Archives de catégorie : [DOMAINE FRANÇAIS]

Parmi l’homme et les serpents | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Parmi l’homme et les serpents L’ arbre
glisse Sur le sol
du python au sang froid Serpente
dans les airs Abandonne

les écailles sur l’écorce
&mue Caché sous la pierre
verte d’une étoile 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 8 12 2019

 

 

 

 

Le serpent
Guem
Percussions

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Joël Vernet | Carnets du lent chemin Copeaux

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti 29 11 2019 Forêt de la Sainte-Baume

 

Je m’accorde à penser que je ne suis que pour très peu dans cette sorte d’amoncellement que je n’appellerai jamais un journal, tant cela est plutôt le fruit d’une force qui me pousserait pour continuer à aller sur les routes, traverser des versants, disparaître dans des combes, des sous-bois, pour rejaillir enfin à la tombée du soir quand les dernières bêtes rentrent aux étables, plutôt qu’une oeuvre, fût-elle de rêverie.

Aux livres, j’ai souvent préféré la belle palpitation du monde et suis allé au dehors pour amasser toute la chaleur du soleil, sa bonté inouïe. J’ai flâné longtemps sans jamais me lasser de cette contemplation peu ordinaire, les hommes étant plutôt requis aux durs travaux, bien qu’eux aussi aient sans aucun doute rêvé une autre vie. Leurs visages sont sans mensonge. Les plis de leurs yeux disent la vérité. Sous ce ciel, il y a trop d’injustice et cette injustice soulève en moi des tempêtes. Ce chant massif, je l’entends. Cela vous donne, si j’osais ce mot, une sorte de responsabilité, d’humilité à l’égard de chaque phrase, de chaque être que vous fûtes un jour amené à croiser. Nul ne parle dans le vide, pour le seul plaisir de parler, car naissance et mort sont le Livre à vivre et il nous importe de croire que vivre ne serait rien sans le privilège d’avoir aimé, d’être aimé. C’est l’humble gloire de chacun si elle est atteinte ne serait-ce que durant une seconde. L’Art est sans doute ce chemin d’absolue liberté, et nous ne pouvons en brûler les ronces, les herbes mauvaises, sans bien contempler la terre que nous avons sous les pieds. Oui nous sommes comptables de nos paroles et de nos actes dans une époque où parler à la légère est le credo, agir en portant tort, le principe de base. Il y a une voix dans la parole que nous ne devrions jamais trahir. Écrire, c’est se sentir près de cette voix, comme entre les bras d’une mère. Celui qui trahit sa mère, trahit ce qui le fonde. Les mensonges aujourd’hui sont devenus des montagnes.

Joël Vernet, Carnets du lent chemin,Copeaux ( 1978-2016), La rumeur libre Éditions, 2019, pp.17/18.

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

couvII

 

 

Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

bergman

À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Jean Echenoz | Courir

 

Ce dimanche 27 octobre se court le semi-marathon de Marseille-Cassis : courage et force aux coureurs !

 

 

Statue d’Emile Zatopek au Musée Olympique de Lausanne

 

 

À l’adresse des marathoniens,  ce livre en réalité prodigue sens et force vitale au lecteur autant qu’à l’écrivain. Manne et viatique de tout homme immobile. Envol à fleur de terre et stature — similaire à celle du chant — d’un corps redressé autour de sa colonne d’air.

Zatopek sous la plume d’Echenoz nous invite au voyage du coureur, de ses pensées, des valeurs qu’il porte. La philosophie avait déjà souligné l’expérience singulière de la course à pied, livrant notamment cette « méditation physique » sur ce que Courir veut dire :  accélérez tant que vous voulez, tant qu’aucun des deux pieds n’a quitté le sol, vous serez encore un marcheur. Mais dès que vos deux pieds ne sont plus accrochés au sol et que vous vous aventurez dans une autre dimension, vous êtes en état de course, dans une nouvelle aventure que l’expérience de la marche ne peut approcher.

