38ème Marché de la poésie | Sylvie-E. Saliceti
Dédicace jeudi 21 octobre 16 H 00
Stand 614 Éditions du Réalgar

Sylvie-E Saliceti

Lettre ouverte de R. Johnson aux négriers

Le Réalgar


Date :Jeudi 21 octobre 2021

Heure :16:00

Stand :614

Place Saint-Sulpice Paris

 

 

Edward Stachura par Anna Chodakowska | Confiteor

 


Où je trouve ma joie ? Ici par exemple, chez ce poète splendide dont peu à peu on oublie le nom. Ici, comme l’on désignerait le seuil où la nuit se transforme en or. Edward Stachura ( 1937/1979) est un écrivain, poète, traducteur, auteur, compositeur et quelquefois interprète de ses chansons, né en France, où il passe les onze premières années de sa vie, avant de retourner en Pologne en 1948. Il se donne la mort à l’âge de quarante et un ans, à Varsovie. Anna Chodakowska et Roman Ziemlański empêchent l’œuvre, très belle œuvre de cet artiste de sombrer dans l’oubli, grâce à un travail exemplaire de mise en musique .

Je vous ai dit, et surtout je me suis fait la promesse − c’est là tout  le sens de mon travail – de regarder toujours en direction de la poésie dont Siméon dit qu’elle sauvera le monde ;  à l’instar de Atahualpa Yupanqui, je fouille notamment comme une archéologue, vers les arts oubliés, afin   « que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle ». Je cherche, avec ce désir profond d’être «un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ». Au regard de cette tâche, ma place est humble, mais les valeurs au service desquelles je me range sont immenses. Parmi la foule toujours plus nombreuse, je cherche l’homme toujours introuvable  sur un chemin que baigne la lumière de Stachura. Pour le sens d’une vie, cela y suffira.

Voilà comment je me ressource, en lisant les lignes écrites avec une encre de vie ; en me rendant aux rendez-vous de lectures singulières, au lieu de ces étroits passages d’alchimistes que les poètes connaissent en secret .

Aussi vous comprendrez mon désir de vous remercier  pour votre fidélité, parce qu’au long cours de cette quête patiente, votre écoute attentive me porte !

Du fond du cœur, merci !

Sylvie-E. Saliceti

 

CONFITEOR

Ceux qui vont pieds nus dans les rues du monde
Ceux qui sont nus dans les rues du monde
Ceux qui ont faim dans les rues du monde
C’est ma faute
C’est ma faute
C’est ma très grande faute !
L’horreur dont on ne voit pas la fin
Le crime dont on ne voit pas la fin
La guerre dont on ne voit pas la fin
C’est ma faute
C’est ma faute
C’est ma très grande faute !

Ceux qui sont perdus dans la jungle urbaine — c’est ma faute
La cruelle indifférence des caresses — c’est ma faute
Sans amour, sans tendresse — c’est ma faute
Sans cœur, sans ferveur — c’est ma faute
Sans pardon dans le béton — c’est ma faute
Sur la pierre croît la pierre — c’est ma faute
Manne, manne, toxicomane — c’est ma faute
Où marches-tu à l’aveuglette — c’est ma faute
On ne voit pas la fin des pleurs — c’est ma faute
Les uns tombent sans bruit — c’est ma faute
Les autres s’en lavent les mains — c’est ma faute
La foule toujours plus nombreuse — c’est ma faute
Et l’homme toujours introuvable — c’est ma faute
— c’est ma faute
— c’est ma très grande faute !

— Messe païenne

Auteur : Edward Stachura
Compositeur : Roman Ziemlanski
Interprète : Anna Chodakowska
Traduction : Barbara Séguin, Rafal Szczucki et Mary Telus

 

 

Bosi na ulicach świata
Nadzy na ulicach świata
Głodni na ulicach świata
Moja wina
Moja wina
Moja bardzo wielka wina!
Zgroza i nie widać końca zgrozy
Zbrodnia i nie widać końca zbrodni
Wojna i nie widać końca wojny
Moja wina
Moja wina
Moja bardzo wielka wina!

