Pense aux autres | Voix de Mahmoud Darwich

mahmoud Darwich comme des fleurs d'amandiers

 

PENSE AUX AUTRES

Quand tu prépares ton petit-déjeuner,
pense aux autres.
(N’oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N’oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N’oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n’ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)

Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin,  Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Éditions Actes Sud 2007, Format numérique, p.13.

Pense aux autres ( diction accompagnée musicalement)
Auteur, récitant : Mahmoud Darwich

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Notes sur Chopin | André Gide

 

 

 

 

C’est aussi pourquoi cette musique de Chopin, presque toujours, j’aime qu’elle nous soit dite à demi-voix, presque à voix basse, sans aucun éclat (j’en excepte évidemment certains morceaux hardis, dont la plupart des Scherzos et des Polonaises), sans cette assurance insupportable du virtuose, qui la dépouillerait ainsi de son plus spécieux attrait. C’est ainsi que jouait Chopin lui-même, nous est-il raconté par ceux qui l’avaient encore entendu. Il semblait toujours en deçà de la sonorité la plus pleine ; je veux dire : presque jamais ne faisait rendre au piano son plein son, et, par là, décevait très souvent son auditoire qui pensait « n’en avoir pas pour son argent ». Chopin propose, suppose, insinue, séduit, persuade ; il n’affirme presque jamais. Et nous écoutons d’autant mieux sa pensée qu’elle se fait plus réticente. Je songe à ce « ton de confessionnal » que Laforgue louait chez Baudelaire.

Celui qui ne connaîtrait Chopin qu’à travers les trop habiles virtuoses le pourrait prendre pour un fournisseur de brillants morceaux à effets… que je détesterais, si je n’avais su l’interroger moi-même, s’il n’avait su me dire à voix basse : « Ne les écoutez pas. À travers eux, vous ne pouvez plus rien dire. Et je souffre bien plus que vous de ce qu’ils ont fait de moi. Plutôt être ignoré, que pris pour ce que je ne suis pas. »

 La pâmoison de certains auditeurs devant certains célèbres interprètes de Chopin, m’irrite. Que trouver à aimer là-dedans ? Il n’y a plus là rien que de mondain, de profane. Rien qui, comme le chant de l’oiseau de Rimbaud, «vous arrête et vous fait rougir ».

J’ai souvent entendu rapprocher Beethoven de Michel-Ange, Mozart du Corrège, de Giorgione, etc. Encore que ces comparaisons entre des artistes d’un art différent me semblent assez vaines, je ne puis me retenir de remarquer combien souvent s’appliquent également à Baudelaire les remarques que je puis faire au sujet de Chopin, et réciproquement. De sorte que, déjà plusieurs fois, parlant de Chopin, le nom de Baudelaire est venu tout naturellement sous ma plume. « Musique malsaine », disait-ondes œuvres de Chopin. « Poésie malsaine », disait-on des Fleurs du Mal, et, je crois bien, pour les mêmes raisons. L’un et l’autre ont un semblable souci de perfection, une égale horreur de la rhétorique, de la déclamation et du développement oratoire ; mais surtout je voudrais dire que je retrouve chez l’un et chez l’autre un même emploi de la surprise, et des extraordinaires raccourcis qui l’obtiennent.

Lorsque, au début de la Ballade en sol mineur et sitôt après l’introït, pour amener le thème principal qu’il reprendra dans différents tons et avec des sonorités nouvelles, après quelques indécises mesures en fa où seules la tonique et la quinte sont données, Chopin laisse inopinément tomber un si bémol profond qui modifie subitement le paysage comme le coup de baguette d’un enchanteur ; cette hardiesse incantatoire me semble comparable à quelque surprenant raccourci du poète des Fleurs du Mal.

 

André Gide, Notes sur Chopin, Avant-propos de Michaël Lévinas, Gallimard, Édition numérique 2010.