Courir fait battre le sang. Accélère le souffle. Rythme. Rend vivant. Crée un autre regard. Le monde se cisaille — témoin ce Running scared écrit par Joe Melson et Roy Orbison, dans une reprise au tempo scandé de Boléro urbain signée  Nick Cave & The Bad Seeds.

Nick Cave est un chanteur exceptionnel,  dont la voix hypnotique suffit au lyrisme des rues de Birmingham hantées des ombres pâles de  Peaky Blinders.

De Jean Echenoz à Nick Cave, le pas de course au moins aura le mérite de l’amplitude …

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Style, en effet, impossible. Larry Snyder n’est pas le premier à l’observer. À se demander comment se débrouille Émile. Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres qui ont l’air de danser,  d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout cela. Émile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l’air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là sauf qu’il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même côté, sa tête dodeline sans cesse, brinquebale et ballotte de droite à gauche. Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements,  parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde.  Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi. Mais ce n’est pas tout de courir à sa manière, c’est aussi qu’il faut s’entraîner. Or c’est ainsi qu’il s’entraîne également.

 

Jean Echenoz, Courir, Éditions de Minuit, 2008, Ed. num. non pag.

Running scared
Auteurs : Joe Melson et Roy Orbison
Interprète : Nick Cave & The Bad Seeds

 

 

Courir après le monde | Thomas Vinau et Gaël Faye

 

Thomas Vinau Nos-cheveux-blanchiront-avec-nos-yeux

J’ai l’impression d’être de plus en plus loin de ce que je vois. De plus en plus loin à l’intérieur de moi. De capter la réalité à la longue-vue. C’est classique. On se dit tiens il pleut, et il fait déjà beau. On se dit, je l’aime, elle est déjà partie. On se dit c’était bien, c’est fini. À croire que vivre équivaut à s’éloigner lentement du monde. À lui courir après.

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Alma éditeur, 2011, p.8.

 

 

À trop courir
Auteur, interprète : Gaël Faye
Compositeurs : Bill Withers, Guillaume Poncelet

Voix de Pascal Quignard | Les désarçonnés

 

 

 

Tout mythe explique une situation actuelle par le renversement d’une situation antérieure.
Tout à coup quelque chose désarçonne l’âme dans le corps.
Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie.
Tout à coup une mort imprévue fait basculer l’ordre du monde et surtout celui du passé car le temps est continûment neuf. Le temps est de plus en plus neuf. Il afflue sans cesse directement de l’origine. Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois qu’on veut revivre.

*

**

 

Otium et libertas, telles étaient leurs valeurs.

Voilà pour moi le rêve : une compagnie de solitaires.

La seule chose, à quoi je confie mes heures, qui est certaine, c’est que la lecture, dans le monde, la réalise à chaque fois qu’un livre s’entrouve.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Dernier Royaume VII, Chapitre LXXIII, Grasset, 2012, Ed. num. non pag.

Pascal Quignard évoquant Les désarçonnés

 

 

Rémy Oudghiri | Petit éloge de la fuite hors du monde

 

 

 