Zagubieni w dżungli miasta — moja wina
Obojętność objęć straszna — moja wina
Bez miłości bez czułości — moja wina
Bez sumienia i bez drżenia — moja wina
Bez pardonu wśród betonu — moja wina
Na kamieniu rośnie kamień — moja wina
Manna manna narkomanna — moja wina
Dokąd idziesz po omacku — moja wina
I nie słychać końca płaczu — moja wina
Jedni cicho upadają — moja wina
Drudzy ręce umywają — moja wina
Coraz więcej wkoło ludzi — moja wina
O człowieka coraz trudniej — moja wina
— moja wina
— moja bardzo wielka wina!

— Missa pagana

Maya Angelou | Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage

 

 

 

Maya Angelou, née Marguerite Johnson (1928 – 2014) est une femme de lettres, poète, essayiste, chanteuse, actrice, professeure d’université, scénariste, et militante afro-américaine. Violée à l’âge de huit ans par son beau-père, elle dénonce les faits. Quelques jours plus tard, le coupable est retrouvé assassiné. Éprouvant un sentiment de culpabilité, elle devient mutique  durant une longue période, avant de retrouver une parole d’une grande portée, puis d’une exacte justesse.

Sylvie-E. Saliceti

Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante

L’oiseau libre saute
sur le dos du vent
et flotte en aval
jusqu’à la fin du courant
et plonge ses ailes
dans les rayons orange du soleil
et ose réclamer le ciel.

Mais un oiseau qui se faufile
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage,
ses ailes sont coupées et
ses pieds sont attachés,
alors il ouvre la gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trille effrayant
des choses inconnues
mais attendues encore
et son air se fait entendre
sur la colline lointaine car l’oiseau en cage
chante la liberté

L’oiseau libre pense à une autre brise
et les alizés s’adoucissent à travers les arbres soupirants
et les gros vers qui attendent sur une pelouse à l’aube
et il nomme le ciel à lui.

Mais un oiseau en cage se tient sur la tombe des rêves,
son ombre crie sur un cauchemar hurle
ses ailes sont coupées et ses pieds sont attachés
alors il ouvre la gorge pour chanter

L’oiseau en cage chante
avec un trille effrayant
de choses inconnues
mais désirées encore
et son un air se fait entendre
sur la colline lointaine
car l’oiseau en cage
chante la liberté.

Maya Angelou

Run Joe ( film Calypso Heat Wave, 1957
Interprète : Maya Angelou

 

 

Dôgen | La Présence au monde

 


 Uji — Sylvie-E. Saliceti

 

Le temps d’une présence
Uji

Un buddha ancien dit : « Avec le temps, je m’élève plus haut que les cimes des monts ; avec le temps, je descends plus profond que les fonds des mers. Avec le temps, je prends l’aspect de l’esprit guerrier ; avec le temps, je revêts le corps doré de seize pieds. Avec le temps, je me fais bâton ou balayette ; avec le temps, je deviens pilier ou lanterne. Avec le temps, je me confonds avec toute personne ordinaire ; avec le temps, je me fais un avec l’étendue terrestre et la voûte du ciel. » Ce que j’appelle « le temps d’une présence » veut dire que la présence participe du temps et que le temps participe de la présence. « Le corps doré haut de seize pieds » n’est autre que le temps. […]« L’esprit guerrier » n’est autre que le temps.

Dôgen, La Présence au monde, Textes traduits du japonais et présentés par Věra Linhartová, édition électronique du livre, Numéro d’édition : 361264, 2020, p.27.

Note de la traductrice : La présente version des quatre chapitres du Shōbōgenzō a été établie selon l’édition Taishō shinshū daizōkyō, Tōkyō, 1924-1935, vol. 82, no 2582.

