Je sais que tu sais | La poésie innue de J. Bacon chantée par Chloé Sainte-Marie

 

 Voici deux voix  qui m’accompagnent depuis des années. Les savoir là me rassure.  Entendre ces femmes parler, chanter, tresser leurs voix, dialoguer tout en restant elles-mêmes fait simplement du bien. Joséphine Bacon, née en 1947, est une poète ( éditée aux belles éditions Mémoire d’encrier ), parolière et réalisatrice innue originaire du Canada, écrivant en langues française et innue-aimun. Elle signe et dit pour partie ce texte « Je sais que tu sais »,  chanté pour l’autre partie par Chloé Sainte-Marie. Chanteuse québécoise, Chloé Sainte-Marie fut la muse, la compagne et soignante de Gilles Carle durant une vingtaine d’années. Elle a fondé après la mort de ce dernier la Maison Gilles-Carle dont la vocation est « de venir en aide aux «aidants naturels » en leur offrant du répit ». Chloé Sainte-Marie vient de terminer un nouvel opus de chansons d’auteur, voire de poèmes chantés, disque titré Maudit silence, et qui fera l’objet d’une tournée internationale. Après la longue attente d’un signe venu de cette artiste rare, la nouvelle est une joie.  Elle génère une curiosité impatiente aussi, puisque l’on évoque déjà ce maudit silence comme l’aboutissement lumineux d’une traversée difficile de vie et de travail. Nous y reviendrons. Pour l’heure ces deux voix – qui se répondent si justement – ce duo donne des raisons de croire, si besoin était, en la puissance de la poésie quand elle œuvre à l’accomplissement concret de nos vies.

Je note pour finir cette phrase, venue de la splendeur secrète des femmes : « Je me suis faite belle pour qu’on remarque la moëlle de mes os, survivante d’un récit qu’on ne raconte pas ».

Sylvie-E. Saliceti

 

Je sais que tu sais
Auteur : Joséphine Bacon
Interprète (Chant) : Chloé Sainte-Marie
Diction : Joséphine Bacon

mes os ont mal
frémissant du manque de mots
une douleur se fige
sans pouvoir raconter
qu’un hier lui échappe
je rêve d’un seul récit
qui dicterait sans faute
toute une vie vécue

[…]

Qui suis-je ?
Tu ne me connais pas
Tu ne sais pas mes légendes
Tu ne connais pas mon histoire

Tu es ici en conquérant de ma terre
Tu m’emprisonnes dans ma terre
Tu me prives de mon identité
Tu me prives de mon territoire

Tu m’enchaînes dans des réserves
Que tu as créées
Tu veux être maître de mon esprit
Qui suis-je, tu ne me connais pas

Tu m’appelles Montagnais
Tu m’appelles cris
Tu m’appelles tête de boule
Tu m’appelles Algonquin
Tu m’appelles Naskapi
Tu m’appelles Abénaquis
Tu m’appelles Micmac
Tu m’appelles Huron
Tu m’appelles Iroquois

Tu ne me regardes pas
Tu ne me vois pas
Tu ne m’entends pas
Tu ne m’écoutes pas
Tu ne me connais pas
tu ne connais pas mes légendes
tu ne connais pas mon histoire
n’attends pas que je me fâche telle une tornade
n’attends pas que je me libère de mes chaînes

Joséphine Bacon in José Acquelin, Joséphine Bacon, Nous sommes tous des sauvages, Mémoire d’encrier, 2011, p.3.

 

 

Robert Walser | Retour dans la neige

 

 

 

À mon avis, un beau poème est nécessairement un beau corps, qui doit s’épanouir à partir des mots déposés sur le papier discrètement, distraitement, presque sans idées. Les mots constituent la peau, qui est bien tendue sur le contenu, c’est-à-dire le corps. Le comble de l’art consiste à ne pas énoncer des mots, mais à façonner un corps-poème, autrement dit, à veiller à ce que les mots ne soient que le moyen de former ce corps.

