Archives de catégorie : [DOMAINE FRANÇAIS]

Imasango | Toute peau que l’on sauve


 

 

Nous apprivoisons toute entrave
pour vivre en elle
multiplier les espaces vierges
et nourrir toute peau que l’on sauve

Elle jeûne à notre table ouverte
ou dîne aux côtés des mendiants
elle est l’inachevé
renaissant en chacun et en tous

Elle reste intacte dans les cœurs en éveil
pour les actes posés et les morts que l’on berce
Jamais elle ne se tait ni se tapit dans l’ombre
elle s’installe au grand jour

dénudée
sans démon ni faiblesse

Elle est mère de tous et l’enfant que l’on porte

Elle est la liberté
de vivre
de dire
de faire
pour que chacun s’élance
et grandisse en silence

Imasango, Se donner le pays, Paroles jumelles, Déwé Gorodé et Imasango, Éditions Bruno Doucey, 2016.

 

 

 

Victor Segalen | Un grand fleuve


 

 

 

 

J’ignore d’où il coule exactement. Lui-même ne le sait pas et moins encore le Génie qui le pénètre, l’anime et marque tous ses ressauts. C’est que l’esprit du Fleuve, — dont l’existence après ceci ne fera plus de doute, j’espère, — n’habite et n’existe que là où le Grand Fleuve a pris toute sa conscience, et affirmé toute sa liquide et successive personnalité. Et c’est pourquoi, ayant dessein seulement d’honorer par ceci le Génie du Fleuve, je ne m’attarderai pas à décider, si là-bas, en plein coeur du Tibet, c’est cette veine d’eau ou bien celle-ci, toute semblable, qui est vraiment son origine. Comme chez un informe nourrisson, tous les torrents, là-bas, renferment toutes les possibilités : cent li de plus, à l’est ou à l’ouest, et ce ruisseau va devenir peut-être le triste et baveux Houang-ho, à demi bu par les boues du nord, ou bien le Mékong ou le Salouen, s’ouvrant à des milliers de jours sous les tropiques, ou bien, par la plus glorieuse des fortunes, le Grand Fleuve lui-même, le Yang-tse-Kiang, trouant de ses arcs volontaires l’immense Empire rond comme une orange et savoureux comme ce fruit près de la putréfaction. Mais tout cela, l’Esprit du fleuve ne le sait vraiment pas non plus. Pas plus que la superficie de sa cuvette ; seulement peut-être le nombre des affluents qu’il ne connaît que comme une lutte d’un instant ; et il ne lui importe pas de savoir très exactement s’il est le quatrième ou le cinquième des grands cours d’eau, par la longueur ; le second peut-être par la densité des terres suspendues … Car il est dans le destin de tout Fleuve de ne pas connaître d’autre fleuve que lui.
C’est le destin de tous les grands fleuves que d’être unique au monde, et chacun pour lui sans jamais pouvoir en toucher d’autres autrement que pour l’absorber. Les Esprits des montagnes sont plus fraternels qui peuvent se contempler librement d’un sommet à l’autre, ou bien se joindre à travers des veines sous la terre. Le Fleuve, même si proche, ignore tous ses congénères. Il ne se sépare de l’immense nappe souterraine que pour couler aussitôt une âpre vie singulière, isolée par des barrières que jamais son Génie ne surmontera, et de là, on sait vers quel néant marin il se dissout … Que les routes soient parallèles ou non, que les eaux aient la même vertu, les deux cours se poursuivent comme s’ils existaient seuls dans les orbes différents du ciel … Même ses affluents, il ne les reçoit et les connaît que pour les absorber tout aussitôt en lui-même, avec des luttes et parfois de violents remous. Tout fleuve est forcément unique et incomparable. Belle vie, âpre et orgueilleuse, sans connexions que le long fil de son cours.