Jean-Pierre Siméon par Christian Olivier | Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or

 

 

Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or
(de la couleur du rire
et des arbres rouillés par l’automne)
bouches éprises de soleil
d’où venus les mots les plus simples
sont flèches de lumière
dans la nuit épaisse du langage

ô cela entendons-le parfois
lâchant les outils quotidiens
et les nécessités aux mains de glace
comme on entend stupéfaits le phrasé d’un chant
où la vague se brise

ou comme un malade dans son lit entend
le froissement d’aile d’un oiseau
qui rend au cœur noué
sa mesure légère ô fragile mais fragile
est l’herbe nouvelle qui repousse l’hiver

vous de grâce qui dormez
dans un sommeil à triple tours
qui n’avez plus d’oreille
que pour votre sang captif
et dont les yeux absurdement ne voient
que leurs paupières
souvenez-vous des visiteurs de l’aube
les grands perdants du jeu de dupes
des pouvoirs
mais princes lumineux
du chant et du vertige

un jour rien qu’un jour une heure seulement
levez-vous du tombeau
et avec eux dans une joie brutale
chevauchez les vents

Jean-Pierre Siméon, Levez-vous du tombeau, Poèmes, Éditions Gallimard, 2019, p.22.

 

Auteur : Jean-Pierre Siméon
Compositeur, interprète : Têtes Raides

 

Comment dire ? | Marie Bastide et Julien Clerc

 

Point de poésie aujourd’hui (sauf bien sûr les quelques lignes de Juarroz mises en regard), mais une chanson tenant à la belle collaboration entre un compositeur emblématique, et Marie Bastide auteur de ce texte. On songe au Dictionnaire amoureux de la chanson française rappelant comment Julien Clerc, « cet homme aux propos toujours mesurés dit fermement « jamais » quand on lui demande s’il écrira un jour les textes de ses chansons. Quand il s’agit de parler d’une rupture amoureuse, d’un nouvel élan du cœur ou de ses souvenirs d’enfance, il lui arrive de passer commande. Il rature, il oriente, il corrige, il ergote parfois. Mais il n’écrit pas.» On songe aussi à celui qui fut et restera un pilier dans son parcours : «Étienne Roda-Gil avec qui il se brouille et qui proclame dans la presse, en 1982 : « Il fallait bien que Julien tue le père »…

Ils se retrouvent en 1992, notamment avec cette magnifique chanson écrite à propos du Chili, dont l’écho s’avère universel en vérité: « Dans n’importe quel quartier d’une lune perdue, même si les maîtres parlent et qu’on ne m’entend plus, même si c’est moi qui chante à n’importe quel coin de rue, je veux être utile à vivre et à rêver. » C’est cela oui, il faudrait être Utile, à son propre cœur comme à celui d’autrui. À cet égard, il arrive que la chanson devienne un art majeur, à ces heures très rares où chanter signifie – l’image est de Sergueï Essenine − rouler comme une pomme aux pieds des autres.

Sylvie-E. Saliceti

 

Comment dire à celui qui nous abandonne
ou que nous abandonnons
qu’ajouter encore une absence à l’absence
c’est noyer tous les noms
et dresser un mur
autour de chaque image ?

Roberto Juarroz

 

Comment tu vas ?
Auteur : Marie Bastide
Compositeur, interprète : Julien Clerc

 

Chanson sur l’ami | Vladimir Vissotsky par Yves Desrosiers

 

 

Comme l’homme qui sait en se voyant mourir
Qu’il n’aura plus jamais le temps
Un jour de plus il aurait pu chanter
Faute au destin, faute à la chance
Faute à ses cordes qui s’étaient cassées
Son chant s’appellera silence

Vladimir Vissotsky, Le Vol arrêté

 

Vladimir Vissotsky ( 1938/1980 ) est un artiste russe exceptionnel, auteur de prose, poésie et chansons, également compositeur, interprète, acteur, mort dans sa 43ème année, juste avant que ne s’ouvrent les Jeux olympiques de Moscou. L’histoire de ce poète fiévreux est celle d’une dissidence, et d’un vol arrêté  :

Les cellules restaient allumées la nuit
Je ne verrai plus jamais ni les nuits sans lune
ni les petits matins blancs
Ils ont gâché mon âme, ma vie, m’ont privé de liberté
Maintenant, ils ont brisé mes cordes, mes cordes d’argent. 