Robert Walser

 

C’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour Photographie S.-E. Saliceti  Niesen 12/18

 

Sur le chemin du retour, qui me parut splendide, il neigeait à gros flocons, denses et chauds. Il me sembla presque entendre résonner quelque part un air de mon pays. Mes pas étaient vifs malgré la profondeur de la neige dans laquelle je continuais à progresser avec ténacité. Chaque pas accompli fortifiait ma confiance ébranlée, ce dont je me réjouissais comme un petit enfant. Tout ce qui avait existé autrefois fleurissait et m’enveloppait gaiement d’une roseraie comme un parfum juvénile. Il me sembla presque que la terre entonnait un chant de Noël et presque aussitôt déjà un chant de printemps.

(…)

De quelle manière il m’attire et pourquoi je suis attiré, le bienveillant lecteur le saura s’il continue à s’intéresser à ma description qui se permet de sauter par-dessus les sentiers, les prés, la forêt, le ruisseau et les champs jusqu’au petit lac lui-même où elle s’arrête avec moi et ne peut s’étonner assez de sa beauté inattendue, pressentie en secret. Mais laissons-la parler elle-même dans son exubérance coutumière : c’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour, c’est le ciel, un bleu transparent, à demi couvert ; c’est de l’eau, de l’eau si semblable au ciel qu’elle ne peut être que le ciel, et le ciel de l’eau bleue ; c’est un doux silence bleu et chaud et c’est le matin ; un beau, un beau matin.

Robert Walser, Retour dans la neige, Traduit de l’allemand par Golnaz Houchidar, Éditions Zoé, 1999.

 

 

 

Not So Deep as a Well | Dorothy Parker par Myriam Gendron

 

 

 

Solace
Auteur : Dorothy Parker
Musique : Myriam Gendron
Interprète : Myriam Gendron

 

There was a rose that faded young;
I saw its shattered beauty hung
Upon a broken stem.
I heard them say, “What need to care
With roses budding everywhere ?”
I did not answer them.

There was a bird, brought down to die;
They said, “A hundred fill the sky—
What reason to be sad ?”
There was a girl, whose lover fled;
I did not wait, the while they said,
“There’s many another lad.”

— Not So Deep as a Well

Dorothy Parker

Les frères | Atahualpa Yupanqui par Bïa et Lhasa de Sela

atahualpa-yupanqui-youngAtahualpa Yupanqui

Atahualpa Yupanqui est un chanteur, guitariste et grand poète argentin né en 1908 dans la région de Buenos Aires, mort le 23 mai 1992 à Nîmes. Ce poème dont il signe aussi la musique, est ici interprété par un duo réunissant Bïa et Lhasa de Sela. Trois talents rares en somme se conjuguent dans cette version de la chanson, reprise par ailleurs une dizaine de fois.
Sur ce qui fait l’essence artistique d’Atahualpa Yupanqui, notons cette phrase lue dans La palabra sagrada, bouleversante par son effet miroir, renvoyant  à tout poète l’image exacte de son propre rapport à la poésie dès lors que cette dernière tient une place essentielle dans sa vie
 : « Je suis un chanteur d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle [d’Argentine]. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Bïa

LOS HERMANOS/ LES FRÈRES

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
En el valle, la montaña
En la pampa y en el mar

Cada cual con sus trabajos
Con sus sueños, cada cual
Con la esperanza adelante
Con los recuerdos detrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Gente de mano caliente
Por eso de la amistad
Con uno lloro, pa llorarlo
Con un rezo pa rezar
Con un horizonte abierto
Que siempre está más allá
Y esa fuerza pa buscarlo
Con tesón y voluntad

Cuando parece más cerca
Es cuando se aleja más
Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar

Y así seguimos andando
Curtidos de soledad
Nos perdemos por el mundo
Nos volvemos a encontrar

Y así nos reconocemos
Por el lejano mirar
Por la copla que mordemos
Semilla de inmensidad

Y así, seguimos andando
Curtidos de soledad
Y en nosotros nuestros muertos
Pa que nadie quede atrás

Yo tengo tantos hermanos
Que no los puedo contar
Y una hermana muy hermosa
Que se llama ¡libertad!