 

Ballade n°1 en sol mineur Op. 23
Compositeur : Frédéric Chopin
Interprète : Arsenii Mun

 

 

 

Frédéric Jacques Temple | Célébration du maïs

 

frédéric jacques temple

 

Son nom : Zea Mays, Linn. C’est une graminée qui nous vient des Amériques. Si Christophe Colomb ne trouva pas l’or des Indes, il rapporta de son aventure ce maïs qui excita la curiosité de ses compagnons ; et c’est précisément à titre de curiosité qu’il ramena quelques épis aux Rois Catholiques. Grâce au journal du navigateur nous connaissons la naissance en Europe de cette plante : le 5 novembre 1492, deux hommes du Découvreur, partis explorer l’intérieur de Cuba, signalèrent à leur retour que les indigènes mangeaient « une sorte de graine qu’ils appellent maïs, qui était bien goûtée, cuite au four, séchée et réduite en farine ». Le nom de maïs, qui a persisté en dépit de multiples tentatives de donner à la plante une autre origine qu’américaine, est la transcription du Ma-hiz Arawak. Mais pour autant que l’on possède un nom, son origine doit en être assurée. Or celle du maïs demeure mystérieuse. Il était déjà cultivé par les hordes préhistoriques, par les antiques Anasazi (vieilles pierres, en navaho), et si le mot zuñi towa signifie maïs, il se traduit aussi par ancien, ce qui est à souligner. Nous savons par les Aztèques qu’aux temps lointains du plus ancien âge du monde, le soleil explosa, déversant sur la terre une pluie bienfaisante de petits grêlons d’or. Ainsi naquit le maïs, fils du soleil.

Lorsque les Espagnols arrivèrent chez les Peaux-Rouges, il était domestiqué depuis longtemps. Claude Levi-Strauss avance que le maïs était déjà cultivé 3.000 ans avant notre ère, ce qui est probable. Il n’a pas changé : c’est le même qui intrigua les marins de Colomb. Du Canada au Chili, toutes les tribus cultivaient la plante que nous connaissons. De leur côté, les Indiens Zuñis, l’un des groupes pueblos, ont de la création du maïs une tradition différente de celle des Aztèques, mais, au fond, parallèle. « Lorsque les Ashiwis vivaient, au début des temps, dans les mondes souterrains, il y avait là, avec eux, un groupe de jeunes filles d’une grande beauté : les Vierges du Maïs. Elles sortirent de la terre en même temps que les Ashiwis, mais ceux-ci ne les virent pas. C’est seulement quatre ans après la venue des hommes à la lumière que deux sorciers les découvrirent. Ils leur demandèrent : « Qui êtes-vous ? » — Elles répondirent : « Nous sommes les Vierges du Maïs. » — « Où sont vos épis ? » interrogèrent les sorciers. Elles avouèrent qu’elles n’en avaient pas. « Si vous êtes les Vierges du Maïs vous devez avoir du maïs » répliquèrent les sorciers. Et ils donnèrent à chacune des jeunes filles des épis de maïs. Ces épis étaient de six couleurs différentes, quant à leurs grains, conformément à la division rituelle des couleurs selon les six régions. Il y en avait de jaunes, de bleus, de rouges, de blancs, de multicolores et des noirs. C’est d’ailleurs un fait que, dans le Nouveau-Mexique, on trouve des épis de maïs de ces six variétés. Quand elles eurent reçu leur épis les vierges dansèrent. Depuis les Vierges du Maïs sont invoquées par les Zuñis pour s’assurer une bonne récolte. Si celle-ci est mauvaise, c’est que les jeunes filles sacrées ont été mécontentées ou qu’elles ont fui, pour une raison quelconque.

La façon dont les Indiens Abenakis apprirent à cultiver le maïs est plus simple : la déesse du Maïs ayant rencontré un Indien épuisé qui avait en vain creusé le sol pour trouver une racine, prise de pitié le traîna par les cheveux et lui enseigna ensuite comment brûler le sol et y faire pousser les grains. Les Iroquois, eux, croyaient que la fille de la Terre-Mère, Onatha, prisonnière sous terre, avait été délivrée par le soleil : Onatha était la plante du maïs.

Frédéric Jacques Temple, Célébration du Maïs, Robert Morel éditeur, Édition numérique, 2019.