Dans un lieu isolé, il est une activité que prise particulièrement Pascal Quignard, c’est la lecture. Loin de tout, il a le temps de s’abîmer dans les livres. Lire, c’est une autre façon de se retirer du monde. Pour lire, on doit s’éloigner de sa famille, de ses amis, du groupe social auquel on appartient, de notre époque. Les livres sont contraires aux «moeurs collectives» écrit Quignard. À travers eux, on se glisse hors du temps. On s’évade. L’auteur de Vie secrète ne cesse d’écrire. Lire est une attente qui ne cherche pas à aboutir : une errance. La lecture est une dérive. Elle «redéboîte le puzzle» note-t-il. Se perdre dans la lecture, c’est se mettre à nu, se réinventer, jaillir à nouveau comme au premier jour. C’est, en tout cas, s’en donner la possibilité. Il peut paraître surprenant d’envisager la lecture, et en particulier la lecture régulière, dévorante, insatiable, comme un moyen de se déshabiller. Comment ces milliers de signes pourraient-ils produire autre chose qu’un trop-plein ? Comment n’entraîneraient-ils pas, dans leur prolifération, une indigestion ?
C’est que la lecture est un apprentissage infini. En lisant, on apprend plus qu’on ne connaît. Et dans cet apprentissage réside la vraie joie du lecteur. Le lecteur n’est pas un savant – être savant, c’est encore jouer un rôle. Le lecteur n’accumule pas, ne capitalise pas, ne cherche pas à optimiser son savoir, il se contente d’errer dans la dispersion infinie des ouvrages. Là où la majorité des gens n’envisage les études que comme une préparation à la vie sérieuse, Pascal Quignard y entrevoit la condition de la vraie vie. Lui n’a jamais cessé d’étudier. En un sens, il n’a jamais quitté les bancs de l’école ou de l’université : éternel étudiant qui préfère apprendre plutôt que connaître. Car on ne connait jamais vraiment. On ne peut que déambuler, libre et heureux, dans l’univers foisonnant du savoir.

Rémy Oudghiri, Petit éloge de la fuite hors du monde, Éditions Arléa, 2017, p.161/162.

Variations sur la fugue | Roger Laporte et Bach

roger laporte fugue

C’est là que j’ai perdu le chemin : avec Fugue.
Roger Laporte

Troisième séquence de Fugue (…) : Tout se passe comme si m’avait été donnée à mon insu la possibilité d’accomplir un très ancien projet : écrire un livre qui soit à lui-même son contenu, qui produise et inscrive sa propre formation.
[…]

Si écrire était un jeu, serait-ce celui du furet ? Oui, parce qu’écrire est inséparable d’une course haletante ; non, dans la mesure où la poursuite est sans objet, sans terme, où aucune main, surtout pas celle de l’écrivain, ne cache le furet. Ecrire déjoue toute définition, rompt toute clôture, engendre une fuite perpétuelle ponctuée de sauvages ruptures blanches.

[…]

Il me faut seulement écrire, m’adonner à ce travail comme un horloger qui chercherait à faire marcher une montre à jamais sans aiguilles ni cadran. Puisque la production d’un texte fini, c’est-à-dire d’un livre, n’est pas le but d’une fabrique elle-même toujours en chantier, faut-il en conclure que l’objectif de la fabrique textuelle n’est autre que le fonctionnement lui-même, fonctionnement sans fonction, fonctionnement en pure perte ? Cette fabrique est-elle analogue à un mobile de Calder ? Oui, mais le mobile textuel ne comporte aucune attache immuable, il ne se déplace pas seulement dans l’espace mais selon plusieurs dimensions temporelles, enfin, et peut-être surtout, son mouvement est assuré par les pièces elles-mêmes, pièces déformables, fuyantes, jamais identiques, puisqu’elles excluent tout duplicata. Selon les normes habituelles, on classerait à coup sûr ce mobile dans la catégorie des machines improductives ou ludiques, voire de ces jouets conçus pour de très jeunes enfants, jouets incassables que l’on peut démonter et remonter indéfiniment, mais avant d’admettre que la machine textuelle, inutile, fonctionne pour fonctionner, le concept de fonctionnement, même séparé de celui de fonction, doit au préalable être redéfini.
Opposer fonctionnement majeur et mineur a été stratégiquement nécessaire : il fallait nettement marquer que la machine d’écriture, à la différence des machines ordinaires, marche lorsqu’elle se disloque.
[…]

Ecrire, loin de se destiner au langage, à la plénitude d’un sens ultime et communicable, a non seulement toujours dénié mes assertions et empêché la rédaction d’un Traité du jeu d’écrire entièrement exhaustif, mais a rendu impossible toute saisie, en une formule définitive, de la forme, du genre, de l’ordre ou du règne langagier que j’aurais voulu instaurer.