Atahualpa Yupanqui

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Variations sur le mime | Chaillou / Roubaud & Leprest

 

 

Dans ces Entretiens d’Étretat jubilatoires, le septième intitulé «Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime » devrait être lu par signes. On songe au travail anthropologique de Marcel Jousse – élève de Marcel Mauss – sur l’écriture mimographique, et ce qu’il appelait l’éternisation du geste d’un instant : « Mon ombre s’allonge sur la paroi dans mon geste de présenter une offrande. Je décalque sur la paroi mon geste de la présentation de l’offrande. Je me retire, et voilà, mon offrande demeure. C’est le grand geste de l’offrande que nous retrouvons dans toutes les écritures mimographiques. (…) L’homme primordial est celui qui lutte avec son ombre mouvante et qui la domine et qui la décalque et la fait perdurer. C’est le mimisme qui jaillit et se stabilise.»

Comme un écho espiègle, le mime d’Allain Leprest s’invite, il entre  avec malice dans ce drôle de ballet orthographique.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SEPTIÈME ENTRETIEN
Du ballet de l’orthographe avec argument et pantomime

 

Deux hommes parlent d’orthographe. Et comme orthographe rime avec chorégraphe, se mettent, faute de s’entendre, subitement à danser. Et les virgules de sauter, les points de se suspendre, les apostrophes de s’apostropher. L’un, Arthur Cayley, est anglais, l’autre, Balthazar Baro, français avec accent. Quand l’un meurt, l’autre n’est pas né. L’un est algébriste, l’autre de Valence. L’un auteur de treize volumes et de 967 articles, ce qui alourdit les poches, l’autre d’un roman, de poèmes dramatiques, d’une ode à Richelieu et surtout d’un ballet, ce qui dénoue les jambes.

Arthur Cayley. – Danser, dites-vous ?
Balthazar Baro. – Pourquoi pas ? L’orthographe, n’est-ce pas une façon de mettre les mots au pas ?
A.C. – Mais comment mimerez-vous les lettres inutiles ? Tous ces isotopes superfétatoires, ces synonymes, homonymes dont il faudrait à tout prix se délester. Par exemple, que faire du chapeau circonflexe quand les mots marcheront tête nue ?
B.B. – Ceci. (Il montre.)
A.C. – Et quand les pêches du pêcher s’écriront peches et les tâches taches ?
B.B. – Cela.(Il montre encore.)
A.C. – Je vois que vous avez réponse à tout et que la cabriole vous sert de syntaxe.
B.B. – Exact.(Il danse exactement le mot exact.)
A.C. – Eh bien, puisque nous en sommes aux signes orthographiques, comment danserez-vous le tréma, ces deux points en l’air un peu naïfs qui jamais ne retombent, et le trait d’union qui rapproche, et la parenthèse qui alanguit, et l’accent aigu si bavard par rapport au silence grave du grave, et la miraculeuse cédille ?(Balthazar Baro, des deux pieds, d’une main, d’une jambe et du talon, exécute avec verve les figures demandées jusqu’à l’astérisque en étoile, malgré Arthur, qui en perfide « British » tente sur la personne de son ami, pour singer le crochet, un ultime croc-en-jambe.)
A.C. – Et les guillemets ?
B.B. – Ah ! Guillemette, Guillemette, tu es nette, tu es nette ! (Il exécute une bourrée.) Remarquez, malgré la mer qui nous touche, que je n’ai pas cité cet oiseau plongeur palmipède : le guillemot.
A.C. – C’est aussi une variété de raisin.
B.B. – Je vois que vous avez fait des progrès dans notre langue.
A.C. – Je présume qu’en ce moment, si vous essayez de m’embrasser, c’est pour le signe de l’accolade ? forme du latin ad, à, vers, et collum, cou, liaison ?
(Baro se précipite à nouveau, Cayley se recule de toute la longueur de ses deux prénoms Arthur et Octavius.)
A.C. – La démonstration me semble suffisante. Il serait préférable, je crois, pour la bonne tenue de cet entretien, de contenir votre pétulance méridionale pour traiter avec flegme (il souligne) du délicat problème des abréviations. Cela vous permettra d’ailleurs de reprendre souffle.

