Paul Valet | Paroxysmes

 

Paul Valet Paroxysmes

 

 

 

 

Un peu de botte Un peu de chant Un peu de cri Un
peu de glapissement Un peu de feulement Un peu de
hurlement Mélanger Ajouter Rétracter Enrober
Rissoler Fricasser Écumer Étouffer Étouffer ÉTOUFFER ÉTOUFFER!

 

*

 

Art poétique mutin

Il n’y a qu’un seul moyen de se libérer des poèmes hygiéniques décrottés Rugir sans répit
Se relire cent fois avant chaque virgule ridicule
La fin est plus féroce que le début Elle part en claquant les portes et en les pulvérisant
Ni femmes ni fleurs ni couronnes
Ébranler sauvagement tout essai de s’asseoir sur la chaise percée du Cénacle Tabernacle
Piétiner toute idole et ses prêtres aux rictus purulents
Il importe que l’oscillation du texte poétique se nourrisse d’un déséquilibré à toute épreuve
Pas de normalité ni de normalisation Bâillonner la petite bouche
Dépasser l’envers de tout cri d’horreur insondable
Étouffer la paix intérieure et son aura narcotique
Inconfort parfait
Dérèglement de l’attention d’où jaillira le poème libre de contrainte de préméditation ou d’écriture automatique
Rayer Traquer Bouleverser Mutiler Trébucher
Dévaster les barrages
Je ne vous promets que du feu et des cendres
Essayez de dompter ma dure Poésie Crucifiée !
Car ce n’est pas moi qui sévis mais ELLE dont je ne suis que
Témoin et Valet

Paul Valet, Paroxysmes, Éditions Le Dilettante, 1988, pp.44&s.

Juan Ramón Jiménez | Regarde comment le soleil

 

 

En 1956,  Juan Ramón Jiménez reçoit le Prix Nobel.  Zenobia — son épouse malade — meurt trois jours après cette attribution et le poète andalou disparaît, lui, en 1958. Écrire n’est qu’une préparation pour ne plus écrire, pour l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensitif. Devenir soi-même poésie, non plus poète disait-il, tandis que Garcia Lorca corroborait cette pensée par ce sentiment personnel : Il y a deux maîtres : Antonio Machado et Juan Jamón Jiménez […] Le second, grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, écorché par la réalité qui l’environne, incroyablement déchiré par des riens, à l’aguet du moindre bruit, véritable ennemi de son exceptionnelle et merveilleuse âme de poète.

Platero et moi, récit apparenté au Petit Prince de Saint-Exupéry, entreprend de suivre le narrateur en compagnie de son âne — Platero — sur les chemins de Moguer, village d’Andalousie, au fil d’un voyage initiatique d’une profonde et lumineuse poésie.

Sylvie-E. Saliceti

 

Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes
Grotte du châtaignier 20 février 2020 Phot. S.-E.S.

 

 

XXVIII- Eau morte

 

Attends-moi, Platero … Ou reste un moment à brouter cette herbe tendre, si tu préfères. Mais laisse-moi voir cette belle eau morte que je n’ai pas revue depuis si longtemps…

Regarde comment le soleil, pénétrant l’eau épaisse, éclaire sa beauté profonde, vert et or, que de la rive les asphodèles, frais comme le ciel, contemplent en extase … Voici les escaliers de velours qui descendent en multiples labyrinthes ; des grottes magiques avec tous les aspects idéaux qu’une mythologie de rêve aurait apporté à l’imagination délirante d’un peintre intérieur ; des jardins voluptueux qu’aurait créés l’éternelle mélancolie d’une reine folle aux grands yeux verts ; des palais en ruine, semblable à celui que j’aperçus un soir sur l’océan, tandis que le soleil couchant blessait l’eau basse de ses rayons obliques … Et mille autres choses encore ; tout ce que le rêve le plus exigeant pourrait dérober au tableau recréé d’une heure douloureuse de printemps, dans quelque chimérique jardin d’oubli, en retenant par sa tunique immense la beauté fugitive … Tout cela minuscule, et cependant démesuré sous l’illusion de la distance ; clef de sensations innombrables, trésor du plus ancien des mages de la fièvre …

Cette eau morte, Platero, c’était mon cœur, autrefois. Je le sentais ainsi, merveilleusement empoisonné, dans sa solitude, par de prodigieuses luxuriances immobiles … Mais lorsque l’amour humain le blessa, emportant sa digue, le sang corrompu jaillit, et il resta aussi pur, aussi clair, aussi fluide que le ruisseau des Plaines, en cette heure d’avril plus claire, plus dorée et plus chaude que toutes les autres heures.

Parfois, cependant, une pâle main ancienne le ramène à son eau morte du passé, à son eau verte et solitaire, et l’y abandonne ravi, délirant, répondant aux appels clairs, « pour le tirer de peine », tels ceux d’Hylas à Alcide dans cette idylle de Chénier, que je t’ai lue d’une voix « non entendue et vaine » …

Juan Ramón Jiménez, Platero et moi, Postface de Jean Giono, Traduit de l’espagnol par Claude Couffon, Éditions Seghers, 2009, pp. 60/61.

des grottes magiques avec tous les aspects idéaux [d’une] mythologie
Grotte du châtaignier Phot. S.-E.S.

 

 

Variations sur la pierre et le centre | Déranger les pierres

Vassily Kandinsky Cercles dans le cercle 1923
Vassily Kandinsky Cercles dans le cercle — 1923

 

 

Je fus pierre et je fus centre
À la mer, on m’a jeté
Et au bout de très longtemps,
Mon centre, je l’ai trouvé

Cante por bajo in José Angel Valente, La Pierre et le centre, Traduction de Jacques Ancet, Collection En lisant, en écrivant, Éditions José Corti, 1991.

*

Je ne tomberai pas. J’ai atteint le centre. J’écoute le battement d’on ne sait quelle divine horloge à travers la mince cloison charnelle de la vie pleine de sang, de tressaillements et de souffles. Je suis près du noyau mystérieux des choses comme la nuit on est quelquefois près d’un cœur.