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Erri De Luca | Bereshit

 

BERESHIT

Nous traduisons d’habitude avec assez de précision le premier mot de l’Écriture sainte : Bereshit qui équivaut à notre « En commencement ». Dans Bereshit, il y a un « b » qui correspond à « en » et il y a reshit qui correspond plus ou moins à « commencement ». Reshit vient de rosh qui est la tête, c’est-à-dire une partie du corps. Elle n’indique donc pas un avant et un après, une priorité temporelle. Elle indique un ordre d’importance et reshit est plus précisément la primeur. C’est ce qui apparaît clairement dans le verset du psaume qui dit : « Primeur/reshit de sagesse est la crainte de Yod/Dieu » (Ps 111, 10) ou comme le dit Jérémie : « Sacré est Israël pour Yod/ Dieu, primeur/reshit de sa récolte » (Jr 2, 3). Pourquoi ne peut-il pas indiquer un avant et un après ? Parce que, jusqu’à ce moment-là, il n’existait ni un avant ni un après, le temps lui aussi est créé, il est même un effet de la création. Celui qui agit, qui façonne le monde, c’est Élohim, non pas le plus solennel des noms de Dieu, non pas le tétragramme qui se manifestera plus loin. Élohim est l’auteur de la nature, celui qui la fait exister, jour après jour, pendant six jours, avec les paroles de son souffle. Selon la tradition du commentaire hébraïque, le monde tient sur deux mesures : la justice et la miséricorde. Le nom Élohim préside à la justice, mais un monde fondé seulement sur elle n’aurait pas réussi à subsister parce que trop coupable. Alors, l’Écriture intervient au terme des sept jours de la création, septième jour compris, pour ajouter le nom le plus sacré, le tétragramme, devant Élohim. Ainsi, avec le secours de la miséricorde contenue dans le tétragramme, mis ici sous le sigle Yod, le monde tient. Et quand Élohim dit : « Iei or », « soit lumière », quand il emploie cette langue ancienne destinée à un petit peuple isolé des autres, il enseigne que c’est ce qu’il dit qui fait naître la lumière et ainsi de suite tout le reste. Sa seule volonté muette ne suffit pas, il faut sa parole pour donner un élan à la création. Il n’existe pas d’exemple équivalent d’une importance aussi immense donnée à la parole. Nous qui en sommes des usagers, pratiquants passifs du don d’une langue, nous avons du mal à comprendre la puissance inouïe de cet instrument. Nous le considérons comme un mécanisme pour communiquer, mais ici Élohim est seul, il ne s’adresse à personne : la parole est directement son acte de création. Tout poète imite à un niveau infinitésimal l’usage de la parole de la part de Dieu. Et les cieux et la terre qui pointent dès la première ligne de cette œuvre sont le haut et le bas, le premier principe ordonnateur de l’espace qui se prépare à contenir l’infini dont nous ignorons tout et que, depuis plusieurs milliers d’années, nous nous faisons raconter par la magnifique histoire de Bereshit.

Erri De Luca, Noyau d’olive, Nocciolo d’oliva, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Collection Arcades (n° 77), Gallimard, 2004, Ed. num.non pag.

César Vallejo par Facundo Cabral | Pierre noire sur une pierre blanche

 

Écoutez ! Grand destin que celui de Facundo Cabral, pétri d’émotion et de fidélité à soi-même, toutes valeurs condensées dans le tremblé de cette voix si proche, si chaleureuse, à la beauté inaliénable. Et même si ce n’est là en aucun cas notre humeur légère et joyeuse de ce jour, il ne faut pas oublier Cabral, ni Vallejo, ni les autres. Car aussi sûrement que d’un excès de gravité, il arrive que l’on meure d’insignifiance. Je pense à ces mots d’Ossip Mandelstam qui font écho à la vie de Cabral :  M’interdisant les mers et l’élan et l’envol, et rivant ma semelle à ce socle de terre, qu’avez-vous obtenu ? Éblouissant calcul : vous n’avez pas mis fin au remuement des lèvres. Voilà pourquoi sur le chemin de leur lumière toujours vive il est bon de cheminer, et continuer de vivre en compagnie fraternelle de ces poètes sublimes.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

cesar vallejo par Picasso
César Vallejo par Picasso

 

 

 

Me moriré en París con aguacero,
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en París -y no me corro-
tal vez un jueves, como es hoy, de otoño.

Jueves será, porque hoy, jueves, que proso
estos versos, los húmeros me he puesto
a la mala y, jamás como hoy, me he vuelto,
con todo mi camino, a verme solo.

César Vallejo ha muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada;
le daban duro con un palo y duro

también con una soga; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos…

*

Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont déjà j’ai le souvenir.
Je mourrai à Paris ‒ et c’est bien ainsi ‒
peut-être un jeudi d’automne tel celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi
que je propose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui,
Je n’avais su à quel point je suis seul.

