Archives de catégorie : [DOMAINE FRANÇAIS]

Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

 

 

Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Marceline Desbordes-Valmore par Benjamin Biolay | Les séparés

 

 

 

Yves Bonnefoy, dans la préface qu’il consacre aux poèmes de Marceline Desbordes- Valmore insiste sur un malentendu affectant la réception même de l’oeuvre : à vouloir la rattacher au courant certes romantique du siècle et de l’environnement artistique auquel elle appartient, a-t-on assez mesuré son projet, puis sa réalisation d’une poésie « absolument moderne » ? Or, moderne elle l’est au moins à trois titres. Premièrement, du point de vue de la parole féminine portée dans un univers d’hommes.

Deuxièmement, du point de vue d’une musicalité qui inscrit l’auteure dans une précoce modernité rimbaldienne. Pour preuve, ses premiers poèmes aux alentours de 1813 sont aussitôt mis en chanson; aussi naïfs soient-ils — naïfs, bien sûr ils le sont — ils n’en annoncent pas moins selon Bonnefoy  » le chemin par lequel les chansons paysannes que Nerval va entendre aussi, cherchent la conscience moderne, celle de Rimbaud ou de Mallarmé. Et ils ont d’ailleurs quelquefois déjà une aisance du rythme, une rapidité d’eau qui court, qui sont la joie même de l’esprit vivant non l’immédiat, j’ai dit qu’il n’y en a pas, mais les grandes médiations simples qui constituent une terre. »

La simplicité est la troisième qualité qui invite à considérer l’auteure des Roses de Saadi comme  déjà inscrite dans la modernité rimbaldienne :  » l’imaginaire a eu lieu, l’Occident, la modernité ont altéré le rapport au simple, la parole n’est plus naturellement l’évidence, mais les choses sont là toujours, le jardin a gardé sa forme… »

Voici proposée une seconde version des Séparés, toujours sur la composition musicale de Julien Clerc, mais dans une autre interprétation, très réussie, de l’un de nos auteurs, compositeurs, interprètes les plus prolifiques de sa génération : Benjamin Biolay. L’auteur de La superbe a le sens de la tradition cantologique — il a  notamment consacré un album entier à Trenet. Pour le reste, il affiche une nonchalance, une distance de la voix et des textes  qui souvent appellent la comparaison avec Serge Gainsbourg.

Sylvie-E. Saliceti

 

bioaly

Les séparés
Auteur : Marceline Desbordes- Valmore
Compositeur : Julien Clerc
Interprète : Benjamin Biolay

 

 

LES SÉPARÉS

N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu … qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
c’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !

N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !

N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon coeur.
N’écris pas !

Marceline Desbordes-Valmore, Poésies, Préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2010, p.73.

 

 

Si l’on gardait| Charles Vildrac (1882-1971) par Reggiani

 

SAMSUNG DIGITAL CAMERA
Henri Matisse La chevelure

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

Charles Vildrac , Livre d’amour, Paris, Seghers, 1959/2005.

 

Charles Vildrac portrait par J. Bournet
Portrait de Charles Vildrac par J. Bournet

Auteur : Charles Vildrac
Compositeur : Louis Bessière
Interprète : Serge Reggiani

Mare Nostrum | Barbara Furtuna

 

 

 

 

wp-15789415411528973873020023164194.jpg
Barrettali 13 janvier 2020 Phot. Sylvie-E. Saliceti

 

 

Mare Nostrum
Auteur, compositeur, interprète : Barbara Furtuna

wp-15789234611571930107209820307901.jpg

Barrettali, 13Janvier 2020 Phot. Sylvie-E. Saliceti

 

 

Comme un sourire sur un visage aimé, un tendre frémissement de paupières rien que pour soi ébauché, une caresse de lèvres et de souffle iodé, la lumière esquisse et se matérialise tout doux à la surface de l’onde.
Elle s’éparpille, écarquille et inonde les espaces rétractés par la nuit. Elle fourre son rai partout et fait ribouler d’aise les mirettes de la vie.

Alain Jégou, Passe Ouest suivi de Ikaria Lo 686070, Éditions Apogée, 2007, P.19.

