Thomas Vinau | 76 clochards célestes ou presque : Nicolas Bouvier

 

Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

Nicolas Bouvier

 

 

Nicolas Bouvier(1929-1998)

Nicolas Bouvier est un écrivain un peu spécial. Il se sert de ses chaussures pour écrire. La rosée est son encre. Le vent tourne ses pages. Premier voyage à dix-sept ans. Nicolas Bouvier est un aventurier qui ne cherche rien. À devoir, comme tout le monde, mettre un jour devant l’autre, lui met ses pas dedans et il avance. Simplement. Nicolas Bouvier avance. Sur toutes les routes du monde. En Fiat ou en grolles. Et le chemin le rince. Et le chemin l’écrit. Nicolas Bouvier est une feuille blanche qui boit de la pluie. Si vous croisez, sur un des cinq continents, un petit caillou blanc usé jusqu’à la lime, c’est probablement que Nicolas Bouvier lui a trop fait de bisous. Nicolas Bouvier avance avec lenteur sur la terre des hommes. Toute la terre. Tous les hommes. Il connaît le goût de la poussière de chaque côté de l’horizon. Il connaît les légumes. Il connaît les sourires. Il écrit pas à pas, comme il avance, comme il trempe la langue, comme il boit, doucement. Lentement. Calmement. Les empreintes de ses pieds sont des estampes. Un Sioux un peu poète pourra remonter sa piste d’est en ouest, à travers le ciel. Dans Le Vide et le Plein : carnets du Japon, il écrit : « Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer».

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, préface et bibliographie déraisonnée d’Éric Poindron, collection « Curiosa & cætera », Éditions Le Castor Astral, 2016.

 


Nicolas Bouvier, écrivain voyageur

Haïku pop | Kerouac

 

 

 

Toute la journée j’ai porté
un chapeau qui n’était pas
Sur ma tête

 

 

Alors j’inventerai
Le genre du haïku américain  :
Le simple tercet rimé-
Dix-sept syllabes?
Non, comme je le dis, des Pops américains-
De simples poèmes de trois vers

Jack Kerouac, Notes de lecture, 1965, in Le livre des haïku, édition bilingue, Présentation et introduction de Regina Weinreich, Traduction et préface de Bertrand Agostini, La Table Ronde, La petite vermillon, 2012

L’essence d’un travail | Sylvie-E. Saliceti

Un éditeur – excellent éditeur – m’a amicalement demandé hier de définir mon travail en quelques lignes, les voilà ! Et puis à suivre, la chanson du poète Atahualpa Yupanki, «Les frères », chantée magnifiquement par Bïa et la regrettée Lhasa de Sela. 
S.-E. S.

L ‘ ESSENCE D’UN TRAVAIL

Depuis un premier livre de poésie documentaire — écrit en 2011 au retour d’un voyage d’études en Ukraine sur les lieux de la Shoah par balles — je poursuis un travail sur la voix, comme si la recherche initiale de ces voix sous les cendres, au fond n’avait cessé de creuser son sillon. Le particularisme des fosses, anonymes, d’Europe centrale puis la problématique génocidaire, ensemble ont mis en évidence l’enjeu universel, selon moi, de la voix poétique, du visage vocal — au sens de Levinas dans Totalité et infini : « la manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons … visage ». Dit autrement, la voix désigne l’expérience qui transcende toutes les autres expériences, en ce qu’elle constitue l’expression de l’altérité, et déroute les tentations de ramener autrui vers soi.

Tous les univers concentrationnaires et totalitaires — du goulag de la Kolyma pour Varlam Chalamov jusqu’aux baraquements de Buchenwald pour Jorge Semprun, du génocide Rwandais à l’emprisonnement des moines tibétains dans les prisons chinoises — tous sans exception partagent ce point commun : ils sont le lieu de l’écroulement du langage. Qu’est-ce que la parole sinon l’altérité, sinon « l’expérience de quelque chose d’absolument étranger »?