Michel Chaillou et Jacques Roubaud, Entretiens d’Étretat, Préface de Jacques Roubaud, Avec 15 dessins de Jean-Luc Parant, Éditions du Canoé, 2020, p. 51.

 

Le mime
Auteur, interprète : Allain Leprest
Compositeur : Romain Didier

 

She walks in beauty | Lord Byron dit par Marianne Faithfull

 

 

She walks in beauty
Auteur : Lord Byron
Compositeur : Warren Ellis
Diction : Marianne Faithfull
Nick Cave :  Piano

 

She walks in beauty, like the night
Of cloudless climes and starry skies;
And all that’s best of dark and bright
Meet in her aspect and her eyes;
Thus mellowed to that tender light
Which heaven to gaudy day denies.

One shade the more, one ray the less,
Had half impaired the nameless grace
Which waves in every raven tress,
Or softly lightens o’er her face;
Where thoughts serenely sweet express,
How pure, how dear their dwelling-place.

And on that cheek, and o’er that brow,
So soft, so calm, yet eloquent,
The smiles that win, the tints that glow,
But tell of days in goodness spent,
A mind at peace with all below,
A heart whose love is innocent!

Lord Byron

La Green Box | Victor Hugo chanté par Florent Vintrigner

 

Ce disque de douze poèmes est mis en musique par Florent Vintrigner, chanteur de la Rue Kétanou. Il en est le maître d’œuvre complet : compositeur, arrangeur et interprète. Il joue du banjo, de la guitare, de l’harmonica et de l’accordéon. « Défense de déposer de la musique le long de mes vers », injonction apocryphe dit-on. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de cette citation, voici une belle réussite qui la délégitime !   La démarche poétique n’a-t-elle aussi pour vocation de raviver les registres classiques ? Cette adaptabilité  n’est-elle d’ailleurs le signe assez sûr que l’on se trouve en présence d’une œuvre littéraire forte, capable de transcender son temps ? Tous les textes ne portent pas en eux cette possibilité d’une réception, toujours renouvelée par les époques qu’ils traversent. Voici en somme douze chansons enrichies d’un écho infiniment contemporain, jusqu’à offrir à la poésie hugolienne la nouvelle naissance qu’elle mérite.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Auteur : Victor Hugo
Compositeur / interprète : Florent Vintrigner
Chant, Banjo, Guitares, Harmonica : Florent Vintrigner
Arrangements, Programmations, Batteries, Basses, Claviers, Clarinette, Guitares, Choeurs : Benoît Laur
Arrangements, Réalisation, Enregistrement, Mixage : Arnaud Viala

 

 

 
Jeune fille
 

 

Jeune fille, l’amour, c’est d’abord un miroir
Où la femme coquette et belle aime à se voir
Et, gaie ou rêveuse, se penche
Puis, comme la vertu, quand il a votre cœur
Il en chasse le mal et le vice moqueur
Et vous fait l’âme pure et blanche
Puis on descend un peu, le pied vous glisse
Alors C’est un abîme ! en vain la main s’attache aux bords
On s’en va dans l’eau qui tournoie
L’amour est charmant, pur, et mortel
N’y crois pas
Tel l’enfant, par un fleuve attiré pas à pas
S’y mire, s’y lave et s’y noie.
 