César Vallejo est mort, tous l’on frappé,
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coups de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins ici
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie…

César Vallejo, Poèmes humains, Préface de Jorge Semprun, Traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, Éditions Points, Bilingue, 2014, pp.86/87.

 

 

Facundo Cabral
Facundo Cabral

Me moriré en París con aguacero
Auteur : César Vallejo
Compositeur : Facundo Cabral & Leonardo Alvarez
Interprète : Facundo Cabral

 

 

Ami Flammer | Apprendre à vivre sous l’eau

 

 

ami flammer apprendre à vovre sous l'eau

Cette histoire commence, comme souvent dans les blagues juives, par Dieu qui annonce la fin du monde, consterné par l’une de ses plus importantes créations, l’homme, qui ne sait pas faire autre chose que se vautrer dans la violence, la haine et la méchanceté. Écœuré de plus par le fait que les religions, dont la plupart se réclament pourtant de lui, se livrent des guerres incessantes, et se disputent l’hégémonie sur le monde alors qu’elles étaient censées propager l’amour et la paix, Dieu décide que tout va être entièrement recouvert par les eaux. Mais, cette fois-ci, pas question de refaire le déluge et l’arche de Noé. Il n’y aura aucun survivant, aucune troisième chance : c’est la fin sans retour. Mais, dans sa grandeur et sa bonté (c’est quand même Dieu…), il laisse trois semaines au monde et surtout aux religions pour se réunir, réfléchir et trouver la meilleure réponse afin de faire face à cette épreuve ultime, la plus terrible que l’humanité doive connaître.

Les protestants se rassemblent dans les temples et décident d’utiliser ces trois semaines pour faire un examen de conscience total, en ne cachant absolument rien et en avouant la moindre mauvaise pensée. C’est ce qu’ils font et, au terme des trois semaines, ils passent tous au ciel dans une grande sérénité collective, ce qui prouverait qu’ils sont la plus grande religion, puisqu’ils ont trouvé la parade à l’épreuve la plus difficile qu’ait rencontrée l’humanité.

Les bouddhistes se réunissent dans les pagodes sous la direction des bonzes et décident d’accepter la réincarnation, cette fois-ci sans arrière-pensée, même si ce doit être en une pieuvre à cent têtes et à mille tentacules purulents. Pendant trois semaines, ils pratiquent la méditation intensivement, ce qui les mène à l’éveil, c’est-à-dire à l’extinction dans le Nirvana. Ils passent alors tous au ciel sans souffrance, semble-t-il, ce qui prouverait qu’ils sont la vraie religion puisqu’ils ont trouvé la solution au plus grand problème qu’ait connu l’humanité.

Les Juifs, eux, se réunissent dans les synagogues, et les rabbins leur déclarent : « On n’a plus que trois semaines pour apprendre à vivre sous l’eau ! »

Ami Flammer, Apprendre à vivre sous l’eau, Mémoires de violon, Christian Bourgois éditeur, 2016, Ed. Num.

chansons yiddish

Hulyet, Hulyet
Chansons Yiddish Tendresse et rage
Ami Flammer / Moshe Leiser /Gérard Barreaux

Les pierres de Neruda | Jacques Palliès

 

 

 

Poursuivant l’inventaire poétique du monde entrepris avec les Odes élémentaires, Pablo Neruda chante maintenant les pierres précieuses. Quels secrets se cachent derrière la beauté du rubis, de l’émeraude, de la topaze ou derrière celle plus simple de la calcédoine ? C’est à cette quête, et par là même à une méditation sur la vie, la mort, la durée, l’éternité, la solitude que se livre Neruda dans ce recueil. Mais il y a aussi les autres pierres, les roches qui parsèment la Cordillère des Andes et l’immense littoral chilien, notamment celles de la Côte Sauvage de l’Île Noire, où se dresse la maison de Neruda : elles ont également excité sa curiosité. Déchiffrer les hiéroglyphes de ces formes suggestives est un acte poétique auquel Pablo Neruda donne une dimension primordiale. (Quatrième de couverture)

 

 

Moi seul accours, parfois,
au petit jour,
à ce rendez-vous avec les pierres échouées,
humides, cristallines,
cendrées,
et les mains pleines
d’incendies éteints,
de structures secrètes,
d’amandes transparentes,
je retourne à ma famille,
à mes devoirs,
plus ignorant qu’au temps de ma naissance,
plus simple chaque jour,
chaque pierre.