 

 

 

Alain Bosquet | Le livre du doute et de la grâce

 

 

 

alain bosquet le livre du doute et de la grâce

 

 

Il serait beau, ami,
de naître dans un autre monde :
tu aurais là plusieurs jeunesses
et tu pourrais choisir la plus heureuse,
la mieux remplie,
peut-être aussi la plus étrange.
Il serait beau, ami,
de vivre dans un autre monde,
et ce ne serait point
être là, respirer, s’émouvoir,
mais peut-être se faire plus durable
comme la pierre endormie dans la pierre,
ou le fleuve courant à l’intérieur du fleuve,
ou le feu inconnu
qui ne ressemble pas au feu.
Il serait beau, ami,
de mourir dans un autre monde,
sans rien comprendre
ni calculer,
sauf que la mort peut-être
y est très douce,
y est très tendre,
et ne saurait se comparer
ni à la mort ni à la vie.

 

Alain Bosquet, Le livre du doute et de la grâce, Poèmes, Gallimard NRF, 1977.

 

 

Jean Giono | Que ma joie demeure

 

 

 

C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.

« Il fait un clair de toute beauté », se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça.

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d’osier. Ça n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.

Jean Giono, Que ma joie demeure, Grasset / Les Cahiers Rouges, 2011, p. 7.

 

Les mots aussi sont des demeures | Jean Cayrol

 

 

 

Une langue souveraine, folle dans sa sagesse, incorruptible, brûlante.
Phot. S.-E.S. 28 12 2019

 

 

Les mots aussi sont des demeures.
Il faut les rendre habitables, les restaurer dans leur splendeur première, imposer leur innocence sans prix.
Des demeures pour tout le monde, avec ce terrible loyer que nous payons en misère, en combats de toute sorte, en mensonge.
Des demeures ouvertes, hospitalières, dont l’accueil n’est pas réservé aux notables d’une poésie secrète, froide, aux aguets, mais à ceux qui connaissent l’usure insensée de la parole et veulent méditer sur une langue souveraine, folle dans sa sagesse, incorruptible, brûlante. Elle a coûté cher sur certaines lèvres têtues, cette joie par les mots.

 

Jean Cayrol, Préface Les mots sont aussi des demeures, Chacun vient avec son silence, Anthologie, Choix et préface par Xavier Houssin, Points/Poésie, 2009, p.109.

 


Phot: S.-E.S. 28 12 2019

 

Richard Powers | L’arbre monde

 

 

 

 

VOEUX 2020

 

 

Mon vœu renouvelé pour 2020 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.
Puis ce vœu, reprenant la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke : «Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix ».

Sylvie-E. Saliceti

Phot. S.-E.S. Suisse allemande

 

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

Bol du pèlerin | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Ce bol presque blanc, voisinant avec une boîte, un vase, une bouteille : ne le dirait-on pas mieux fait qu’aucun autre pour que le pèlerin l’emporte dans ses bagages et y recueille, à l’étape, au «puits du Vivant qui voit», de quoi se désaltérer ? Même, ou surtout, le pèlerin immobile, celui qui a fini par ne se déplacer plus qu’en pensée, si ses pieds ne le portent plus ?

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin

 

*

 

Sommes-nous ces bols vides de Morandi ?

Nous ne pensons à rien quand survient ce don au creux de l’oreille. Confidence du souffle, le silence grandit l’espace où résonne l’univers. Fraternité d’une voix sans visage : sur la page invisible, les gouttes, minuscules gemmes de diamant, à peine une  pluie d’encre, une nuit constellée dans la blancheur de nos vies de papier.

Traverser. Se laisser traverser. Entendre la musique intérieure.

Comme le violoniste jouant dans le sens de la veine du bois, les livres épousent la courbe des arbres. Nous n’écrivons pas nos livres. Ils s’écrivent seuls. Les écrivains, copistes fidèles, font à peine mieux que traduire ce que disent les branches : l’alphabet muet des chênes et des vignes, la litanie des oiseaux, le battement du sang au centre de la nuit, la parole qui murmure à l’arrière du silence. 

Les mots ne meurent pas. Venus d’un autre espace, d’un autre temps, ils nous reviennent après avoir traversé l’univers.

