Erri De Luca | Le samedi de la Terre

 

 

J’ai une définition personnelle de la nature : elle est là où n’existe aucune présence humaine ou bien là où celle-ci est négligeable et de passage. Quand je vais en montagne dans des endroits éloignés, je me trouve alors dans un bout de monde tel qu’il était avant nous et tel qu’il continuera à être après.

La nature est un espace totalement indifférent à nous, où percevoir sa propre mesure infime et intrusive. Ce n’est pas un terrain de jeu ni une aire de pique-nique hors de la ville. La peur qu’inspire son immensité dominante est un préliminaire au respect et à l’admiration. La beauté de la nature n’est pas une mise en scène, c’est un état d’équilibre provisoire entre d’énormes énergies, éruptions, tremblements de terre, ouragans, incendies.

Naples, mon origine, possède un golfe légendaire pour sa beauté, œuvre de cataclysmes qui l’ont formée. La beauté de la nature est un entracte entre des bouleversements. Il ne s’agit pas là d’une conclusion philosophique, mais seulement de ma perception physique. C’est pourquoi, pour moi, la nature est l’espace de notre absence.

Là où existe une zone de peuplement, j’utilise le terme de milieu ambiant. Le latin «ambire » signifie entourer. Le participe présent « ambiens » est ce qui entoure. Depuis ses débuts, l’espèce humaine s’est sentie entourée, établissant avec le territoire des rapports de force alternant entre défense et conquête. De nos jours, il est évident que «ambiens » n’entoure plus, mais qu’il est entouré par l’expansion numérique de l’espèce et de ses moyens d’exploitation. Le milieu ambiant submergé se soumet.

Et soudain une épidémie de pneumonies interrompt l’intensité de l’activité humaine. Les gouvernements instaurent des restrictions et des ralentissements. L’effet de pause produit des signes de réanimation du milieu ambiant, des cieux aux eaux. Un temps d’arrêt relativement bref montre qu’une pression productive moins forte redonne des couleurs à la face décolorée des éléments.

La pneumonie meurtrière qui étouffe la respiration est un effet miroir de l’expansion humaine qui étouffe le milieu ambiant. Le malade demande de l’air et de l’aide en son nom et au nom de la planète tout entière.

Celui qui lit beaucoup reconnaît, ou croit reconnaître, des symboles et des paradigmes dans les événements. Le monothéisme a institué le Samedi qui littéralement n’est pas un jour de fête mais de cessation. La divinité a prescrit l’interruption de toute sorte de travail, écriture comprise.

Et elle a imposé des limites aux distances qui pouvaient être parcourues à pied ce jour-là. Le Samedi, est-il écrit, n’appartient pas à l’Adam : le Samedi appartient à la terre. Cette injonction à la laisser respirer en s’imposant un arrêt a été ignorée. Je ne crois pas que la terre puisse récupérer ses Samedis dont elle a été privée. Je crois en revanche que piétiner les Samedis produit les brutales suspensions de notre occupation de la planète. C’est une trêve pour la terre.

Pour la première fois de ma vie, j’assiste à ce renversement : l’économie, l’obsession de sa croissance, a sauté de son piédestal, elle n’est plus la mesure des rapports ni l’autorité suprême. Brusquement, la santé publique, la sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique et impératif mot d’ordre. Dans le cas de l’Italie, l’idolâtrie de l’économie s’est donné la liberté de se moquer des conséquences d’activités nocives. De la dispersion de l’amiante dans le percement du tunnel du Val de Susa à l’intoxication de Tarante, la santé publique est traitée comme une variable secondaire. Les morts dues aux problèmes environnementaux sont considérées comme des dommages collatéraux d’activités légitimes et impunies. Ce sont au contraire des crimes de guerre accomplis en temps de paix au détriment de populations réduites au rang de vassales.

Tel est le brusque retournement de situation, l’économie tombée de cheval et soumise à une nouvelle priorité : la vie pure et simple. Les médecins et non les économistes sont les plus hautes autorités. C’est une conversion. Elle améliore le rapport entre citoyens et État, les gouvernements passent de garants du PIB en vaillants défenseurs de la communauté.

Certes, il s’agit d’un état d’exception et on a hâte d’arrêter l’épidémie et de revenir au plein régime précédent. Mais le Samedi de la terre sème en même temps que les deuils une lueur de vie différente pour les survivants. Car, dorénavant, chacun est un rescapé provisoire. C’est un sentiment qui me rapproche le plus de tous ceux auxquels je ne peux serrer la main.