Marguerite Yourcenar

*

Qu’est-ce qu’un écrivain?

Quelqu’un que ses propres pas inventent, et qui avance sans savoir où il va ; quelqu’un que meut à l’origine une révolte, une soif ou un emportement, que hantent des obsessions ou une absence, et qui tourne autour d’un centre aveugle.

Sylviane Dupuy

 

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Déranger les pierres Photographie Sylvie-E. Saliceti

 

 

Déranger les pierres
Auteur : Carla Bruni
Compositeur : Julien Clerc
Interprètes : Carla Bruni & Julien Clerc

La vie est un tissu | Edgar Morin


 

 

La vie est un tissu mêlé ou alternatif de prose et de poésie. On peut appeler prose les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l’existence. On peut appeler poésie ce qui nous met dans un état second : d’abord la poésie elle-même, puis la musique, la danse, la jouissance et, bien entendu, l’amour. Prose et poésie étaient étroitement entretissées dans les sociétés archaïques. Par exemple, avant de partir en expédition ou au moment des moissons, il y avait des rites, des danses, des chants. Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie, et où il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie, tout est monétarisé.
Donc, poésie-prose, tel est le tissu de notre vie. Hölderlin disait : « Poétiquement, l’homme habite la terre. » Je crois qu’il faut dire que l’homme l’habite poétiquement et prosaïquement à la fois. S’il n’y avait pas de prose, il n’y aurait pas de poésie, la poésie ne pouvant apparaître évidente que par rapport à la prosaïté.
Nous avons donc cette double existence, cette double polarité, dans nos vies.

(…)

Dans les sociétés archaïques, qu’on appelait injustement primitives, qui ont peuplé la terre, qui ont fait l’humanité et dont les dernières sont en train d’être sauvagement massacrées en Amazonie et dans d’autres régions, il y avait une relation étroite entre les deux langages et les deux états. Ils étaient entremêlés. Dans la vie quotidienne, le travail était accompagné de chants, de rythmes, on préparait avec des mortiers la farine en chantant, on utilisait ce rythme. Prenons l’exemple de la préparation de la chasse, dont témoignent encore les peintures préhistoriques, notamment celles de la grotte de Lascaux, en France ; ces peintures nous indiquent que les chasseurs font des rites d’envoûtement sur des gibiers qui sont peints sur la roche, mais ils ne se satisfont pas de ces rites : ils utilisent des flèches réelles, ils utilisent des stratégies empiriques, pratiques, et ils mêlent les deux. Or, dans nos sociétés contemporaines occidentales, une séparation, je dirais même une disjonction, s’est opérée entre les deux états, la prose et la poésie.

Edgar Morin, Amour Poésie Sagesse, Éditions du Seuil, 1997, Format numérique non pag.

 

Le centre du motif
Auteur, compositeur, interprète : Anne Sylvestre

 

 

 

 

Du silence je fais une chanson | Eva Strittmatter

 

 

 

 

 

Du silence je fais une chanson
Et de la lumière de septembre.
Le silence d’un grillon
Trouve place dans mon poème.

Le lac et la libellule.
Le rouge des sorbes.
Le travail d’une source.
L’odeur automnale du pain.

Des arbres la mort et la larme.
Le cri noir des corbeaux.
Le vol d’orgue des cygnes.
Quoi que ce soit qui

Au-dessus de nous déchire
Les espaces et les fasse géants
Et tombe dans nos rêves
En une nuit ténébreuse.

Du silence je fais une chanson.
De la lumière je fais une chanson.
Ainsi vais-je dans l’hiver.
Et ainsi je ne m’en vais pas.

 

Eva Strittmatter, Du silence je fais une chanson, Traduit de l’allemand et préfacé par Fernand Cambon, édition bilingue, Collection D’une voix à l’autre dirigée par Jean-Baptiste Para, Cheyne Éditeur, 2011, p. 21.

 

The Silence of Your Heart
Paolo Fresu, Dino Rubino, Marco Bardoscia

 

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein chant de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Texte sacré maori | Genèse

 

 

 

 

GENÈSE III

1

De la conception l’accroissement.
De l’accroissement l’excroissance.
De l’excroissance la pensée.
De la pensée la souvenance.
De la souvenance le désir.

2

Le mot devint fertile.
Il résidait dans la lueur exsangue.
Il engendra la nuit :
La grande nuit, la longue nuit
La nuit la plus basse et la nuit la plus haute
La nuit dense qu’on éprouve
La nuit qu’il faut toucher, la nuit qu’on ne voit pas
La nuit qui se poursuit
S’achevant dans la mort.

3

Du néant l’engendrement :
Du néant l’accroissement :
Du néant l’abondance :
Le pouvoir d’accroissement, le souffle vivant
Il résidait dans l’espace vacant
Il produisit le firmament qui s’étend au-dessus de nous.

4

L’atmosphère qui flotte au-dessus de la terre.
Le grand firmament au dessus, l’espace déplié résidait avec la première aube.
Puis la lune jaillit.
L’atmosphère au dessus résidait avec le ciel scintillant.
Puis le soleil jaillit.
Ils furent jetés en l’air comme les grands yeux du ciel.
Puis le ciel devint lumineux.
L’aube pointa, le jour pointa.
Midi. Le feu du jour tombant du ciel.

[Peuple maori,  Nouvelle-Zélande]

 

Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, Anthologie, Version française établie par Yves di Manno, Éditions José Corti, 2007, pp. 50/51.

 

Haka, chant Maori

 

 

 

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux (extraits) | Thomas Vinau

 

 

Pec

 

La pluie rigole sur le dos argenté des immeubles.
De sa fenêtre il observe les chats sur les toits de l’autre côté de la rue.
Dans cette mansarde il se sent comme un apprenti peintre du XIXe siècle.
Un bruit répétitif de métal attire son attention de l’autre côté de la vitre.
Grincements de griffes dans la gouttière. Un chat ravage un nid d’oiseaux.
Il en sauve un. Son petit corps trempé tremble entre ses mains.
Il n’a presque pas de plumes et son bec est gris.