Depuis ce voyage à l’Est, dont les enjeux mirent plusieurs années à se traduire clairement dans l’acte d’écrire, il en va ainsi :  tenter de comprendre, pour la faire advenir — puis ouvrir ses coulées d’or dans la nuit — la voix dans l’écriture. La voix poétique constitue l’objet essentiel de cette recherche : puisque la poésie sauvera le monde, ainsi que le dit avec un demi-sourire J.-P. Siméon, alors aidons la poésie !

Comment se frayer une voie/voix entre les deux écueils de l’époque ? Comment se faire entendre au lieu de « la foule toujours plus nombreuse, et [de] l’homme toujours introuvable» ? D’un côté, un nihilisme sombre, où rien ne fait sens ? De l’autre, l’éternalisme d’Homo Festivus comme l’autre forme, plus pernicieuse, de l’insignifiance, parfois jusqu’à la tyrannie du divertissement  ?

On sait que tout est observable à l’endroit de la parole humaine, or ce que l’on observe  aujourd’hui est une parole dévoyée – inconséquente, cancanière quand elle n’est pas agressive, voire fielleuse, voire instrument de troc, de propagande, de manipulations. Les sciences humaines démontrent comment cette langue, phénoménologiquement, et de façon ordinaire, produit  ni plus ni moins que la tentation de vivre sans autrui. « Des changements majeurs, accélérés par divers progrès techniques, ont mis à l’épreuve tous les repères jusqu’ici les plus stables dans la vie en société : mariage, procréation, rapports entre les générations, différence sexuelle, passage à l’ âge adulte, etc. On constate une disparition des figures d’autorité, qui se transcrit à tous les niveaux de la société : on assiste à une réelle mutation du lien social. L’équilibre psychique des individus s’en trouve modifié d’une manière inédite dans l’histoire de l’humanité. ». ( Jean-Pierre Lebrun). De sorte que l’altération de l’altérité devient à la fois l’atteinte faite à la langue, et l’autre nom de ce qui l’entretient — à la fois le symptôme et la cause.

 

Comment redonner sa valeur à une parole démonétisée ? Comment redonner ses repères à une parole en somme qui s’est perdue ? « Ce qui est lourd n’a pas d’avenir». Parler de poésie aujourd’hui n’est pas facile ; il est plus audible de la mêler à une «philosophie au pied vif ». Une approche plus légère, qui alterne le propos, fait varier les tons, les sujets, les formes (méthodologie à base notamment de témoignages, d’archives, de recherche archéologique, de photographies voire de comptes-rendus d’expériences personnelles ( nages quotidiennes en mer et en hiver, dans « La voix de l’eau »). Ainsi, du point de vue formel, je poursuis l’exploration selon diverses formes, ce que permet aisément le format des Carnets Numériques, sorte d’atelier ouvert de recherche. La tâche inaugurale par essence est empreinte de gravité ;  il est bon de la mâtiner d’humour, d’intermèdes, de haïkus, de chansons. Une sorte d’archéologie du frivole — l’expression est de Derrida — qui, à l’image de Trenet,  aime à pratiquer l’art du déplacement : sous l’apparente légèreté, est-il besoin de se convaincre de la teneur philosophique d’un répertoire qui comporte la bouleversante Folle complainte ?

Misons donc sur la confiance dans la voix poétique, à l’instar du projet du Prix Nobel Odysseus Elytis, dont les mots et le vœu prononcés à Athènes en 1972 m’accompagnent : « je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde».

Au fond, la rencontre avec la voix des sans-voix a initié une quête plus lointaine, plus profonde, plus vaste, où il s’agit d’œuvrer pour soi autant que pour les autres. Où il s’agit de réaffirmer ce que peut la lecture, par la mise en commun de l’expérience initiatique. Où il s’agit en somme de consacrer sa vie à ce que peut la littérature pour apprendre la présence à soi-même, à bien lire en soi, explorer la voix au-delà du chant.