Une autre inversion est à relever dans le cas de l’Italie. Depuis son unité, des flux migratoires ont eu lieu du sud vers le massif alpin. Aujourd’hui, on assiste à un retour massif en flux inversé, jusqu’au récent blocage des retours. Le spécialiste de l’environnement Guido Viale remarquait que l’épicentre des contaminations en Chine, en Allemagne, en Italie, coïncide avec les zones de très forte pollution atmosphérique, signe d’une prédisposition à l’agression des voies respiratoires.

Le sud perçu comme terre de refuge, asile sanitaire, recommence à accueillir ses enfants. La parabole du fils prodigue n’est pas valable ici. Ils ne sont pas partis pour dilapider, mais par nécessité. Ils ne reviennent pas repentis, mais désespérés d’affronter des isolements loin de leurs attaches familiales, impatients d’entendre un peu de dialecte, affectueuse langue maternelle. Peut-être que le système immunitaire s’améliore avec l’humeur. Une fois les priorités redéfinies, c’est l’urgence de sauver qui compte et aussi celle de purger une quarantaine indéterminée dans des lieux familiers. Le sud, perçu comme plus sain, est certainement un milieu ambiant plus cordial pour calmer l’angoisse d’un état de siège.

«Basta che ce sta ‘o sole, basta che ce sta ‘o mare…» Il suffit qu’il y ait le soleil, il suffit qu’il y ait la mer. Ce n’est pas une thérapie reconnue, mais c’est bon pour l’âme de se mettre au balcon et de se laisser baigner de lumière.

Erri De Luca, Le samedi de la Terre, Tracts de crise, Gallimard, 19/03/2020, ISBN 9782072909368.

Henry David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

Henry D. Thoreau ( USA 1817-1862)

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?

Silences d’Atahualpa Yupanqui | Le tengo rabia al silencio

 

 

 

 

La fin de la récolte

Par des chemins de Tucumán,
Vers la montagne sur laquelle ils sont nés,
Terre de soleils brûlants,
Parfumée de pollen,

Par des chemins de Tucumán,
Vin, vidala* et silence,
Les hommes du sillon s’en vont,
Aussi pauvres qu’ils sont venus.

La récolte s’est terminée,
Dure labeur d’hiver.
La terre en est sortie fatiguée,
Fatiguée comme l’ouvrier.

Déjà on ne voit plus sur la piste
De lourds chariots à canne.
Déjà on ne sent plus le bourdonnement
Des broyeurs en train de broyer.

Et dans la nuits des champs,
Comme un adíos de la part du silence,
Là où auparavant il y avait la canne
Reste le fourrage en train de brûler.

Adiós, terre de Tucumán.
Des chemins qui mènent loin
Devront me séparer demain
De tes champs et de tes collines.

Déjà je n’ai plus à voir dans les sillons
Des bras tannés d’ouvriers
Luttant du matin au soir
Pour ce qui toujours est d’autrui.

Déjà je n’ai plus à regarder la lune
Apparaissant derrière la colline,
Ni le chemin de Tafí,
Pierre, chanson et souvenirs.

Me devront séparer d’ici
Des chemins qui mènent loin.
Au-delà de ces montagnes
Parfumées de pollen.

Je suis comme la plantation,
Terre qui rend l’effort.
Mes fleurs sont d’été
Mais en moi je porte des hivers.

Je suis comme la plantation,
Avec du soleil, et des fruits et du silence.
Et dans l’âme je continue à brûler
Le fourrage de mes rêves.

Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero) (1908-1992)

* Vidala: chanson argentine, aux structures musicales et poétiques spécifiques.

*

 

Le tengo rabia al silencio
Auteur : Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero)
Interprète : Marie Laforêt
Guitare : Raúl Maldonado

*

 

Fin de la Zafra

Por caminos tucumanos,
Hacia el monte en que nacieron,
Tierra de soles ardientes,
Perfumada de polen,

Por caminos tucumanos,
Vino, vidala y silencio,
Se van los hombres del surco,
Tan pobres como vinieron.

Ha terminado la zafra,
Dura labor de invierno.
La tierra quedó cansada,
Cansada como el obrero.

Ya no se ven en la huella
Pesados carros cañeros.
Ya no se siente el zumbido
De los trapiches moliendo.

Y en la noche de los campos,
Como un adiós del silencio,
Donde antes hubieron cañas
Queda la maloja ardiendo.

Adiós, tierra tucumana.
Caminos que llevan lejos
Me han de separar mañana
De tus campos y tus cerros.

Ya no he de ver en los surcos
Curtidos brazos obreros
Luchando de sol a sol
Por lo que siempre es ajeno.

Ya no he de mirar la luna
Asomando atrás del cerro,
Ni el camino de Tafí,
Piedra, canción y recuerdos.