 

*

Du lait et du sel

Lorsqu’il décide d’aller voir la mer du Nord, Pec s’est un peu remplumé.
Il l’a installé dans une boîte à chaussures, le nourrit cinq fois par jour en introduisant dans son gosier un mélange de viande hachée, de pain et de lait. Le reste du temps il dort.
À la gare d’Ostende, un enfant tire sur la main de sa mère, les yeux écarquillés devant le piaf.
Dehors le vent souffle fort. Tout a un goût de sel.

 

*

Dieu, un bus et de la poussière rouge

Avant de partir, Thala lui a laissé l’adresse de la ferme en Andalousie. « Que Dieu protège les hommes comme toi », a-t-il dit. Sur le moment, Walther n’a pas vraiment compris ce que Dieu venait faire dans cette histoire. Un bus doit l’amener à Chaumont. De là il verra comment descendre vers le sud. En prenant son ticket, il sent que Pec a lâché une fiente chaude dans la poche de son blouson. Il s’endort le front contre la vitre. Dans son rêve la terre est rouge comme sur l’île de Gorée.

 

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Roman, Alma Éditeur, Édition numérique, 2011, pp. 18, 19 & 24 / 42.

Ossip Mandelstam| Minuit à Moscou

 

 

Minuit à Moscou. Somptueux été bouddhique.
Dans leurs étroites bottines ferrées, les rues volubiles se séparent ;
les boulevards périphériques variolés de noir respirent la béatitude.
À Moscou pas de trêve même la nuit, où
dessous les sabots de chevaux le calme fuit…
On dira : tiens ! là-bas dans le polygone
ils sont au boulot, les clowns Bim et Bom !
Et de cliqueter peignes et marteaux…
Ou tantôt l’on perçoit un harmonica,
un piano d’enfant au timbre laiteux :
– do-ré-mi-fa,sol-fa-mi-ré-do.

Alors comme aux temps de ma jeunesse
armé d’un ciré, je m’engageais parfois
dans l’infini lacis des boulevards
où les jambes-allumettes de la tsigane luttent avec ses longs pans
où perpétuel menchevik de la nature
l’ours aux arrêts, prend le frais,
où l’arôme du laurier-cerise monte à la tête…
– Eh, ça va ! Pas plus de laurier que de cerisier.

Le balancier en culot de bouteille à pas menus trotte…
à la pendule de la cuisine je vais le régler !
Si âpre au toucher que soit le temps
j’aime à le saisir par la queue.
De sa propre course est-il responsable ?
Quoique… il lui arrive parfois de frauder un tantinet.

(…)

Déjà le jour. Dans les jardins crépite le télégraphe vert.
Raphaël se rend chez Rembrandt.
Mozart et lui en raffolent à Moscou
des yeux noirs, de la griserie pépiante.
Et comme des pneumatiques,
ou des chauds-froids de méduses en Mer Noire,
d’appartement en appartement
les courants d’air se succèdent en convois tels les chahuts étudiants de mai…

 

22 mai-juin 1931

 

Ossip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934, Édition revue et corrigée, Préfacé, traduit du russe et présenté par Christiane Pighetti, Allia, 2018, pp.58 à 61.

Sur Ossip Mandelstam | Nouveaux poèmes 1930-1934

 

 

D’un pas pressé comme Dante, sa plume court les lieux où file la rumeur du monde et “saute de jonque en jonque” pour traverser tout le fleuve du vivant – que ce soit la rue, le logis communautaire, la chose publique, la biologie, les toiles qu’il aime, un visage, la mort… Pour ce fou de musique, la poésie est une suite de thèmes et variations et une écriture harmonique à plusieurs niveaux. De même que le poète joue savoureusement de la “joyeuse cacophonie” des chuintantes, des fricatives et des sifflantes propres à la langue russe, aussi bien que des rubatos ou “notes dérobées” et harmoniques des mots, seuls susceptibles d’exprimer la pensée-louve et les résonances perdues.

Car dans la nuit soviétique tout s’enfouit. Et si le poète dissimule son visage sous celui d’autrui, si ses vers abondent en jeux de double sens, s’il a recours au vocabulaire des malfrats ou des mots tabous, et s’il manie avec délectation la métaphore héraclitéenne qui décrit les phénomènes sans qu’il n’en reste rien, qu’importe ! Qu’importe que ne soient pas perçus ces diverticules et “feux-follets” sémantiques ! Pas plus qu’il n’importe au reste d’être publié. “Et Chénier, il l’était, publié ? Et Sapho, elle l’était ? Et Jésus-Christ, il l’était ?” lançait-il en fureur du haut de l’escalier à un jeune poète qui s’en plaignait, en le flanquant dehors. La poésie pour lui c’est vivre, tout simplement. En poésie tout est battement de cils et vise à l’éphémère. C’est “de l’air volé” à tous les sens du terme. Et avec elle, si ombrageux qu’il fut parfois, le poète retrouve ce terreau de joie légère dont témoigne Nadiejda : “Chacun visait à quelque chose, lui pas. Il vivait, et se réjouissait.” Âme d’enfant espiègle aux fous rires célèbres même au cœur du drame

il sourit, malicieux, à la fenêtre ailée…

Pour autant, pas question néanmoins de quitter le concret, de perdre de vue la réalité de chaque jour ou ce qu’il appelle “la monnaie d’or du fait” dont sa femme rendra plus tard un subtil écho dans ses souvenirs. Chaque vers réfère à une expérience concrète. Et pour rendre ce ton juste auquel il tient par-dessus tout, il “ajuste” les mots (d’où naît au sens littéral la mélodie : mel– en grec, ajuster), avec une grande économie de moyens condensant le maximum de sens et de sonorités, en passant de l’impair verlainien au vers libre, d’un parler familier à une langue apocalyptique.