Censure si prégnante dans la vie de Vissotsky qu’à sa disparition s’impose cet état des lieux paradoxal : adulé par le public d’URSS, ayant à son actif l’écriture de près de 800 chansons et/ou poésies et la participation à plus de trente films, Vissotsky de son vivant  n’aura jamais été édité dans ce pays qu’il aimait tant ! Il n’aura pas entendu sur sa terre natale un seul disque, ni lu un seul livre signé de son nom.

Sa mort fait l’objet de quelques lignes dans les journaux – à peine un entrefilet, pourtant ses funérailles donnent lieu au rassemblement spontané le plus dense de l’histoire soviétique, avec près d’un million de personnes descendues dans les rues pour le pleurer .

Comment expliquer ce hiatus si ce n’est par l’usage du samizdat qui, tout au long de la vie du poète, a permis la circulation de son œuvre sous le manteau ? La voix de baryton de Vissotsky a voyagé clandestinement, enregistrée, diffusée, écoutée sur les magnétophones à bandes Gründig à travers tout le pays. Les textes, les chansons furent mis en circulation au risque de la liberté et parfois de la vie de passeurs généreux, téméraires, passionnés.

Si l’œuvre de Vissotsky porte le sentiment tragique de l’éphémère, ses chansons forment un ensemble cohérent des mœurs de son pays et de son temps ; une fresque qui éclaire le moindre recoin de la mémoire sociale. Depuis l’avenue Karetny jusqu’aux hautes collines de Jigouli, les ritournelles du poète décrivent la vie des marins, des ouvriers de Tambov, des Cabans Noirs et des voyous. Elles parlent des zeks, des prisonniers, des frères du Goulag, écrasés, mutiques, humiliés. Au nom de tous, il élève sa voix . Serait-ce le prix de la poésie ? Il s’agit de parler pour eux, les sans voix. «Tu seras un homme» dirait Vadim Toumanov qui ne cachait pas son admiration pour Vladimir Vissotsky : « Notre intime désaccord avec le régime nous semblait inexprimable à voix haute, et nous n’avions pas de mots assez décents pour traduire notre malaise, notre amertume, notre protestation. Or, ces mots avérés, Vladimir Vissotsky les puisant sans relâche, on aurait dit qu’il les tirait du puits insondable de la mémoire séculaire du peuple ».

Si son mariage avec Marina Vlady lui permet un temps de sortir et de voyager hors d’URSS, il reviendra dans le pays de son cœur, la Russie. Et si  Vers le froid, loin des lieux habituels, d’autres villes nous appellent, le chant du poète donne l’espoir de survivre sur la terre aimée jusqu’à l’aube, c’est-à-dire jusqu’à la liberté .

Sylvie-E. Saliceti

Chanson sur l’ami
Auteur, compositeur : Vladimir Vissotsky
Interprète : Yves Desrosiers
Traduction française : Anne-Pénélope Dussault

 

Martin Buber | Comment il faut raconter

 

La poésie a inventé le monde dit le poète, mais le monde l’a oublié. Voici un court récit hassidique rapporté par Buber, emblématique de la qualité performative de la parole, qui est loin de se contenter de dire. Avec les mots, le réel se fabrique. Rendant par là son exacte justesse à l’étymologie du poien grec, la poésie n’est pas le petit univers étriqué des jolies choses auquel l’ignorance commune la réduit souvent ; sans doute son attention est-elle tournée vers le Beau, mais dans sa quête d’absolu, elle n’ignore pas l’engrais œuvrant à l’éclosion de la beauté. Les poètes sont des chercheurs d’âme. La poésie est ( et demande) une initiation.   À l’instar du lotus éclos dans la boue, la poésie approche l’expérience alchimique. Rencontrer un poème, le rencontrer vraiment intègre la question de la mort, et de la naissance.  La poésie est une expérience qui  empêche la mort symbolique d’avoir le dernier mot.