Han de apartarme de aquí
Caminos que llevan lejos,
Más allá de aquellos montes
Perfumados de polen.

Soy como el cañaveral,
Tierra que rinde el esfuerzo.
Mis flores son de verano
Pero adentro llevo inviernos.

Soy como el cañaveral,
Con sol, y fruto, y silencio.
Y en el alma voy quemando
La maloja de mis sueños.

Atahualpa Yupanqui (Héctor Roberto Chavero) (1908-1992)

Estrella Morente chante Juan Ramón Jiménez | L’âme de Moguer

Il y a deux maîtres, disait Garcia Lorca : Antonio Machado et Juan Jamón Jiménez […] Le second, grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, écorché par la réalité qui l’environne, incroyablement déchiré par des riens, à l’aguet du moindre bruit, véritable ennemi de son exceptionnelle et merveilleuse âme de poète.

Dans Platero et moi, Juan Jamón Jiménez, Prix Nobel de littérature, livre une vision touchante et profonde de Moguer, son village natal. Que dire de l’âme d’un village qui nous habite si bien qu’il en vient à résumer l’univers ? « Je t’ai dit, Platero, que l’âme de Moguer c’était le vin, j’avais dit une stupidité, n’est-ce pas ? Non, l’âme de Moguer c’est le pain. Moguer est comme un pain de froment, blanc à l’intérieur comme de la mie, et doré autour — oh soleil qui brunit ! — comme la tendre croûte. »

Apparenté au Petit Prince de Saint-Exupéry, le récit entreprend de suivre le narrateur en compagnie de son âne — Platero — sur les chemins de ce village d’Andalousie, au fil d’un voyage initiatique d’une lumineuse poésie.

Sylvie-E. Saliceti

Moguer
Auteur : Juan Ramón Jiménez

Interprétation : Estrella Morente
Guitares : José Carbonell Montoyita / Alfredo Lagos

Juan Ramón Jiménez | Regarde comment le soleil

 

 

En 1956,  Juan Ramón Jiménez reçoit le Prix Nobel.  Zenobia — son épouse malade — meurt trois jours après cette attribution. Le poète andalou disparaîtra peu après, en 1958. Écrire n’est qu’une préparation pour ne plus écrire, pour l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensitif. Devenir soi-même poésie, non plus poète …

S-E. S.

 

Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes
Grotte du châtaignier 20 février 2020 Phot. S.-E.S.

 

 

XXVIII- Eau morte

 

Attends-moi, Platero … Ou reste un moment à brouter cette herbe tendre, si tu préfères. Mais laisse-moi voir cette belle eau morte que je n’ai pas revue depuis si longtemps…

Regarde comment le soleil, pénétrant l’eau épaisse, éclaire sa beauté profonde, vert et or, que de la rive les asphodèles, frais comme le ciel, contemplent en extase … Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes ; des grottes magiques avec tous les aspects idéaux qu’une mythologie de rêve aurait apporté à l’imagination délirante d’un peintre intérieur ; des jardins voluptueux qu’aurait créés l’éternelle mélancolie d’une reine folle aux grands yeux verts ; des palais en ruine, semblable à celui que j’aperçus un soir sur l’océan, tandis que le soleil couchant blessait l’eau basse de ses rayons obliques … Et mille autres choses encore ; tout ce que le rêve le plus exigeant pourrait dérober au tableau recréé d’une heure douloureuse de printemps, dans quelque chimérique jardin d’oubli, en retenant par sa tunique immense la beauté fugitive … Tout cela minuscule, et cependant démesuré sous l’illusion de la distance ; clef de sensations innombrables, trésor du plus ancien des mages de la fièvre …

Cette eau morte, Platero, c’était mon cœur, autrefois. Je le sentais ainsi, merveilleusement empoisonné, dans sa solitude, par de prodigieuses luxuriances immobiles … Mais lorsque l’amour humain le blessa, emportant sa digue, le sang corrompu jaillit, et il resta aussi pur, aussi clair, aussi fluide que le ruisseau des Plaines, en cette heure d’avril plus claire, plus dorée et plus chaude que toutes les autres heures.

Parfois, cependant, une pâle main ancienne le ramène à son eau morte du passé, à son eau verte et solitaire, et l’y abandonne ravi, délirant, répondant aux appels clairs, « pour le tirer de peine », tels ceux d’Hylas à Alcide dans cette idylle de Chénier, que je t’ai lue d’une voix « non entendue et vaine » …

Juan Ramón Jiménez, Platero et moi, Postface de Jean Giono, Traduit de l’espagnol par Claude Couffon, Éditions Seghers, 2009, pp. 60/61.

des grottes magiques avec tous les aspects idéaux [d’une] mythologie
Grotte du châtaignier Phot. S.-E.S.