Ses rares lectures publiques après 1930 furent chaque fois un événement dans les cercles littéraires médusés par la liberté et les audaces de ce fou battant des bras, le visage transfiguré : “Le spectacle, dit un témoin, fut réellement grandiose. Mandelstam, patriarche à barbe grise, chamanisa pendant plus de deux heures en disant ses vers des deux dernières années. Il proférait des incantations si inquiétantes que bien des auditeurs en étaient atterrés. Pasternak marmonna : je vous envie votre liberté (…) Et tandis que Chklovski célébrait l’émergence d’un ‘nouveau’ Mandelstam, ce dernier, altier, lui donna la réplique avec la superbe d’un roi ou d’un poète, prisonnier.

Traduire ce travail de filigrane, tropes, syncopes et béances, avec ses jeux de sonorités, n’est-ce pas vanité des vanités comme dit Mandelstam, et que la rime ne saurait être la norme du mystère. Traduire en somme, ne serait-ce pas plutôt de l’ordre du toucher comme le pianiste, au plus près de la partition et de l’intonation juste, ou pour reprendre une image du poète “des doigts clairvoyants de l’aveugle qui reconnaissent l’image intérieure du poème”, et tentent de restituer le visage entrevu, et ce chant du destin et de la mort, ou babil et cri d’enfant, qu’est la poésie pour ce poète hors du commun.

Christiane Pighetti, Préface ( extrait) de Ossip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934, Édition revue et corrigée, Traduit du russe et présentée par Christiane Pighetti, Allia, 2018, pp.13 à 16.

 

 

Le fado de Fernando Pessoa | Lina & Raül Refree

 

Dédicace d’aujourd’hui spécialement pour J.-B.

 

Dans ce disque magistral paru fin  janvier 2020, Lina & Raül Refree réinventent le fado. Raül Fernandez Miró dit Raül Refree — musicien et producteur barcelonais — dans un précédent disque déjà avait substantiellement  revisité le répertoire flamenco aux côtés de la chanteuse catalane Rosalia. Puis avec Sílvia Pérez Cruz, il avait mis en musique les poèmes de Lorca — on se rappelle notamment une version magnifique de Pequeño vals vienés. En substance, il transforme en or tout ce qu’il touche. Cet opus de fado offre un bonheur d’écoute hors de toute frontière, et donne si bien son nom aux musiques dites du monde — ne le sont-elles pas toutes ? On ne doute plus : la musique n’est pas la géographie. Juste l’émotion pure.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Toute poésie — et la chanson est une poésie assistée — reflète ce que l’âme n’a pas. Aussi la chanson des peuples tristes est-elle gaie, et la chanson des peuples gais est triste.
Mais le fado n’est ni gai ni triste. C’est un épisode d’intervalle. L’âme portugaise l’a conçu quand elle n’existait pas, et désirait tout sans avoir la force de le désirer.
Les âmes fortes attribuent tout au Destin; seuls les faibles font confiance à la volonté personnelle, parce qu’elle n’existe pas.
Le fado est la lassitude de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal au Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné.
Dans le fado, les Dieux reviennent, légitimes et lointains.

Fernando Pessoa, Proses II, 1923-1935, Éditions de la différence, 2014, N°58.

NDLE : à l’exception des textes 9 et 60, traduits par Dominique Touati ; 34, traduit par Joaquim Vital ; 19, 20, 30, 31, 42, 46, 50, 51, 54, traduits par Parcídio Gonçalves, l’ensemble des Proses, la chronologie et les notes en fin de volume ont été traduits par Simone Biberfeld. Les ajouts à la chronologie et les notes complémentaires ont été traduits par Parcídio Gonçalves. La préface de cette deuxième édition a été traduite par Parcídio Gonçalves.

 

Lina-Raul-Refree (1)

Medo
Auteur : Reinaldo Ferreira
Compositeur : Alain Oulman
Arrangements: Raül Refree
Interprète : Lina
Récompense 4F Télérama

Miguel Angel Asturias | Temps et mort à Copàn

 

 

 

Poète et écrivain guatémaltèque, Miguel Angel Asturias, juriste de formation, est docteur en droit, auteur d’une thèse sur le  «problème social de l’Indien». Prix Nobel de littérature en 1967, il  meurt en 1974 à Madrid.

S.-E. S.

 

 

Temps et mort à Copàn

 

Il fut autre, couleurs extraites de la terre,
cet acte de peindre des parois, des tatouages,
par horreur du vain, temps et mort ;
cet acte d’enfermer l’espace entre des murs,
par horreur du vide, temps et mort ;
cet acte de frapper sur la pierre et le bois,
par horreur du silence, temps et mort.

Il fut autre, calendrier du feu des astres,
cet acte de remonter dans d’Histoire,
par horreur de l’avenir, temps et mort ;
cet acte d’abriter sa face sous des masques,
par horreur du présent, temps et mort ;
cet acte d’effacer l’abstrait avec des nombres,
par horreur de l’éternel, temps et mort,

Il fut autre, racines et graines dans la terre,
cet acte de peupler de semis les humus,
par horreur de la faim, temps et mort;
cet acte de répartir les eaux en artères,
par horreur des sécheresses, temps et mort ;
cet acte de choyer la lune avec les yeux,
par horreur des ténèbres, temps et mort.

Il fut autre, religieux engrais transparent,
cet acte d’adorer la pluie, le soleil et la terre,
par horreur de l’incertain, temps et mort ;
cet acte de percer sa langue avec l’épine,
par horreur du doute, temps et mort ;
et cet acte d’apprendre les noms du chemin,
par horreur du retour, temps et mort.

Il fut autre, les sens en amoureuse mousse,
cet acte de gésir dans l’écorce femelle,
par horreur de se dessécher, temps et mort ;
cet acte de lancer les flèches de la vie,
par horreur de les garder siennes, temps et mort ;
et cet acte de rester en fils de la chair,
par horreur de la tombe, temps et mort.

