qu’il convient de saluer avec éclat. Enregistrements réalisé en avril 1971 au Japon, à Bruxelles en février 1951, et à Londres en novembre 1948 ».

Source : Livret d’un autre disque paru cette année « Forgotten Ferras », chez Universal Music, également accompagné par Barbizet. Indispensable. Distinctions Gramophone Editor’s Choice.

 

 

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Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

[Ligne du jour] Le marais

 

Dans le marais où les saules se plaisent — et puisque l’arbre est compagnon de l’arbre —  les saules boivent aux mêmes eaux vertes que les Frênes têtards alignés pour la première haie des conches et fossés. Ils boivent à côté des peupliers de seconde haie, près des aulnes imputrescibles à la chair rouge.

L’herbe se rassemble aux pieds des colosses — autour des troncs sagement rangés, s’entortille et s’agrège un désordre de plantes souples, indisciplinées, de flores sauvages dont chaque nom se prononce comme un fruit cueilli entre les dents. Chaque nom lavé sur la langue rend habitable un pays singulier. Souci d’eau. Salicaire. Oreille d’Âne. Iris. Faux-Acore. Grande Cardère, autrement appelée Fontaine aux Oiseaux, dont les feuilles recueillent les pluies et les rosées bues par les moineaux.

Ce pays-là naît dans le grand marécage où les plates — petites barques conduites par des perches qui passent — les plates murmurent
fendant les eaux muettes.

Sylvie-E. Saliceti 29 03 2020

 

 

Pierre de Bethmann Trio - Chant des marais

La chant des marais
Moorsoldatenlied (chanson des soldats de marécage)
Compositeur : Rudi Goguel
Interprète : Pierre de Bethmann Trio

 

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti | Chanson pour le maçon

Hommage de Nougaro à Jacques Audiberti, un de ses poètes préférés, puis son ami. Chanson pour le maçon évoque le métier du père d’Audiberti. L’on songe aussitôt à deux autres poètes, tous deux également maçons de métier : Thierry Metz et Erri De Luca, ce dernier ayant notamment consacré un bel ouvrage aux Fresques Affreschi. On entend aussi la tradition des tailleurs de pierre chez Reverdy. Pierre contre transparence de la ritournelle à Fontenay-aux-Roses :  Monsieur Audiberti vous parle d’inconnus, vous êtes déjà loin …

Dèjà loin, même si en tous lieux demeure  une stèle aux mots.

Sylvie-E. Saliceti

 

Stèle aux mots (extrait)

Les hommes, fleuve, un seul, tous les énonce, flot.
Un seul, dans sa mémoire enceinte de silence,
entend assermenter…vitraux…gémir…balance…
tant de mots, tant de mois qu’il borne et qu’il éclôt.

Le temps vide les mots de leur gomme nacrée
pour qu’elle écrive ailleurs des infinis finis.
Mais les carricks du verbe et ses cobalts vernis
me restent, cavaliers dans la hutte sacrée.

Tout de suite dressez le sonore menhir,
quand même il s’ajustât au profond de la tombe!
Grains de la langue, qui, pourtant, par vous, succombe,
vous consentez l’épi, l’azurable avenir.

 

Jacques Audiberti, Des Tonnes de semence / Toujours / La Nouvelle Origine,
Préface d’Yves-Alain Favre, Poésie/Gallimard, Préface d’Yves-Alain Favre, 1999, p. 160.

 

Jacques Audiberti (Chanson du maçon)/ Compositeur : Jacques Datin
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

Rainer Maria Rilke par Colette Magny | Heure grave

 

 

Heure grave

 

 

Qui maintenant pleure quelque part dans le monde,
Sans raison pleure dans le monde,
Pleure sur moi.

Qui maintenant rit quelque part dans la nuit,
Sans raison rit dans la nuit,
Rit de moi.

Qui maintenant marche quelque part dans le monde,
Sans raison marche dans le monde,
Vient vers moi.

Qui maintenant meurt quelque part dans le monde,
Sans raison meurt dans le monde,
Me regarde.