 

 

Pense aux autres | Voix de Mahmoud Darwich

mahmoud Darwich comme des fleurs d'amandiers

 

PENSE AUX AUTRES

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin,  Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Éditions Actes Sud 2007, Format numérique, p.13.

Pense aux autres ( diction accompagnée musicalement)
Auteur, récitant : Mahmoud Darwich

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Notes sur Chopin | André Gide

 

 

 

 

C’est aussi pourquoi cette musique de Chopin, presque toujours, j’aime qu’elle nous soit dite à demi-voix, presque à voix basse, sans aucun éclat (j’en excepte évidemment certains morceaux hardis, dont la plupart des Scherzos et des Polonaises), sans cette assurance insupportable du virtuose, qui la dépouillerait ainsi de son plus spécieux attrait. C’est ainsi que jouait Chopin lui-même, nous est-il raconté par ceux qui l’avaient encore entendu. Il semblait toujours en deçà de la sonorité la plus pleine ; je veux dire : presque jamais ne faisait rendre au piano son plein son, et, par là, décevait très souvent son auditoire qui pensait « n’en avoir pas pour son argent ». Chopin propose, suppose, insinue, séduit, persuade ; il n’affirme presque jamais. Et nous écoutons d’autant mieux sa pensée qu’elle se fait plus réticente. Je songe à ce « ton de confessionnal » que Laforgue louait chez Baudelaire.

Celui qui ne connaîtrait Chopin qu’à travers les trop habiles virtuoses le pourrait prendre pour un fournisseur de brillants morceaux à effets… que je détesterais, si je n’avais su l’interroger moi-même, s’il n’avait su me dire à voix basse : « Ne les écoutez pas. À travers eux, vous ne pouvez plus rien dire. Et je souffre bien plus que vous de ce qu’ils ont fait de moi. Plutôt être ignoré, que pris pour ce que je ne suis pas. »

 La pâmoison de certains auditeurs devant certains célèbres interprètes de Chopin, m’irrite. Que trouver à aimer là-dedans ? Il n’y a plus là rien que de mondain, de profane. Rien qui, comme le chant de l’oiseau de Rimbaud, «vous arrête et vous fait rougir ».

J’ai souvent entendu rapprocher Beethoven de Michel-Ange, Mozart du Corrège, de Giorgione, etc. Encore que ces comparaisons entre des artistes d’un art différent me semblent assez vaines, je ne puis me retenir de remarquer combien souvent s’appliquent également à Baudelaire les remarques que je puis faire au sujet de Chopin, et réciproquement. De sorte que, déjà plusieurs fois, parlant de Chopin, le nom de Baudelaire est venu tout naturellement sous ma plume. « Musique malsaine », disait-ondes œuvres de Chopin. « Poésie malsaine », disait-on des Fleurs du Mal, et, je crois bien, pour les mêmes raisons. L’un et l’autre ont un semblable souci de perfection, une égale horreur de la rhétorique, de la déclamation et du développement oratoire ; mais surtout je voudrais dire que je retrouve chez l’un et chez l’autre un même emploi de la surprise, et des extraordinaires raccourcis qui l’obtiennent.

Lorsque, au début de la Ballade en sol mineur et sitôt après l’introït, pour amener le thème principal qu’il reprendra dans différents tons et avec des sonorités nouvelles, après quelques indécises mesures en fa où seules la tonique et la quinte sont données, Chopin laisse inopinément tomber un si bémol profond qui modifie subitement le paysage comme le coup de baguette d’un enchanteur ; cette hardiesse incantatoire me semble comparable à quelque surprenant raccourci du poète des Fleurs du Mal.

 

André Gide, Notes sur Chopin, Avant-propos de Michaël Lévinas, Gallimard, Édition numérique 2010.

 

Ballade n°1 en sol mineur Op. 23
Compositeur : Frédéric Chopin
Interprète : Arsenii Mun

 

 

 

Frédéric Jacques Temple | Célébration du maïs

 

frédéric jacques temple

 

