Lou Andreas-Salomé | Prière à la Vie

Prière à la Vie

 

Certes, comme on aime un ami
Je t’aime, vie énigmatique –
Que tu m’aies fait exulter ou pleurer,
Que tu m’aies apporté bonheur ou souffrance.

Je t’aime avec toute ta cruauté,
Et si tu dois m’anéantir,
Je m’arracherai de tes bras
Comme on s’arrache au sein d’un ami.

De toutes mes forces je t’étreins !
Que tes flammes me dévorent,
Dans le feu du combat permets-moi
De sonder plus loin ton mystère.

Être, penser durant des millénaires !
Enserre-moi dans tes deux bras :
Si tu n’as plus de bonheur à m’offrir –
Eh bien – il te reste tes tourments.

Lou Andreas-Salomé, Ma vie, Esquisse de quelques souvenirs,  Édition posthume par Ernst Pfeiffer, Traduit de l’allemand par Dominique Miermont et Brigitte Vergne, Collection Quadrige, Éditions PUF, 2015.

Rilke par Las Hermanas Caronni | La mélodie des choses

 

 

O’ Lamparo Barrettali Phot. C.C.

« Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix »

 

LA MÉLODIE DES CHOSES

XVI

Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n´a sa place que de temps à autre. Savoir à quel moment c´est à toi d’attaquer, voilà le secret de ta solitude : tout comme l’art du vrai commerce c´est : de la hauteur des mots se laisser choir dans la mélodie une et commune.

XVIII

Nous sommes en avant tout à fait comme cela. De bénisseuses nostalgies. C’est au loin, dans des fonds éclatants, qu’ont lieu nos épanouissements. C’est là que sont mouvement, volonté. C’est là que se situent les histoires dont nous sommes les titres obscurs. C’est là qu’ont lieu nos accords, nos adieux, consolation et deuil. C’est là que nous sommes, alors qu’au premier plan, nous allons et venons.

XIX

Souviens-toi de gens que tu as trouvés rassemblés sans qu’ils aient encore partagé une heure. Par exemple des parents qui se rencontrent dans la chambre mortuaire d’un être vraiment cher. Chacun, à ce moment là, vit plongé dans son souvenir à lui. Leurs mots se croisent en s’ignorant. Leurs mains se ratent dans le désarroi premier. — Jusqu’à ce que derrière eux s’étale la douleur. Ils s’asseyent, inclinent le front et se taisent. Sur eux bruit comme une forêt. Et ils sont proches l’un de l’autre comme jamais.

XX

Sinon, s’il n’y a pas une profonde douleur pour rendre les humains également silencieux, l’un entend plus, l’autre moins, de la puissante mélodie de l’arrière-fond. Beaucoup ne l’entendent plus du tout. Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines et qui croient à présent que leur force et leur vie, c’est le bruissement de leurs branches. Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter. Ils ne veulent pas d’heure autour d’eux. Ce sont des pauvres sans-patrie, qui ont perdu le sens de l’existence. Ils tapent sur les touches de jours et jouent toujours la même monotone note diminuée.

XXI

Si donc nous voulons être des initiés de la vie, nous devons considérer les choses sur deux plans :
D’abord la grande mélodie, à laquelle coopèrent choses et parfums, sensations et passés, crépuscules et nostalgies, —
et puis : les voix singulières, qui complètent et parachèvent la plénitude de ce chœur.
Et pour une œuvre d’art cela veut dire : pour créer un image de la vie profonde, de l’existence qui n’est pas seulement d’aujourd’hui, mais toujours possible en tous temps, il sera nécessaire de mettre un rapport juste et d’équilibrer les deux voix, celle d’une heure marquante et celle d’un groupe de gens qui s’y trouvent.

XXII

À cette fin, il faut avoir distingué les deux éléments de la mélodie de la vie dans leur forme primitive ; il faut décortiquer le tumulte grondant de la mer et en extraire le rythme du bruit des vagues, et avoir, de l’embrouillamini de la conversation quotidienne, démêlé la ligne vivante qui porte les autres. Il faut disposer côte à côte les couleurs pures pour apprendre à connaître leurs contrastes et leurs affinités. Il faut avoir oublié le beaucoup, pour l’amour de l’important.

Rainer Marie Rilke, Notes sur la mélodie des choses, Édition bilingue, Traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Éditions Allia, 2008, pp.25/27/28/29/30/3132/33.