Rainer Maria Rilke, Le livre d’images, Traduit par Lou Albert-Lasard, Berlin-Schmargendorf, Octobre 1900.

 

 

Heure grave
Auteur : R.M. Rilke
Compositeur, interprète : Colette Magny

 

 

Maurice Blanchard | Soufflez vos péchés

 

 

SOUFFLEZ VOS PÉCHÉS

 

Sur le bois dont on fait vos crayons,
Sur le bois dont on fait vos papiers,
Déposez vos paroles,
Vos regrets et vos rages.
Laissez-y l’empreinte de vos dents
Et lancez votre équipage
Dans l’eau vive des torrents.
Confiez vos désirs,
Vos haines
Au grain de sel,
Au morceau de pain
Que vous jetez
Dans la flamme du matin.
Marchez sur les lignes
En chantant « Sicut ovis ».
Touchez du bois,
Touchez du fer,
Crachez sous le vent d’ouest,
Répétez la formule
Sur chaque doigt de la main
Quatre fois vers le nord,
Quatre fois vers le sud,
Au midi des solstices
Et aux deux crépuscules.
Levez vos yeux blancs
Vers le gouffre d’Hécate
Et comptez les sept joies,
Avant que l’ombre n’éclate,
Les sept sillages en patte de lion
Dans la sacrée constellation.

 

Maurice Blanchard, Débuter après la mort, Textes réunis et présentés par Jean-Hugues Malineau, Préfaces de Jean-Michel Goutier et Fernand Verhesen, Lettre de Gaston Bachelard, Éditions Plasma, Numérique, 2012, non pag.

NA NA NA | Vincent Delerm

 

NA NA  NA ou le minimalisme

 

Le courant minimaliste fut défini pour la première fois sous la plume de Bertrand Visage en 1998, dans un article de la N.R.F. dont il était alors le directeur. L’auteur signalait rien moins que «le surgissement d’un courant littéraire», sous l’appellation justement, « Les Moins-que-rien». Cette désignation sans intention péjorative avait au contraire une visée commerciale, en coïncidence avec la sortie de l’ouvrage «La première gorgée de bière » de Philippe Delerm, livre qui continue aujourd’hui d’être identifié à la naissance du courant minimaliste — parce que la première gorgée est «la seule qui compte».

Vincent Delerm au fond transpose les caractéristiques du minimalisme en chanson, qualités que l’on peut sommairement synthétiser autour de quelques traits : d’abord l’utilisation de la fiction pour mieux revenir au réel. Ensuite une éthique de la quotidienneté. Enfin formellement, un «goût pour le laconisme qui ne confine jamais à la sécheresse.»

Un aspect des choses reste largement aussi intéressant que ces considérations, et c’est la prise de distance de l’auteur (des auteurs — fils et père) avec les poncifs, na ! Une fraîcheur qui fait simplement du bien.

Sylvie-E. Saliceti

 

Na na na
Interprètes : Vincent Delerm ( sans Mathieu Boogaerts )

Mais la première gorgée ! Gorgée ? Ça commence bien avant la gorge. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l’écume, puis lentement sur le palais bonheur tamisé d’amertume. Comme elle semble longue, la première gorgée ! On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit : la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l’amorce idéale ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut; la sensation trompeuse d’un plaisir qui s’ouvre à l’infini… En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose son verre, et on l’éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure la couleur, faux miel, soleil froid. Par tout un rituel de sagesse et d’attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de s’échapper. On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l’on avait commandée. Mais contenant et contenu peuvent s’interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l’or pur …

 

Philippe Delerm, La Première Gorgée de Bière et autres plaisirs minuscules, Gallimard, L’arpenteur, 1997.

 

 

 

Les gens de mon pays par Gilles Vigneault

 

 

 

Robert Léger est Professeur d’écriture de chansons à l’Université Laval, à I’Université du Québec À Montréal ( UQAM) et à l’École Nationale de la Chanson. Il publiait en 2001 « Écrire une chanson ». Il enseigne présentement l’histoire de la chanson québécoise à l’UQAM. Quant à la chanson de Gilles Vigneault «Les gens de mon pays», elle est parfois qualifiée d’hymne non officiel du Québec …

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Tout au long du XIXe siècle, des amateurs passionnés notent par écrit (paroles et musique) les chansons traditionnelles qu’ils entendent. Qu’il s’agisse d’ouvrages d’Edward Ermatinger, du poète Octave Crémazie ou d’Ernest Gagnon, les recueils qu’ils font paraître ont un retentissement jusqu’en France. On y prend conscience de la survie d’une langue pure et poétique, malgré cent ans d’occupation anglaise.

Au début du XXe siècle, des ethnologues, dont les plus connus sont Édouard-Zotique Massicotte et Marius Barbeau, poursuivent la recension de notre héritage chansonnier.

Ces passionnés allaient à contre-courant des tendances de l’époque : issus de la révolution industrielle, les nouveaux citadins dédaignaient cette musique « campagnarde ». Marius Barbeau croit au contraire qu’il y a là une richesse qu’il ne faut pas laisser perdre. Dès 1916, et pendant trois ans, il arpente le Québec pour enregistrer sur un petit magnétophone des contes, des légendes et surtout des chansons. Il va sauver de l’oubli un répertoire de plus de mille œuvres qui seront gravées sur disque à l’Université Laval. Avec le temps, c’est treize mille chansons qui seront ainsi recensées.

Le_Grand_Choeur-Quand_le_Quebec_chante

Les gens de mon pays
Auteur, compositeur : Gilles Vigneault
Interprète : Le grand chœur (Laurence Jalbert, Daniel Lavoie, Paul Piché, Michel Rivard, Richard Séguin)

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Edward Ermatinger, né en Suisse, travaille pour la Compagnie de la Baie d’Hudson au début du XIXe siècle. Commerçant en fourrures, il est le premier à retranscrire les chants de canotiers.

Ernest Gagnon (1834-1915) est organiste, compositeur et folkloriste. Son ouvrage « Chansons populaires du Canada », paru en 1865, regroupe une centaine d’œuvres, mélodies et paroles fidèlement notées. Son exemple suscite d’autres initiatives. Charles Marchand et le Quatuor Alouette se spécialisent dans l’enregistrement de cet héritage musical. Des spectacles sont organisés pour perpétuer sur scène cette tradition. En 1920, au Monument National, Ovila Légaré anime les Soirées de famille. Conrad Gauthier poursuit sur cette lancée avec « Les veillées du bon vieux temps ». C’est à l’occasion de l’un de ces spectacles qu’une certaine Mary Travers, qui deviendra plus tard « La Bolduc », fait ses premières armes…

Marius Barbeau (1883-1969) est auteur de plusieurs recueils (Romancero, En roulant ma boule) dans lesquels il commente finement les chansons traditionnelles. Son travail immense reçut un accueil enthousiaste jusqu’à la bibliothèque du Congrès, à Washington.

D’autres chercheurs, comme Luc Lacourcière et Félix-Antoine Savard, fonderont en 1944, à l’Université Laval, un département consacré à la conservation de ce patrimoine : « Les archives de folklore ». La fixation des œuvres folkloriques a des conséquences à la fois négatives et positives. Par égard pour la version proposée comme définitive, l’apparition naturelle de nouvelles variantes est refrénée ; les chanteurs n’interprètent plus que les œuvres imprimées ; il faudra attendre les générations suivantes pour qu’ait lieu une nouvelle collecte de pièces non répertoriées. De plus, les universitaires vont privilégier un folklore propre, de bon goût et négliger vertueusement les chansons un peu grivoises, vulgaires, provocatrices. Mais les effets bénéfiques compensent largement : un trésor culturel a été sauvé de l’oubli et pour la quête de l’identité nationale, cette réappropriation des racines a été essentielle.

Robert Léger, La chanson québécoise en question, Éditions Québec Antique, Format numérique, 2003, pp.18 & S.