Son nom : Zea Mays, Linn. C’est une graminée qui nous vient des Amériques. Si Christophe Colomb ne trouva pas l’or des Indes, il rapporta de son aventure ce maïs qui excita la curiosité de ses compagnons ; et c’est précisément à titre de curiosité qu’il ramena quelques épis aux Rois Catholiques. Grâce au journal du navigateur nous connaissons la naissance en Europe de cette plante : le 5 novembre 1492, deux hommes du Découvreur, partis explorer l’intérieur de Cuba, signalèrent à leur retour que les indigènes mangeaient « une sorte de graine qu’ils appellent maïs, qui était bien goûtée, cuite au four, séchée et réduite en farine ». Le nom de maïs, qui a persisté en dépit de multiples tentatives de donner à la plante une autre origine qu’américaine, est la transcription du Ma-hiz Arawak. Mais pour autant que l’on possède un nom, son origine doit en être assurée. Or celle du maïs demeure mystérieuse. Il était déjà cultivé par les hordes préhistoriques, par les antiques Anasazi (vieilles pierres, en navaho), et si le mot zuñi towa signifie maïs, il se traduit aussi par ancien, ce qui est à souligner. Nous savons par les Aztèques qu’aux temps lointains du plus ancien âge du monde, le soleil explosa, déversant sur la terre une pluie bienfaisante de petits grêlons d’or. Ainsi naquit le maïs, fils du soleil.

Lorsque les Espagnols arrivèrent chez les Peaux-Rouges, il était domestiqué depuis longtemps. Claude Levi-Strauss avance que le maïs était déjà cultivé 3.000 ans avant notre ère, ce qui est probable. Il n’a pas changé : c’est le même qui intrigua les marins de Colomb. Du Canada au Chili, toutes les tribus cultivaient la plante que nous connaissons. De leur côté, les Indiens Zuñis, l’un des groupes pueblos, ont de la création du maïs une tradition différente de celle des Aztèques, mais, au fond, parallèle. « Lorsque les Ashiwis vivaient, au début des temps, dans les mondes souterrains, il y avait là, avec eux, un groupe de jeunes filles d’une grande beauté : les Vierges du Maïs. Elles sortirent de la terre en même temps que les Ashiwis, mais ceux-ci ne les virent pas. C’est seulement quatre ans après la venue des hommes à la lumière que deux sorciers les découvrirent. Ils leur demandèrent : « Qui êtes-vous ? » — Elles répondirent : « Nous sommes les Vierges du Maïs. » — « Où sont vos épis ? » interrogèrent les sorciers. Elles avouèrent qu’elles n’en avaient pas. « Si vous êtes les Vierges du Maïs vous devez avoir du maïs » répliquèrent les sorciers. Et ils donnèrent à chacune des jeunes filles des épis de maïs. Ces épis étaient de six couleurs différentes, quant à leurs grains, conformément à la division rituelle des couleurs selon les six régions. Il y en avait de jaunes, de bleus, de rouges, de blancs, de multicolores et des noirs. C’est d’ailleurs un fait que, dans le Nouveau-Mexique, on trouve des épis de maïs de ces six variétés. Quand elles eurent reçu leur épis les vierges dansèrent. Depuis les Vierges du Maïs sont invoquées par les Zuñis pour s’assurer une bonne récolte. Si celle-ci est mauvaise, c’est que les jeunes filles sacrées ont été mécontentées ou qu’elles ont fui, pour une raison quelconque.

La façon dont les Indiens Abenakis apprirent à cultiver le maïs est plus simple : la déesse du Maïs ayant rencontré un Indien épuisé qui avait en vain creusé le sol pour trouver une racine, prise de pitié le traîna par les cheveux et lui enseigna ensuite comment brûler le sol et y faire pousser les grains. Les Iroquois, eux, croyaient que la fille de la Terre-Mère, Onatha, prisonnière sous terre, avait été délivrée par le soleil : Onatha était la plante du maïs.

Frédéric Jacques Temple, Célébration du Maïs, Robert Morel éditeur, Édition numérique, 2019.

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Erri De Luca | Bereshit

 