La solitude, l’abîme, la lumière. Il suffit d’un peu d’attention, la justesse se frôle, se laisse approcher — caresse d’un adagio pour hautbois de Bach.

 

Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy 7 février 2019.

 

Giorgio Morandi, Natura morta, 1936, Mamiano di Traversetolo (Parma) © Fondazione Magnani Rocca

J.S. Bach
Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur
Piano Anne Queffélec

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

couvII

 

 

Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

bergman

À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Xavier Grall | Solo

 

 

 

 

 

Oeuvre poétique Xavier Grall - Rougerie éditions 2011

 

 

 

 

Solo

Seigneur me voici c’est moi
Je viens de petite Bretagne
Mon havresac est lourd de rimes
De chagrins et de larmes
J’ai marché
Jusqu’à votre grand pays
Ce fut ma foi un long voyage
Trouvère
J’ai marché par les villes
Et les bourgades
François Villon
Dormait dans une auberge
À Montfaucon
Dans les Ardennes des corbeaux
Et des hêtres
Rimbaud interpellait les écluses
Les canaux et les fleuves
Verlaine pleurait comme une veuve
Dans un bistrot de Lorraine
Seigneur me voici c’est moi
De Bretagne suis
Ma maison est à Botzulan
Mes enfants mon épouse y résident
Mon chien mes deux cyprès
Y ont demeurance
M’accorderez-vous leur recouvrance ?
Seigneur mettez vos doigts
Dans mes poumons pourris
J’ai froid je suis exténué
Ô mon corps blanc tout ex-voté
J’ai marché
Les grands chemins chantaient dans les chapelles
Les saints dansaient dans les prairies
Parmi les chênes erraient les calvaires
Ô les pardons populaires Ô ma patrie
J’ai marché
J’ai marché sur des terres bleues
Et pèlerines
J’ai croisé les albatros
et les grives (…)

Xavier Grall, Oeuvre poétique, Solo, présentée par Mireille Guillemot, Yvon Le Men, Jan Dau Melhau, Photographies de Gabriel Quéré, Rougerie , 2011, p. 133.

 

 

 

didier squiban molène

Ar Baradoz
Didier Squiban

René Guy Cadou | Les secrets de l’écriture

 

 

 

 

 

LES SECRETS DE L’ÉCRITURE

 

 

Je n’écris pas pour quelques-uns retirés sous la lampe
Ni pour les habitués d’une cité lacustre
Pour l’écolier attentif à son cœur
Non plus pour cet enfant paresseux qui sommeille
Entre mes bras depuis cent ans
Mais pour cet homme qui dépassé par l’orage
N’entend pas la rumeur terrestre de son sang
Ni l’herbe le flatter doucement au visage
J’écris pour divulguer ce qui vient des saisons
La neige pure ainsi qu’une main féminine
Et le pollen éparpillé sur les gazons
Aussi l’agneau qui fait le calme des montagnes
J’écris pour dépasser la crue noire du temps
Tandis que les oiseaux et les fleurs me précèdent
À cette auberge au bord du ciel où les passants
Trouvent des couches étoilées et des vaisselles
Pleines de fruits et des soleils encourageants
Mais reste au fond de moi le plus clair de ma vie
Qui ne supporte pas le poids de la parole
Ces mots d’amour qui ne seront jamais écrits
Et la lumière de mon cœur toujours plus haute
Aveuglante comme une poignée de sel gris.

9 août 1944

René Guy Cadou, Poésie La vie entière, Œuvres Poétiques Complètes, Les visages de solitude, Préface de Michel Manoll, Éditions Seghers, 2001, pp.371/372.

 

 

psx_20191213_173844957772745805290033.jpg
Les secrets de l’écriture
Photographie Sylvie-E. Saliceti   13 12 2019

 

 

 

 

François Cheng | Et le souffle devient signe

 

 

 

 

 

cheng calligraphie 2

 

 

 

 

Le Souffle primordial se dégageant du Chaos

 

 

Maintes fois, je suis revenu sur ce caractère magique, comme si j’étais poussé par le désir insensé de revivre l’émouvant début de la Vie, ou plutôt de ma propre vie. Le caractère hun est assez courant dans l’esthétique chinoise. Il sert à évoquer l’un des états initiaux de l’Univers, lorsque le Souffle primordial a commencé à se dégager du Chaos originel. Moment bouleversant, décisif selon l’imaginaire chinois, car toute la promesse de l’aventure de la Vie était déjà contenue là.