Les tyrans sont lucides d’avoir si peur des écrivains qu’ils s’empressent de les jeter derrière des barreaux. Peine perdue : même sous les verrous, le poème trouve son chemin comme le brin d’herbe dans la fissure d’une falaise. La langue pousse dans les soubassements de l’étymologie, et chaque mot est à même de créer une autre réalité,  habile à transmuer le fruit de grenade en tueur de ténèbres.

L’émotion poétique est une consolation au chevet de toutes les défaites. Dans l’atelier des forges, elle recrée inlassablement la destinée humaine, témoin qu’il ne faut se plier à aucune fatalité ; témoin encore qu’il n’existe pas de monde nouveau sans une langue nouvelle.

Mais comment les choses se font-elles rien qu’avec des mots ? On songe au livre d’essais de Giorgio Agamben « Le feu et le récit », qui questionne l’acte de raconter . On songe aussi à ce chant traditionnel yiddish (arum dem fayer : autour du feu) où il est dit qu’autour du feu, «chant et danse sont notre vie », et si ce feu vient à s’éteindre, le ciel illumine avec ses étoiles. Les mots, selon Novarina, sont une danse mystérieuse ; la mystique juive ne dit pas autre chose quand le rabbin Elimeylech ( voir ci-dessous la chanson traditionnelle yiddish Der rebbe Elimeylech), enlève ses phylactères, se met à danser et envoie chercher deux batteurs, puis deux violonistes, puis deux cymbalistes.

«Et quand les batteurs à tambouriner commençaient,
Sur leurs tambours ils tambourinaient
Sur leurs tambours tout de suite ils tambourinaient.
Puis le rabbin enlevait son kittel, et envoyait chercher
deux cymbalistes.
«Et  les cymbalistes à cymbaler commençaient,
Sur leurs cymbalums ils cymbalaient,
Sur leurs cymbalums tout de suite ils cymbalaient».

« Le feu et le récit, le mystère et l’histoire sont les deux éléments indispensables de la littérature ». Quel est-il dés lors,  ce feu qui anime la narration ? Et partant, la création ? Si les mots sont des danses mystérieuses, alors le cœur de l’esthétique s’en trouve déplacé, vers une réflexion essentielle sur la contemplation, puis notre présence au monde.

Sylvie-E. Saliceti

 

Un jour qu’on demandait à un Rabbi de raconter une histoire, il répondit : «Une histoire, il faut qu’on la raconte de telle sorte qu’elle agisse et soit un secours en elle-même.» Puis il fit ce récit : « Mon grand-père était paralysé. Comme on lui avait de mandé de raconter quelque chose de son Maître, il se prit à relater comment le Baal-Shem, le fondateur du hassidisme, lorsqu’il priait, sautillait et dansait sur place. Et pour bien montrer comment le Maître le faisait, mon grand-père, tout en racontant, se mit debout, sautillant et dansant lui-même. À dater de cette heure, il fut guéri. Eh bien, c’est de cette manière qu’il faut raconter.»

Martin Buber, Les Récits hassidiques, traduit de l’allemand par Armel Guerne, Éditions du Rocher, Monaco, 1978.

 

Talila et l’ensemble Kol Aviv  — Chants yiddish
Der rebbe elimeylech

 

 

 

Richard Rognet | Juste le temps de s’effacer

 

 

Soulevons tous les lièvres
du monde,
pleuvons à verse,
risquons tout.

On n’a pas pris
les bons chemins,
les renards les ont pris pour nous.

Il a plu très fort cette nuit,
les montagnes ce matin fument,
on nous disait, dans notre enfance,
que les renards faisaient leur soupe.

Nous ignorions les lieux communs,
chaque mot vivait notre sang,
chaque fable nous irriguait.

 

Richard Rognet, Juste le temps de s’effacer suivi de Ni toi ni personne, Éditions du Cherche Midi, 2002, p.109.