Cela, le Génie du Fleuve le devine obscurément et puissamment. Et ce Génie n’existe qu’au moment où rassemblé, le Fleuve a affirmé sa puissance même ; au moment où il existe avec volonté, là même, et non point ailleurs, au moment où il est à son maximum, lui, le Grand Fleuve. C’est alors qu’il possède sa vie, ses tumultes, ses crues et ses maigres, ses colères, ses repentirs, un étiage bondissant, des marées que mènent les astres, et d’autres, insolites, que ne mènent point le soleil et la lune ; ses remous, ses sauts, ses divagations, et aussi les parasites de sa peau vive : les jonques de charge et les jonques de fête ; la vermine de ses rives : les coolies de halage, leurs femelles, leurs villages adventices. C’est à ce moment-là aussi qu’il va dans les pires obstacles et avec le plus de vigueur. C’est à ce moment que sa personnalité éclate, moment choisi dans sa vie. C’est là que s’enferme son Génie comme dans un homme au plus fort de lui.

Victor Segalen, Un grand fleuve, Éditions Sillage, 2005, pp. 13/14/15.

 

 

 

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)


 

 

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

**

*

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire villipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

*

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

*

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

*

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

*

**

Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Joe Bousquet | Langage entier (extraits)


 

 

Les allées roses que l’oeil voit de haut entre les feuilles des figuiers : une femme qui se vêt des ombrages qu’anime son pas léger
c’est une vision nouvelle et dont il ne peut détacher son regard. On dirait un rêve que le rêve n’entraîne pas.
Il se souviendra toujours de ce regard jeté sur un jardin, ne saura plus dire où ni quand : cette vision l’avait fait douter du temps, du lieu. (…)

Il ne connaît pas la pauvreté parce qu’elle est son royaume.

*

La liberté du nageur a l’immensité de la mer.

Il affranchira son regard de la lumière où il se perdait.
Rien de plus facile : une étourderie à rattraper.
Qu’un homme sache bien cela : son regard a des limites intérieures qui ne coïncident pas avec les frontières du jour. Mon regard ne s’ouvre pas dans la lumière où se dresse mon corps.
Si cela gêne quelqu’un d’être séparé de lui-même par un mur, il n’a qu’à se regarder dans un miroir : son regard n’appartient pas à sa personne visible ; mais il retourne indéniablement à la forme humaine qu’il fait émerger d’un miroir.
C’est tout pour cette nuit …

*

Ecris des poèmes que l’usure améliore au lieu de les détériorer. Tel qu’il est encore, l’homme est une créature d’avant l’encrier, d’avant l’invention des tablettes : donne lui des textes qui ouvrent une page blanche dans sa mémoire.
Eclaire-le d’un poème intérieur sur lequel il puisse écrire : son nom, son âge, son poème.
Que la naïveté du souvenir améliore ton poème au lieu de le dénaturer.

*

Apprends, apprends
tes yeux à te dominer du plus haut du regard,
à grandir — grandir dans tes yeux, à te dévêtir de toi dans le regard dont ils enveloppent le monde.
afin que l’objet où tu te livres n’ait pas trop à redescendre pour te voir au plus obscur de tes yeux.
Apprends, apprends
à ne pas tomber comme une pierre au fond du silence que le monde, en grandissant, t’impose.
Dans la nuit qui te donne tes yeux, sois un point, sinon pour éclairer, du moins pour orienter ton ignorance.

*

D’une nuit, tu entrais dans une autre nuit, plus déserte mais de plus en plus franchissable, de plus en plus éveillée par des rumeurs métalliques et vivantes : la vie des toits. Tu te hâtais de terre ferme en terre ferme, sous les arceaux d’un pont géant, qui n’enjambait que de l’espace minéralisé. Cependant, il fallait surveiller, comme des pas déjà mêlés aux miens, des reflets d’une eau déviée et qui, de plus en plus larges, de plus en plus unis, étendaient enfin devant ma route un clair miroir d’eau souterraine que j’étais seul à voir, seul à devoir franchir.

*

Oui, pensait-il, pour rendre aux mots la dimension qu’ils ont perdue, il faut les refuser à l’influence des mots sans dimensions : le langage est à épurer. Nous le referons avec les seuls mots susceptibles de supporter le baptême de la nuit …
Cette initiative sous entendait une intuition, bien des fois effleurée, jamais encore si pleinement portée : l’homme n’est pas le genre de ce qu’il voit : ses yeux ne sont pas que les siens. Dans ce qu’il voit, il y a une autre vision. Et ce n’était pas assez d’écrire — comme jadis — que l’homme est objet de sa propre pensée et de comprendre qu’il s’incorpore ainsi à ce qu’il peut concevoir d’entier.
L’écrivain ne quitte pas sa maison. Pas une fois il ne doit oublier que cette maison est le centre d’une ville, et toute sa force s’emploiera à camoufler cette ville dont sa maison occupe le regard.
Il n’est le centre de rien. Il n’est rien qu’à l’ombre d’un autre qu’il ne connaît pas.

 

Joe Bousquet, Langage entier, Préface de Jean Cassou, Éditions Rougerie, 1981, pp. 17 / 18 & 19 / 24 / 29 & 30 / 49 / 73 & 74.

 

 

 

Franck Venaille | Ostende


 

 

Je porte en moi une très étrange nostalgie de cet avant-monde que je retrouve parfois (pas à chaque fois) dans la solitude de la plage d’Ostende au petit jour, quand la lumière s’étale, par glissements progressifs entre vie et mort, dirait-on. Je ne suis pas ce démiurge qui fais des signes aux éléments, les convoque et leur demande de lui rendre des comptes. Et pourtant, d’une certaine manière, je fais appel à des forces souterraines, voire intimes, pour écrire. C’est l’écriture qui sert de relais entre le monde concret (eau-ciel-vent-feu) et moi. Tout vient d’elle. Tout aboutit à elle. Au fond je suis nostalgique de cette chaude matière vivante (parfois inanimée) qui nous ramène aux origines. Avant l’écriture. Avant ce monde-ci. Quand la justice était rendue par le Tribunal des chevaux qui conseillait à l’écrivain plaidant de conserver la part sauvage demeurant en lui. Ecrire n’est pas se montrer raisonnable, plier devant l’autorité du style, se protéger de ses propres humeurs. En un mot je ne suis pas pour le respect (de la langue, de la prosodie, de la narration, du descriptif et de la sage psychologie). Je suis de l’écriture. Dans l’écriture. C’est mon seul bien. Ecrire m’a fait. Ecrire m’accompagnera jusqu’à la fin. Ecrire coordonne ma vie. Dans Caballero Hotel comme dans Deux, j’ai parlé femme, pour les femmes, en femme. Je revendique tous les droits. J’ai ce besoin de tout ramener à moi pour le subtiliser à la grande dévoreuse, de me servir de tous les matériaux (ah les nobles et pas les nobles). C’est peut-être ainsi qu’est né ce mouvement mental qui m’a conduit à découvrir l’animalité sans pour autant chercher à la copier. Je suis devenu cheval flamand. J’ai participé à la bataille des Éperons d’or, contre les chevaliers français pleins de morgue. Mais est-ce bien le rôle de l’écriture de restituer en la mimant l’agitation historique, les combats, les amours, les faims? Non, c’est insuffisant et j’en attends autre chose. Notamment qu’elle prenne ses distances avec les matériaux que lui fournit le réel, afin de le contourner, le modifier, le déconstruire et le déstructurer. J’ai évoqué autrefois la mémoire utérine, c’est-à-dire ce temps de la prise en charge du monde par le langage, les mots et l’écriture. La poésie naît de ce qui, sans elle, demeurerait à jamais sans nom. Elle part du néant de la langue, du vide, du blanc, pour -les transformant- devenir ce signe, ce chant, sans lesquels toute vie est impossible. Je le sais désormais : un poème est, autant qu’il le veut, relevé topographique, témoignage, déclaration sur l’honneur, clin d’oeil ou hymne amoureux.

Franck Venaille, C’est nous les Modernes, Poésie/Flammarion, 2010, pp 7/8

 

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Comme à Ostende
Auteur : Jean-Roger Caussimon
Compositeur : Léo Ferré

Interprète : Arno

 

 

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

 

 

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

A ALFRED DE MUSSET.
Venise, 12 mai 1834

Non mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l’amante qui te quitte, c’est l’embrassement du frère qui te reste (1). Ce sentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux pour que j’éprouve jamais le besoin d’en finir avec lui. Es-tu sûr, toi, mon petit, de n’être jamais forcé de le rompre ? Un nouvel amour ne te l’imposera-t-il pas comme une condition ? Que mon souvenir n’empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais-tu pas ? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur et descends-y dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation ou un encouragement.

(…)

Mon oiseau est mort, et j’ai pleuré, et Pagello s’est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s’est mis à pleurer, et je me suis mise à rire. Voilà-t-il pas une belle histoire ? J’attends qu’il m’arrive quelques sous pour acheter une certaine tourterelle dont je suis éprise. Je ne me porte pas très bien. L’air de Venise est éminemment coliqueux et je vis dans des douleurs d’entrailles continuelles. J’ai été très occupée d’arranger notre petite maison, de coudre des rideaux, de planter des clous, de couvrir des chaises. C’est Pagello qui a fait à peu près tous les frais du mobilier, moi j’ai donné la main d’œuvre gratis, et son frère prétend, pour sa part, s’être acquitté en esprit et en bons mots. C’est un drôle de corps que ce Robert. Il a des façons de dire très comiques. L’autre jour il me priait de lui faire un rideau parce que le popolo s’attroupait sur le pont quand il passait sa chemise. Au reste, je vis toujours sous la menace d’être assassinée par Mme Arpalice [Fanna]. Pagello s’est birouillé tout à fait avec elle. Giulia prend la chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comiques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelque temps parce qu’elle croit de bonne foi à une coltellata (2 ) .

*

Réponse à la lettre de Musset du 30 avril : « ces trois lettres que j’ai reçues, est-ce le dernier serrement de main de la maîtresse qui me quitte, ou le premier de l’amie qui me reste ? » [1]
Coup de couteau. [2]

 

 

 

 

 

Montand chante Apollinaire | Les saltimbanques

 

 

 

 

Saltimbanques

À Louis Dumur

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L’ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

Guillaume Apollinaire, Alcools – poèmes 1898-1913NRF, troisième édition, .

 

 

                                  Fernand Botero
                                  Musiciens
                                  Huile sur toile
                                  Photographie S.-E.S.
                                  Botero – Dialogue avec                                              Picasso

 

 

 

Les saltimbanques
Auteur : Guillaume Apollinaire
Compositeur : Louis Bessiière
Interprète : Yves Montand

 

 

 

 

 

Yvon Le Men | L’écho de la lumière


 

 

 

Je suis le fils d’un homme
dont l’avenir est tombé

en ce temps-là
les enfants étaient des enfants
et la neige venait de loin pour Noël

c’était très simple
comme une provision de fautes
déjà pardonnées
c’était très sûr
comme le goût du pain, dit-on
en ce temps-là

et nos songes
dans les draps se courbaient
car la nuit, jamais
n’allait plus loin que jusqu’au bord du jour

Yvon Le Men, L’écho de la lumière, Éditions Rougerie, 1997, p. 14.

 

 

 

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

**

*

Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

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Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Tristan Tzara | L’ homme approximatif ( Bijoux et valse )


 

 

 

On a dit que Dada débouchait sur le «néant». C’est mal voir et comprendre Dada en même temps que Tzara : le mouvement et les œuvres établissent le «chaos». Devant un monde dont l’ordre était inacceptable, il fallait dresser les leçons de l’extrême désordre. Cela se fit, par Tzara, de Zurich à Saint-Julien-le-Pauvre.

Ce que Tristan Tzara, venu de Roumanie, avait dans le cœur lors des premières manifestations du cabaret Voltaire, et qu’il conservera jusqu’à la fin sous la tente à oxygène, c’est la volonté d’une écriture capable de ne plus mentir :

nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms
aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance
leur rang grammatical dans l’universelle sécurité
bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons
et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent…

ces vers qui sont dans L’Homme approximatif soulignent à merveille ce long effort, cette ascèse, ce renfermement de deux années, bref, la vocation, la destination et la signification de ce poème ininterrompu. Il est juste de marquer que ce chef-d’œuvre – si l’on veut à toute force mettre des étiquettes périssables sur des événements qui ne le sont pas – est chef-d’œuvre, manifestement, du surréalisme. Cette affirmation juste est cependant une constatation fort banale. Je m’explique : dans ce tournant qui va de Dada au surréalisme, il n’y a pas, chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l’essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n’est plus la logique commune, à cette raison autre qui n’est plus captive des infortunes du rationalisme étroit, poursuit – beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser –, sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l’écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités de l’apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu’elle n’est plus une feuille de papier, mais une feuille d’arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C’est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L’Homme approximatif, inventant l’écriture

dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts…

 

Hubert Juin, Préface à L’homme approximatif, Poésie/Gallimard, 1968.

 

 

*

 

 

homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
amas de chairs bruyantes et d’échos de conscience
complet dans le seul morceau de volonté ton nom
transportable et assimilable poli par les dociles inflexions des femmes
divers incompris selon la volupté des courants interrogateurs
homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un cœur comme valise et une valse en guise de tête
buée sur la froide glace tu t’empêches toi-même de te voir
grand et insignifiant parmi les bijoux de verglas du paysage

Tristan Tzara, L’homme approximatif, Préface d’Hubert Juin, Poésie / Gallimard, 1968, p.21/22.

 

*

 

 

J’envoie valser
Auteur, compositeur : Isabelle de Truchis de Varennes ( Zazie)
Interprète : Olivia Ruiz

 

 

 

Michel Deguy par Rodolphe Burger | Rien ni personne


 

 

TU NE TUERAS POINT

en mémoire de Léo Ferré le 14 juillet 2003

Tu ne tueras point
Ni tes camarades de classe, ni tes profs
Ni les voisins tu ne tueras point ni
À Srebrenica ni à Tel-Aviv ni à Jenine
Ni parce que Dieu t’attend en buvant sous la treille
Ni pour ta patrie ni pour tes idées
Tu ne tueras point
— « point » veut dire
Tu ne tueras pas du tout
Tu ne tueras pas le préfet Érignac
Sous aucun prétexte pas même celui de la gloire oubliée
de Paoli
Ni parce que Dieu t’a donné le lopin
Au lendemain de la Genèse
Ni parce que Mahomet et son âne
Ont quitté la terrasse sous les ailes de l’ange
Tu ne tueras pas pour le tiroir-caisse de la boulangère
Ni pour le chant de ton accélération à 3 grammes 5 d’alcool
Ni pour la plage des souteneurs retirés sous les tropiques
Tu ne tueras ni pour jouir
Ni pour te venger
Ni parce que «tu le vaux bien»
Comme te le serine L’Oréal

Avec tes 300 000 ans tu n’as plus l’âge
De faire le malin
Ni parce que les odeurs du voisin traversent le palier
Ou que le dieu d’en face a une trompe ;
Tu ne tueras pas
Non parce que ce fut écrit sur la pierre
Mais parce que tu te le dis à toi-même
Soudain en plein cœur
Et qu’on te le dit : c’est mieux de ne pas tuer,
Crois-nous
(…)
Michel Deguy, Comme si comme ça, , Poèmes 1980/-2007, Poésie/Gallimard, 2012.

 

 

Rien ni personne
Auteurs : Michel Deguy / Rodolphe Burger
Compositeur : Christophe Calpini
Interprète: Rodolphe Burger

 

 

 

 

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

 

 

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

*

Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

*

J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

*

Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

*

Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

*

Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

*

La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. personne n’en est l’auteur.

*

Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

*

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

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L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

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Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

 

 

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51

Rainer Maria Rilke | Les Sonnets à Orphée (extraits) traduits par Vigée


 

 

Orpheus Franz Von Stuck  1891

 

 

ne me plante pas dans ton cœur. J’y pousserais trop vite.

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Que de lieux de l’espace habitèrent déjà
au fond de moi. Tel vent
m’est comme un fils.

Air, me reconnais-tu, plein de mes lieux anciens ?
Toi qui étais écorce lisse,
rondeur et feuille de mes mots.

*

Devance tout adieu, comme s’il se trouvait
derrière toi, pareil à l’hiver qui s’en va.

*

Sois mort toujours en Eurydice, — en chantant toujours monte

 

 

Rainer Maria Rilke, Le vent du retour, Traduit de l’allemand par Claude Vigée, Éditions Arfuyen, 2005, p.191/195/197.

*

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«Respirer, ô poème invisible» sonne net et clair dans notre conscience dilatée à l’infini par le souffle lumineux qu’Orphée libère en chacun de nous. Rilke ne nous offre-t-il point là ce que l’Écriture sainte au livre de l’Exode (ch.35) dans un passage évoquant la construction du sanctuaire au désert, nommait l’intelligence du cœur ?
                                                                   Là tu leur fis éclore un temple dans l’ouïe …

 

Claude Vigée, L’obscurité de Rilke, p. 212.

 

Isabelle Alentour | Je t’écris fenêtres ouvertes


 

 

Je n’imagine presque rien je ne rêve presque rien je ne
dis presque rien

Mais il paraît qu’un mot un simple petit mot parfois
dans le lointain peut toucher ou se faire désirer

Comme si le monde entier
ou peut-être un visage
s’y trouvait convoqué

Isabelle Alentour, Je t’écris fenêtres ouvertes, Éditions La Boucherie Littéraire, Collection La feuille et le fusil, 2017.

La Fenêtre bleue Henri Matisse New York The Museum of Modern Art
La Fenêtre bleue Henri Matisse New York The Museum of Modern Art

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème | Thomas Vinau


 
 
 
 
 
 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème

Eoraptor
est un petit prédateur
faisant partie
des dinosaures
sauropodomorphes
basaux
qui vivait
en Argentine
voici 230 millions
d’années
probablement
un des plus anciens
au monde
son nom signifie
«Voleur d’aube»

Thomas Vinau, C’est un beau jour pour ne pas mourir, 365 poèmes sous la main, Le Castor Astral, 2019, p.406.

 
 
 
 
 
 
 

Neige | Maxence Fermine

 
 
 
 
 
 

La Neige :
– Elle est blanche . C’est donc une poésie. Une poésie d’une grande pureté.
– Elle fige la nature et la protège. C’est donc une peinture. La plus délicate peinture de l’hiver.
– Elle se transforme continuellement. C’est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d’écrire le mot neige.
– Elle est une surface glissante. C’est donc une danse. Sur la neige, tout homme peut se croire funambule.
– Elle se change en eau. C’est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

Maxence Fermine, Neige, Éditions du Seuil, 2000.

Cerisier en fleurs sous la neige 5 mai 2019 Lac de Thun. Ph. S.-E.S.