(1961-1963)

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Poésie/Gallimard, préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, 1990, pp 82/83.

 

Tombe de M. A. Asturias – Division 10 cimetière du Père-Lachaise – sous un totem maya

 

Ly-O-Lay Ale Loya ( The Counterclockwise Circle Dance )
Chants and Dances of the Native Americans
Auteur : traditionnel
Compositeur / arrangeur : Zundel Claus
Interprète : Sacred Spirit

 

 

 

Lettre au pêcheur de coraux | Erri De Luca à Gianmaria Testa

 

De Luca disait de ses chansons qu’elles servent à un garçon pour s’inventer homme, et à un homme pour s’inventer garçon … Il y a quelques mois, deux ans après la mort de Gianmaria Testa, est sorti Prezioso, un disque d’inédits.

Précieuse, elle l’est tout autant : voici la dernière lettre d’Erri De Luca à son ami Gianmaria Testa.

Sylvie-E. Saliceti

Gianmaria-Testa-photo-by-Herbert-Ejzemberg-620x388Gianmaria Testa par Herbert Ejzemberg

 

 

 

Lettre au pêcheur de coraux

Ciao associé, compère, frère que je n’ai pas trouvé dans ma famille et que j’ai cherché autour de moi, merci de me mêler au livre de ta vie. Tu as rassemblé des bouts de ton temps sans en tirer une autobiographie, parce que tu n’arrives pas à parler de toi sans les autres. Tu t’écartes du centre, tu laisses ton chapitre à l’hôte du moment. Et ce livre devient une multibiographie de personnes et de lieux, où tu es toi aussi. Je lis une fête de noces champêtres la gorge pleine de chants, je lis Jean-Claude Izzo, écrivain de Marseille ému par une chanson de Roberto Murolo parce que son père la chantait, et puis Turin métallique et mécanique avec le marché de Porta Palazzo où tu inventes une naissance en hiver, mais avec des fleurs et un souffle qui s’évapore. Je lis Tino sauvé en mer, débarqué sur le quai de notre terre-mère de Lampedusa, maintenu en vie par deux yeux de femme inconnue, fourrée dans le même voyage, séparé d’elle au triage, jamais plus revue. Je lis une fille de gare, à moitié morte de froid qu’il faut faire monter en voiture pour lui donner, et non pas lui acheter, de la chaleur. Et les hommes qui montrent leurs têtes derrière le pare-brise pour frotter la vitre et ceux qui tendent leur main vide à la pièce du passant, vice-roi de la providence, partagé entre rejet et étreinte. Je lis le violoniste albanais et le marchand de tapis Abdel, tes enfants attendus dans le couloir d’une salle d’accouchement, tes parents heureux de ton uniforme de cheminot, je lis ta foule pour te chercher dans le temps qui a précédé nos rencontres. Puis sont venues nos heures joyeuses et concrètes sur les scènes de théâtre, avec Gabriele Mirabassi, puis nous deux seulement. Je lis ta vie remplie des autres, ton écriture au point de chaînette qui les réunit. Nous avons suivi ensemble l’émigration cétacée venue s’échouer chez nous. C’est une baleine blanche nourrie au plancton des vies dispersées et transportées, la mer en personne qui les nourrit et s’en nourrit, la mer qui ne pourra plus ressembler pour nous à celle des promenades, depuis que nous avons vu les voyageurs dans le corps de la baleine blanche. Nous qui sommes le contraire d’Achab. Tes pages d’homme d’arrière-pays, pétri de vagues comme un pêcheur de coraux, portent le titre De ce côté-ci de la mer. Et moi, né sur le bord de la Tyrrhénienne, j’ai pêché des fossiles marins sur les Dolomites. Nous sommes de la Méditerranée, de Marseille au Caire, d’Istanbul à Barcelone. Nous appartenons au vaste Sud du monde, nous étions faits pour nous rencontrer dans une rue pleine de monde et peut-être nous étions-nous déjà frôlés dans quelque pagaille. Tu m’as invité à monter sur les planches surélevées d’une estrade, appelant avec nous notre chevalier préféré, le cahoté, le propulsé, le désarçonné Quichotte. Nous avons aimé les pèlerins par vocation et ceux par force majeure. Nous les avons écoutés dans les chants et dans les salles, créant au bon moment un début de chœur.

Nous les regardons de ce côté-ci de la mer, en sachant que nous sommes du même côté de temps, de camp, de mer.

Erri De Luca

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Povero tempo nostro
Auteur, compositeur, interprète : Gianmaria Testa

Une vie auprès des contes | Nacer Khemir

 

 

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Aujourd’hui je peux dire que je suis resté attaché à mon enfance. Je n’ai pu ni la quitter, ni lui tourner le dos. Ce qui fait que le temps chez moi s’organise dans la durée, en aspirant à se soustraire aux dictats de l’immédiat. C’est la fidélité à un certain héritage qui a dessiné le sentier de mon exil. Avec l’amour et la mort, la fidélité est l’un des grands thèmes des Mille et Une Nuits. Pourquoi suis-je devenu conteur ? Le mieux, est de vous répondre par une histoire.