Pablo Neruda, Les Pierres du ciel, Les pierres du Chili, Poèmes traduits de l’espagnol par Claude Couffon, Gallimard, 1972.

 

 

Les pierres de Neruda
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Palliès

 

 

Jean-Marie Kerwich | Le livre errant

 

Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. Mes pensées sont des Juifs qui se cachent. Le son de leurs violons est si pur qu’il fait peur aux modernes nuisances sonores.

Jean-Marie Kerwich, Le livre errant, Éditions Mercure de France, 2017, non pag.

 

Jean-Marie Kerwich le livre errant

Variations sur l’image et le son 3 | Poèmes indiens de Miguel Angel Asturias

 

 

Miguel Angel Asturias raconte ainsi les circonstances dans lesquelles il est devenu écrivain : «Il y a eu au Guatemala le 25 décembre 1917, un grand tremblement de terre qui a mis par terre toute la ville. J’avais à ce moment 18 ans. Dans la maison en pierres, j’ai vu que le piano était massacré. Je ne pouvais pas jouer du piano et j’ai laissé tomber la musique. A la lumière de la bougie, j’ai commencé à écrire des petits contes, des petites histoires, des poèmes. C’est comme ça que j’ai commencé à écouter cette voix qui était surtout la voix de l’affabulation.»

 

 

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en mes miroirs leur langue empourprée
fumer avec moi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs…
Au lieu de mots ils épandraient en mes eaux
leurs images. Copier une image c’est la saisir
et il est si aisé de se comprendre avec des images,
en souffle de couleurs… »

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en tes miroirs leur langue empourprée,
fumer avec toi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs,
mais le poisson qui en chaque mouvement
sauve sa vie des hameçons qui l’assiègent,
quelques-uns à quatre crochets,
pénètre déjà dans ton ouïe,
dans tes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et tombe dans les filets de ton esprit
avec notre proclamation de guerre. »

« Le poisson qui pour chaque mot
doit faire des milliers de mouvements,
afin d’échapper vivant aux hameçons
qui l’assiègent, certains à quatre crochets,
nage à présent dans mon ouïe, messager de guerre,
dans mes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et c’est pourquoi il vaudrait mieux que les Chasseurs Célestes
s’approchent de mes miroirs…
Alors,
sans danger pour le poisson par les hameçons cerné,
nous nous comprendrions avec des images. »

« Notre parole, notre proclamation,
ceci soit dit aux cieux, face à la terre,
demande d’abord qu’on livre
Quadriciel, celui aux copals magiques,
celui qui aux Quatre Noeuds du Foulard
crée pour les yeux-dieux,
uniquement pour les yeux-dieux,
dévoreurs de sculpture et de peinture,
les arts visuels de la couleur et de la forme,
et crée les arts auditifs du son et du chant
pour les ouïes-dieux,
uniquement pour les ouïes-dieux,
et à la mesure des ouïes-dieux,
dévoreurs de musique et de poésie,
au détriment d’artistes condamnés,
parce qu’ils ne mettent pas leurs arts en mesures,
à être aveugles, sourds, muets, manchots,
anonymes et absents… »

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Dates de pierre, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, Poésie/Gallimard, pp 150-151.

 

*

 

«Les doigts de Pedro Soler sont les cinq sens de la guitare ; dans ses mains, la guitare regarde, écoute, chante, souffre et parle. » Miguel Angel Asturias, Prix Nobel de littérature 1967.

Caballitos de mar ( Alegria )
Gaspar Claus & Pedro Soler ( violoncelle & guitare )

 

Variations sur l’image et le son 2 | Didi-Huberman

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – Les aveugles

 

 

Il arrive que les images ne relèvent plus de l’imagerie, ni même de l’iconographie, ni même de la rhétorique quand elles se font figures. Il arrive qu’elles atteignent au rythme et à sa profonde démesure. Dans ces moments, la chose (Sache) danse, se retourne et livre un pan de sa cause (Ursache). Or, il est du pouvoir des mots que de regarder, symptomalement, musicalement, vers cette origine. Ce pouvoir nommé poésie.