BERESHIT

Nous traduisons d’habitude avec assez de précision le premier mot de l’Écriture sainte : Bereshit qui équivaut à notre « En commencement ». Dans Bereshit, il y a un « b » qui correspond à « en » et il y a reshit qui correspond plus ou moins à « commencement ». Reshit vient de rosh qui est la tête, c’est-à-dire une partie du corps. Elle n’indique donc pas un avant et un après, une priorité temporelle. Elle indique un ordre d’importance et reshit est plus précisément la primeur. C’est ce qui apparaît clairement dans le verset du psaume qui dit : « Primeur/reshit de sagesse est la crainte de Yod/Dieu » (Ps 111, 10) ou comme le dit Jérémie : « Sacré est Israël pour Yod/ Dieu, primeur/reshit de sa récolte » (Jr 2, 3). Pourquoi ne peut-il pas indiquer un avant et un après ? Parce que, jusqu’à ce moment-là, il n’existait ni un avant ni un après, le temps lui aussi est créé, il est même un effet de la création. Celui qui agit, qui façonne le monde, c’est Élohim, non pas le plus solennel des noms de Dieu, non pas le tétragramme qui se manifestera plus loin. Élohim est l’auteur de la nature, celui qui la fait exister, jour après jour, pendant six jours, avec les paroles de son souffle. Selon la tradition du commentaire hébraïque, le monde tient sur deux mesures : la justice et la miséricorde. Le nom Élohim préside à la justice, mais un monde fondé seulement sur elle n’aurait pas réussi à subsister parce que trop coupable. Alors, l’Écriture intervient au terme des sept jours de la création, septième jour compris, pour ajouter le nom le plus sacré, le tétragramme, devant Élohim. Ainsi, avec le secours de la miséricorde contenue dans le tétragramme, mis ici sous le sigle Yod, le monde tient. Et quand Élohim dit : « Iei or », « soit lumière », quand il emploie cette langue ancienne destinée à un petit peuple isolé des autres, il enseigne que c’est ce qu’il dit qui fait naître la lumière et ainsi de suite tout le reste. Sa seule volonté muette ne suffit pas, il faut sa parole pour donner un élan à la création. Il n’existe pas d’exemple équivalent d’une importance aussi immense donnée à la parole. Nous qui en sommes des usagers, pratiquants passifs du don d’une langue, nous avons du mal à comprendre la puissance inouïe de cet instrument. Nous le considérons comme un mécanisme pour communiquer, mais ici Élohim est seul, il ne s’adresse à personne : la parole est directement son acte de création. Tout poète imite à un niveau infinitésimal l’usage de la parole de la part de Dieu. Et les cieux et la terre qui pointent dès la première ligne de cette œuvre sont le haut et le bas, le premier principe ordonnateur de l’espace qui se prépare à contenir l’infini dont nous ignorons tout et que, depuis plusieurs milliers d’années, nous nous faisons raconter par la magnifique histoire de Bereshit.

Erri De Luca, Noyau d’olive, Nocciolo d’oliva, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Collection Arcades (n° 77), Gallimard, 2004, Ed. num.non pag.

César Vallejo par Facundo Cabral | Pierre noire sur une pierre blanche

 

Écoutez ! Grand destin que celui de Facundo Cabral, pétri d’émotion et de fidélité à soi-même, toutes valeurs condensées dans le tremblé de cette voix si proche, si chaleureuse, à la beauté inaliénable. Et même si ce n’est là en aucun cas notre humeur légère et joyeuse de ce jour, il ne faut pas oublier Cabral, ni Vallejo, ni les autres. Car aussi sûrement que d’un excès de gravité, il arrive que l’on meure d’insignifiance. Je pense à ces mots d’Ossip Mandelstam qui font écho à la vie de Cabral :  M’interdisant les mers et l’élan et l’envol, et rivant ma semelle à ce socle de terre, qu’avez-vous obtenu ? Éblouissant calcul : vous n’avez pas mis fin au remuement des lèvres. Voilà pourquoi sur le chemin de leur lumière toujours vive il est bon de cheminer, et continuer de vivre en compagnie fraternelle de ces poètes sublimes.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

cesar vallejo par Picasso
César Vallejo par Picasso

 

 

 

Me moriré en París con aguacero,
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en París -y no me corro-
tal vez un jueves, como es hoy, de otoño.

Jueves será, porque hoy, jueves, que proso
estos versos, los húmeros me he puesto
a la mala y, jamás como hoy, me he vuelto,
con todo mi camino, a verme solo.

César Vallejo ha muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada;
le daban duro con un palo y duro

también con una soga; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos…

*

Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont déjà j’ai le souvenir.
Je mourrai à Paris ‒ et c’est bien ainsi ‒
peut-être un jeudi d’automne tel celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi
que je propose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui,
Je n’avais su à quel point je suis seul.

César Vallejo est mort, tous l’on frappé,
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coups de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins ici
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie…

César Vallejo, Poèmes humains, Préface de Jorge Semprun, Traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, Éditions Points, Bilingue, 2014, pp.86/87.

 

 

Facundo Cabral
Facundo Cabral

Me moriré en París con aguacero
Auteur : César Vallejo
Compositeur : Facundo Cabral & Leonardo Alvarez
Interprète : Facundo Cabral

 

 

Ami Flammer | Apprendre à vivre sous l’eau

 

 

ami flammer apprendre à vovre sous l'eau

Cette histoire commence, comme souvent dans les blagues juives, par Dieu qui annonce la fin du monde, consterné par l’une de ses plus importantes créations, l’homme, qui ne sait pas faire autre chose que se vautrer dans la violence, la haine et la méchanceté. Écœuré de plus par le fait que les religions, dont la plupart se réclament pourtant de lui, se livrent des guerres incessantes, et se disputent l’hégémonie sur le monde alors qu’elles étaient censées propager l’amour et la paix, Dieu décide que tout va être entièrement recouvert par les eaux. Mais, cette fois-ci, pas question de refaire le déluge et l’arche de Noé. Il n’y aura aucun survivant, aucune troisième chance : c’est la fin sans retour. Mais, dans sa grandeur et sa bonté (c’est quand même Dieu…), il laisse trois semaines au monde et surtout aux religions pour se réunir, réfléchir et trouver la meilleure réponse afin de faire face à cette épreuve ultime, la plus terrible que l’humanité doive connaître.