Ce caractère a pour radical celui de l’eau, composé de trois points superposés, tracés à gauche. En les posant, le calligraphe imprime d’emblée le rythme ternaire, si important pour les Anciens. La partie droite est toute en courbes, restituant bien l’idée d’un monde embryonnaire qui tourne sur lui-même. Mais à l’intérieur de cet ensemble, une ligne de force est nettement affirmée. Elle est dynamique, elle tourne et avance en même temps. Tous les vides médians dont elle est constituée garantissent son pouvoir transformateur.

François Cheng, Et le souffle devient signe, Portrait d’une âme à l’encre de Chine, Éditions L’Iconoclaste, 2018, pp.102/103

 

 

 

C’est dans le vide que voguent les nuages et volent les oiseaux ; c’est par le vide que leurs mouvements se renouvellent sans cesse

Wenshi Zhenjing

 

 

 

Time after time
Compositeur : Jule Styne
Interprète : Ben Webster

 

 

 

 

 

Variations de funambule| Angélique Ionatos chante Caussimon

 

 

 

Angelique_Ionatos-Reste_la_lumiere

Le funambule
Auteur  : Jean-Roger Caussimon
Interprète : Angélique Ionatos

Compositeur : Francis Lai

 

 

Ce 9 12 2019,
Pour Angélique Ionatos

 

 

 

La destinée serait-elle ce pas éphémère ? Bref état de grâce sur un fil d’acier ? 

Que signifie Devenir ? Devenir, le verbe s’apparente-t-il à une chanson nomade ? À l’exil loin de sa maison, sa langue, sa patrie ? Au lieu d’une naissance où il nous faudra retourner ?

Un pas sur le fil du temps. La métaphore du funambule plus avant évoque l’incertitude, l’oscillation. L’équilibre à ce point de subtilité où le funambule-somnambule de Jean-Roger Caussimon — si peu sûr de son pas — ressent le besoin de se retirer, à distance du grand jour.

Il ne réapparaît que le soir venu, quand le public est parti, et que la lune dehors à travers les trous de la vieille toile, allume un ciel empli d’étoiles.

À cet instant seulement, pour lui commence la vraie vie : le funambule soudain devient gracieux, agile. Sur une corde tendue d’étoile à étoile, il montre mille prodiges. Funambule-somnambule, il accomplit ses talents en dormant.

De sorte que sa déambulation est toujours quelque peu onirique et nocturne … , et pour cause : elle s’appelle devenir ! Fluente, non pas itinérante : telle est la musique, nous dit Jankélévitch.

Mais voilà : la chute attend le saltimbanque. Chute morale. Inéluctable.

Or face à ce destin qui sombre, résonne le silence lumineux des amis du cirque forain, dont aucun jamais ne révèle au danseur que chaque nuit, il se lève dans son sommeil.

Que faut-il considérer de cet étrange non-dit ?

Dans ce murmure des âmes est enclose une valeur sacrée, mais laquelle ?

Ce silence s’avère — étymologiquement — bouleversant : le secret ainsi maintenu — à l’endroit de la fragilité de l’homme sur un fil — ce secret ouvre un mystère infiniment métaphysique. On y entend que la nuit est tendre, peut-être, et qu’il s’agit d’ouvrir les yeux des vivants avec douceur … aussi doucement que si nous fermions les yeux d’un mort.

Nuit. Soleil crépusculaire. Puis lumière aurorale. L’ineffable affleure, et qui pour le dire ? La musique, comme la poésie, dit ce qui ne peut être dit, libère la fluidité, conduit le figé vers le mouvement d’une présence pure qui lave les âmes.

Il s’agit bien sûr d’être là, mais au-delà, il s’agit de passer ; et le temps de passer, de mesurer ce qui a changé, puis continue de changer.