La mélodie des choses
Auteur : R. M. Rilke
Compositeur, interprète : Las Hermanas Caronni

*

Las Hermanas Caronni

Dans une Argentine qui a fondé son identité sur un prodigieux melting pot, Las Hermanas Caronni connaissaient déjà le monde avant de naître tant la diversité de leurs origines avait pris source aux quatre coins du globe.
Un monde qu’elles parcoururent leur instrument en bandoulière et dont les rencontres inspirèrent leurs disques précédents. Mais voici qu’elles explorent leurs mers intérieures dans un album très aquatique par sa thématique. Fortes d’un solide bagage classique dont elles n’ont pas voulu garder le carcan, elles se jouent des styles et des modes pour magnifiquement mettre en musique une « mélodie des choses» chère à Rilke, évoquer les jours pluvieux du Macondo de « Cent Ans de Solitude », et s’emparer du rêve andalou de Jim Morrison. Cette liberté illumine leurs compositions où elles donnent libre cours avec gourmandise à leur talent d’instrumentistes, la majesté des graves de la clarinette de Gianna et le violoncelle parfois rageur de Laura ignorant superbement les étiquettes stylistiques. Plein du parfum de leur Argentine natale, voilà le beau voyage de deux vraies « musiciennes du monde» sur les chemins enchanteurs d’une musique sans frontières.

Philippe Vincent, Jazz Magazine, in Livret numérique, Qobuz, 2015.

 

 

Je monte vers le refuge des hommes | Sylvie-E. Saliceti

Photographie – Sylvie-E. Saliceti – Suisse allemande

 

Écrit en écho aux marches en montagne, le texte ci-dessous appartient à un ensemble traduit, et publié prochainement en Turquie, dans une anthologie bilingue de poésie française contemporaine.

Sylvie-E. Saliceti

à M. Langlois

 

JE MONTE VERS LE REFUGE DES HOMMES

 

je monte vers le refuge des hommes
la porte ne s’ouvre pas
je marche sous la flambée de l’ombre souillée comme un visage d’enfant bohémien
qui joue dans la poussière
allons saluer le Levant et ses bêtes !

c’est un crépuscule dans l’étranglement du soleil
la falaise est en sang
le fer de ma chaussure frotte la pierre
si tu savais la taille du monde devenu ce cœur froid !
l’étoffe se déchire quand brusquement s’embrasent des milliers de soleils
une autre porte s’ouvre
la pluie rencontre le rocher
les étoiles avec leur vieille âme rougissent au fond des cendres
et l’on croit voir un peuple qui se lève

la lumière des compagnons alors s’agrandit par les nids
il suffit de ranimer le brasier pour être ensemble
nous cuisons le pain de vie et de mort
les miettes d’humanité brûlent nos mains
à dos de yacks est porté le sel de destruction et de survie
et quand les flammes comptent les étincelles – innombrables –
dans nos yeux
le feu devient jaloux – fou comme un poisson pris par le désir de voler

la forêt – plus âgée que le monde – fait tomber des paroles de ses arbres
sur nos fronts
vers un amour plus haut
que l’amour
et nous voilà !
dans l’amitié de la montagne qui s’accroche aux brumes
l’espace se vide
tout devient visage : la lune, la terre et ce qui me rend heureuse
au-dessus de tout : les oiseaux immortels qui parlent
la langue de l’éveil
à travers les âges au-dessus de nos vies traversent quelques nuages
petits comme des cerises.

 

 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 14 janvier 2022

Les p’tits enfants d’ verre (version interprétée par Allain Leprest )

 

Jungho Lee- Reading at night 2010
Jungho Lee – Reading at night 2010

 

Y a pas qu’eux sur terre
Les p’tits enfants d’verre
Y a aussi des fois
Les p’tits enfants de bois
Faut pas oublier
Les p’tits en papier
Les p’tits en charbon
Et ceux en carton

 

Les p’tits papiers et les p’tits enfants d’verre font de bien jolies chansons. J’ignorais l’anecdote rapportée par Véronique Sauger ci-dessous, mais comprends son importance à la lumière d’un autre fait qui advenait lors de nos rencontres avec « le moins connu des chanteurs connus » ainsi qu’il s’était lui-même baptisé. Voici un souvenir récurrent, que je relis aujourd’hui comme un écho à son enfance : nous parlions, et tout en parlant, une main se perdait machinalement dans sa poche, Allain Leprest sortait des bouts de papier froissés — un, puis deux, puis trois, et puis encore d’une autre poche. C’est ainsi qu’il écrivait, en griffonnant des morceaux de feuilles dont même son appartement se retrouvait semé …

Sylvie-E. Saliceti

 

C’est ainsi qu’un jour … Un jour qu’Allain Leprest se promenait avec son grand-père, épicier à Granville, qu’il adorait, un oiseau s’arrêta au milieu de la route. Son grand-père qui portait un chapeau melon, le retira et le déposa sur l’oiseau.

Ils attendirent un peu, puis son grand-père souleva le chapeau, et l’oiseau s’envola à tire d’ailes. Libre.

Peu après, son grand-père eut une attaque cérébrale.

Muet. Ils ne pouvaient plus rien se dire. Ils correspondirent avec des petits bouts de papier.

Une partie du lien d’Allain Leprest avec l’écriture est certainement là, dans la poésie de cet envol, dans la douleur qui suivit, et la communication par l’écrit.

Véronique Sauger, Allain Leprest/F. Solleville : portraits croisés, Préface de Gérard Pierron, France Musique, 2009, p.141.

Les p’tits enfants de verre
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

 

 

 

Les p’tits enfants d’verre | Philippe Rahmy

Wenyi Geng- Waiting 2000 

Voici un texte poignant du regretté Philippe Rahmy, grand écrivain qui témoigne ici de sa maladie, dite des os de verre ; en écho, dans une sorte de prolongement allégorique, il y a cette chanson titrée « Les p’tits enfants d’verre ». Avec une simple ritournelle, Allain Leprest évoque l’essentiel ancrage de l’écriture dans le corps, jusqu’à la transfiguration  des p’tits enfants d’verre  en p’tits enfants d’bois. Du témoignage de P. Rahmy autant que de l’écoute de la chanson, émane une tendresse inouïe.

Sylvie-E. Saliceti

Mise en page 1

Je suis né sans espoir de guérison. J’ai passé mon enfance dans un lit. Les champs venaient buter contre le mur de notre maison, en bordure du village. J’ai su parler à l’âge où les enfants font leurs premiers pas. Mes mots ont été mes bras et mes jambes. Ce que je ne pouvais pas accomplir moi-même, me saisir des objets, me déplacer, j’en chargeais les autres par le langage. Mais il y avait une chose à ma portée que je refusais de faire. Lire. Car la voix de ma mère à mon chevet dépassait en mélodie les pauvres inflexions que j’aurais pu donner à mes propres lectures. J’ai grandi dans cette voix qui me lisait les livres que j’aimais.

Couvert de fractures, j’avais toujours mal. Ma mère me lisait l’Ancien Testament pour distraire ma douleur. Des histoires magnifiques de sacrifices et de batailles. Je sortais ainsi d’Égypte plusieurs fois par semaine, je traversais la mer Rouge, je voyais Pharaon englouti par les flots, la Tour de Babel s’effondrer, Goliath mordre la poussière, Abraham lever son poignard, Dieu sur la montagne sculpter les tables de la loi. Ces histoires ne m’auraient pas produit un tel effet si je les avais lues moi-même. Je portais alors un casque muni d’une jugulaire qui bloquait mon menton. Cette cuirasse protégeait mon crâne que je m’étais fracturé à plusieurs reprises en heurtant ma tête aux barreaux du lit durant mon sommeil. Je parlais donc avec les dents serrées comme un boxeur groggy qui répond à l’arbitre après avoir pris un coup. J’avais aussi cette manière des boxeurs de se balancer d’avant en arrière pour ajuster leurs corps au rythme du combat. Cette manie et mon casque m’ont valu le surnom de rhinocéros.

Philippe Rahmy, Béton armé, La Table ronde, 2013, pp. 61-62.

Les p’tits enfants d’verre
Auteur : Allain Leprest
Compositeur : Gérard Pierron
Interprète: Francesca Solleville

Roberto Juarroz | Il dessinait partout des fenêtres

La Fenêtre bleue Henri Matisse New York The Museum of Modern ArtHenri Matisse-La Fenêtre bleue -Museum of Modern Art NY

 

Il dessinait partout des fenêtres.
Sur les murs trop hauts,
sur les murs trop bas,
sur les parois obtuses, dans les coins,
dans l’air et jusque sur les plafonds.
Il dessinait des fenêtres comme s’il dessinait des oiseaux.
Sur le sol, sur les nuits,
sur les regards tangiblement sourds,
sur les environs de la mort,
sur les tombes, les arbres.
Il dessinait des fenêtres jusque sur les portes.
Mais jamais il ne dessina une porte.
Il ne voulait ni entrer ni sortir.
Il savait que cela ne se peut.
Il voulait seulement voir : voir.
Il dessinait des fenêtres.

Partout.

Roberto Juarroz, Douzième Poésie verticale, Traduction de l’espagnol ( Argentine) par Fernand Verhesen, Présentation de Michel Camus, Éditions Orphée/La Diférence, 1997.

Allain Leprest | C’est peut-être

 


« C’est peut-être Van Gogh »
Vincent Van Gogh Autoportrait -1887-

Une pensée ce matin pour Allain Leprest, poète et chanteur, l’un des plus doués de sa génération, volontairement discret, discrétion qui seule explique qu’il n’aura pas eu de son vivant la carrière de Brassens, Brel ou Nougaro. Il en avait sans conteste le talent et est aujourd’hui enseigné à la Sorbonne. Malgré les quelques années qui nous séparent de sa disparition, il m’accompagne, souvent, très souvent. 

Sylvie-E. Saliceti

 

C’est peut-être
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

C’est peut-être Mozart
Le gosse qui tambourine
Des deux poings sur l’bazar
Des batteries de cuisine
Jamais on le saura
L’autocar du collège
Passe pas par Opéra
Râpé pour le solfège

C’est peut-être Colette
La gamine penchée
Qui recompte en cachette
Le fruit de ses péchés
Jamais on le saura
Elle aura avant l’heure
Un torchon dans les bras
Pour se torcher le cœur

C’est peut-être Grand Jacques
Le petit au rire bête
Qui pousse dans la flaque
Sa boîte d’allumettes
Jamais on le saura
La famille est maçon
Râpé Bora Bora
Un mur sur l’horizon

C’est peut-être Van Gogh
Le p’tit qui grave des ailes
Sur la porte des gogues
Avec son Opinel
Jamais on le saura
Râpé les tubes de bleu
Il fera ses choux gras
Dans l’épicerie d’ses vieux

C’est peut-être Cerdan
Le môme devant l’école
Qui recolle ses dents
A coups de Lapidol
Jamais on le saura
KO pour ses 20 piges
Dans le ring de ses draps
En serrant son vertige

C’est peut-être Jésus
Le môme de la tour 9
Qu’a volé au Prisu
Un gros zœuf et un bœuf
On le saura jamais
Pauvre flocon de neige
Pour un bon dieu qui naît,..

100 millions font cortège

Le puits | Mahmoud Darwich

Paul Signac – Femmes au puits – 1892

Le Puits 

[…]
Sois fort mon double et brandis le passé dans tes mains
Telles les cornes d’une chèvre
Prends place auprès de ton puits
Les cerfs de la vallée se retourneront peut-être vers toi
Et ta voix, ta voix, apparaîtra
Image de pierre du présent brisé
Je n’ai pas encore accompli ma brève visite à l’oubli
Je n’ai pas emporté tous les instruments de mon cœur
Ma cloche sur le vent des pins
Mon échelle adossée au ciel
Mes astres autour des toits
Et l’éraflure de ma voix brûlée par le ciel ancien
Et j’ai dit au souvenir
Que la paix soit sur vous […]


Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2000, p.324.

Jean-Claude Grumberg | La plus précieuse des marchandises

Anselm Kiefer-Resurrexit -1973

Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.

Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons…

Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été, une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale. La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

 

Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises, Un Conte, Éditions du Seuil/ Collection Points, 2021.

 

Chanson
Traditionnel
Chants juifs
Sonia Wieder-Atherton, violoncelle
Daria Hovora, piano

W.H. Auden | Dis-moi la vérité sur l’amour

 

 

Ô, DIS-MOI LA VÉRITÉ SUR L’AMOUR

D’aucuns disent que l’amour est un petit garçon,
D’autres disent que c’est un oiseau,
D’aucuns disent qu’il fait tourner le monde,
D’autres disent que c’est absurde,
Et quand je demandai au voisin,
Qui feignait de s’y entendre,
Sa femme se fâcha vraiment,
Et dit qu’il ne faisait pas le poids.

Ressemble-t-il à un pyjama,
Ou au jambon dans un hôtel de la ligue anti-alcoolique ?
Son odeur rappelle-t-elle les lamas,
Ou a-t-il une senteur rassurante ?
Est-il épineux au toucher comme une haie,
Ou doux comme un édredon pelucheux ?
Est-il dur ou plutôt souple sur les bords ?
Ô, dis-moi, la vérité sur l’amour.

Nos livres d’histoire en parlent
Avec des petites notes ésotériques,
C’est un sujet assez ordinaire
Sur les navires transatlantiques ;
J’ai vu la question traitée
Dans le récit de suicides,
Et je l’ai même vu griffonné au dos
Des indicateurs de chemin de fer.

Hurle-t-il comme un berger allemand affamé,
Ou gronde-t-il comme une fanfare militaire ?
Peut-on l’imiter à la perfection
Sur une scie ou sur un Steinway ?
Chante-t-il sans frein dans les réceptions ?
N’apprécie-t-il que le classique ?
Cessera-t-il quand on veut la paix ?
Ô, dis-moi la vérité sur l’amour.

J’ai regardé dans la maison de vacances ;
Il n’y était même pas ;
J’essayai la Tamise à Maidenhead,
Et l’air tonique de Brighton.
Je ne sais pas ce que chantait le merle,
Ou ce que disait la tulipe ;
Mais il ne se trouvait ni dans le poulailler,
Ni sous le lit.

Peut-il faire des mimiques extraordinaires ?
Est-il souvent malade sur la balançoire ?
Passe-t-il tout son temps aux courses,
Ou gratte-t-il des bouts de cordes ?
A-t-il une opinion sur l’argent ?
Pense-t-il assez au patriotisme ?
Ses plaisanteries sont-elles vulgaires mais drôles ?
Ô, dis-moi la vérité sur l’amour.

Quand il viendra, viendra-t-il sans avertissement
Au moment où je me gratterai le nez ?
Frappera-t-il à ma porte un beau matin,
Ou me marchera-t-il sur les pieds dans l’autobus ?
Viendra-t-il comme le temps change ?
Son accueil sera-t-il aimable ou brutal ?
Bouleversera-t-il toute mon existence ?
Ô, dis-moi la vérité sur l’amour.

 

Wystan Hugh Auden, Dis-moi la vérité sur l’amour, Traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire et Béatrice Vierne, Christian Bourgois Éditeur / Éditions du Rocher, Collection Points, 2020, pp.9 à 11.

Laurent Gaudé et Christina Pluhar | Orphée de sang et de lumière

 

Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans les villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l’immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules.

Je veux une poésie qui s’écrive à hauteur d’hommes. Qui regarde le malheur dans les yeux et sache que dire la chute, c’est encore rester debout. Une poésie qui marche derrière la longue colonne des vaincus et qui porte en elle part égale de honte et de fraternité. Une poésie qui sache l’inégalité violente des hommes devant la voracité du malheur.

Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose des yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que les vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils disparaissent.

Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparaissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. Nous avons besoin des mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit.

Laurent Gaudé, De sang et de lumière, Poésie, Actes Sud, 2017, pp.7/8.

Orfeo Chaman
Aparicion de Euridice
Auteur : Traditionnel
Arrangements, direction : Christina Pluhar
Voix : Luciana Mancini, Vincenzo Cappezzuto, Nahuel Pennisi

 

José Ángel Valente | Fouillez dans les cendres du crépuscule

 

 

Thomas Downing-1974

 

Fouillez dans les cendres du crépuscule.
Si vous y trouviez
le soleil, ce serait comme une vieille
pièce de monnaie verdie par la rouille.

Nettoyez-le.
Il brillera
dans le tiède éclat de l’oubli.

Tendez la main, tendez-la,
tendez la main avec le soleil,
pour qu’ainsi le soleil demeure
semé dans la nuit.

 

José Ángel Valente, Chansons d’au-delà, Traduit du galicien par Jacques Ancet et préfacé par Claudio Rodriguez Fer, Éditions Unes, 1995, p. 19.

De la magie | Lapins !

 

Et la magie ? Qu’en pensez-vous ? Pourquoi pas ? Si nous commencions l’année en magie ? Comme Henri Michaux qui pose une pomme sur sa table, puis tente d’entrer dans cette pomme. Il dit avoir essayé durant vingt ans, sans succès. Essayons autre chose : un chapeau, un lapin ; ça semble simple. Rien de moins évident en réalité. Témoin ce très vieux magicien qui sort de son chapeau des chimpanzés, des chats, des chiens, des vaches, des cochons, des veaux, des souris vertes, des rats blancs, des boas, des éléphanteaux, des biches aux abois ( avec leurs rimes), des élans, oui mais … jamais, jamais un seul lapin. Sa femme pense qu’il complique, et lui, le bon André ( le magicien s’appelle André), demeure impuissant à produire le plus simple. Triste histoire de Dédé ( son surnom, c’est Dédé) qui de son haut de forme, fait sortir des vis, des lits à baldaquin, des clefs de douze, des uniformes, des chaussettes sales, des radiateurs, des crucifix, des bilboquets, des locomotives à vapeur, des facteurs, des politiciens, des employés SNCF, des aviateurs, des amoureux, des contractuelles, des curés, des vigoureux, des souffreteux, des bouleversements climatiques, des cyclones, des raz-de-marée, des jaillissements volcaniques, des calamités, un tas d’objets inopinés, et aussi toute une humanité … mais de son couvre-chef, jamais, jamais un seul lapin.

Sylvie-E. Saliceti

Lapins !
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

 

Boris Vian par Agnès Jaoui | L’année à l’envers

 

 

 

 

Voici une curieuse année,  sorte de fuite d’avant en arrière décomptant un temps qui court à l’envers, au bout duquel — c’est épatant, c’est épatant —  l’on arrive en ayant rajeuni d’un an. Chez Boris Vian l’écriture  ne renie aucune part de l’émotion humaine, tour à tour ardente, légère, méditative, implacable, chirurgicale, délirante, violente, tendre, souvent drôle, d’une exacte justesse, et toujours lucide. Une écriture vivante en somme, et puisque la poésie est là «éternellement présente, à l’écoute de l’incommensurable Vie.»

Sylvie-E. Saliceti

 

Avril succède à mai
Et mars vient juste après
Ah, quell’ drôle de saison
Que nous vivons, que nous vivons
Et puis c’est février
Suivi du mois d’janvier
Décembre va venir
On ne sais plus quoi dire

L’année passée l’année passée
C’était beaucoup plus calme
Mais c’te drôle d’année renversée
Ne manqu’ pas d’charme

Décembre est dépassé
Novembre a commencé
Si ça pouvait seulement
Durer longtemps, durer longtemps
Si ça pouvait durer
Jusqu’au mois de juillet
Jusqu’à ce foutu soir
Où tu m’as laissé choir

Le soir très doux d’un jour heureux
Où j’avais pris tes lèvres
Quand je repense à tes yeux bleus
J’en ai la fièvre

Voilà qu’octobre arrive
Et passe à la dérive
Septembre accourt derrière
C’est un mystère, c’est un mystère
L’mois d’août à l’horizon
Fredonne ces chansons
Vacances de l’an dernier
Que je vous ai pleurées!

Voilà juillet qui montre enfin
Sa tête blonde et sage
Si l’on retourne jusqu’en juin
J’crois aux mirages

Avril est revenu
Je marche dans la rue
J’ai rajeuni d’un an
C’est épatant, c’est épatant
Je frappe à la fenêtre
Tu daignes apparaître
Mais quoi, chose bizarre
Tu as de grands yeux noirs

Je me trompais, c’est une erreur
C’est bien l’année nouvelle
Voici ma vie… voici mon coeur
Venez, ma belle…

L’année à l’envers
Auteur : Boris Vian
Interprète : Agnès Jaoui

 

 

Une philosophie de l’expression | Variations sur les mots

 

Rien ne devrait avoir un nom, de peur que ce nom même le transforme.

Virginia Woolf

Cette philosophie de l’expression [ celle de Brice Parain ] s’achève en effet sur une théorie du silence. (…) la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde.

Albert Camus, Oeuvres complètes, Sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi, Gallimard/La Pléiade, Tome I, 2009, p.908.

Qu’est-ce que les mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent? Qu’ils ne sont ni des instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que nous. Ils savent qu’ils sont échangés entre les hommes non comme des formules et des slogans mais comme des offrandes et des danses mystérieuses. Ils en savent plus que nous; ils ont résonné bien avant nous; ils s’appelaient les uns les autres bien avant que nous ne soyons là. Les mots préexistent à ta naissance. Ils ont raisonné bien avant toi. Ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine et comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes du dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que toi. Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit.

Valère Novarina, Devant la parole, P.O.L, 1999, pp. 13 & S.

 

Les mots
Auteur : Claude Nougaro
Interprète : David Linx

 

Les mots divins
les mots en vain
les mots de plus
les motus
les mots pour rire
les mots d’amour
les mots dits, pour te maudire
les mots bruissant comme des rameaux
les mots ciselés, comme des émaux
la faim des mots
la soif des mots
qui disent quelque chose
les mots chéris qui sur mes lèvres
n’ont pas trouvé
leur place
les mots muets
les mots buées
comme un baiser sur la glace
les mots bouclés
clés de l’espace
les mots oiseaux qui laissent des traces
les mots qui tuent
les mots qui muent
les mots tissant l’émotion
les mots palis
les mots salis
les mots de prédilection
les mots qui te caressent
comme des mains
les mots divins
les mots devins
les premiers mots
la fin

des mots

 

 

Le poète n’est pas un excellent homme | Gérard Macé

 

Le poète n’est pas un excellent homme, qui prépare à son gré des mets parfaits pour le genre humain. Le poète n’est pas un homme qui médite cette préparation, la suit avec attention et rigueur, pour livrer ensuite le produit fini à la consommation pour le plus grand bien de tous.

Le poète ne se livre pas à cette opération, et, le voudrait-il, maigres les résultats. La bonne poésie est rare dans les patronages comme dans les salles de réunions politiques(…). En poésie, il vaut mieux avoir senti le frisson à propos d’une goutte d’eau qui tombe à terre et le communiquer, ce frisson, que d’exposer le meilleur programme d’entraide sociale.

Cette goutte d’eau fera dans le lecteur plus de spiritualité que les plus grands encouragements à avoir le cœur haut et plus d’humanité que toutes les strophes humanitaires. C’est cela la transfiguration poétique. Le poète montre son humanité par des façons à lui, qui sont souvent de l’inhumanité (celle-ci apparente et momentanée). Même antisocial, ou asocial, il peut être social. Pour éviter la contradiction sur des noms actuels, je préfère choisir l’exemple d’un artiste créateur, d’un genre beaucoup moins pur que la Poésie mais sur lequel l’unanimité de sympathie s’est faite : Charlie Chaplin. Il a créé un type de vagabond, dit Charlot, nettement immoral. Des coups de pied, des crocs-en-jambe aux policemen quand il en rencontre ; il bafoue toutes les autorités, il ne travaille pas ; s’il travaille, il brise tout, il trompe son patron, il n’a pas le respect de la femme d’autrui, il est chapardeur à l’occasion, il est une non-valeur sociale et cependant il a eu une action telle, il a tant réconcilié de gens avec la vie qu’on pourrait l’appeler un des bienfaiteurs de notre époque. N’ayant pas sur l’art des vues d’instituteurs. Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, personnages bien peu recommandables de leur temps, pourquoi représentent-ils, cependant, tant de choses pour nous et sont-ils en quelque sorte des bienfaiteurs ? Non pour leur morale sans doute, mais pour avoir donné un nouvel élan vital, une nouvelle conscience. C’est pourquoi, loin de les comparer à des prêcheurs répandant la bonne ou la mauvaise parole, il faut les comparer au premier homme qui inventa le feu. Fut-ce un bien, un mal ? Je ne sais. Ce fut un départ nouveau pour l’humanité. Une succession de départs nouveaux et cela fait une civilisation. C’est aussi à cela que tient surtout le poète, à un départ nouveau, à une victoire sur l’inertie, sur la sienne, sur celle de l’époque, sur l’éternel engourdissement des réactionnaires.
L’on voit ainsi que la poésie, plutôt qu’un enseignement, et plus même qu’un ensorcellement, une séduction, est une des formes exorcisantes de la pensée. Par son mécanisme de compensation, elle libère l’homme de la mauvaise atmosphère, elle permet à qui étouffait de respirer. Elle résout un état d’âme intolérable en un autre satisfaisant. Elle est donc sociale, mais de façon plus complexe et plus indirecte qu’on ne le dit. Sans en avoir l’air je réponds de la sorte à la question. « Où va la Poésie ? » Elle va à nous rendre habitable l’inhabitable, respirable, l’irrespirable. Pour parler plus spécialement de la poésie qui vient, celle-ci tend à rechercher le secret de l’état poétique, de la substance poétique. Abandonnant le vers, le verset, la rime, la rime intérieure et même le rythme, se dépouillant de plus en plus, elle cherche la région poétique de l’être intérieur, région qui autrefois était peut-être la région des légendes, et une part du domaine religieux.

Gérard Macé, La pensée des poètes, Anthologie, Éditions Gallimard, Format numérique, 2021, pp. 239-240.

Les poètes
Auteur, Compositeur : Léo Ferré
Interprète : Mélanie Dahan
Piano : Giovanni Mirabassi

LES POÈTES

Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume
Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison
Ce sont de drôles de types qui traversent la brume
Avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons

Leur âme est en carafe sous les ponts de la Seine
Les sous dans les bouquins qu’ils n’ont jamais vendus
Leur femme est quelque part au bout d’une rengaine
Qui nous parle d’amour et de fruit défendu

Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés
Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer
Ils mettent des rubans autour de l’alphabet
Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l’air

Ils ont des chiens parfois compagnons de misère
Et qui lèchent leurs mains de plume et d’amitié
Avec dans le museau la fidèle lumière
Qui les conduit vers les pays d’absurdité

Ce sont des drôles de types qui regardent les fleurs
Et qui voient dans leurs plis des sourires de femme
Ce sont de drôles de types qui chantent le malheur
Sur les pianos du cœur et les violons de l’âme

Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes
Que la littérature accrochera plus tard
À leur spectre gelé au-dessus des poubelles
Où remourront leurs vers comme un effet de l’Art

Ils marchent dans l’azur la tête dans les villes
Et savent s’arrêter pour bénir les chevaux
Ils marchent dans l’horreur la tête dans des îles
Où n’abordent jamais les âmes des bourreaux

Ils ont des paradis que l’on dit d’artifice
Et l’on met en prison leurs quatrains de dix sous
Comme si l’on mettait aux fers un édifice
Sous prétexte que les bourgeois sont dans l’égout

Léo Ferré

 

Erri De Luca | Précis pour le toast du jour de l’an

 


Le toast est une coutume qui s’est appauvrie. On récite tout au plus la banale formule : « À votre santé ». Un premier de l’an, il y a un siècle, Anna Akhmatova, Russe, poète, nota trois toasts prononcés à sa table. Un premier : « Je bois à la terre des prés où nous sommes nés et où nous retournerons tous. » Un autre pour Anna : « Et moi à ses poèmes dans lesquels nous vivons tous. »

Un troisième : « Nous devons boire à celui qui n’est pas encore avec nous. » J’ajoute ici le mien à la suite : Précis pour le toast du jour de l’an.

Je bois à celui qui est de service, en train, à l’hôpital,
cuisine, hôtel, radio, fonderie,
en mer, dans un avion, sur l’autoroute,
à qui franchit cette nuit sans un salut,
je bois à la prochaine lune,
à la fille enceinte,
à qui fait une promesse,
à qui l’a tenue,
à qui a payé l’addition,
à qui est en train de la payer,
à qui n’est invité nulle part,
à l’étranger qui apprend l’italien,
à qui étudie la musique,
à qui sait danser le tango,
à qui s’est levé pour céder sa place,
à qui ne peut se lever,
à qui rougit,
à qui lit Dickens,
à qui pleure au cinéma,
à qui protège les bois,
à qui éteint un incendie,
à qui a tout perdu et recommence,
à l’abstème qui fait un effort de partage,
à qui n’est personne pour celle qu’il aime,
à qui subit des moqueries et qui par réaction sera héros un jour,
à qui oublie l’offense,
à qui sourit sur une photo,
à qui va à pied,
à qui sait aller pieds nus,
à qui redonne une part de ce qu’il a eu,
à qui ne comprend pas les histoires drôles,
à la dernière insulte pour qu’elle soit la dernière,
aux matchs nuls,
aux N du loto foot,
à qui fait un pas en avant et rompt ainsi le rang,
à qui veut le faire et puis n’y arrive pas,
et puis je bois à qui a droit à un toast ce soir
et qui n’a pas trouvé le sien parmi ceux-ci.

Erri De Luca, Aller simple suivi de L’hôte impénitentTraduction de l’italien par Danièle Valin, Édition bilingue, Éditions Gallimard, 2021, pp. 171-172-173.

Guillevic | Noël

 

 

D’où
Peut venir la douceur
Qu’il y a quand même

Dans l’hiver ? A quoi
Tient-elle ?
Comment arrive-t-elle

Dans les teintes que prend le ciel,
Dans celles des champs,
Dans l’inclinaison des toits,

Dans leurs façons
De se répondre,
Dans l’air qu’ont les chemins
D’être contents
De trouver un village ?

 

 

Il y a toujours
Noël qui arrive.

Il y a toujours dans le plus noir des noirs
De la lumière à supposer,

A voir déjà monter,
Même en dehors de soi,

Surtout lorsque la nuit où l’on patauge
Est la plus longue.

C’est un tunnel sans voûte
Qui débouche

Dès maintenant
Sur un enfant dans la lumière.

 

 

Eugène Guillevic, Etier suivi de Autres, Poésie/Gallimard, Éditions Gallimard, Édition Num., 2017.

 

Jingle Bells
Auteur, compositeur : James Pierpont
Interprète: Diana Krall

 

Thomas Vinau | 76 clochards célestes ou presque : Nicolas Bouvier

 

Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

Nicolas Bouvier

 

 

Nicolas Bouvier(1929-1998)

Nicolas Bouvier est un écrivain un peu spécial. Il se sert de ses chaussures pour écrire. La rosée est son encre. Le vent tourne ses pages. Premier voyage à dix-sept ans. Nicolas Bouvier est un aventurier qui ne cherche rien. À devoir, comme tout le monde, mettre un jour devant l’autre, lui met ses pas dedans et il avance. Simplement. Nicolas Bouvier avance. Sur toutes les routes du monde. En Fiat ou en grolles. Et le chemin le rince. Et le chemin l’écrit. Nicolas Bouvier est une feuille blanche qui boit de la pluie. Si vous croisez, sur un des cinq continents, un petit caillou blanc usé jusqu’à la lime, c’est probablement que Nicolas Bouvier lui a trop fait de bisous. Nicolas Bouvier avance avec lenteur sur la terre des hommes. Toute la terre. Tous les hommes. Il connaît le goût de la poussière de chaque côté de l’horizon. Il connaît les légumes. Il connaît les sourires. Il écrit pas à pas, comme il avance, comme il trempe la langue, comme il boit, doucement. Lentement. Calmement. Les empreintes de ses pieds sont des estampes. Un Sioux un peu poète pourra remonter sa piste d’est en ouest, à travers le ciel. Dans Le Vide et le Plein : carnets du Japon, il écrit : « Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer».

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, préface et bibliographie déraisonnée d’Éric Poindron, collection « Curiosa & cætera », Éditions Le Castor Astral, 2016.

 


Nicolas Bouvier, écrivain voyageur

Haïku pop | Kerouac

 

 

 

Toute la journée j’ai porté
un chapeau qui n’était pas
Sur ma tête

 

 

Alors j’inventerai
Le genre du haïku américain  :
Le simple tercet rimé-
Dix-sept syllabes?
Non, comme je le dis, des Pops américains-
De simples poèmes de trois vers

Jack Kerouac, Notes de lecture, 1965, in Le livre des haïku, édition bilingue, Présentation et introduction de Regina Weinreich, Traduction et préface de Bertrand Agostini, La Table Ronde, La petite vermillon, 2012

Poésie, littérature, cantologie.