C’est l’histoire d’un enfant qui, en traversant une place chaque matin, était attiré par un homme maigre, élancé. C’était un conteur qui racontait des histoires ; mais voilà, personne ne s’arrêtait pour l’écouter. En rentrant de l’école le soir, l’ombre avait changé de place mais l’homme était toujours là. Il racontait. L’enfant grandissait et l’homme était toujours à sa place, égrenant ses histoires que personne n’écoutait. Des années plus tard, l’enfant était devenu un jeune homme, puis un homme. Il se maria, eut un enfant. Un jour, par hasard, il repassa sur la même place et l’homme était toujours là. Il avait vieilli et sa silhouette s’inclinait légèrement vers l’avant. Il racontait toujours. Le fils tira la manche de son père en disant : «Papa, regarde ce fou. Il parle tout seul.» Le père répondit : «Allons le voir, je ne pense pas que ce soit un fou». Ils s’approchèrent et le père dit au vieil homme : « Il y a longtemps, j’étais enfant. Je passais sur cette place. J’avais l’âge de mon fils, je te voyais raconter des histoires, mais personne ne s’arrêtait pour t’écouter. Alors pourquoi t’obstines-tu à raconter?» Le vieillard leva sur lui un regard sans horizon : «Dans le temps, je racontais pour changer le monde. Aujourd’hui, je continue à raconter pour que le monde ne me change pas.»

Nacer Khemir, Une vie auprès des contes, Revue Europe, Les Mille et Une Nuits, Janvier-février 2020, N° 1089-1090, pp.53/54.

 

anouar brahem conte de l'incroyable

Conte de l’incroyable amour ( étincelles)
Compositeur, interprète : Anouar Brahem

 

Christian Olivier dit Jean Fauque et Bashung | La nuit je mens

 

 

Christian Olivier, du groupe des Têtes Raides, habitué à la lecture-performance d’œuvres poétiques (Desnos, Tsvetaïeva, Artaud, Rimbaud, Dagerman, Genet…) l’année dernière a créé un spectacle de lectures de chansons françaises intitulé Chut, dont l’aspiration était de faire écouter des paroles souvent mal entendues. L’expérience est inédite. Des refrains aussi anodins à notre oreille que Marcia Baila des Rita Mitsouko ou Le Téléfon de Nino Ferrer prennent des accents neufs. « Outre le plaisir que j’y prends, l’idée était également de mettre en valeur, et en abyme, sous des arrangements, une mélodie, des boîtes à rythme… » Résultat : un écho différent,  une voix autre, des silences et un timbre insoupçonnés, toutes choses révélant ce qui était oublié : «des textes si cachés » que nous croyons les découvrir.

Christian Olivier a gratifié Arte Radio de quelques-unes de ces lectures. Ici, La nuit je mens signé Jean Fauque et Alain Bashung.

Le travail acoustique est signé Arnaud Forest.

Comme l’on a écrit une histoire de bleu, il faudrait écrire un jour une histoire du son — de la qualité du bruit habile à réinventer la vérité d’un texte. La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine. La nuit je mens, je m’en lave les mains…

Sylvie-E. Saliceti

Grotte de La Grande Baume 8 février 2020 Photographie S.-E.S.

 

La nuit, je mens
Auteurs : Jean Fauque & Alain Bashung
Récitant et composition musicale : Christian Olivier & Têtes Raides
Mai 2015 Arte

 

 

 

 

Christian Bobin| Donne-moi quelque chose qui ne meure pas

 

 

 

Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs

Paul Éluard

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Edouard Boubat (1923 – 1999) 

 

 

Je suis vivant.

Je suis vivant à l’heure où j’écris cette première phrase et vous êtes vivant à l’heure où vous la lisez. D’autres heures suivront, jusqu’à celle où je ne pourrai plus écrire cette phrase et où vous ne saurez plus la lire. Oui, d’autres heures viendront, nécessairement. Ne nous en soucions pas. Pour l’instant, avec nos yeux éphémères, avec nos âmes passagères, saluons-nous, moi en écrivant, vous en me lisant.

Christian Bobin, Donne-moi quelque chose qui ne meure pas, Photographies Édouard Boubat, Gallimard, 2013, non paginé.

 

 

 

Yannis Ritsos (Grèce 1909 – 1990) par Melina Mercouri| La paix

Yannis Ritsos

Le rêve de l’enfant, c’est la Paix,
Le rêve de la mère, c’est la Paix,
Des mots d’amour sous les arbres, c’est la Paix.

Le père qui rentre le soir un large sourire dans les yeux
Dans les mains son panier rempli de fruits
Et sur le front des gouttes de sueur qui ressemblent
Aux gouttes d’eau gelées de la cruche posée sur la fenêtre…
C’est la Paix….

Quand se referment les cicatrices sur le visage blessé du monde
Et que dans les cratères creusés par les obus, on plante des arbres;
Quand, dans les cœurs carbonisés par la fournaise,
L’espoir fait resurgir les premiers bourgeons
Et que les morts peuvent enfin se coucher sur le côté
Et dormir sans aucune plainte, assurés que leur sang
N’a pas coulé en vain…
C’est la Paix

La Paix, c’est la bonne odeur du repas,
Le soir quand l’arrêt d’une voiture sur la route
Ne provoque aucune peur,
quand celui qui frappe à la porte, ne peut être qu’un ami
Et qu’à n’importe quelle heure, la fenêtre ne peut s’ouvrir
Que sur le ciel éblouissant nos yeux comme une fête
Des cloches lointaines de ses couleurs…
C’est la Paix

Quand les prisons deviennent bibliothèques
Et que de porte en porte, une chanson s’en va dans la nuit…
Quand la lune du printemps sort des nuages semblables
A l’ouvrier qui le samedi soir sort fraîchement rasé
De chez le coiffeur du quartier, c’est la Paix.
(…)
La Paix, ce sont des meules rayonnantes dans les champs de l’été
C’est l’alphabet de la bonté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis, mon frère, quand nous disons, demain, nous construirons,
Quand nous construisons et que nous chantons, c’est la Paix…

Quand la mort ne prend que peu de place dans le cœur
Et que les cheminées nous montrent du doigt le chemin du bonheur,
Quand le poète et le prolétaire peuvent à égalité
Respirer le parfum du grand œillet du crépuscule, c’est la Paix.

Mes frères, mes sœurs, c’est dans la Paix que se respire à pleins poumons
L’univers entier avec tous ses rêves…
Mes frères, mes sœurs, donnez-vous la main, c’est cela la Paix.