Leçon de funambule : la force demeure au devenir  … Oui, les gens du voyage sont des gens très bien.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Variations de funambule| Devenir dans la musique chez Jankélévitch

 

 

 

 

 

 

Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano.

Vladimir Jankélévitch

 

 

Afin de dire le devenir dans la musique, Jankélévitch lui-même ne renierait pas sans doute la métaphore funambulesque : « il n’y a donc plus à expliquer pourquoi toute philosophie de la musique est une périlleuse gageure et une acrobatie continuée. Nous avons refusé à la musique le pouvoir du développement discursif : mais nous ne lui avons pas refusé l’expérience du temps vécu. »

Et d’ailleurs, existerait-il un fil reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle chez Jankélévitch — entre le Je-ne-sais quoi et le presque rienl’irréversible et la nostalgie ?

Le philosophe Jankélévitch épouse un mouvement périlleux. Il évolue dans un cadre spatio-temporel aux frontières repoussées, à l’intérieur d’un cadre inachevé. Funambule aux prises avec l’exercice constant d’une recherche de stabilité. Après sa mise en péril volontaire, dans la tension du perpétuel mouvement entre forces contraires, le musicien – poète glisse sur la corde du sens extrême, entre verticalité et horizontalité.

L’on se confronte à un déplacement permanent du lieu et du temps , dont la manifestation nous rapproche d’une lecture de partition — échappée du papier pour migrer vers le jeu d’instrument. Cet exercice d’acrobatie rappelle également — Michel Serres avait souligné ce rapport mathématique au langage — la « différentielle » . En ce qu’elle se rassemble à l’endroit subtil du tout et de l’infime, la philosophie de Jankélévitch rejoint les limites d’un « accroissement infinitésimal », elle contient le tout et le si peu, et par là menace à tout moment — sur un geste à peine esquissé — de basculer de la totalité vers le rien.

Le repère de toute abscisse — dans l’espace hanté par la question morale — chez le philosophe se situe « quelque part » … Quant à l’ordonnée du temps, il faudra se résoudre à la déchiffrer sur la partition de la « mélodie éphémère » de la vie.

Voici un lieu mouvant, incertain. Le penseur le sait, l’assume, le choisit. Est-ce cette caractéristique qui rend sa pensée si émouvante, puis sa voix bien que conceptuelle, si vivante ? Il faut entendre la voix — physique — douce, vive, joueuse de Jankélévitch.

*

Que dit cette métaphore —  qu’apporte-t-elle à notre sujet, la poésie mise en musique — que dit-elle de si essentiel pour rencontrer le funambule avec une si pleine constance chez les chansonniers, les musiciens, les philosophes et les poètes ensemble ?

On se rappelle que «celui qui écrit en vers danse sur la corde. Il marche, sourit, salue, et ceci n’a rien d’extraordinaire jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que cet homme si simple et si aisé fait tout cela sur un fil de la grosseur d’un doigt». Voici convoqué Valéry. Et Jean-Michel Maulpoix à son tour: «Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d’un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner (…) Qu’est-ce donc que le poème, sinon une affaire de trame et de filage, avec des mots « tirés de soi(e) ».

*

La force demeure au devenir, Jankélévitch l’a montré, lui qui appelait ses étudiants à ne pas rater leur matinée de printemps. En 1951, quand il est nommé à la Sorbonne, dans une époque où l’on se moque de la morale, il instruit sur la fraternité. Il enseigne la morale et se garde de la moindre leçon moralisatrice.  La mort de l’homme, la mort de Dieu, la mort de la civilisation déjà sont annoncées, ses mots font sourire, qu’importe ! Le maître incarne son propos, il transmet à qui veut bien l’entendre la leçon bergsonienne qu’il avait jadis reçue de son propre maître : « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. ».

Lui respire, vit et pense d’une façon toute musicale, c’est-à-dire sur le fil du devenir.

Devenir. Entendre la recherche de l’équilibre sur le fil tendu reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle.

Entendre lieu&lien, entre Je-ne-sais quoi&presque rien, irréversible&nostalgie.

Devenir serait alors le nom du monde pensé en poète.