 

Victor Hugo

 

Le slam poétique de Natasha Kanapé Fontaine | N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures

 

 

N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures.
Proverbe tzigane

Ne fuis rien si tu ne sais où aller exactement. Un pays, un homme. Tu as aimé. Ils se fracassent ensemble, telles des plaques tectoniques, pour ne former plus qu’une seule et même complainte. Un cantique des cantiques. Une sauvagerie profonde pour enfin mettre le feu à l’histoire, à ta douleur, à vos légendes. À vos peines à tous. Sans celles-ci tu ne voudrais pas être toi. Sans celles-ci tu ne crierais pas au génocide. Puis tu traverses un fleuve. Béant. Sans te retourner. L’exil devient un héritage. Le Saint-Laurent s’éteint en rouge les soirs d’équinoxe. Les étés indiens, tu les fuis. Depuis, tu cherches à effacer l’eau, unir tes peuples, chanter des berceuses, ou encore, hurler. Tu dessines des cartes sauvages dans les peintures de ton âme. Tu écris ce que tu n’arrives pas à décrire. Tu… DEVIENS métisse, assise entre deux mondes, deux rives, deux histoires. Non, tu danses. Faire entendre la voix des tiens. Avec les autres. Unir. Ton chant de paix.

Natasha Kanapé Fontaine, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Prologue, Éditions Mémoire d’encrier, 2012, p. 4.

 

Slam poétique Natasha Kanapé Fontaine

 

 

 

Elle chante | Cesaria Evora la chanteuse aux pieds nus


 

 

 

Fouler la terre pieds nus

Ni vertiges astraux ni pierres précieuses inconnues.
Pas d’étonnements poétiques forcés, de faux rites.
Je parlerai de la terre consacrée par le grand-père dans le centre de mon enfance.
De son odeur de pluie ou de vie quand l’aube m’appelle à la fenêtre,
et que l’éclat du monde me renvoie sa phrase :
Foule-la à pieds nus.
L’énergie qui monte dans ton corps te rapproche du reste de l’univers.

Et encore, quand je parcours les quais solitaires et sombres
et que le vent frôle mes oreilles rafraîchissant le monologue échauffé,
une lointaine odeur de poissons me rappelle la mer.
Et je cherche un bout de chemin et je veux le humer.
Et je veux le fouler.
Et bien que ce ne soit pas la terre, la peau de mes pieds touche le monde.
Et mon sang fait à nouveau partie du sang de l’univers.

Elvira Alejandra Quintero‏, Traduction Colo.

*

Pisar la tierra con los pies descalzos

Nada de vértigos astrales y desconocidas piedras preciosas.
Nada de forzosos extrañamientos poéticos, de falsos ritos.
Hablaré de la tierra consagrada por el abuelo en el centro de mi infancia.
De su olor a lluvia o a vida cuando el amanecer me llama a la ventana,
y el brillo del mundo me devuelve su frase:
Písala con los pies descalzos.
La energía que asciende por tu cuerpo te hermana con el resto del universo.

Y aún, cuando recorro los andenes solos y oscuros
y el viento acecha en mis oídos refrescando el acalorado monólogo,
un lejano olor a peces me recuerda el mar.

Y busco un pedazo de camino y quiero olerlo.
Y quiero pisarlo.
Y aunque no es de tierra, la piel de mis pies toca el mundo.
Y mi sangre vuelve a ser parte de la sangre del universo.