Forte de la conviction que le rapport que nous entretenons avec la parole s’avère fondateur, au point de faire de cette parole notre architecture intime et notre cohésion commune — nos mots  ne sont pas des instruments que l’on s’échange, ni à vendre ni à acheter, mais des «danses mystérieuses»; notre parole dit Novarina, est une «chair spirituelle» — ma recherche s’oriente depuis dix ans sur la question des qualités de la parole dite, puis entendue. Primo Levi soulignait déjà qu’à côté de l’« art de conter solidement codifié par des milliers d’essais et d’erreurs, il existe également un art d’écouter, tout aussi ancien et estimable, duquel toutefois, […] les règles n’ont jamais été définies. Pourtant, toute personne qui parle ou raconte sait par expérience que l’auditeur apporte une contribution décisive à ce qu’elle lui dit. »

Dans un contexte de chaos, par la seule confiance dans le levier de la langue dont la puissance est considérable,  toute ma recherche s’oriente vers ce but :  œuvrer  humblement à la nécessité du réenchantement, en apprenant comment écouter mieux, comment entendre mieux, comment retrouver l’immanence de la poésie, en un mot accueillir le chant du monde, l’autre nom de l’ode — l’Odos — étymologiquement, le chemin.

À l’exemple du grand Atahualpa Yupanqui parlant à ses frères de la valeur inaliénable de la liberté, il s’agit  de connaître son devoir, avant de le faire. Il ne s’agit que de cela,  cette promesse faite à soi-même dans La palabra sagrada  : être « un [poète] d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Alain Serres | N’écoute pas

 

 

N’écoute pas

N’écoute pas
celui qui répète,
à part peut-être le ruisseau
qui murmure la vie.

ne redis pas
ce que le vent t’a soufflé,
à part peut-être la liberté
puisqu’il court après

ne crains pas
les montagnes qui ne t’ont pas cru,
à part peut-être ton cœur
qui bat pour l’heure.

 

Alain Serres, N’écoute pas celui qui répète, Poésie, Illustrations de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 1986.

 

Tennessee Williams | Tu sais comment les fous entrent dans une pièce

 

 

 

 

Le pays des haricots magiques

Tu sais comment les fous entrent dans une pièce,
trop effrontément,
leurs yeux explosant dans l’air comme des roses
venant d’espaces où nous ne sommes jamais entrés.
Ils sont toujours assistés par quelqu’un de petit et d’amical
qui se met entre leur monde effroyable et le nôtre
comme pour l’expliquer mais qui se borne à sourire,
mouette neigeuse qui plonge sur une épave.

Ils ne nous voient pas, ni aucun visiteur du dimanche
parmi les géraniums et les sièges en osier,
car ce sont des Jack qui grimpent au pays des haricots magiques,
un lieu plein de marteaux, avec un rayonnement extraordinaire
comparé à quoi manque la lumière
les solariums vitrés où nous nous levons pour les accueillir.

Les nouvelles que nous leur apportons, banales, rassurantes,
trempées de la joyeuse idiotie de midi,
ne peuvent rivaliser avec ce qu’ils ont à dire
de ce qu’ils ont vu par les fentes du four de l’ogre.

Et nous nous retirons. Le neigeux quelqu’un dit :
Ne faites pas attention, ils sont dérangés aujourd’hui !

Tennessee Williams, Dans l’hiver des villes, Traduit par Jacques Demarcq, Collection Poésie d’abord, Édition bilingue, Seghers, 2015, p.39.

 

 

Tennessee Williams, une vie nommée désir

La voix au-delà du chant | Danielle Cohen-Levinas

 

 

La voix comme frayage entre la parole et le texte. L’oralité se calerait sur la parole, et l’écriture sur la voix. Dans un dialogue avec Hélène Cixous, Jacques Derrida explique ce processus par lequel il fait advenir sa voix qui est en définitive une prévoix, un écrit à venir: « La « parole soufflée », c’est aussi la dictée de voix plurielles (masculines et féminines). Elles s’enchevêtrent, s’entrelacent, se remplacent. Toujours plus d’une que je laisse résonner avec des différences de hauteur, de timbre et de ton: autant d’autres, hommes ou femmes, qui parlent en moi. Qui me parlent. Comme si je me risquais alors à prendre la responsabilité d’une sorte de choeur auquel je dois néanmoins rendre justice. »

Danielle Cohen-Levinas, La voix au-delà du chant, Vrin, 2006, pp.67/68.