Les protestants se rassemblent dans les temples et décident d’utiliser ces trois semaines pour faire un examen de conscience total, en ne cachant absolument rien et en avouant la moindre mauvaise pensée. C’est ce qu’ils font et, au terme des trois semaines, ils passent tous au ciel dans une grande sérénité collective, ce qui prouverait qu’ils sont la plus grande religion, puisqu’ils ont trouvé la parade à l’épreuve la plus difficile qu’ait rencontrée l’humanité.

Les bouddhistes se réunissent dans les pagodes sous la direction des bonzes et décident d’accepter la réincarnation, cette fois-ci sans arrière-pensée, même si ce doit être en une pieuvre à cent têtes et à mille tentacules purulents. Pendant trois semaines, ils pratiquent la méditation intensivement, ce qui les mène à l’éveil, c’est-à-dire à l’extinction dans le Nirvana. Ils passent alors tous au ciel sans souffrance, semble-t-il, ce qui prouverait qu’ils sont la vraie religion puisqu’ils ont trouvé la solution au plus grand problème qu’ait connu l’humanité.

Les Juifs, eux, se réunissent dans les synagogues, et les rabbins leur déclarent : « On n’a plus que trois semaines pour apprendre à vivre sous l’eau ! »

Ami Flammer, Apprendre à vivre sous l’eau, Mémoires de violon, Christian Bourgois éditeur, 2016, Ed. Num.

chansons yiddish

Hulyet, Hulyet
Chansons Yiddish Tendresse et rage
Ami Flammer / Moshe Leiser /Gérard Barreaux

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès

 

 

Jean-Marie Kerwich | Le livre errant

 

Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. Mes pensées sont des Juifs qui se cachent. Le son de leurs violons est si pur qu’il fait peur aux modernes nuisances sonores.

Jean-Marie Kerwich, Le livre errant, Éditions Mercure de France, 2017, non pag.

 

Jean-Marie Kerwich le livre errant

Variations sur l’image et le son 3 | Poèmes indiens de Miguel Angel Asturias

 

 

Miguel Angel Asturias raconte ainsi les circonstances dans lesquelles il est devenu écrivain : «Il y a eu au Guatemala le 25 décembre 1917, un grand tremblement de terre qui a mis par terre toute la ville. J’avais à ce moment 18 ans. Dans la maison en pierres, j’ai vu que le piano était massacré. Je ne pouvais pas jouer du piano et j’ai laissé tomber la musique. A la lumière de la bougie, j’ai commencé à écrire des petits contes, des petites histoires, des poèmes. C’est comme ça que j’ai commencé à écouter cette voix qui était surtout la voix de l’affabulation.»

 

 

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en mes miroirs leur langue empourprée
fumer avec moi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs…
Au lieu de mots ils épandraient en mes eaux
leurs images. Copier une image c’est la saisir
et il est si aisé de se comprendre avec des images,
en souffle de couleurs… »

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en tes miroirs leur langue empourprée,
fumer avec toi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs,
mais le poisson qui en chaque mouvement
sauve sa vie des hameçons qui l’assiègent,
quelques-uns à quatre crochets,
pénètre déjà dans ton ouïe,
dans tes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et tombe dans les filets de ton esprit
avec notre proclamation de guerre. »

« Le poisson qui pour chaque mot
doit faire des milliers de mouvements,
afin d’échapper vivant aux hameçons
qui l’assiègent, certains à quatre crochets,
nage à présent dans mon ouïe, messager de guerre,
dans mes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et c’est pourquoi il vaudrait mieux que les Chasseurs Célestes
s’approchent de mes miroirs…
Alors,
sans danger pour le poisson par les hameçons cerné,
nous nous comprendrions avec des images. »

« Notre parole, notre proclamation,
ceci soit dit aux cieux, face à la terre,
demande d’abord qu’on livre
Quadriciel, celui aux copals magiques,
celui qui aux Quatre Noeuds du Foulard
crée pour les yeux-dieux,
uniquement pour les yeux-dieux,
dévoreurs de sculpture et de peinture,
les arts visuels de la couleur et de la forme,
et crée les arts auditifs du son et du chant
pour les ouïes-dieux,
uniquement pour les ouïes-dieux,
et à la mesure des ouïes-dieux,
dévoreurs de musique et de poésie,
au détriment d’artistes condamnés,
parce qu’ils ne mettent pas leurs arts en mesures,
à être aveugles, sourds, muets, manchots,
anonymes et absents… »

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Dates de pierre, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, Poésie/Gallimard, pp 150-151.

