Giuseppe Ungaretti | Chant bédouin


Chant bédouin

Une femme se lève et chante
Et la suit le vent qui l’enchante
Sur la terre l’étend
Le vrai songe la prend.

Cette terre qui est nue
Cette femme qui est grue
Et ce vent qui est si fort
Et ce songe c’est la mort.

1932

Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, Traduit de l’italien par P. Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, A. Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Éditions de Minuit/ Gallimard, 2005, p. 197.

 

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Chants des bédouins

 

Mário Raul de Morais Andrade | Le temps précieux de la maturité.

Moi, mon temps est trop précieux pour discuter des titres.      Exposition Chagall 2019 (détail) Photographie S.-E. Saliceti

J’ai compté mes années et j´ai découvert qu’à partir de maintenant, j’ai moins de temps à vivre que ce que j’ai vécu jusqu’à présent…
Je me sens comme ce petit garçon qui a gagné un paquet de friandises : la première il la mangea avec plaisir, mais quand il s’aperçut qu’il lui en restait peu, il commença réellement à les savourer profondément.
Je n’ai plus de temps pour des réunions sans fin où nous discutons des lois, des règles, des procédures et des règlements, en sachant que cela n’aboutira à rien.
Je n’ai plus de temps pour supporter des gens stupides qui, malgré leur âge chronologique n’ont pas grandi.
Je n’ai plus de temps pour faire face à la médiocrité.
Je ne veux plus assister à des réunions où défilent des égos démesurés.
Je ne tolère plus les manipulateurs et opportunistes.
Je suis mal à l´aise avec les jaloux, qui cherchent à nuire aux plus capables, d’usurper leurs places, leurs talents et leurs réalisations.
Je déteste assister aux effets pervers qu’engendre la lutte pour un poste de haut rang.
Les gens ne discutent pas du contenu, seulement des titres.
Moi, mon temps est trop précieux pour discuter des titres.
Je veux l’essentiel, mon âme est dans l’urgence … il y a de moins en moins de friandises dans le paquet…
Je veux vivre à côté de gens humains, très humains.
qui savent rire de leurs erreurs, qui ne se gonflent pas de leurs triomphes,
qui ne se sentent pas élu avant l’heure, qui ne fuient pas leurs responsabilités,
qui défendent la dignité humaine, et qui veulent marcher à côté de la vérité et l’honnêteté.
L’essentiel est ce que tu fais pour que la vie en vaille la peine.
Je veux m´entourer de gens qui peuvent toucher le cœur des autres…
des gens à qui les coups durs de la vie ont appris à grandir avec de la douceur dans l’âme.
Oui … je suis pressé de vivre avec l’intensité que la maturité peut m’apporter.
J’ai l’intention de ne pas perdre une seule partie des friandises qu’il me reste…
Je suis sûr qu’elles seront plus exquises que toutes celles que j´ai mangées jusqu’à présent.
Mon objectif est d’être enfin satisfait et en paix avec mes proches et ma conscience.
J’espère que le vôtre sera le même, parce que de toute façon, vous y arriverez …

Mário Raul de Morais Andrade, Le temps précieux de la maturité.

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Le souffle dans l’écriture vocale | Autour de Chet

 

Une chanson de Chet Baker est un frisson de braise et d’eau. Ainsi «thrill is gone », standard jadis chanté par Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, ici joué par le cuivre d’Erik Truffaz, grand, très grand artiste qui fait mentir ce titre. L’instrument et la voix ensemble — timbre chaud, savamment brisé — ouvragent un silence vibratoire qui n’en finit pas.

Novarina : « Parler c’est faire l’expérience d’entrer et de sortir de la caverne du corps humain à chaque respiration : il s’ouvre des galeries, des passages non vus, des raccourcis oubliés, d’autres croisements ; on avance en écartèlement ; il faut traverser par des chemins incompatibles, les franchir d’un seul pas à l’envers et d’un souffle (…) ».

L’écriture vocale, mise en mouvement par l’émotion, affleure des profondeurs. Le souffle au sens du frisson — étymologiquement ce tremblement qui parcourt le corps féminin les jours précédant la menstruation — arpente le territoire de la peau.

La voix — filet d’air — se fraie une colonne à travers le corps, la voix est emmenée par le sang jusqu’au bord des lèvres, le poème traverse, aborde la rive par le rythme de la respiration. Sous le voile de sueur, le poème trame la corde d’un chant, s’appuie sur l’air, ouvre la chair. Le silence ouvre l’écho, la résonance, le grain de la voix, dont la faille se joue de la lumière.