Georges Didi-Huberman, Phalènes, les Editions de Minuit, 2013, p. 193.

 

I’m Beginning to See the Light (Ray’s Arrangement Suggestions)
Auteurs, compositeurs : Edward Kennedy Ellington / Don George / Harry James / Johnny Hodges

 

Variations sur l’image et le son 1 | Jacques Roubaud et Allain Leprest

 

 

145. Le mot oreille contient, oulipiennement, le mot œil.

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016.

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – L’aveugle Lithographie

Entendez-voir
Auteur : A. Leprest
Interprète : Claire Elzière

 

 

 

Voix de Paul Valet | La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte
Est l’intacte parole

Elle ignore la gloire
De la décrépitude

La parole qui me porte
Est l’abrupte parole

Elle ignore le faste
De la sérénité

La parole qui me porte
Est l’obscure parole

Dans ses eaux profondes
Ma lumière se noie

La parole qui me porte
Est la dure parole

Elle exige de moi
L’entière soumission

La parole qui me porte
Est une houle de fond

C’est une haute parole
Sans frontière et sans nom

La parole qui me porte
Me soulève avec rage

Paul Valet, La parole qui me porte, Mercure de France, 1965.

Voix de Paul Valet Lecture de poèmes par son auteur
cliquez sur le lien ci-dessus (1978 Centre Pompidou)

 

 

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Eugenio Montale | Les citrons

 

 

Les citrons

Écoute-moi : les poètes à lauriers
n’évoluent que parmi les plantes
au nom peu usité : buis troènes ou acanthes.
pour moi, j’aime les routes qui mènent aux fossés
herbeux où dans les flaques
à moitié asséchées les gamins attrapent
quelque chétive anguille :
les sentiers qui longent les abrupts
descendent entre les touffes de roseaux
et donnent dans les enclos, parmi les citronniers.

Tant mieux si le tapage des oiseaux
s’éteint englouti par le ciel bleu :
plus clairement on écoute murmurer
les branches amies dans l’air qui bouge à peine
et on goûte cette odeur
qui ne sait pas se détacher de terre
et inonde le cœur d’une douceur inquiète.
Écartées d’ici, les passions
font par miracle taire leur guerre,
ici revient même à nous pauvres notre part de richesse
et c’est l’odeur des citrons.

Vois-tu, en ces silences où les choses
s’abandonnent et semblent près
de trahir leur ultime secret,
parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde, le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
Le regard fouille tout autour,
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Ce sont les silences où l’on voit
en chaque ombre humaine qui s’éloigne
quelque Divinité qu’on dérange.

Mais l’illusion cesse et le temps nous ramène
dans les villes bruyantes où le bleu se montre
par pans, seulement, là-haut, entre les toits.
La pluie fatigue la terre, ensuite ; l’ennui
de l’hiver accable les maisons,
la lumière se fait avare — amère l’âme.
Quand un jour d’une porte cochère mal fermée
parmi les arbres d’une cour
se montre à nous le jaune des citrons ;
et le gel du cœur fond,
et en pleine poitrine nous déversent
leurs chansons
les trompettes d’or de la solarité.

Eugenio Montale, Poèmes choisis 1916-1980, Mouvements, Poésie/Gallimard, 1999, pp. 32&33.

 

 

Emily Loizeau, un disque traversé par William Blake | Tyger

 

 

Tyger

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry ?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!

When the stars threw down their spears
And water’d heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

 

William Blake

La chanteuse franco-britannique évoque une chanson de son nouveau disque profond, raffiné, endeuillé, inspiré par le poète William Blake ; le refrain reprend ces vers du poète : Tyger tyger burning bright, in the forests of the night. « Je voulais, dit-elle, me pencher sur un recueil de William Blake retrouvé dans le grenier de ma grand-mère. Elle était comédienne et avait enregistré ses poèmes, qu’elle me récitait souvent. En replongeant dans Les Chants d’innocence et d’expérience, je me suis rendu compte qu’il y avait des résonances avec ce que je traversais à ce moment-là. Garden of Love est la première chanson du disque, que j’ai composée en adaptant une de ses œuvres où il aborde son enfance, sa maison familiale, la mort. J’aimais ce rapport à l’innocence et à son pendant noir, l’expérience. Le texte évoque des souvenirs, la disparition des choses et des êtres. Blake est resté le fil rouge de cet album. J’y parle beaucoup de la transmission et j’ai donc choisi un son organique, physique, terrien. Il fallait que l’on sente la pierre, la poutre, le plancher.»