 

*

 

«Les doigts de Pedro Soler sont les cinq sens de la guitare ; dans ses mains, la guitare regarde, écoute, chante, souffre et parle. » Miguel Angel Asturias, Prix Nobel de littérature 1967.

Caballitos de mar ( Alegria )
Gaspar Claus & Pedro Soler ( violoncelle & guitare )

 

Variations sur l’image et le son 2 | Didi-Huberman

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – Les aveugles

 

 

Il arrive que les images ne relèvent plus de l’imagerie, ni même de l’iconographie, ni même de la rhétorique quand elles se font figures. Il arrive qu’elles atteignent au rythme et à sa profonde démesure. Dans ces moments, la chose (Sache) danse, se retourne et livre un pan de sa cause (Ursache). Or, il est du pouvoir des mots que de regarder, symptomalement, musicalement, vers cette origine. Ce pouvoir nommé poésie.

Georges Didi-Huberman, Phalènes, les Editions de Minuit, 2013, p. 193.

 

I’m Beginning to See the Light (Ray’s Arrangement Suggestions)
Auteurs, compositeurs : Edward Kennedy Ellington / Don George / Harry James / Johnny Hodges

 

Variations sur l’image et le son 1 | Jacques Roubaud et Allain Leprest

 

 

145. Le mot oreille contient, oulipiennement, le mot œil.

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016.

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – L’aveugle Lithographie

Entendez-voir
Auteur : A. Leprest
Interprète : Claire Elzière

 

 

 

Voix de Paul Valet | La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte
Est l’intacte parole

Elle ignore la gloire
De la décrépitude

La parole qui me porte
Est l’abrupte parole

Elle ignore le faste
De la sérénité

La parole qui me porte
Est l’obscure parole

Dans ses eaux profondes
Ma lumière se noie

La parole qui me porte
Est la dure parole

Elle exige de moi
L’entière soumission

La parole qui me porte
Est une houle de fond

C’est une haute parole
Sans frontière et sans nom

La parole qui me porte
Me soulève avec rage

Paul Valet, La parole qui me porte, Mercure de France, 1965.

Voix de Paul Valet Lecture de poèmes par son auteur
cliquez sur le lien ci-dessus (1978 Centre Pompidou)

 

 

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Eugenio Montale | Les citrons

 

 

Les citrons

Écoute-moi : les poètes à lauriers
n’évoluent que parmi les plantes
au nom peu usité : buis troènes ou acanthes.
pour moi, j’aime les routes qui mènent aux fossés
herbeux où dans les flaques
à moitié asséchées les gamins attrapent
quelque chétive anguille :
les sentiers qui longent les abrupts
descendent entre les touffes de roseaux
et donnent dans les enclos, parmi les citronniers.

Tant mieux si le tapage des oiseaux
s’éteint englouti par le ciel bleu :
plus clairement on écoute murmurer
les branches amies dans l’air qui bouge à peine
et on goûte cette odeur
qui ne sait pas se détacher de terre
et inonde le cœur d’une douceur inquiète.
Écartées d’ici, les passions
font par miracle taire leur guerre,
ici revient même à nous pauvres notre part de richesse
et c’est l’odeur des citrons.

Vois-tu, en ces silences où les choses
s’abandonnent et semblent près
de trahir leur ultime secret,
parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde, le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
Le regard fouille tout autour,
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Ce sont les silences où l’on voit
en chaque ombre humaine qui s’éloigne
quelque Divinité qu’on dérange.

Mais l’illusion cesse et le temps nous ramène
dans les villes bruyantes où le bleu se montre
par pans, seulement, là-haut, entre les toits.
La pluie fatigue la terre, ensuite ; l’ennui
de l’hiver accable les maisons,
la lumière se fait avare — amère l’âme.
Quand un jour d’une porte cochère mal fermée
parmi les arbres d’une cour
se montre à nous le jaune des citrons ;
et le gel du cœur fond,
et en pleine poitrine nous déversent
leurs chansons
les trompettes d’or de la solarité.

Eugenio Montale, Poèmes choisis 1916-1980, Mouvements, Poésie/Gallimard, 1999, pp. 32&33.