Timbre éraillé et solaire, voué à la sensualité et tous ses sortilèges : l’haleine réchauffe le souffle, animé.

Psyché, souffle, baiser : de la voix sous la langue advient cette parole à fleur de peau.

Sylvie-E. Saliceti

 

Erik_Truffaz-The_Thrill_Is_Gone

The thrill is gone
Auteur, compositeur : Lew brown, Ray Henderson
Interprète : C. Jordana
Trompette : Erik Truffaz

 

Souffles | Hélène Cixous


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*

Je veux entendre parler avec une autre langue, d’autres mots. Je veux que les mots qui nous servent à nous parler laissent la place à la confiance, à la douceur, et s’il s’agit de parler de choses qui nous effraient, que nous le disions, juste, sans en rajouter.

Maryse Hache

*

Souffles

Voici l’énigme : de la force est née la douceur.
Et maintenant, qui naître ?
La voix dit : « Je suis là. » Et tout est là. Si j’avais une pareille voix, je n’écrirais pas, je rirais. Et pas besoin de plumes alors de corps en plus. Je ne craindrais pas l’essoufflement. Je ne viendrais pas à mon secours m’agrandir d’un texte. Fort !
Vois ! Un jet, — une telle voix, et j’irais droit, je vivrais. J’écris. Je suis l’écho de sa voix, son ombre-enfant, son amante.

«Toi !» La voix dit : «toi ». Et je nais ! — «Vois » dit-elle, et je vois tout ! —  « Touche !» Et je suis touchée. Là ! c’est la voix qui m’ouvre les yeux, sa lumière m’ouvre la bouche, me fait crier. Et j’en nais.

(…)

Aigle !
Je la vois tomber sur moi avec la sûreté du maître d’airs qui ne manque jamais son but, une chute de pierre, ses élégances d’oiseau à sa royale affaire. Louez-le en cymbles bien sonnants ! Certain jusqu’aux plus fins tendons de sa perfection et jouit de soi, son harmonie, intacte de tout effort qui pince ou tord. Au-dessus naturellement des sons impurs, surveillés, que les voix mal élevées laissent mal tomber. Une telle voix ne peut s’élancer que d’un lieu à part, elle ne peut respirer que dans un corps altier. Eût-elle une seule fois subi un dommage de censure, elle n’aurait pas ces tons exacts, légers, soutenus. Noire. La voix. Parle. Pas vite, mais sec et plein, sans s’aider d’inflexions, s’appuie sur l’air ferme. Elle en connaît les moindres détails. Coupe. Danse : le rythme de son corps à chaque seconde, l’élan, inscrit jusqu’en l’immobile suspens, le réveil dans le sommeil, et celui de sa vie entière. (On voit qu’il n’a pas appartenu, siégé, composé, pas arrondi ses angles, pas adhéré. Qu’il secoue, échappe, coupe, aile, traverse. Escalade. Refuse.)

Surgit de la plus grande dilatation de la poitrine, sans s’écouter. Ne coquette pas. Elle gicle, choque, on est atteint. Attaque. On est poussé. Si j’avais une voix pareille, je n’écrirais pas, je combattrais.

Hélène Cixous, Souffles, Édition des femmes Antoinette Fouque, 1998, pp. 9-11.

**

*

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème | Thomas Vinau


 
 
 
 
 
 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème

Eoraptor
est un petit prédateur
faisant partie
des dinosaures
sauropodomorphes
basaux
qui vivait
en Argentine
voici 230 millions
d’années
probablement
un des plus anciens
au monde
son nom signifie
«Voleur d’aube»

Thomas Vinau, C’est un beau jour pour ne pas mourir, 365 poèmes sous la main, Le Castor Astral, 2019, p.406.

 
 
 
 
 
 
 

Éluard par Barbara

 
 
 
 
 
 

S. et C. Suisse allemande Mai 2019 Printemps blanc

 
 
 
 
 
 

Printemps
Auteur : Paul Éluard
Interprète : Barbara

Printemps

Il y a sur la plage quelques flaques d’eau
Il y a dans les bois des arbres fous d’oiseaux
La neige fond dans la montagne
Les branches des pommiers brillent de tant de fleurs
Que le pâle soleil recule

C’est par un soir d’hiver dans un monde très dur
Que je vis ce printemps près de toi l’innocente
Il n’y a pas de nuit pour nous
Rien de ce qui périt n’a de prise sur toi
Et tu ne veux pas avoir froid

Notre printemps est un printemps qui a raison.

Paul Éluard, Le Phénix in Derniers poèmes d’amour, Préface de Jean-Pierre Siméon, Seghers, Format numérique non pag., 2013.

 
 
 
 

Photographies S.-E. S.

 
 
 
 
 
 

Neige | Maxence Fermine

 
 
 
 
 
 

La Neige :
– Elle est blanche . C’est donc une poésie. Une poésie d’une grande pureté.
– Elle fige la nature et la protège. C’est donc une peinture. La plus délicate peinture de l’hiver.
– Elle se transforme continuellement. C’est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d’écrire le mot neige.
– Elle est une surface glissante. C’est donc une danse. Sur la neige, tout homme peut se croire funambule.
– Elle se change en eau. C’est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

Maxence Fermine, Neige, Éditions du Seuil, 2000.

Cerisier en fleurs sous la neige 5 mai 2019 Lac de Thun. Ph. S.-E.S.

Für Fritz (Chaconne in A Minor)
Compositeur : Moondog
Piano : Vanessa Wagner
 
 
 
 
 
 

Cercle de vie | Dassine Oult Yemma


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*

Tu écris ce que tu vois et ce que tu écoutes avec de toutes petites lettres serrées, serrées comme des fourmis, et qui vont de ton coeur à ta droite d’honneur.

Les Arabes, eux, ont des lettres qui se couchent, se mettent à genoux et se dressent toutes droites, pareilles à des lances : c’est une écriture qui s’enroule et se déplie comme le mirage, qui est savante comme le temps et fière comme le combat.

Et leur écriture part de leur droite d’honneur pour arriver à leur gauche, parce que tout finit là : au coeur.

Notre écriture à nous, en Ahaggar, est une écriture de nomades parce qu’elle est toute en bâtons qui sont les jambes de tous les troupeaux. Jambes d’hommes, jambes de méhara, de zébus, de gazelles, tout ce qui parcourt le désert.

Et puis les croix disent si tu vas à droite ou à gauche, et les points, tu vois, il y a beaucoup de points. Ce sont les étoiles pour nous conduire la nuit, parce que nous, les Sahariens, nous ne connaissons que la route, la route qui a pour guide, tour à tour, le soleil puis les étoiles.

Et nous partons de notre coeur, et nous tournons autour de lui en cercles de plus en plus grands, pour enlacer les autres coeurs dans un cercle de vie, comme l’horizon autour de ton troupeau et de toi-même.

Dassine Oult Yemma, musicienne et poétesse targuie du début du XXème siècle, citée par Kamel Daoud, Zabor ou Les Psaumes, Actes Sud, 2017, p.9.

Dassine Oult Yemma

 

*

**

L’insurrection poétique | Vladimir Maïakovski & Sergueï Essenine

 


 

 

À Sergueï Essenine

La tâche est grande
on y suffit à peine.
Il faut d’abord
refaire la vie,
une fois refaite
on pourra la chanter.
Notre temps, pour la plume,
n’est pas très facile

 

Vladimir Maïakovski, Extrait de « À Sergueï Essenine » (1926), Écoutez si on allume les étoiles, traduit du russe par Francis Combes et Simone Pirez, Le Temps des Cerises, Pantin, 2005 in L’insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici, Éditions Bruno Doucey, 2015, p.18.

 

 

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Interprète : Elena Frolova
Traduction française : Vladimir Naoumov
Direction de production : Catherine Peillon

 


*

 

LE SOLEIL S’EST ETEINT

Le soleil s’est éteint. Dans les champs
Le pipeau du berger chante.
Fronts soudés, le troupeau
Ecoute cette chanson du pipeau.
Emporte l’écho rapide
Les pensées des bêtes hébétées
Vers l’Atlantide
Des verts prés.
Cette chanson est pour toi, ô ma Patrie,
J’aime tes jours et tes nuits.

Sergueï Essenine

*

 

L’insurrection poétique… L’anthologie (…) pour la 17ème édition du Printemps des Poètes se veut un manifeste : « manifeste pour vivre ici », selon l’expression d’Éluard, manifeste en faveur d’une vie intense et insoumise, celle que réclament les poètes, ces voleurs de feu.