 

 

Tyger
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

« C’est un hommage crypté à Lhasa de Sela [chanteuse mexico-québécoise, décédée en 2010, à 37 ans]. J’aimais sa personnalité, sa manière d’aborder la scène et la vie, son univers sombre et torturé. Je me sentais proche d’elle, on faisait le même métier, on avait le même âge. La musique de la chanson a un côté assez hispanique. Le mouvement rythmique évoque la lenteur de la marche du tigre blanc appelé ainsi par les chinois. C’est un animal venu des montagnes qui va mener son dernier combat et affronter la mort. Cette figure qu’il décrit m’a fait penser à Lhasa, libre, indomptable. Étoile luisante. »

Émily Loizeau

 

 

 

Norge par Jeanne Moreau et Thomas Vinau | Peuplades

norge

 

 

Norge (1898-1990)

Georges Mogin dit Norge n’est pas le plus punk d’entre nous. Il vient d’une famille de lainiers belges, traverse le XXe siècle tranquillement en devenant d’abord représentant de commerce, puis antiquaire. Il fait des études classiques, se marie, a des enfants. Il se fait même, après ses premiers succès poétiques, gentiment chahuter par les surréalistes. Mais voilà, ce copain de Queneau est une gentille bombe à retardement. Vous savez, ces bombes de terre et de graines qu’on peut balancer n’importe où pour faire exploser des fleurs. Norge est un bonbon inconnu qu’on se passe sous le manteau. Il a été bien édité, puis bien oublié par Gallimard, Flammarion, Seghers et consorts. Sa voix est unique, et lorsqu’on la connaît, elle se retrouve tout de suite. L’humour et l’horreur s’y tapent sur l’épaule. La fantaisie et le tragique y vident godet sur godet. La simplicité et l’invention s’y rasent mutuellement les jambes. C’est du tout doux et du tout bon. Concentré comme un expresso de thé vert. Le monde est stupéfiant comme un Oignon. Lui garde les deux pieds dans la merde et la tête dans le ciel. Il est du côté des Cerveaux brûlés, ceux qui goûtent tous les goûts en grillant leurs fusibles. Ceux qui font des guili-guili aux lions qui leur bouffent les pieds. Bien sûr, ça n’empêche pas les lions de bouffer. En plus, les lions font du bruit en mâchant. C’est pas ça qui l’empêchera de rigoler.

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, Préface et bibliographie d’Éric Poindron, Éditions Le Castor Astral, collection Curiosa & Caetera, 2016.

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Peuplades
Auteur : Norge
Compositeur : M. Philippe-Gerard
Interprète : Jeanne Moreau

 

 

L’artiste | Poésie traditionnelle aztèque

 

 

L’artiste : disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, actif, habile ;
maintient le dialogue avec son cœur, va à la rencontre des choses avec son esprit.
L’artiste véritable : retire tout de son cœur,
travaille avec enchantement, fabrique les choses avec calme, avec sagacité,
travaille comme un Toltèque véritable, compose ses objets,travaille avec dextérité, invente ;
dispose les matériaux, les décore, fait en sorte qu’ils s’ajustent.

L’artiste charogne : travaille au hasard, se moque du peuple,
rend les choses opaques, effleure la surface du visage des choses,
travaille sans soin, escroque le peuple, est un voleur.

 

Version anglaise de Denise Levertov

 

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.48.

 

 

René Depestre par Arthur H | Le métier à métisser

 

 

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À Michel Conil-Lacoste

Le métier à métisser

 

Partie bien étoilée de la mer caraïbe
ma vie est la métaphore et la table
des voyages couronnés de femmes aux fruits d’or.

Le corail bleu d’une île éclaire mon parcours
la vie avance avec le Sud qui m’écartèle
un Nord est mon masque et mon pupitre d’émeraude.

À chacun de mes départs sans retour
la joie de vivre m’a fait un courant marin
capable de guider de nuit mes passions d’homme.

Dessiné dans le tronc d’un arbre à pain
à chaque naufrage un grand voilier
me trouve la voie navigable et le sel ami.