Roger Laporte, Fugue 3, Biographie (Vieux Fonds), Flammarion, 1976.

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J.S. Bach Prélude et Fugue in E Minor BWV 855 – 2 FUGUE
Piano Víkingur Ólafsson

 

 

 

C’est le seul compositeur [ Bach ] que je peux jouer durant 24 heures sans éprouver le besoin de jouer autre chose.
(…) L’expression de musique classique ne m’est pas pertinente car celle que je réalise s’inscrit dans le présent. Ma musique est contemporaine ; peu importe qu’elle ait été composée par Bach ou un autre compositeur. Elle est contemporaine !

Víkingur Ólafsson

 

 

Lorand Gaspar | Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre

 

 

 

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Joueur de flûte, j’ai tant erré dans les terres d’ombre
et je ne sais pas ton visage.
Le tintement liquide des cloches du troupeau
tout ce large au soir qui vient sur les cailloux
écailles et bris d’une ancienne mémoire
désastres lointains, départs imminents
pourquoi ces grappes maintenant si légères
et j’écoute adossé à un ciel très pâle
les morts qui connurent tous les sons de l’air
tant de rouages que meut la transparence
et je sens dans la bouche les dents rouges de l’âme
tourbillon de danse, sifflement d’aile
porteur de vie et d’égarements
toi la Règle, toi l’Erreur,
la juste tension des larmes,
le goût âpre de la langue brûlée –

 

Lorand Gaspar, Égée – Judée suivi de Feuilles d’observation (extraits) et de La Maison près de la mer, Collection Blanche, Gallimard, 1980, Ed. num. non pag.

 

Saverio Mercadante

Saverio Mercadante (1795-1870), Italia
– Flute Concerto in E minor
III. Rondo
Monika Hegedüs, flute
Budapest Strings
Károly Botvay

 

 

Amy Winehouse et Cécile Wajs­brot | Back to Black

 

 

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L’argent de la mort. Tourner le dos n’est pas donné à tout le monde. Back to Black, tel était le nom de l’album de 2006. Retour au noir. Le noir de la dépression, l’anonymat, l’inconnu. When I’ll come back you’ll know, know, know. Quand je reviendrai vous le saurez. Vous ? Nous, le public, cette entité abstraite, cette construction imaginaire. Qui rappelle les paroles aux chanteurs qui les oublient, qui remplit le vide abyssal. Une hallucination. Une vision. Masse étendue aux pieds de la scène comme une forêt d’arbres dont on ne verrait que la canopée. De Recife à Belgrade, de New York à Londres, celle qui chante ne voit que des formes qui oscillent ou tendent les mains, qui grondent ou crient, qui manifestent leur bonheur ou leur impatience. Et savent gré à ceux ou celles qui leur sacrifient leur propre existence.

Cécile Wajs­brot, Totale éclipse, éd. Chris­tian Bour­gois, 2014, Ed. num. non pag.

 

 

 

Back to Black
Auteur, compositeur, interprète : Amy Winehouse

Christian Bobin, Bach et Soulages

 

 

 

 

Pierre Soulages, peinture, 1683 × 2320

 

 

Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un escargot ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions. Bach est plus que musicien. Soulages est plus que peintre. Rimbaud n’est poète que secondairement, comme les cendres qui retombent en papillons du volcan — ses poèmes. (…) Je cherche cette présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant.

Christian Bobin, Pierre, Gallimard / Collection Blanche, 2019, p. 7/8.