 

 

 

 

 

La tyrannie de la norme | C’est normal par Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Un ouvrage de sociologie, l’humour d’une chanson et la gravité d’une actualité se rejoignent aujourd’hui, autour de cette idée centrale : la tyrannie de la norme. Sur un plan collectif, il s’agit sommairement d’un esprit de soumission à toutes sortes de procédures, de systèmes, de mécaniques, envahissantes et témoignant d’une déconnexion brutale avec la réalité. Cette tyrannie de la norme par ailleurs va de pair avec un mal technocratique dans lequel une armée de hauts fonctionnaires  ( il faudrait relire le visionnaire Phénomène bureaucratique de Michel Crozier) d’un même geste évaluent, décident, dirigent avant de nous abreuver, devant le désastre, d’explications parfaites, sans rire le moins du monde.

L’on songe au dialogue des carmélites de Bernanos :  ce n’est pas la règle qui nous garde, c’est nous qui gardons la règle. Sait-on à quel point la démocratie se joue dans cette assertion essentielle ? Une inversion splendide en vérité, qui appelle à garder la pensée en alerte, critique. Autant dire qui permet de se garder vivant. Mesure-t-on enfin combien cette vigilance individuelle engendre l’esprit collectif démocratique, à propos duquel le philosophe E. Husserl dans La crise des sciences européennes écrivait : les modèles sont les habits des idées, il y a toujours un modèle qui peut faire croire que votre idée est juste.

Sur un plan personnel, une question se pose à toute conscience individuelle : dois-je être normal ? Et qu’est-ce qu’être normal ? Je m’en réfère volontiers à Canguilhem : même « la maladie n’est pas l’opposé du normal, mais une autre allure de la vie ». Aussi, dans l’intimité de ses propres pensées, il faudrait s’encourager en ce sens : n’essaie pas d’être normal, essaie d’être toi-même .

Sylvie-E. Saliceti 2 mai 2020 / 1 /10 /2021

 

C’est normal
Auteurs, compositeurs, interprètes : Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Les biologistes ont adopté une théorie sur la cellule moyenne, les oncologues ont prôné des traitements pour le cancer moyen, et les généticiens ont cherché à identifier le génome moyen. Conformément aux théories et aux méthodes scientifiques, nos écoles continuent à évaluer chaque élève en le comparant à l’élève moyen, et les entreprises à évaluer chaque candidat à un poste et chaque employé en les comparant respectivement au candidat et à l’employé moyens.
Mais, s’il n’existe pas de corps ni de cerveau moyens, cela soulève une question cruciale : comment notre société en est-elle arrivée à accorder une confiance inconditionnelle à l’idée d’individu moyen ? (…)
L’ère de la moyenne, donc – période culturelle qui va de l’invention de la physique sociale par Quételet vers 1840 à aujourd’hui – peut être caractérisée par deux hypothèses partagées de manière inconsciente par presque tous les membres de la société : l’idée d’homme moyen de Quetelet et l’idée de rang de Galton. A l’instar du premier, nous en sommes tous arrivés à croire que la moyenne est un indice fiable de normalité, s’agissant, en particulier, de la santé mentale et physique, de la personnalité, et du statut économique. Nous en sommes également venus à croire que le rang d’un individu en fonction de mesures d’accomplissement bien précises peut servir à juger de son talent. Ces deux idées tiennent lieu de principes directeurs à notre système d’enseignement actuel, ainsi qu’à l’immense majorité des méthodes de recrutement et à la plupart des systèmes d’évaluation des salariés dans le monde entier.
(…)
Le fait qu’il n’existe pas un seul et unique schéma normal quel que soit le type d’évolution humaine – biologique, mentale, morale ou professionnelle – constitue la base du troisième principe d’individualité, le principe des parcours. Ce principe affirme deux choses importantes. Premièrement, dans tous les domaines de notre vie et pour un objectif donné, il existe nombre de façons, aussi valables les unes que les autres, de parvenir au même résultat ; et deuxièmement, le parcours idéal pour chacun de nous sera fonction de son individualité propre.
(…)
Ainsi, nous nous imaginons souvent que le chemin qui permet d’atteindre un objectif particulier (…) est quelque chose qui se trouve là-bas, au-dehors, à l’instar d’un chemin forestier ouvert par les randonneurs qui nous ont précédés. Nous supposons que le meilleur moyen de réussir dans la vie est de suivre ce chemin tout tracé. Mais ce que nous dit le principe des parcours, c’est que nous créons toujours celui qui nous est propre.
(…)
Dans sa formulation originale, le rêve américain ne désignait pas le fait de devenir riche ou célèbre, mais de pouvoir vivre pleinement sa vie et d’être apprécié pour l’individu que l’on était, non pour son type ou son rang (…) c’est un rêve universel que nous partageons tous.