Für Fritz (Chaconne in A Minor)
Compositeur : Moondog
Piano : Vanessa Wagner
 
 
 
 
 
 

Les vieux murs | Andrée Chedid


Les vieux murs
Aux pierres inégales
S’élèvent
Selon la main
Le lieu
Et le hasard

Rugueux et tendres
Ils épousent les ans
S’allient aux feuillages

Nos rêves s’y agrippent
Et les traversent
Parfois …

Andrée Chedid, Rythmes, Préface de Jean-Pierre Siméon, Poésie/Gallimard, 2017, p.74

PIERRES BARRETTALI S.-E.S.

Di Petra 
Lettera di u Mulateru a u corsu
Polyphonies corses
Les Voix de l’émotion

Lettera di u Mulateru a u corsu, Lettre du muletier : « Après avoir beaucoup cheminé sur les crêtes, les montagnes et les forêts, quelquefois assis sur un vieux mur de pierre, les anciens et les enfants entonnaient des chansons … »

Max Rouquette | La fleur inverse

 


 

La gelée blanche d’Aumelas

Un matin lumineux d’hiver, il y a plus de 700 ans, un jeune homme chassait, sur le plateau qui garde le château d’Aumelas. Sur l’herbe rase tout autour luisait dans la froide chaleur du soleil levant un manteau de gelée blanche. Le jeune homme pencha son regard sur l’herbe. Il y vit des cristaux qui s’ouvraient, étranges fleurs, autour de leur cœur géométrique. C’était l’hiver qui est l’envers de l’été. C’étaient là les seules fleurs, les fleurs inverses de l’été. L’idée lui passa vite. Elle était partie au fin fond le plus obscur de son esprit. Il n’y pensa plus de longtemps. La chasse, puis l’amour, qui pour lui fut surtout chasse, firent passer d’autres idées dans le ciel de sa pensée.
Et puis, combien d’années plus tard, de la nuit du souvenir jaillit la fleur oubliée. Qui vint s’épanouir sans crier gare. Un jour où l’on chantait une rengaine âpre. Les pierres, les ronces, les épines de la garrigue, revinrent lui égratigner les mollets. Ainsi naquit « la fleur inverse ». Chargée de toute la magie du monde.

Belle image de la poésie et du poète. Car les gens, bien souvent, essaient d’apprendre ce qu’est la poésie. Ce qu’est le poète. Il n’y a pas une bonne réponse. Mais plusieurs. Comme les médicaments : quand, pour une seule maladie, on en trouve beaucoup, c’est que aucun ne la guérit. Quand un seul est bon, on ne parle plus des autres. Donc une définition de plus ou de moins… Qu’importe ? « Si ça ne fait pas de bien, ça ne lui fera pas de mal », comme disait le vieux médecin, revenu de tout, qui avait dit à la bonne sœur (de cette époque) : « … et vous, ma sœur, qu’est-ce que vous lui donneriez?» Et la sœur disait je ne sais quel collyre, qui était plus riche d’eau distillée que de médicaments.

Donc le poète… (Je ne dis pas la poésie, qui est autre chose). Le poète est celui qui voit, avant les autres (plus de sept cents ans pour la fleur inverse), ce que les autres ne voient pas. Et qui sait le dire, avec des paroles ordinaires, auxquelles il s’est prêté les pouvoirs d’une vérité neuve.

Mais si vous allez maintenant me prier de vous dire par quel cheminement la gelée blanche peut devenir, pour un entre des millions, «la fleur inverse», là je vous dirai que je n’en sais rien. Peut-être la rencontre, en un homme, de qualités partagées par beaucoup d’autres, mais qu’il est rare de voir rassemblées en un seul. Le hasard Balthazar y a peut-être sa part de malice. Je n’irai pas m’y frotter.
Il ne faut pas exagérer.

Max Rouquette, Poèmes en prose / Poèmas de pròsa, Traduit de l’occitan par Philippe Gardy et Jean-Guilhem Rouquette, édition bilingue occitan-français, Éditions Fédérop, 2008, p. 30.