Devenir. Et cette folie à l’instant de ces lignes : oser l’espérance ! Croire dans les valeurs de l’art. Croire que «la seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité — et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano. Il pensait envers et contre tout  le langage des sources.  Émotion de la musique jaillie. Cœur. Fulgurance. Immédiateté.  Pluie perlée sur la nuit.

Devenir, car là se trouve la dimension où «l’objet se défait sans cesse, se forme, se déforme, se transforme, et puis se reforme». Devenir avec la Grande Raison du corps, dans « la succession des états du corps ». Devenir la limite. L’intime. Le tremblé.

Devenir la seule chose qui ne change jamais : cela même qui toujours change .

Devenir. Précéder. Ouvrir. Un pas glissé. Vers la métamorphose. La mutation. La variation.

Variation, l’autre nom du chant, «le régime par excellence de la musique : le thème qui est l’objet, l’insignifiant objet de la variation, s’annule parmi les réincarnations et les métamorphoses ; la « grande variation» n’est pas modelage d’un objet plastique, mais plutôt modification de part en part, modification modulante, modification sans modes et sans même la substance dont ces modalités seraient les modes, sans l’être dont les manières d’être seraient les manières».

Peut-être cette fluidité temporelle explique-t-elle ailleurs la prédilection de Fauré pour « la souple et ravissante continuité des barcarollesLe Ruisseau, Au bord de l’eau, Eau vivante… »

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Piano Concerto No. 2 in C Minor, Op. 18
Adagio sostenuto
Compositeur : Serge Rachmaninoff
Piano : Khatia Buniatishvili

 

Parmi l’homme et les serpents | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Parmi l’homme et les serpents L’ arbre
glisse Sur le sol
du python
au sang froid Serpente
dans les airs Abandonne
les écailles sur l’écorce
&mue Caché sous la pierre
verte d’une étoile 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 8 12 2019

 

 

 

 

Le serpent
Guem
Percussions

 

 

 

 

Joël Vernet | Carnets du lent chemin Copeaux

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti 29 11 2019 Forêt de la Sainte-Baume

 

Je m’accorde à penser que je ne suis que pour très peu dans cette sorte d’amoncellement que je n’appellerai jamais un journal, tant cela est plutôt le fruit d’une force qui me pousserait pour continuer à aller sur les routes, traverser des versants, disparaître dans des combes, des sous-bois, pour rejaillir enfin à la tombée du soir quand les dernières bêtes rentrent aux étables, plutôt qu’une oeuvre, fût-elle de rêverie.

Aux livres, j’ai souvent préféré la belle palpitation du monde et suis allé au dehors pour amasser toute la chaleur du soleil, sa bonté inouïe. J’ai flâné longtemps sans jamais me lasser de cette contemplation peu ordinaire, les hommes étant plutôt requis aux durs travaux, bien qu’eux aussi aient sans aucun doute rêvé une autre vie. Leurs visages sont sans mensonge. Les plis de leurs yeux disent la vérité. Sous ce ciel, il y a trop d’injustice et cette injustice soulève en moi des tempêtes. Ce chant massif, je l’entends. Cela vous donne, si j’osais ce mot, une sorte de responsabilité, d’humilité à l’égard de chaque phrase, de chaque être que vous fûtes un jour amené à croiser. Nul ne parle dans le vide, pour le seul plaisir de parler, car naissance et mort sont le Livre à vivre et il nous importe de croire que vivre ne serait rien sans le privilège d’avoir aimé, d’être aimé. C’est l’humble gloire de chacun si elle est atteinte ne serait-ce que durant une seconde. L’Art est sans doute ce chemin d’absolue liberté, et nous ne pouvons en brûler les ronces, les herbes mauvaises, sans bien contempler la terre que nous avons sous les pieds. Oui nous sommes comptables de nos paroles et de nos actes dans une époque où parler à la légère est le credo, agir en portant tort, le principe de base. Il y a une voix dans la parole que nous ne devrions jamais trahir. Écrire, c’est se sentir près de cette voix, comme entre les bras d’une mère. Celui qui trahit sa mère, trahit ce qui le fonde. Les mensonges aujourd’hui sont devenus des montagnes.

Joël Vernet, Carnets du lent chemin,Copeaux ( 1978-2016), La rumeur libre Éditions, 2019, pp.17/18.