Todd Rose, La tyrannie de la norme, Traduction de Christine Rimoldy, Édition Pocket, Collection Pocket Evolution, 2018.

 

Orihuela | Sylvie-E. Saliceti

 

I.M.
à Miguel Hernandez

Pour Rachel,

 

 

il pleut de l’espace et du temps
un troupeau de sel
dans la tête
un pays d’éclairs fertiles & d’armes
rouillées
au pays des romanceros
dans le compagnonnage des clapiers
et fumiers d’engrais
le jeune berger parle en jetant la poignée des secondes sur l’aire à blé où la mort
joue avec les brebis
il jette les graines du givre clos
dans le mince sillon des terres tranquilles
d’Orihuela

dans son cœur poussent les olives
hautaines
d’un arbre noueux élevé non par un seigneur
mais par ses mains calleuses qui ont arraché aux ténèbres
l’olivier
en plein ciel rouge –

sous les figuiers de barbarie
asseyons-nous dit-il
sur la petite place des soleils verts
au bord des sentes rafraîchies de pupilles de grenadiers
là où les vers vif-argent dans la terre rongent les mûres
asseyons-nous et chantons
la chanson des yeux noirs et des gitans aux pelisses de métal.

Sylvie-E. Saliceti 25 avril 2020

 

Elegia
Auteur : Miguel Hernandez
Compositeur, interprète : Joan Manuel Serrat

 

 

Rien ne s’oppose à la nuit | Delphine de Vigan

 

 

 

J’ignore au fond quel est le sens de cette recherche, ce qui restera de ces heures passées à fouiller dans les cartons, à écouter des cassettes ralenties par l’âge, à relire des courriers administratifs, des rapports de police ou médico-psychologiques, des textes saturés de douleur, à confronter des sources, des discours, des photographies. J’ignore à quoi c’est dû. Mais plus j’avance, plus j’ai l’intime conviction que je devais le faire, non pas pour réhabiliter, honorer, prouver, rétablir, révéler ou réparer quoi que ce fût, seulement pour m’approcher. À la fois pour moi-même et pour mes enfants – sur lesquels pèse, malgré moi, l’écho des peurs et des regrets – je voulais revenir à l’origine des choses. Et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace.

J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre.

Aujourd’hui mes enfants grandissent et même s’il est d’une grande banalité de dire à quel point cela m’émerveille et me bouleverse, je le dis et je l’écris, mes enfants sont des êtres à part entière dont la personnalité m’impressionne et me réjouit, aujourd’hui j’aime un homme dont la trajectoire a étrangement percuté la mienne (ou plutôt l’inverse), à la fois si semblable et si différent de moi, dont l’amour inattendu, dans le même temps me comble, me renverse et me renforce, aujourd’hui il est dix heures quarante-quatre et je suis face à mon vieux PC que je maudis pour sa lenteur mais que j’adore pour sa mémoire, aujourd’hui je sais combien tout cela est fragile et que c’est maintenant, avec cette force retrouvée, qu’il faut écrire et aller au bout.

Il sera toujours temps de pleurer.

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Édition Jean-Claude Lattès, 2011, pp.296 à 298.