Avec les contributions de Maram al-Masri, Peter Bakowski, Tahar Ben Jelloun, Claude Ber, Luc Bérimont, Laurence Bouvet, Hélène Cadou, Jean Joubert, Jean Malrieu, Yannis Ritsos, Sylvie-E. Saliceti, Fabio Scotto, Frédéric Jacques Temple …

 

 

Fernando Pessoa | La liberté – Hay una música del pueblo par Mariza


Je ne change pas, je voyage
Fernando Pessoa

La liberté, c’est la possibilité de s’isoler. Tu es libre si tu peux t’éloigner des hommes et que rien ne t’oblige à les rechercher, ni le besoin d’argent, ni l’instinct grégaire, l’amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d’aliment dans la solitude et le silence. S’il t’est impossible de vivre seul, c’est que tu es né esclave. Tu peux bien posséder toutes les grandeurs de l’âme ou de l’esprit : tu es un esclave noble ou un valet intelligent,  mais tu n’es pas libre.
(…)
Naître libre est la grandeur suprême de l’homme : elle rend un humble ermite supérieur aux rois, et même aux dieux qui se suffisent à eux-mêmes par la force , mais non par leur mépris pour elle.

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, édition intégrale, Traduit du portugais par Françoise Laye, Éditions Christian Bourgeois, 2011, numéro 283, p.310.

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Hay una música del pueblo
Auteur : Fernando Pessoa
Interprète : Mariza

Les boîtes | Jacques Jouet

 
 
 
 
 
 

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Les boîtes
Auteur : Pierre-Dominique Burgaud
Compositeur : Louis Chédid
Interprète : Camélia Jordana

 
 
 

Une petite boîte est un poème à forme fixe de 6 vers comptés 7 7 8 ? 8 7.

Les vers ne riment pas.

Le mot mis en boîte forme le vers 4 et la catégorie grammaticale à laquelle il appartient n’est pas représentée dans les autres vers. Si le mot est un substantif, les vers 1, 2, 3, 5 et 6 sont des liponymes S. Si c’est un verbe, les vers 1, 2, 3, 5 et 6 sont les liponymes V.

L’ensemble est une seule  phrase.

 

Préparé spécialement

spatialement carroyé

et durable autant que se peut

le papier

je ne suis pas sans être autour

pour y mettre ce qu’on perd.

      *

Je ne sais quoi regarder

comment nommer, reconnaître

tout ce qui pousse et fleurit dans

le jardin

lui-même ignorant aussi

d’ailleurs comment je m’appelle.

Jacques Jouet, Petites boîtes, sonnets minces et autres rigueurs, La Bibliothèque oulipienne n°134, 2004.

 
 
 
 
 
 
 

Une pierre dans une boîte | Βασίλης Αμανατίδης


 

LA PARABOLE DU  S  MANQUANT

Il acheta une pierre dans une boîte. Dessus il y avait écrit Pierre Qui Change De Couleur Dès Que Tu La Regardes. Il courut chez lui la regarder tout entière. Là, il regarda la pierre, la fièvre dans les yeux. Pendant des heures, mais elle ne changeait pas.
Il se dit Je suis aveugle ; ce que j’ai vu jusqu’ici je ne l’ai pas vu. La preuve, cette pierre qui change de couleur dès que tu la regardes. Il dit ces mots, bien humilié, laissa la pierre dans sa boîte et se recroquevilla pour dormir.
(Il se recroquevilla car cela n’a aucun sens d’être éveillé quand on n’influence rien. Même pas l’une de ces pierres ordinaires qui changent de couleur dès qu’on les regarde.)
Et toute la soirée la pierre dans sa boîte.
Et pourtant.
Pendant qu’il dormait, quelque chose remua sous sa peau. Il en sortit une écume vert sombre, puis des milliers de couleurs. Qui poussaient sur lui en douce et fondaient des colonies. Au point qu’il fut couvert d’une épilepsie de couleurs. Mais tout s’effaça sans laisser de traces. D’un seul coup dès le matin.
(Car sur la boîte on avait oublié d’écrire un  S : Pierre Qui Changes De Couleur Dès Que Tu La Regardes.)

Pierre se réveilla donc dans sa couleur naturelle. Il prit la pierre, la regarda, la fièvre dans les yeux. Pendant des heures.
Elle ne changeait pas.

Vassìlis Amanatìdis, Dortoir, Neuf paraboles nocturnes, Traduit par Michel Volkovitch sur son site consacré à la poésie grecque.

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Andy Warhol, Cent boîtes

La boîte en fer blanc
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

 


Boris Vian | Cantate des boîtes


 
 
 
 
 
 
 

La cantate – Le début

À l’astre de nos jours
On dédie des tas d’odes
Au dieu de nos amours
Des tas de poésies
Aux femmes de toujours
On consacre la mode
Et aux topinambours
D’âpres monographies.

Tout ça est bien injuste
Tout ça me tarabuste
Tout ça me rend très truste
Car tout le monde oublie
La chose capitale
Qui commande nos vies
Comme nos morts d’ailleurs

Elément dominant
De la civilisation moderne
Instrument agissant
Qui joue le rôle de lanterne
Pour les chercheurs de toute espèce
Perdus dans la ténèbre épaisse
Depuis Platon jusqu’à Lucrèce
Et de l’oncle jusqu’à la nièce
En passant par les grands de Grèce
Et par le boulevard Barbès
Puisqu’il faut la nommer

LA BOÎTE

 

Boîte que l’on exploite
Boîte large ou étroite et qui s’emboîte ou se déboîte
Boîte que l’on convoite
Boîte à gauche ou à droite
Garnie de sciure ou d’ouate

BOÎTES

Boîte à malice ou boîte à sel
Boîte à huile et boîte à ficelles
Baguier, trousse ou boitillon
Buste, canastre ou serron
Castre, cassette, carton
Coffret, drageoir, esquipot
Droguier, fourniment, fourreau
Carré, coutelière ou barse
Galon, giberne et grimace
Utricule ou vésicule
Pyxide ou boîte à pilules
Boîte à poudre d’escampette
Boîte à outils, à gâteaux
Boîte à onglet, boîte à lettres
Tabagie, boîte saunière
Boîte avant ou boîte arrière
De vitesses de lenteur
Boîte à prendre les souris
Tiroir, layette ou trémie
Boîte à buter les facteurs

BOÎTES

On peut tout mettre dans les boîtes
Des cancrelats et des savates
Ou des oeufs durs à la tomate
Et des objets compromettants
On peut y mettre aussi des gens
Et même les gens bien vivants et intelligents
Oui oui décidément la boîte
Est bien le plus indispensable
Des progrès faits depuis les temps
Que l’on nomme préhistoriques
Faute d’un terme plus subtil
Pour désigner la vague époque
Où le dinosaure dînait
Dans les marais de l’Orénoque
Où le Brontosaure brutal
Broutait des brouets brépugnants
Où le ptérodactyle enfin
Ancêtre extrêmement voisin
Du sténodactyle ordinaire
Ouvrait pareil à Lucifer
Des ailes de vieux cuir de veau
Dans un crépuscule indigo
En faisant claquer ses mâchoires
Pour effrayer nos grands parents.
Différence fondamentale
Avec notre vie d’aujourd’hui
La boîte, messeigneurs, n’existait pas encore.

BOÎTES

Je vous aime toutes, je vous aime
Vous vous suffisez à vous-mêmes
Et jamais ne nous encombrez.

Car pour ranger les BOÎTES
les BOÎTES
les BOÎTES
On les met dans des BOÎTES
Et on peut les garder.

Boris Vian, Poèmes inédits. La Cantate des Boîtes a été publiée pour la première fois dans le numéro 25 des Cahiers du Collège de Pataphysique (3 décervelage 84 = 31 décembre 1956).

 
 
 
 
 
 
 
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Cantate des boîtes
Auteur : Boris Vian
Récitant : A. de Caunes

 
 
 
 
 
 
 

René Depestre | Jeune haïtien en colère


 
 
 
 
 
 
 
Jeune haïtien en colère

À Milan Kundera

C’est un temps où les hommes cherchent
des fétiches et des mots magiques
à accrocher aux malheurs quotidiens :
les mots amour espoir et liberté
meurent de froid et de chagrin sur toutes les lèvres.

Vient un jeune homme aventureux des îles
il répudie le fauve qui traque les mots,
en l’an 47 son sang devient fou à force de draguer
la vie des mots.