Yannis Ritsos

La paix
Auteur : Yannis Ritsos
Récitante : Mélina Mercouri

Le rêve de l’enfant, c’est la paix.
Le rêve de la mère, c’est la paix.
Les paroles de l’amour sous les arbres
c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage
du monde
et que nos morts peuvent se tourner sur le flanc et trouver
un sommeil sans grief
en sachant que leur sang n’a pas été répandu en vain,
c’est la paix.

La paix est l’odeur du repas, le soir,
lorsqu’on n’entend plus avec crainte la voiture faire halte
dans la rue,
lorsque le coup à la porte désigne l’ami
et qu’en l’ouvrant la fenêtre désigne à chaque heure le ciel
en fêtant nos yeux aux cloches lointaines des couleurs,
c’est la paix.

La paix est un verre de lait chaud et un livre posés devant
l’enfant qui s’éveille.

Lorsque les prisons sont réaménagées en bibliothèques,
lorsqu’un chant s’élève de seuil en seuil, la nuit,
à l’heure où la lune printanière sort du nuage
comme l’ouvrier rasé de frais sort de chez le coiffeur du quartier,
le samedi soir
c’est la paix.

Lorsque le jour qui est passé
n’est pas un jour qui est perdu
mais une racine qui hisse les feuilles de la joie dans le soir,
et qu’il s’agit d’un jour de gagné et d’un sommeil légitime,
c’est la paix.

Lorsque la mort tient peu de place dans le cœur
et que le poète et le prolétaire peuvent pareillement humer
le grand œillet du soir,
c’est la paix.

Sur les rails de mes vers,
le train qui s’en va vers l’avenir
chargé de blé et de roses,
c’est la paix.

Mes Frères,
au sein de la paix, le monde entier
avec tous ses rêves respire à pleins poumons.
Joignez vos mains, mes frères.
C’est cela, la paix.

Yannis Ritsos, La paix, traduit du grec par l’auteur, in Revue Europe, août-septembre 1983 puis in Guerre à la guerre, Anthologie, Éditions Bruno Doucey, 2014.

L’ère moderne de la cantologie avec Trenet | Une archéologie du frivole

Nous sommes en 1936. Après le courant réaliste, la chanson cherche des chemins neufs. «On a longtemps prétendu qu’un poème n’est pas une chanson. C’était avant Trenet », constate Gérard Dupuy, en connaissance de cause puisqu’il fut le premier producteur du fou chantant.

Il faut mesurer ceci : Trenet représente le passage de la cantologie française à son ère moderne. Historiquement, la période considérée est troublée, appelant un goût profond pour la légèreté. Au point que les témoignages d’alors, mis bout à bout, finissent par esquisser ensemble une sorte d’archéologie du frivole. L’expression, empruntée à Derrida, outre sa pertinence d’un point de vue général, a le mérite particulier ici de rendre compte de l’art du déplacement pratiqué par Trenet — un art de vivre, de créer, de chanter : sous l’apparente légèreté, nul besoin de se convaincre de la gravité philosophique d’un répertoire qui comporte la bouleversante Folle complainte.

Jean-Marie Rouart parle du sens poétique de Trenet en ces termes : « Il réside dans la nostalgie, dans le temps qui passe, qui emporte tout : les amours, les illusions, les cheveux. À cet impitoyable voleur de jeunesse, il a répondu par la poésie, la chanson. Loin de se morfondre dans le regret, il a préféré donner de la gaieté à ses soupirs, de l’allégresse à ses tristesses et du rythme à sa mélancolie. L’ennemi de Trenet, c’est la tristesse, le désespoir. Il veut nous en délivrer en les conjurant par des paroles qui dansent et nous entraînent dans un ailleurs de féerie. Sa poésie est buissonnière, fantaisiste. Trenet se veut un magicien du bonheur, un chasseur d’idées noires, un homme de soleil et de sarabande ». Boris Vian lui, souligne la «pulsation nouvelle, cette extraordinaire joie de vivre apportée par les chansons que ce garçon ébouriffé lançait à la douzaine, (…) nées de la conjoncture d’un remarquable don poétique et de la vitalité du jazz assimilée pleinement par une fine sensibilité. »

Voici l’époque de Montparnasse, des soirées à la Coupole et du Boeuf sur le toit. Les amis de Trenet — jeune homme passionné de poésie — se retrouvent aux spectacles de Maurice Chevalier ou Mistinguett. Jean Cocteau, Léon-Paul Fargue, Philippe Soupault. Max Jacob aussi : «Mes dix-huit ans buvaient aux sources de son génie. J’aimais son ironie légère, sa foi, ses réserves mordantes, ses rêves tant de fois copiés depuis. Il était bon, fantasque, irréel. »

Quant à Bruno Frappat dans La Croix, il analyse le phénomène sous l’angle sociologique : « Charles Trenet aura ciselé, durant les deux tiers d’un vingtième siècle travaillé soit par l’utilitarisme, soit par la mécanisation du déni de l’homme, des bijoux d’une essentielle insignifiance. (…) Une œuvre rassembleuse, nostalgique, vouée à appartenir au fonds commun de la nation. Une collection de saynètes, de « choses vues » ou d’impressions fugitives, qui toutes collaient à une certaine idée de la France. Rurale, matinale, enjouée, drôle et, somme toute, pré-tragique.».

*

Fondateur et moderne : choisissons « Boum », pour le goût de l’épitrochasme, et la résonance ancienne jamais démentie. Pour l’interprétation de Maurane enfin, d’une vitalité contaminante, digne du maître.

Archéologie du frivole — disais-je : voici un répertoire passé qui prend des résonances crucialement contemporaines.

Archéologie du frivole parce qu’il existe bien deux niveaux de lecture dont le plan de surface apparaît afin de rendre la profondeur respirable : on ne comprend pas Trenet si l’on ne saisit pas cette échelle des degrés. Un peu comme l’ironie chez Paul Klee, constitutive à part entière de sa création : elle n’est pas un jeu gratuit; elle sert une révélation. L’ironie chez Klee est à l’oeuvre au même titre que l’enfance dans ses peintures, ses couleurs. Jusqu’aux lettres posées dans un désordre apparent sur la toile, en vérité qui tracent un chemin d’une immense portée initiatique: jadis surgit du gris la nuit.