 

 

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Bach
Violin Sonata N°2 in A Minor BWV1003 -IV Allegro 5(arr. W-F-Bach)
Clavecin Jean Rondeau

 

 

 

La voix au-delà du chant | Danielle Cohen-Levinas

 

 

La voix comme frayage entre la parole et le texte. L’oralité se calerait sur la parole, et l’écriture sur la voix. Dans un dialogue avec Hélène Cixous, Jacques Derrida explique ce processus par lequel il fait advenir sa voix qui est en définitive une prévoix, un écrit à venir: « La « parole soufflée », c’est aussi la dictée de voix plurielles (masculines et féminines). Elles s’enchevêtrent, s’entrelacent, se remplacent. Toujours plus d’une que je laisse résonner avec des différences de hauteur, de timbre et de ton: autant d’autres, hommes ou femmes, qui parlent en moi. Qui me parlent. Comme si je me risquais alors à prendre la responsabilité d’une sorte de choeur auquel je dois néanmoins rendre justice. »

Danielle Cohen-Levinas, La voix au-delà du chant, Vrin, 2006, pp.67/68.

Adelaide, Act I, Scene 12: Aria Alza al ciel pianta orgoglioso
Xavier Sabata, Performer, Primary – Armonia Atenea, Primary – George Petrou, Conductor, Primary – Giuseppe Maria Orlandini, Composer

 

 

Laurent Gaudé et Christina Pluhar | Orphée de sang et de lumière

 

 

Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans les villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l’immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules.

Je veux une poésie qui s’écrive à hauteur d’hommes. Qui regarde le malheur dans les yeux et sache que dire la chute, c’est encore rester debout. Une poésie qui marche derrière la longue colonne des vaincus et qui porte en elle part égale de honte et de fraternité. Une poésie qui sache l’inégalité violente des hommes devant la voracité du malheur.

Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose des yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que les vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils disparaissent.

Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparraissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. Nous avons besoin des mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit.

Laurent Gaudé, De sang et de lumière, Poésie, Actes Sud, 2017, pp.7/8.

Orfeo Chaman
Aparicion de Euridice
Auteur : Traditionnel
Arrangements, direction : Christina Pluhar
Voix : Luciana Mancini, Vincenzo Cappezzuto, Nahuel Pennisi

 

Écouter Venise | Gabriele d’Annunzio et Ute Lemper

 

 

 

À A. et H., 

Écouter Venise. C’est dit : nous partirons l’hiver, en février après le bruit et la foule du carnaval. Dessein intermezzo entre les seuils mouvants, longer les ruelles, se perdre dans le dédale des canaux aux « lugubres gondoles » de Liszt — conduire les chants des reposoirs flottants jusqu’à l’entrée du Cannaregio. Au rythme des pas de hasard, écouter battre le cœur de la ville, n’écouter que ce battement dans la blancheur ouatée. Marcher sous la neige — écouter Venise pour entendre le monde.

Échoués sur l’aurore, nous serons là, en ce centre précis contenant tous les lieux, et puis le souvenir de Nietzsche, puisque cherchant un synonyme à “musique”, on ne trouve jamais que le nom de Venise. 

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

L’on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n’est pas près d’un traghet qu’il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C’étaient sous notre fenêtre, ces chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel, qui ne s’arrêtaient qu’à deux heures du matin. Les gondoliers, qui s’endorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l’arche de quelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère… Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d’amulettes qu’un sauvage n’a de graines d’Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d’intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.

Théophile Gautier, Voyage en Italie, Œuvres complètes 1, Voyage en Russie ; Voyage en Espagne ; Voyage en Italie , Slatkine , 1978, p.39.

*

Les cloches de San Marco donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San Giorgio Maggiore, de San Giorgio die Greci, de San Giorgio degli Schiavoni, de San Giovanni in Bragora, de San Mosè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours écartées de la Madonna dell’Orto, de San Giobbe, de Sant’Andrea, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Gabriele d’Annunzio, Le feu, Traduction de Georges Hérelle, Editions des Syrtes, 2000.