Il congédie tous les mots usés
tous les mots qui ont le cou et les pieds
pris aux pièges à faucons et à vrais cons.
Il garde les mots qui débordent
en tous sens de son âme en danger :
les mots ensorceleurs des matins de voyage
les mots qui portent leur époque à bout de bras
les mots qui lèvent des baraques et des tentes
et des saltimbanques à la foire des mots.

(…)

Je suis le moyeu de la roue des mots
je tourne autour du dieu païen des consonnes
mon esprit-alphabet brûle de tous ses feux
avide de nommer des choses inconnues : arbres,
animaux, êtres légendaires en orbite
autour de la fée des voyelles !

Mon imagination porte sa vision des mots
jusqu’à de fantastiques banlieues : enroulé
dans la poussière de mon chagrin, totalement
ivre de mon impuissance à changer — ne serait-ce
qu’un iota du monde où l’on vit — je reste
ce jeune poète qui désespérément
tend les bras tout en haut d’un trapèze
au carrefour d’un après-guerre de rêve
où l’homme et la femme s’amusent
à lever des braises dans mes terrains vagues !

Je sens mes veines qui éclatent
dans la violette ébullition des mots !
leur sève tire le français de mes phantasmes :
les mots de Bossuet emportés par les cent
chevaux à vapeur créoles de mes passions,
la prose à la joyeuse madame Colette

(…)

René Depestre, Minerai noir, Anthologie personnelle et autres recueils, Seghers/ Points, 2019, pp.94/95/96.

 
 
 
 
 
 
 

Oleg Tchoukhontsev | Un jour infini

 


 

 

Quand le chameau passa
par le trou de l’aiguille,
le progrès se mit à fermenter,
et le mal s’engouffra dans le bien.

Le cercle de l’histoire
se brisa soudain,
et la Lumière originelle
se manifesta.

C’était un jour infini,
avide de chaleur,
et le lilas humide
cognait à la vitre.

C’était une heure infinie,
perçante comme un poème,
et quelque chose germait en nous,
de plus grand que nous-mêmes.

Inaudible à l’oreille,
invisible à nos yeux,
l’Esprit unique errait
nous métamorphosant.

Il sifflait dans le bois
sur tous les tons comme un pinson
prêt à rompre ses attaches
à chaque instant.

Et le son ténu
se perdait au loin,
et j’étais suspendu
dans l’instabilité des choses.

Oleg Tchoukhontsev , Poèmes, Revue Europe, Cahier de création, Octobre 1996, N°810, pp.168/169.

 

 

 


 

Les vieux murs | Andrée Chedid


Les vieux murs
Aux pierres inégales
S’élèvent
Selon la main
Le lieu
Et le hasard

Rugueux et tendres
Ils épousent les ans
S’allient aux feuillages

Nos rêves s’y agrippent
Et les traversent
Parfois …

Andrée Chedid, Rythmes, Préface de Jean-Pierre Siméon, Poésie/Gallimard, 2017, p.74

PIERRES BARRETTALI S.-E.S.

Di Petra 
Lettera di u Mulateru a u corsu
Polyphonies corses
Les Voix de l’émotion

Lettera di u Mulateru a u corsu, Lettre du muletier : « Après avoir beaucoup cheminé sur les crêtes, les montagnes et les forêts, quelquefois assis sur un vieux mur de pierre, les anciens et les enfants entonnaient des chansons … »

La noix d’or | Cristina Campo sur Simone Weil


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« Simone Weil avance toujours dans une seule direction parce qu’elle cherche toujours une seule chose » — et cette chose n’est rien d’autre que le centre de gravité des situations, qui ne peut être pour elle que de nature spirituelle, quelle que soit la violence de sa projection dans les faits.

À l’instar des Grecs, ses maîtres spirituels, ce qui intéresse Simone Weil dans la tragédie, c’est surtout l’action : non pas comme événement, encore moins comme psychologie, mais comme projection extrême d’une conscience : une action, pour ainsi dire, « immobile ». Pour le formuler avec ses propres mots : « L’action serait comme un langage. Comme les oeuvres d’art, etc. Sur la scène — la lente maturation d’un acte, avec l’univers autour — puis l’acte précipité dans le monde.»

Cristina Campo, La noix d’or, Traduit de l’italien par Monique Baccelli et Jean-Baptiste Para, L’arpenteur, 2006, p.98.

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SYLVIESALICETI.COM