Adelaide, Act I, Scene 12: Aria Alza al ciel pianta orgoglioso
Xavier Sabata, Performer, Primary – Armonia Atenea, Primary – George Petrou, Conductor, Primary – Giuseppe Maria Orlandini, Composer

 

 

Sergueï Essenine | Confessions d’un voyou

Sergueï Aleksandrovitch Essenine ( 1895 -1925 )

Voici le texte d’un poète marquant de la Russie du vingtième siècle, Sergueï Essenine. Il existe de nombreuses traductions de la « confession d’un voyou », notamment celle de Katia Granoff,  puis la version ci-dessous, signée Armand Robin.

Angelo Branduardi étant venu à la chanson par le désir précis de chanter Sergueï Essenine, je place, en regard du poème de la confession, une chanson inspirée de ce même poème, dont l’écriture est, elle, signée Étienne Roda-Gil sous le titre Confessions d’un malandrin.

Sylvie-E. Saliceti

 

La confession d’un voyou

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter
Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme
Tombant aux pieds d’autrui.
Ci-après la toute ultime confession,
Confession dont un voyou vous fait profession.

C’est exprès que je circule, non peigné,
Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.
Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer
L’automne sans feuillage de vos âmes.

C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte
Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.
Je me contente alors de serrer plus fortement
De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux,
C’est alors qu’il fait si bon se souvenir
D’un étang couvert d’herbes et du rauque son de l’aulne
Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,
Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,
Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,
Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs fourches vous égorger
Pour chaque injure de vous contre moi lancée.
Pauvres, pauvres paysans !
Sans doute vous êtes devenus pas jolis
Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.
Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant
Est le meilleur poète.
Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur
Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?
Il se promène en haut de forme aujourd’hui
Et en souliers vernis.

Serge Essénine, Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, texte russe présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 59-61.

 

Confessions d’un malandrin
Auteur : Etienne Roda-Gil (inspiré de Sergueï Essenine )
Compositeur, interprète: Angelo Branduardi

 

 

 

William Carlos Williams | Paterson Livre III

 

 

Le monde est le lieu d’élection du poème.
Quand le soleil se lève, il se lève dans le poème
et quand il se couche l’obscurité descend
et le poème s’assombrit

on allume les lampes, les chats rôdent et les hommes
lisent, lisent – ou marmonnent, contemplent
ce que révèlent les lumières minuscules ou ce
qu’elles cachent ou ce que leurs mains cherchent

dans le noir. […]

William Carlos Williams, Paterson, Traduction d’Yves di Manno, Collection Poésie américaine, Éditions José Corti, 2005, Livre III, p.110.

 

 

Georges Séféris | Homme

 

[…]

On nous disait, vous vaincrez quand vous vous soumettrez.
Nous nous sommes soumis et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez aimé.
Nous avons aimé et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez abandonné votre vie.
Nous avons abandonné notre vie et nous avons trouvé la cendre.
Nous avons trouvé la cendre. Il ne nous reste qu’à retrouver notre vie maintenant que nous n’avons plus rien. J’imagine que celui qui retrouvera la vie, malgré tant de papiers, de luttes, de sentiments, d’enseignements, sera quelqu’un comme vous et moi, avec une mémoire juste un peu plus tenace. Pour nous, c’est difficile, nous nous souvenons encore de ce que nous avons donné. Lui, ne se rappellera que ce qu’il aura gagné par chacun de ses dons. Que peut se rappeler une flamme ? Si elle se rappelle un peu moins qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle se rappelle un peu plus qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle pouvait nous enseigner, tant qu’elle brûle, à nous souvenir avec justesse ! Moi j’ai fini. Il y a des moments où j’ai l’impression d’avoir atteint le but et que toutes les choses sont à leur place, prêtes à chanter en choeur. La machine sur le point de se mettre en marche. Je peux l’imaginer, vivante, en mouvement, incroyablement neuve. Mais il reste un obstacle infime, un grain de sable qui diminue, diminue sans jamais tout à fait s’anéantir. Je ne sais ce que je dois dire ni ce que je dois faire. Cet obstacle, il m’apparaît parfois comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous. Et j’ai l’intolérable sentiment que toute la vie qui me reste à vivre ne suffira pas pour abolir cette goutte dans mon âme. Et la pensée me hante que cet instant têtu sera le dernier à se rendre, si l’on me brûlait vif.

Qui aurait pu nous aider ? Une fois — je travaillais encore sur les bateaux — je me suis trouvé un midi de juillet tout seul sur une île, infirme sous le soleil. La brise légère de la mer faisait naître en moi de tendres pensées quand vinrent s’asseoir un peu plus loin, une jeune femme à la robe transparente qui laissait deviner son corps de biche, mince et ferme, et un homme silencieux qui la regardait dans les yeux, à quelque distance. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Elle l’appelait Jim. Mais leurs paroles étaient sans poids et leurs regards immobiles et confondus, laissaient leurs yeux aveugles. Je pense toujours à eux : ils sont les seuls êtres rencontrés dans ma vie à n’avoir pas cette expression rapace ou traquée qu’ont tous les autres. Cette expression qui les range dans la foule des loups ou dans celle des agneaux. Je les revis le même jour dans une de ces petites chapelles des îles qu’on découvre toujours au hasard pour les perdre dès qu’on en sort. Ils se tenaient à la même distance puis ils se rapprochèrent et s’embrassèrent. La femme devint une image incertaine et s’effaça tant qu’elle était petite… Savaient-ils qu’ils étaient délivrés des filets du monde ?

Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière.

Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.

Londres, 5 juin 1932

.

Georges Séféris, Stratis le marin décrit un homme in Poèmes 1933-1955 suivi de Trois poèmes secrets, Traduction Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki, Préface d’Yves Bonnefoy, Postface de Gaëtan Picon, Poésie Gallimard, 2009, pp.71/72/73.

Marie Ferranti | Les maîtres de chant

 

 

Le jour des obsèques du père qui était mort brutalement, ce qui aggrava, si c’était possible, la douleur du fils, les amis étaient venus nombreux. La foule se pressait. Le père Petrotti officiait. Devant le cercueil, il dit : « Qui étiez-vous, monsieur Calvelli, pour réunir tant de monde ? » Paroles d’une grande profondeur, car on ne connaît jamais les êtres, même ceux qui nous semblent les plus proches et les moins mystérieux.

On chanta la messe des morts. Les plus belles voix de Corse étaient réunies avec notamment les chanteurs des Chjami Aghjalesi et ceux de Barbara furtuna auxquels s’était joint Ange Orati, d’I Campagnoli.
Guidu se trouvait sur le banc de la famille endeuillée. Il ne s’explique pas encore quelle force le poussa à se lever, à rejoindre les chanteurs et à entonner le second couplet du Dio vi salvi regina devant la dépouille de son père. Jean-Guy, vieux compagnon de Guidu et membre des Campagnoli, le suivit. Ils se retrouvèrent ensemble dans cet ultime hommage au père défunt. À la fin de chacun de leur concert, I Campagnoli descendent dans la nef et se mettent en cercle, se tenant par la taille, ils chantent le Dio vi salvi regina au milieu du public. Pour moi, c’est ce qui demeure encore de cette émotion partagée dans la douleur du deuil, le jour des funérailles du père de Guidu.
C’est aussi le signe d’une amitié féconde.

Marie Ferranti, Les maîtres de chant, Récit, Éditions Gallimard, 2014, E.208/217.

 

Dio Vi Salvi Regina : Traditionnel
I Campagnoli
Album : Versi di Vita – 2002

VIème Dalaï Lama (XVIIIème siècle) | Un cachet sur les registres

 

Folie toute l’intelligence
Sans la conscience profonde
De la mort et de l’impermanence.
Un cachet sur les registres
Ne saurait parler pour quiconque.
Appose plutôt dans les cœurs
Le sceau de l’action pure et juste.

 

VIème Dalaï Lama (XVIIIème siècle), cité dans Paroles du Tibet, Textes présentés et recueillis par Marc de Smedt, Photos de Marie-José Lamothe, Albin Michel, Carnets de sagesse, 1999, p 23

 

Varlam Chalamov | Cahiers de la Kolyma

 

Varlam Chalamov portant chapka-ouchanka, vers 1960.

[…]

Chaque soir dans la surprise
De me voir vivant,
Je me disais des poèmes,
J’entendais à nouveau ta voix.

Je les chuchotais comme des prières,
Les vénérais comme une eau vivante
Et dans cette lutte gardais leur image
Et leur fil conducteur.

Ils étaient ce lien unique
Avec l’autre vie, là-bas
Où le monde nous étouffe sous son ordure,
Où la mort se déplace sur nos talons …

N’aie pitié de moi, Tania, n’effraie pas ma gloire,
Ne me distrais pas de ma feuille.
Tu entends – mon cœur tressaille, tu vois –mes mains
ont leur rythme.
Pour suspendre le temps.

Je ne serai plus un autre, je n’ose y penser,
Impossible de vouloir l’impossible.
Ou je chante comme l’oiseau, ou avec la pierre me tais –
J’aime ce destin à mon aune.

Ces mots – ce ne sont pas châteaux d’Espagne
Ou de cartes, je ne sais quelle folie,
C’est ma force contre l’indifférence,
C’est, dans l’hiver, ma forteresse bâtie.

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, Traduit du russe par Christian Mouze, Nouvelle Édition augmentée de 34 poèmes inédits en français, Éditions Maurice Nadeau, 2016, pp.25/26.

De 1937 à 1956, je vécus dans les camps et en exil. Les conditions du grand Nord excluent la possibilité d’écrire et de conserver des récits et des poèmes – à supposer qu’on veuille le faire. Quatre ans durant je n’ai eu ni livres ni journaux. Ensuite il s’est trouvé que de temps en temps on pouvait écrire et garder des poèmes. Beaucoup de ce qui fut écrit – une centaine de poèmes – a disparu à jamais. Quelque chose cependant a été sauvegardé. En 1949, travaillant comme aide-médecin dans un camp, je me trouvai en « mission forestière » et pendant tout mon temps libre j’écrivais : sur les revers et les pages de garde de pharmacopées, sur des feuilles de papier d’emballage, sur des sachets.
En 1951, je n’étais plus détenu mais je ne pus quitter la zone de la Kolyma. Je travaillai comme aide-médecin près de Oimiakon en amont de l’Indighirka ; il faisait très froid et j’écrivais jour et nuit dans des cahiers de fortune.
En 1953, je quittai la Kolyma et m’établis dans la région de Kalinine près dune entreprise de tourbe. J’y travaillai deux ans et demi comme agent d’approvisionnement technique. Les exploitations de tourbe avec leurs saisonniers, les tourbiers, étaient des endroits où le paysan devenait ouvrier. Ce n’était pas sans intérêt mais je n’avais pas le temps. J’avais quarante-cinq ans, je cherchais à devancer le temps et j’écrivais jour et nuit vers et récits. Je craignais chaque jour que mes forces ne m’abandonnent et de ne plus écrire une ligne et de ne pouvoir plus écrire tout ce que je voulais.

Varlam Chalamov

Emmanuel Kant | Peut-être que moi aussi il faut que je trouve ma façon de pleurer

 


Emmanuel Kant – Tableau du 18ème siècle

 

Remerciant A. S., sans qui je n’aurais pas eu l’idée de ces lignes ce matin.

 

Sans ignorer le principe selon lequel il faudrait distinguer la vie de l’œuvre, il arrive qu’existent des résonances si fortes entre l’une et l’autre, qu’elles prennent sens comme un jeu d’échos. Voilà ce que je pense, dit d’un côté l’auteur, voilà comment je vis, dit-il de l’autre ; et il devient  parfois évident qu’existe  un dialogue prolongé, plus ou moins conscient, plus ou moins dissonant aussi, entre ces deux réalités – l’écrit, puis le vécu.

Le cas est manifeste chez Kant, qui arbore une vie de mécanique horlogère, puis accouche d’une révolution !

La récente écoute d’un travail intéressant sur Kant a eu le mérite d’approfondir cette énigme, pour partie de la résoudre, et ce faisant de déchirer le voile d’un préjugé auquel je réduisais sans doute ce philosophe.

Kant est l’auteur d’une révolution de la pensée donc, dont le maître mot est le devoir : «Je ne connais que deux belles choses dans l’univers : le ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir dans nos cœurs. » L’impératif moral est la clef du kantisme. Il s’agit donc de « se donner la loi, mais tout autant […] de s’y soumettre.». Le philosophe de Königsberg de préciser en ces termes son apport à toute la tradition philosophique qui le précède, qu’il ambitionne d’intégrer à sa propre pensée, puis de transmettre : « Les anciens philosophes grecs, comme Épicure, Zénon, Socrate, etc., sont restés plus fidèles à la véritable Idée du philosophe que cela ne s’est fait dans les temps modernes. Quand vas-tu enfin commencer à vivre vertueusement, disait Platon à un vieillard qui lui racontait qu’il écoutait des leçons sur la vertu. Il ne s’agit pas de spéculer toujours, mais il faut aussi une bonne fois penser à l’application. Mais aujourd’hui on prend pour un rêveur, celui qui vit d’une manière conforme à ce qu’il enseigne ».

Prenons Kant au mot, puisqu’il ne dissocie pas la pensée de l’agir, observons-le ! Comment le penseur règle-t-il sa vie concrète ? Là survient une pierre d’achoppement, qui rend à mon sens les choses particulièrement intéressantes. Kant intime, paru chez Grasset, montre la vie quotidienne du philosophe ritualisée à l’extrême : chaque jour réveillé à 5 heures moins cinq, par le valet appelé Lampe qui prononce la même phrase ; cinq minutes plus tard – à cinq heures précises donc – la tasse de thé brûlant, puis le trajet de promenade, selon un même tracé, rigoureux, à la minute près au point que les habitants voyant passer le philosophe règlent leur montre sur son passage ; une heure moins le quart : le déjeuner s’annonce avec ces mots invariables de Lampe :« il est moins le quart ! », ce rythme sans écart toute une existence durant, à l’exception de deux journées dont l’une sera consacrée à un rendez-vous chez une femme aimée, aimante elle aussi, pour lui annoncer un refus de s’engager dans une histoire avec elle, dont on comprend bien qu’elle surgirait comme une excessive perturbation. D’autant que le philosophe prétendait que les femmes entretenaient le même rapport aux livres qu’avec leur montre, expliquant que peu leur importe au fond le contenu du livre, peu importe que la montre donne l’heure, pourvu qu’on voie l’objet ! Décidément, le penseur entretient une problématique singulière avec les montres ! Quant à sa misogynie, elle est connue, ouverte, assumée, à replacer, certes, dans le contexte époqual, mais quand même …

Si l’on mesure, comme le pensait Kant, l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter, il faut croire que j’étais stupide … car en effet, et compte tenu ce qui précède, j’étais mal à l’aise face au penseur le plus marquant des Lumières, au point d’avoir initié l’entrée dans la philosophie moderne, et de demeurer aujourd’hui d’une indiscutable pertinence sur la question morale. Il n’empêche, je rencontrais un blocage avec cette mécanique horlogère qui entendait nommer ce que l’on doit, ou ne doit pas. Kant était-il si exemplaire pour ce dessein, vraiment ? Une idée de Bergson me revenait  à ce sujet, une petite phrase aussi sûre que le reflux des vagues sur la berge : «n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font ».