Il neige sur Venise
Auteur : Patrice Guirao
Compositeur : Art Mengo
Interprète : Ute Lemper

 

 

Joël Vernet | La nostalgie vénère ce qui n’est pas encore

 

 

 

Un appel. Une vision. Un mouvement fragile, peut-être une voix, certainement une voix très basse, la fulgurance d’un instant, le passage soudain d’un oiseau, un linge au loin dans un jardin abandonné juste le temps d’accueillir la lumière qu’est une ombre, ce que l’on nomme une image, comme si la vie n’était jamais que du papier ou de l’oubli. Je ne sais pour vous, mais j’entends là-dessus, là-dessous, le merveilleux silence du soleil. Depuis l’enfance à nous observer de son beau rire un brin malicieux, nous offrant la pluie, l’orage quand il le souhaite, quand les nuages viennent en rempart contre lui et nous. Nous offrant le souvenir, comme si toutes nos traces devenaient très vite des mouvements du Passé, alors que ce qui nous convoque au plus haut, c’est l’avenir. La nostalgie est belle si elle va de l’avant, si elle nomme l’ancien pour fonder le nouveau, le sans cesse renouvelé. Ce tambour des yeux, du cœur, résonne dans l’espace. Oui, la nostalgie est un pont vers l’avenir. Cette phrase trottine depuis si longtemps dans la forêt des pages d’un carnet à l’abri dans la poche. La nostalgie vénère ce qui n’est pas encore. Elle n’est pas seulement rappel de l’ancienne trace. Nous reprenons les chemins des vieilles bêtes, des habitants des cavernes, car ils nous ont légué des trésors en héritage. Nous aimons les grottes où les ténèbres nous éclairent.

Joël Vernet, Le silence du soleil, Peintures de Jean-Gilles Badaire, Le Réalgar, 2018, pp.11/13.

Ode Melancholia
Dhafer Youssef
All compositions and arrangements by Dhafer Youssef
Album Diwan Of Beauty And Odd
Récompenses Qobuz

 

 

Patrick Laupin | La muraille

 

 

À V.,

Mais la beauté qui les vaut toutes
C’est celle qui nous fait naître
Et soudain à trente ans d’écart
La distance ne se suffit plus à elle-même
Je veux retrouver la vieille maison
La reconnaître et la visiter
Les vitres qui rougeoient sous les arbres du couchant
Le ruissellement des ormes et leur inépuisable lumière
Le balancier fragile des choses de la terre et de l’air
Les meurtrières et les palombes
L’équilibre en plein ciel de la meule à aiguiser
Son ombre désuète, lourde, magnifiée à terre
Les deux bras verticaux et transhumants du tombereau
Le sulfate bleu nuageux déteint sur son bois de noyer
La texture de la terre, le frénésie qui raccorde les fils
Le grand accord tacite entre l’enfant
Et le mur sauvage du non écrit
Je veux retrouver toutes ces choses perdues, égarées
Dans leur troublante maladie de volonté sans sommeil
Dans le silence parfait de leur empreinte éternelle
La vigne vierge et les roses qui fleurissent
Leur hélice, la nef mystique
La nostalgie pour soi
Le grand raccordement de l’involontaire et du vrai
Je veux écouter le vide qui demande à ma voix d’écrire
Et la page absente qui veille sans bruit maintenant

Patrick Laupin, L’homme imprononçable suivi de Phrase et le Mystère de la création en chacun, Éditions La rumeur libre, 2007, p.73.

 

 

 

Babx | Dans le paysage contemporain du poème chanté

 

 

Pour P. A., musicien, poète, chanteur

Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie et des Correspondances de Manosque, lui demanda une mise en musique de ses œuvres fétiches, et ce fut « Cristal Automatique », au titre emprunté à Césaire. Sur ce premier album produit personnellement, Babx conviait Rimbaud, Baudelaire, Kerouac, Waits, Artaud …

UNE INDÉPENDANCE FAROUCHE

« Bisonbison », le label fondé par Babx, emprunte à ce vers de Miron : « Moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir la tête en bas comme un bison dans son destin. » Prise de risque, quête de liberté, il éclaire ainsi sa voie : « Lorsque je me suis séparé de ma maison de disque, j’ai eu besoin de retrouver un sens profond à exercer mon métier. Aujourd’hui, la manière dont la musique se monnaye, soumise au marketing, m’enlevait cette envie, à l’endroit pile où je me sentais inattaquable… ».