 

                 Pierre Soulages

 

Auteur : Jean Fauque
Compositeur, interprète : Alain Bashung

 

 

Les remerciements de fin d’ouvrage s’adressent à Alain Bashung et son talentueux parolier Jean Fauque, pour la chanson qu’ils signent ensemble, respectivement en tant qu’auteur et compositeur-interprète – « Osez Joséphine » – et dont une phrase donne son titre au livre : plus rien ne s’oppose à la nuit. De l’aveu de l’auteure, cette chanson à «la beauté sombre et audacieuse»,  l’a accompagnée tout au long de l’écriture.

Du livre se dégage la splendeur du noir quand il devient lumière ; nul hasard si la citation d’exergue est empruntée à Soulages : « Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême j’ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n’était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir. »

Sylvie-E. Saliceti

René Depestre | Un héritier de Charlot

 

 

UN HÉRITIER DE CHARLOT

Donne à ton lyrisme un ample pantalon de grands souliers une veste étroite un bâton une moustache et un chapeau prodige de la lumière et de la pluie armé de ces feux descends dans la rue aider l’espérance et la pâle tendresse à porter sans flancher leurs sacs de cendres.

René Depestre, En état de poésie, Les Éditeurs Réunis, 2015,  pp.25/26.

 

Chanson en charabia – Les Temps Modernes

Philippe Jaccottet | Les deux messagers

 

 

Oui, j’aurais dû revenir à Hölderlin et notamment à l’ouverture de « Patmos », peut-être le plus bel hymne qu’il ait écrit et achevé, avant que sa pensée ne s’égare un peu :

Nah ist Und schwer zu fassen der Gott

Tout proche
Et difficile à saisir, le Dieu

Et ce qui suit, surtout :

Wo aber Gefahr ist, wächst Das Rettende auch.

Mais là où il y a danger, croît
Aussi ce qui sauve.

Il parle ensuite des aigles qui logent sur des lieux très escarpés, et très éloignés les uns des autres, et à ce dieu dont il a dit d’abord qu’il était incompréhensible, il adresse une sorte de prière :

So gib unschuldig Wasser, O Fittige gib uns…

Donne-nous une eau innocente Oh donne-nous des ailes…

Voilà de manière très extraordinaire, réunis en si peu de mots, les deux messagers privilégiés de la poésie : les oiseaux, et l’eau vive. Et je retrouve le thème du voyageur qui part et qui revient. Comme si Hölderlin disait pour moi en ce début de poème, en quelques lignes, en quelques vers, presque tout l’essentiel.

 

Philippe Jaccottet, La Clarté Notre-Dame, Éditions Gallimard, 2021, pp.43/44.

Jean Sénac | Jette à la mer tes sandales

 

Né en 1926, à Beni Saf (Algérie), assassiné dans la nuit du 29 au 30 août 1973, à Alger, dans sa cave de la rue Elisée-Reclus, Jean Sénac a laissé une œuvre dont les conditions de publication n’ont pas permis jusqu’à présent d’apprécier toute l’importance. En rassemblant les textes poétiques de Jean Sénac à ce jour publiés, le présent ouvrage voudrait enfin proposer un véritable accès à une œuvre de première force dont il importe de saluer la nécessité et les éblouissements.

Jette à la mer tes sandales de mort !

Un poisson pétille,
Un oursin violet
Sur le sable pille
Toute la clarté.
Regarde, au fond brille
L’algue, le fer et
La vie – e !

Tu jettes dans la mer tes sandales de mort.
Tu sautes, âme folle,
Tu es heureuse,
Tu n’as pas de contrôle,
Tu…
Oui, tu es belle

Comme la Longue Marche !
Comme la victoire du Viêt-nam !
Comme une peinture de Khadda,

Un relief de Martinez,
« L’Arabie Heureuse » de Baya,
Toutes les couleurs de Zérarti.

Comme une aquarelle d’Aksouh,

Un paysage de Maisonseul,

Le Noûn de Benanteur et l’Alif d’un hibou.

Jean Sénac, Oeuvres poétiques, Préface de René Ceccatty, Postface de Hamid Nacer-Khodja, Bibliographie revue et augmentée, Actes Sud, 2019, pp. 423-424.

Poésie, littérature, cantologie.