Tout advient en somme chez ces artistes comme si coexistaient deux métaphysiques, nous appelant sans cesse de l’une à l’autre : une métaphysique des profondeurs, à la surface de laquelle affleure un jeu de l’Ouvert qui rend lisible — pourvu que l’on soit attentif — la dimension plus enfouie du sens . À l’essence des causes, on substitue le jeu — éminemment poétique — des phénomènes, des relations et des liaisons .

Sylvie-E. Saliceti

Boum
Auteur, compositeur : Charles Trenet
Interprète : Maurane ( Enregistrement public à l’Olympia)

Epitrochasme

Bing bang boum boum voici mon cœur
Voici mon cœur tout chaud et ma main froide.

Valérie Rouzeau

Vie du poète

Nous naissons à la poésie par le contact physique et la lecture.
Splatch ! Splatch ! nous nous éclaboussons dans le soleil.
Pour les philosophes tout cela va trop vite.

(…)

Boum ! boum ! Les baisers du peuple pleuvent sur ma tête.
À en tonner.

Tomaž Šalamun, Poèmes choisis, présentation Robert Hass, préface de Jacques Roubaud, traduit du slovène par Mireille Robin et Zdenka štimac, avec l’auteur, éditions Est Ouest Internationales , éditions Unesco (1ère édition : mars 1995, 2ème édition : mars 2001, pp.14-15 et 50-51)

Boum
Auteur, compositeur, interprète : Charles Trenet

Leprest par Agnès Bihl | Portrait du canteur en saltimbanque

 

 

 

À ce plaisir de l’œil se joint un penchant d’un autre ordre, un lien psychologique qui fait éprouver à l’artiste moderne je ne sais quel sentiment de connivence nostalgique avec le microcosme de la parade et de la féerie élémentaire. Il faut aller, dans la plupart des cas, jusqu’à parler d’une forme singulière d’identification. L’on s’aperçoit en effet que le choix de l’image du clown n’est pas seulement l’élection d’un motif  pictural ou poétique, mais une façon détournée et parodique de poser la question de l’art. Depuis le romantisme (mais non certes sans quelque prodrome), le bouffon, le saltimbanque et le clown ont été les images hyperboliques et volontairement déformantes que les artistes se sont plu à donner d’eux-mêmes et de la condition de l’art. Il s’agit d’un autoportrait travesti, dont la portée ne se limite pas à la caricature sarcastique ou douloureuse. Musset se dessinant sous les traits de Fantassio; Flaubert déclarant : Le fond de ma nature est, quoi qu’on en dise, le saltimbanque ( lettre du 8 août 1846); Jarry, au moment de mourir, s’identifiant à sa créature parodique : Le père Ubu va essayer de dormir; Joyce déclarant : Je ne suis qu’un clown irlandais, a great joker at the universe; Rouault multipliant son autoportrait sous les fards de Pierrot ou des clowns tragiques ; Picasso au milieu de son inépuisable réserve de costumes et de masques; Henry Miller méditant sur le clown qu’il est, qu’il a toujours été : une attitude si constamment répétée, si obstinément réinventée à travers trois ou quatre générations requiert notre attention. Le jeu ironique a la valeur d’une interprétation de soi par soi : c’est une épiphanie dérisoire de l’art et de l’artiste. La critique de l’honorabilité rangée s’y double d’une autocritique dirigée contre la vocation esthétique elle-même. Nous devons y reconnaître l’une des composantes caractéristiques de la «modernité», depuis un peu plus d’une centaine d’années.

Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque, Gallimard, 2013, pp.6 à 9.

 

 

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Le copain de mon père
Auteur: Allain Leprest
Interprète : Agnès Bihl

 

 

 

Bol du pèlerin | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Ce bol presque blanc, voisinant avec une boîte, un vase, une bouteille : ne le dirait-on pas mieux fait qu’aucun autre pour que le pèlerin l’emporte dans ses bagages et y recueille, à l’étape, au «puits du Vivant qui voit», de quoi se désaltérer ? Même, ou surtout, le pèlerin immobile, celui qui a fini par ne se déplacer plus qu’en pensée, si ses pieds ne le portent plus ?

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin

 

*

 

Sommes-nous ces bols vides de Morandi ?

Nous ne pensons à rien quand survient ce don au creux de l’oreille. Confidence du souffle, le silence grandit l’espace où résonne l’univers. Fraternité d’une voix sans visage : sur la page invisible, les gouttes, minuscules gemmes de diamant, à peine une  pluie d’encre, une nuit constellée dans la blancheur de nos vies de papier.

Traverser. Se laisser traverser. Entendre la musique intérieure.

Comme le violoniste jouant dans le sens de la veine du bois, les livres épousent la courbe des arbres. Nous n’écrivons pas nos livres. Ils s’écrivent seuls. Les écrivains, copistes fidèles, font à peine mieux que traduire ce que disent les branches : l’alphabet muet des chênes et des vignes, la litanie des oiseaux, le battement du sang au centre de la nuit, la parole qui murmure à l’arrière du silence. 

Les mots ne meurent pas. Venus d’un autre espace, d’un autre temps, ils nous reviennent après avoir traversé l’univers.

La solitude, l’abîme, la lumière. Il suffit d’un peu d’attention, la justesse se frôle, se laisse approcher — caresse d’un adagio pour hautbois de Bach.

 

Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy 7 février 2019.

 

Giorgio Morandi, Natura morta, 1936, Mamiano di Traversetolo (Parma) © Fondazione Magnani Rocca

J.S. Bach
Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur
Piano Anne Queffélec

 

 

Ateliers littérature, poésie, cantologie/Photographies S.E.S.