Or ce travail écouté l’autre soir m’a permis de séparer les enjeux, et surtout a eu ce mérite : ouvrir les questions – les ouvrir avec beaucoup de neutralité – pour permettre à chacun de réfléchir. Me voilà réconciliée avec ce grincheux misogyne psychorigide !

Du cheminement de ma réflexion, voici le fruit, une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut, appuyée sur les propos du philosophe lui-même: « Ce qui vient, c’est la courbure… que seule la volonté redresse. ». Or cette courbure de l’homme, cette courbure, naturelle, qu’il fait sienne, Kant la définit comme « méchante ». Les « penchants naturels » humains, y compris les siens, sont mauvais, et il les nomme : agressivité, égoïsme, violence. Agir moralement par la force de la volonté, dès lors est l’obsession de Kant, afin de redresser la tendance ; et cette obsession se décrypte particulièrement bien sous l’éclairage du rapprochement entre sa pensée et ses actes.

Ce dont j’ai l’intuition, sans en avoir la certitude, c’est que Kant prend valeur d’ exemple au moins autant par ce qu’il a fait que par ce qu’il s’est empêché de faire. Ce qui fut dit et fait en tout cas revint au même, en cela il est un moraliste exemplaire, c’est-à-dire qu’il règle sa liberté au pas de sa responsabilité : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». J’oserai cette question sans pouvoir y apporter la moindre réponse : s’est-il empêché de rendre la femme qu’il aimait infiniment malheureuse ?

Kant quoi qu’il en soit reconnait son propre devoir à cette tâche précise : régler ses instincts, régler (probablement) son ambivalent rapport aux femmes,  régler à coup sûr la nécessaire écriture de son œuvre. Comme quoi ce qui est universalisable peut s’avérer très particulier. Comme quoi encore, il s’agit de (re) connaître son devoir avant de le faire. Comme quoi enfin, « nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, nous le voyons tel que nous sommes ».

Une ultime remarque kantienne me touche, beaucoup, infiniment, aussi belle que si le philosophe inflexible, à l’image du vieil homme en pleurs plus tardif de Van Gogh, avait dans cette seule phrase consenti  pour une fois à l’effort  de plier : « Peut-être que moi aussi il faut que je trouve ma façon de pleurer».

Sylvie-E. Saliceti

 

Vincent van Gogh Vieil homme en pleurs
Huile sur toile Saint-Rémy 1890

 

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier, l’orme, puis le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Clara Magnani | Joie

 

Ce  31 octobre, jusqu’ au 2 novembre 2021
Pour C.
Bois Luzy

 

 

Dans ces endroits – c’était vrai pour tous les lieux où nous nous trouvions ensemble –, nous créions notre petit cosmos personnel. Non que le monde extérieur nous parût menaçant. Mais, soudain, il nous semblait juste fade. Ennuyeux. La tendresse qui nous liait était telle que, lorsque nous étions ensemble, nous devenions imperméables au reste. Et cette tendresse-là résistait au temps. Elle résistait à tout. Elle ne s’en allait pas. Et nous le savions. Nous le savions si bien que nous étions sereins. Rien ne nous menaçait. L’amore maturo résiste à toutes les peurs que l’amour immature charrie normalement avec lui. Et que d’angoisses, quand on y pense. Que de tortures. La passion du jeune Werther le conduit au suicide. Il pense que ce grand embrasement intérieur réduira tout en cendres de toute façon et que mieux vaut en finir tout de suite. Charlotte doit se sauver pour échapper aux flammes. Je ne parle même pas de ce que l’amour impossible fait à Juliette et à son Roméo – on nage là en plein romantisme, il est vrai. Mais l’amour non romantique, quel est-il ? À un apprenti révolutionnaire qui avait trouvé refuge chez elle à Paris, Marguerite Duras dit un jour que l’amour et la révolution étaient «deux vues de l’esprit». Elle l’en informait, comme ça, au détour d’une phrase.

Clara Magnani, Joie, Sabine Wespieser Éditeur, 2017, pp. 86/88.

Poésie, littérature, cantologie.