D’une indépendance farouche, il livre un travail d’une grande maturité artistique quant à la définition du poème mis en musique, objet impur, musical certes, poétique surtout : « Je viens de la poésie, dit-il, je viens des mots, de ces textes précieux, qui t’apprennent à parler, viennent te chercher là où tu ne te connais pas encore, qui te révèlent à toi-même : ma genèse ».

C’est une vie en poésie : seul ou au fil de collaborations exigeantes (avec «L» tout récemment), il met en musique ou en chanson ici Celan, Genet, là une «Marche à l’amour» de Miron.

Qu’importe sa façon d’approcher : la légende prétend  qu’un poème nous choisit au moment opportun.

LE PROCESSUS D’ADAPTATION

Le prélude du disque, emprunte les mots de Léo Ferré : « il ne faut pas déposer de la musique le long de n’importe quel vers ». Il faut entendre le désir irrépressible du texte voulant sortir de sa page, urgence qui appelle la réminiscence, les signes, la magie noire d’Artaud : « Pour moi, la poésie relève du vaudou, on égorge des poulets à chaque mot, sourit Babx. Artaud parle des « signes ». Le poète écrit pour les tribus oubliées ; il laisse des traces de sa présence, comme les hommes préhistoriques dans la Grotte Chauvet… »

RÉVÉLATEUR PHOTOGRAPHIQUE

Cristal Automatique « révèle la musique du texte, comme on révèle un négatif en photo », et décrit ce processus du passage de la page écrite vers l’œuvre sonore en ces termes : « je ne sais que partir des mots, pour aller vers la musique, jamais l’inverse. Après lectures, il me reste ce substrat, la lie, le tannin. La trace, l’odeur dans l’air que laisse la pluie après l’orage… Plus qu’une histoire de sens, il s’agit de sons, de sensations… Le texte, même en langue étrangère, devient instrument. On joue de lui, comme on jouerait du piano. Certains comportent déjà des indications musicales, des références, une pulsation. D’autres, en revanche, se suffisent à eux-mêmes, se satisfont du silence… »

« La langue de Kerouac, cymbale nerveuse ; Arthur Rimbaud, organiste vaudou saturé ; Gaston Miron, bison élégiaque, etc. (…) S’ils dialoguent en permanence à travers les siècles et les influences, chacun d’eux possède, pour moi, une forme totémique, une fonction naturelle, comme les Dieux de la pluie, de la chasse, etc.».

DISQUE-OBJET

Cristal Automatique légitimement se revendique d’utilité sociale, en outre il consacre le disque-objet : voici 350 exemplaires luxueux, sertis des illustrations de Laurent Allaire, précieusement reliés par Laurel Parker. «Une idée du geste, un travail de la main ».

Sylvie-E. Saliceti

 

BABX Concert Littéraire

Babx en Concert littéraire

Watch Her Disappear
Auteur : Tom Waits
Compositeur : K. Brennan
Interprète : Babx

Distinction Qobuz et 4f Télérama

 

 

 

Last night I dreamed that I was dreaming of you
and from a window across the lawn I watched you undress
wearing a sunset of purple tightly woven around your hair
that rose in strangled ebony curls
moving in a yellow Bedroom light
The air is wet with sound
The faraway yelping of a wounded dog
and the ground is drinking a slow faucet leak
Your house is so soft and fading
as it soaks the black summer heat
a light goes on and a door opens
and yellow cat runs out on the stream of hall light
and into the yard

a wooden cherry scent is faintly breathing the air
I hear your champagne laugh
you wear two lavender orchids
one in your hair and one on your hip
a string of yellow carnival lights
comes on with the dusk
circling the lake in a slowly dipping halo
and I hear a Banjo tango

and you dance into the shadow of a Black Poplar Tree
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear…