Archives de catégorie : [DOMAINE CANADIEN]

Michael Ondaatje | Le Siyabaslakara

Au Xe siècle, la jeune princesse
entra comme la lune dans une flaque entre les rochers

au milieu d’un nuage bleu

Ses sœurs
qui plongeaient, illuminées par les flammes,
étaient les éclairs

Eau et érotisme

Le chemin du roi à la cérémonie de la pluie
— ses épaules sombres une plate-forme
pour le plus jeune cou-de-pied

elle qui bouge la tête au-dessus de lui
par ici
par ici

Plus tard l’art des aqueducs,

l’exclusion des moines
des cérémonies de l’eau
pour qu’ils ne soient pas pris
dans les sons mélodieux

ou dans la chaleur de midi
sous la pluie de ses cheveux

Michael Ondaatje, Écrits à la main, Édition bilingue, traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer, Inédit, Points, 2019, pp.103/104.

Michael Ondaatje | Sous la boue

 

 

 

Dans le cœur de la forêt, la foi.

Colonnes de pierre. Ruines d’un dagoba
dans cette clairière arrachée à la jungle.

Nulle image humaine ne demeure.

Éternels sont la brique, la pierre,
un lac noir où l’eau disparaît
sous la boue pour jaillir de nouveau,
l’arc du dagoba qui rappelle une montagne.

Arbre bo. Maison du Chapitre. Maison de l’Image.

Un alignement de pierres
le périmètre des dortoirs
pour les moines du XIIe siècle,

leur poche de foi
enfouie loin du monde.

(…)

Quand la guerre les atteint
ils emportent les statues au plus
profond de la jungle et disparaissent.
La poche est cousue.

Où l’eau s’enfonce
sous la boue, ils creusent
et enterrent le sacré
puis se cachent au-delà de
ce lac noir
qui réapparaît et
disparaît. Un lac qui n’a de nom
que sa couleur.

Michael Ondaatje, Écrits à la main, Édition bilingue, traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer, Inédit, Points, 2019, pp.27/29.

 

 

The English patient
Martha Sebestyen, Gabriel Yared

Léonard Cohen | Tu as raison Sahara

 

 

 

Tu as raison, Sahara

Tu as raison, Sahara. Il n’y a ni brumes, ni voiles, ni distances. Mais la brume est entourée d’une brume; et le voile est caché derrière; et la distance s’éloigne sans cesse de la distance. C’est pourquoi il n’y a ni brumes, ni voiles, ni distances. C’est pourquoi on appelle ça la Grande distance de la Brume et des Voiles. C’est ici que Le Voyageur devient Le Vagabond, que Le Vagabond devient Celui Qui Est Perdu, que Celui Qui Est Perdu devient Celui Qui Cherche, que Celui Qui Cherche devient L’Amant Passionné, que L’Amant Passionné devient Le Mendiant, que Le Mendiant devient Le Pauvre Diable, que Le Pauvre Diable devient Celui Qui Doit Être Sacrifié, que Celui Qui Doit Être Sacrifié devient Le Ressuscité et que Le Ressuscité devient Celui Qui A Transcendé La Grande Distance de la Brume Et Des Voiles. Alors pendant un millier d’années, ou pendant le reste de l’après-midi, un tel Être tournoie dans le Feu Ardent des Changements, incarnant toutes les transformations, l’une après l’autre, et puis recommençant, et puis finissant, encore et encore, 86 000 fois par seconde. Puis un tel Être, si c’est un homme, est prêt à aimer la femme Sahara ; et un tel Être, si c’est une femme, est prêt à aimer l’homme qui sait mettre en chanson la Grande Distance de la Brume et des Voiles. Est-ce toi qui attends, Sahara, ou bien moi ?

Léonard Cohen, Le livre du désir, Poèmes, Édité sous la direction de Jean-Paul Liégeois, Traduit de l’anglais par Jean-Dominique Brierre et Jacques Vassal, Traduction revue par Léonard Cohen dont c’est une des langues maternelles, 2013, p. 60.

 

Famous Blue Raincoat (Live in Dublin, Nov 13, 2008)
Auteur, compositeur, interprète: Léonard Cohen