**
*

Tout comme Amalia Rodrigues a incarné le Portugal, ou du moins l’idée que le pays se fait de lui-même et de son histoire poétique, tout comme Oum Kalsoum symbolisait l’indépendance d’une Egypte à la frontière du monde moderne et du monde paysan, puis l’unité panarabe, Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, quatre cent mille habitants dedans, autant dehors. Indissociable de l’histoire de l’archipel africain, la chanteuse des bars de Mindelo est restée la première femme africaine à vendre autant de disques à travers le monde. Hissée au rang de “meilleure ambassadrice du Cap-Vert”, selon les termes mêmes du gouvernement de son pays, celle que la presse internationale avait surnommée “la diva aux pieds nus” était restée profondément elle-même : une femme du peuple de Mindelo, la ville principale de l’île de São Vicente, longtemps vouée au commerce portuaire sous la domination des compagnies charbonnières anglaises. Il y a dix ans, pas un producteur n’aurait parié un kopeck sur Cesaria Evora, une femme ronde, pauvre, noire, sachant à peine écrire, déjà vieillissante et trop souvent exploitée par des managers véreux. En 1997, alors que s’achève la réédition de cette biographie, Cesaria Evora, resplendissante, étale enfin ses ors et ses sourires, ses succès et ses bonheurs. C’est un conte de fées, fragile et secret, si fort en enseignements sur la résistance au destin, sur les cycles de la décadence et de la construction qu’il convient de le méditer.
(…)
Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, parce qu’elle en avait hérité le génie, cette sorte de résistance à toute épreuve, d’obstination, marquée par les cycles de sécheresse qui ruinent périodiquement l’économie du pays depuis sa découverte, l’émigration massive, et l’espoir jamais épuisé du retour des jours meilleurs. Cesaria n’était pas différente des milliers de femmes cap-verdiennes, travailleuses des champs de l’île de Santiago, vendeuses des marchés mindelenses ou femmes de ménage de Rotterdam. Elle en avait l’apparence physique, métisse des îles, joueuse et provocante, mamma africaine ayant appris à doser les herbes et le piment malaguete de ses ancêtres venus des côtes de Guinée. Sa différence, c’était sa voix, son extrême sensibilité à la poésie, et sa manière bien à elle de fréquenter les marges, d’où tout se sait et tout s’observe, plutôt que de chercher la ligne droite de l’intégration. Cesaria faisait peu de compromis. Elle ne trichait pas, même admirée, elle ne jouait pas à la bourgeoise. Le petit peuple ne l’a jamais trahie. Elle était des leurs, et elle savait mieux que quiconque en dévoiler les blessures et les joies.

Cesaria Evora n’expliquait pas, elle racontait des choses simples. Elle s’embarrassait peu de la chronologie, mais elle disait en deux mots l’essentiel : les mornas et les coladeras qu’elle avait choisi de mettre dans son répertoire sont parmi les plus belles déjà composées au Cap-Vert, un pays où la littérature en créole afficha son originalité dès les années trente, malgré la dureté du régime salazariste, et qui donna au mouvement des indépendances africaines l’une de ses person­na­li­tés politiques les plus charismatiques, Amilcar Cabral. Ces mornas et ces coladeras avaient en outre l’avantage d’accompagner pas à pas l’histoire de ce pays occupé par le Portugal durant plus de cinq cents ans, et, si l’on peut dire, créé par le colonisateur qui, à son arrivée en 1456, n’y trouva âme qui vive.

Véronique Mortaigne, Cesaria Evora, La voix du Cap-Vert, Biographie, Actes Sud, Format num. non pag., 2014.

 

Elle chante
Auteur, compositeur : Bernard Lavilliers
Interprètes : B. Laviliers & Cesaria Evora

 

 

 

 

Malek Haddad | Souvent je me souviens


 

 

 

La longue marche ( Extraits)

Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai alors dans mes yeux cette longue patience
Du fellah qui regarde à ses mains incassables
L’histoire du pays où naîtra l’oranger
Souvent je me souviens d’avoir été berger …
J’ai rompu la galette
J’ai partagé les figues

Chez nous le mot Patrie a un goût de colère …
Ma main a caressé le cœur des oliviers
Le manche de la hache est début d’épopée
Et j’ai vu mon grand-père au nom du Mokrani
Poser son chapelet pour voir passer des aigles

Malek Haddad, Poésie algérienne, Anthologie, Quand la nuit se brise, Dirigée et présentée par Abdelmadjid Kaouah, Points/Poésie, 2012, p.194.

 

 

Poésie, littérature, cantologie.