Dans chaque pas en terre étrangère
de nouvelles racines prolongent
le chemin qui vient du pays natal.

L’âcre écume de l’exil à l’esprit
le métier à métisser les choses de la vie
résiste bien aux assauts du tigre en moi.

Culbuté par la grosse houle du siècle
au feuillage musicien des mots je lave
mon époque à l’eau de ma tendresse du soir.

 

René Depestre, Rage de vivre, Œuvres poétiques complètes, Préface de Bruno Doucey, Illustration de Antonio Benni, Seghers, 2006, Edition numérique 4/30.Autre source : livret accompagnant le disque L’or Noir de Arthur H.et Nicolas Repac.

 

 

Auteur : René Depestre
Interprète : Arthur H
Composition, arrangements, enregistrement et mixage : Nicolas Repac

rené depestre oeuvres poétiques complètes

Prendre corps | Gherasim Luca par Arthur H

 

 

Je te flore
Tu me faune
Je te peau
Je te porte
Et te fenêtre
Tu m’os
Tu m’océan
Tu m’audace
Tu me météorite
Je te clef d’or
Je t’extraordinaire
Tu me paroxysme
Tu me paroxysme
Et me paradoxe
Je te clavecin
Tu me silencieusement
Tu me miroir
Je te montre
Tu me mirage
Tu m’oasis
Tu m’oiseau
Tu m’insecte
Tu me cataracte
Je te lune
Tu me nuage
Tu me marée haute
Je te transparente
Tu me pénombre
Tu me translucide
Tu me château vide
Et me labyrinthe
Tu me parabole
Tu me debout
Et couché
Tu m’oblique
Je t’équinoxe
Je te poète
Tu me danse
Je te particulier
Tu me perpendiculaire
Et soupente
Tu me visible
Tu me silhouette
Tu m’infiniment
Tu m’indivisible
Tu m’ironie
Je te fragile
Je t’ardente
Je te phonétiquement
Tu me hiéroglyphe
Tu m’espace
Tu me cascade
Je te cascade
À mon tour mais toi
Tu me fluide
Tu m’étoile filante
Tu me volcanique
Nous nous pulvérisable
Nous nous scandaleusement
Jour et nuit
Nous nous aujourd’hui même
Tu me tangente
Je te concentrique
Tu me vertige
Tu m’extase
Tu me passionnément
Tu m’absolu
Je t’absente
Tu m’absurde
Je te narine je te chevelure
Je te hanche
Tu me hantes
Je te poitrine
Je buste ta poitrine puis te visage
Je te corsage
Tu m’odeur tu me vertige
Tu glisses
Je te cuisse je te caresse
Je te frissonne
Tu m’enjambes
Tu m’insupportable
Je t’amazone
Je te gorge je te ventre
Je te jupe
Je te jarretelle je te bas je te Bach
Oui je te Bach pour clavecin sein
et flûte
Je te tremblante
Tu me séduis tu m’absorbes
Je te dispute
Je te risque je te grimpe
Tu me frôles
Je te nage
Mais toi tu me tourbillonnes
Tu m’effleures tu me cernes
Tu me chair cuir peau et morsure
Tu me slip noir
Tu me ballerines rouges
Et quand tu ne haut-talon pas mes sens
Tu les crocodiles
Tu les phoques tu les fascines
Tu me couvres
Je te découvre je t’invente
Parfois tu te livres
Tu me lèvres humides
Je te délivre je te délire
Tu me délires et passionnes
Je t’épaule je te vertèbre je te cheville
Je te cils et pupilles
Et si je n’omoplate pas avant mes
poumons même à distance tu m’aisselles
Je te respire
Je te bouche
Je te palais je te dent je te griffe
Je te vulve je te paupières
Je te haleine
Je t’aine
Je te sang je te cou
Je te mollets je te certitude
Je te joues et te veines
Je te mains
Je te sueur
Je te langue
Je te nuque
Je te navigue
Je t’ombre je te corps et te fantôme
Je te rétine dans mon souffle
Tu t’iris
Je t’écris
Tu me penses

Ghérasim Luca ( source : Livret musical du disque).

L'or d'eros arthur h

Prendre corps
Auteur : Gherasim Luca
Interprète : Arthur H
Sampler, clavier midi, Composition, arrangements, enregistrement et mixage : Nicolas Repac