[Ligne du jour 13] La grenade

 

 

Sous l’arbre d’ombre rouge

tu es là Sohrâb je te vois

en une vision parfois un homme voit toute sa vie

quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours 

où qu’il aille désormais, on le découvre 

 

parle du fruit vieux de la vie 

sous l’arbre d’ombre rouge

tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses

tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi

dans le cœur des gens

Parle Sohrâb des femmes et de la guerre

car j’ai donné le nom de grenade à cette Terre.

 

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

Maurice Blanchard | Soufflez vos péchés

 

 

SOUFFLEZ VOS PÉCHÉS

 

Sur le bois dont on fait vos crayons,
Sur le bois dont on fait vos papiers,
Déposez vos paroles,
Vos regrets et vos rages.
Laissez-y l’empreinte de vos dents
Et lancez votre équipage
Dans l’eau vive des torrents.
Confiez vos désirs,
Vos haines
Au grain de sel,
Au morceau de pain
Que vous jetez
Dans la flamme du matin.
Marchez sur les lignes
En chantant « Sicut ovis ».
Touchez du bois,
Touchez du fer,
Crachez sous le vent d’ouest,
Répétez la formule
Sur chaque doigt de la main
Quatre fois vers le nord,
Quatre fois vers le sud,
Au midi des solstices
Et aux deux crépuscules.
Levez vos yeux blancs
Vers le gouffre d’Hécate
Et comptez les sept joies,
Avant que l’ombre n’éclate,
Les sept sillages en patte de lion
Dans la sacrée constellation.

 

Maurice Blanchard, Débuter après la mort, Textes réunis et présentés par Jean-Hugues Malineau, Préfaces de Jean-Michel Goutier et Fernand Verhesen, Lettre de Gaston Bachelard, Éditions Plasma, Numérique, 2012, non pag.

[Ligne du jour 12] Le hérisson chanté par Brassens (un conte musical)

 

 

 

Haïku du confinement : le hérisson

 

Un hérisson à travers la prairie :
elle pique, l’herbe verte
qui trotte !

 

Sylvie-E. Saliceti 26 03 2020

 

 

georges brassens le hérisson

Chanson du hérisson ( Conte musical de Philippe Chatel )
Auteur, compositeur : Philippe Chatel
Interprètes : Henri Salvador, Georges Brassens, Émilie

 

 

 

 

[Ligne du jour 11] L’olivier et l’épervier

 

 

 

Un arbre parle plusieurs langues. Les langues nombreuses de l’arbre arrivent chacune d’un territoire, lointain. D’Arctique, où n’existe pas d’arbre debout, juste des bois flottés que charrie la mer.
Du pays de la Grande Soif, à l’Orient de la pauvreté, au sud du Kalahari où le désert s’étend à perte de vue, arrêté ici et là par un Acacia solitaire aux racines immenses, recouvertes d’une écorce avec laquelle le peuple San fabrique les carquois.
De plus loin encore, de ce lieu où l’épaisseur des forêts équatoriales emmure la hutte de l’homme aux prises avec la sylve qui l’assiège, afin de l’étouffer.

Une destination unique, pour des milliers de cartes.

Parole d’olivier, parole d’épervier, la langue de l’arbre relie les racines à l’envol.

L’arbre est compagnon de l’arbre. Les frères picorent le même pain.

 

Sylvie-E. Saliceti 25 03 2020 L’olivier et l’épervier

 

 

L’olivier
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Allain Leprest

 

 

[Ligne du jour 10] Les arbres

 

 

Il arrive que le voyageur soit cet arbre. Au centre de la forêt du langage où l’on se perd. Dans la forêt des pensées humaines où l’on fait d’étranges rencontres, certaines à la beauté inoubliable — gardées au fond de la mémoire sous une écorce de bronze sillonnée par le temps — d’autres qui s’oublient au sol d’une vraie forêt de Bondy. Nemus du bois sacré ou silves de servius, dans l’arbre chante un chœur d’oiseaux. Selon le terreau et selon l’essence, les arbres parlent plusieurs langues.

 

Sylvie-E. Saliceti 24 mars 2020

 

 

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Les arbres
Auteur : Allain Leprest
Compositeur : Gérard Pierron
Interprète : Francesca Solleville

 

 

[Ligne du jour 9] Marseille

wp-15849929008058835581522488811170.jpgl’étrangère lointaine et silencieuse du couchant
Phot. S.-E. S.Marseille 2020

 

 

 

Je suis venue vous dire que tout a changé
je suis venue vous dire que le soleil se couche sur la cité radieuse
le silence est entré dans la ville bavarde
un silence étrange
un silence tranquille
entre le ciel et l’eau — le silence d’une île

ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille

 

 

le paquebot de silence a jeté l’ancre dans la baie d’Endoume
ce soir personne n’appellera la prière au sommet des minarets
les bruits sur lesquels je fermais les fenêtres           les bruits de la ville
me manquent
l’arc-en-ciel des naufrages a balayé le ciel du muezzin à la voix d’or
la corne du bélier ne résonnera pas à la Grande Synagogue Breteuil
ni les chants à la cathédrale de la Major le jour de Pâques
les enfants des banlieues demain ne joueront pas dans les cours d’immeubles

 

là où les mots hier encore étaient des loups
un homme vient d’entrer avec un oiseau sur l’épaule
il a pris le bruit des gens d’ici
il a emporté les voix des terres arides du sud
aux accents craquelés
il a volé les voix ingrates et sèches des pêcheurs de rascasses

 

en haut d’une butte en lave rouge où tangue le bateau ivre
tout a été emporté — les cieux crevant en éclairs et les trombes
les ressacs et les courants et le soir
l’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes

je suis venue vous dire que ma ville à présent est ce drôle de désert où joue
seul
le plus vieux musicien du monde
— tu sais ce passant qui s’appelle le vent
le vent chasse les hirondelles alignées ainsi qu’une phrase sur un fil électrique
le vent sous les ponts salue les mendiants et les rats
le vent lave sa voix à la chanson d’Odalva — des sacs plastiques planent
dans les platanes
de la Plaine au Cours julien
ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille

 

je la vois depuis ma colline sous la lune de zinc
l’étrangère lointaine et silencieuse
du couchant
à l’ombre d’orangers tintant de mercis comme des vieux sous d’argent
l’ombre aussi déliée que la prière du forçat adressée à la grâce
de Samarcande
Marseille ce soir est une silhouette bleue
cette femme avec son mystère est le plus beau visage que la terre ait jamais tourné

vers le soleil

 

ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille
Marseille.

Sylvie-E. Saliceti 23 mars 2020 Marseille

 

 

 

Marseille
Auteur, compositeur, interprète : Odalva

 

 

[Ligne du jour 8] Parle Sohrâb

 

 

Dans la maison du bout de la ville, le ciel à petites gorgées boit la lumière. Des lampées de silence inondent Marseille. Par la fenêtre, je lave mes yeux aux allées désertes, au lointain de la cité immobile, effacée ainsi qu’une phrase — une cité fendue de quais portuaires que nul bateau n’aborde.

La maison est bâtie de l’autre côté de la nuit. Elle est construite autour de la bibliothèque. Les livres remplissent les étagères. Loin de les épaissir, les livres annulent les murs. Le papier, ce foreur de pierre … Il perce le mur maître, le trouant de fenêtres aux volets de solitude qui s’ouvrent puis se ferment.

Et quand ils s’ouvrent, la maison devient ce jardin. 

Et nous voilà, toi et moi Sohrâb, assis à l’ombre du grenadier. Tu me racontes les histoires que j’aime, celles du fond des âges. Le cri de la lumière enfantée du chaos. L’écho de la conscience dans le pas de Caïn. Le craquement de la chair quand s’ouvre la grenade. Le son clair de la goutte tandis que lentement glisse la rosée depuis le haut vers le pied de la feuille.

De nuit en nuit, tu fais le récit de l’oiseau.

Parle Sohrâb comme parlerait le vent, et je t’écouterai. Il y a le bruissement de tes mots dans les branches. Il y a toutes ces herbes qui poussent dans ta voix. 

Je t’écoute Sohrâb, même si tes phrases tombent sans que je les ramasse.

 

21 03 2020  Sylvie-E. Saliceti

Variations de bijoux et valses | Tristan Tzara et l’ homme approximatif

 

 

 

On a dit que Dada débouchait sur le «néant». C’est mal voir et comprendre Dada en même temps que Tzara : le mouvement et les œuvres établissent le «chaos». Devant un monde dont l’ordre était inacceptable, il fallait dresser les leçons de l’extrême désordre. Cela se fit, par Tzara, de Zurich à Saint-Julien-le-Pauvre.

Ce que Tristan Tzara, venu de Roumanie, avait dans le cœur lors des premières manifestations du cabaret Voltaire, et qu’il conservera jusqu’à la fin sous la tente à oxygène, c’est la volonté d’une écriture capable de ne plus mentir :

 

nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms
aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance
leur rang grammatical dans l’universelle sécurité
bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons
et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent…

 

ces vers qui sont dans L’Homme approximatif soulignent à merveille ce long effort, cette ascèse, ce renfermement de deux années, bref, la vocation, la destination et la signification de ce poème ininterrompu. Il est juste de marquer que ce chef-d’œuvre – si l’on veut à toute force mettre des étiquettes périssables sur des événements qui ne le sont pas – est chef-d’œuvre, manifestement, du surréalisme. Cette affirmation juste est cependant une constatation fort banale. Je m’explique : dans ce tournant qui va de Dada au surréalisme, il n’y a pas, chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l’essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n’est plus la logique commune, à cette raison autre qui n’est plus captive des infortunes du rationalisme étroit, poursuit – beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser –, sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l’écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités de l’apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu’elle n’est plus une feuille de papier, mais une feuille d’arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C’est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L’Homme approximatif, inventant l’écriture

dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts…

 

Hubert Juin, Préface à L’homme approximatif, Poésie/Gallimard, 1968.

 

 

*

 

 

homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
amas de chairs bruyantes et d’échos de conscience
complet dans le seul morceau de volonté ton nom
transportable et assimilable poli par les dociles inflexions des femmes
divers incompris selon la volupté des courants interrogateurs
homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un cœur comme valise et une valse en guise de tête
buée sur la froide glace tu t’empêches toi-même de te voir
grand et insignifiant parmi les bijoux de verglas du paysage

 

Tristan Tzara, L’homme approximatif, Préface d’Hubert Juin, Poésie / Gallimard, 1968, p.21/22.

 

 

 

J’envoie valser
Auteur, compositeur : Isabelle de Truchis de Varennes ( Zazie)
Interprète : Olivia Ruiz

 

 

 

[Ligne du jour 7] Lisez !

 

Lisez ! Lisez donc !

 

En l’état du confinement, puis du risque avéré de palilalie ou d’écholalie — troubles itératifs du langage parlé consistant à répéter involontairement un ou plusieurs mots, syllabes ou phrases ( exemples : «ouin-ouin» ou «t’es con ! t’es con ! t’es con») — afin donc d’éviter ces syndromes par manque d’échanges verbaux, il vous appartient d’urgence de vous ouvrir à la culture, et particulièrement, par absolue priorité : lisez !

Me sont rapportés ici et là les témoignages prosaïques de rayons longs de 50 mètres vidés en une seule visite, par un client seul. Cessez voulez-vous ! Ne videz pas l’entière étagère du papier toilette ou des féculents (sauf à prendre quelques notes de vos lectures sur ce papier si fin qu’il semble idéal pour commenter Mein Kampf). Cessez ! Cessez !

Soyez poète ! Pour occuper votre temps, écrivez un traité de théologie en polonais, ou encore dans cette langue régionale qui dit oui et non avec un seul et même mot (quelque chose comme noui). Ou encore écrivez une « Histoire événementielle du Monde après le Coronavirus », dans ce dialecte rare dont la grammaire ni la grand-mère ne différencient les conjugaisons du passé, du présent et de l’avenir (exemple : demain, j’étais choppé le rat virus, en ce moment).

Lisez ! Lisez donc ! Non, ne soyez pas prosaïque. Au lieu de vous jeter sur Zézette (pour Zézé) ou d’arracher la chemise avec les yeux de Zézé (pour Zézette), risquant par là de voir grimper les prévisions de la courbe des naissances, soyez un peu sérieux ! Approfondissez plutôt l’étymologie, ce substantifique os à moelle du poète. Exemple : le mot « coronavirus », d’où vient-il ? Du latin corona — couronne, car le microscope électronique met en évidence une frange bulbeuse en forme de couronne solaire. Virus, également latin, recouvre quant à lui une triple origine : humeur, venin, infection.

Le coronavirus définit donc le roi (le Roi-Soleil bien sûr) avec sa couronne, d’une humeur printanière, dans un champ de tulipes à bulbes infectées, et qui sautille, sautille, sautille… Le roi insouciant et jovial dansotte avec autour de lui, qui vont et viennent, les courtisans nombreux eux aussi gambadant, tous au milieu des fleurs pourries : princes, ducs, comtes, marquis, souverains étrangers, artistes, musiciens, savants, cardinaux, rabbins, imams, curés qui sont venus de tous les coins d’Europe de chapelle en chapelle, mouflons à manchettes qui ont traversé la mer Tyrrhénienne, d’interminables cortèges de carrosses, de charrettes débordant de joyaux, de malles où dorment les étoffes rares, de fûts pour les grands vins, les livres de poésie et tutti, et tutti, et tutti Chianti — tout ce petit monde s’en va léger, frétillant vers la mort, et ça c’est beau.

Parlons-en de la mort. Il n’est pas interdit de mourir. Toutefois, mourir est déconseillé. Si vous bravez les conseils, au moins soyez prévoyants et n’invitez personne à votre sépulture, envoyez des bristols dès les premiers signes de défaillances, reprécisez vos dernières volontés : partir SEUL sans musique. Seul comme Mozart dans un cercueil drapé d’un linceul de pâquerettes. Comme Mozart rejoindre l’horizon des aurores éternelles de la postérité, emporté dans la diligence silencieuse suivie du chien, le fidèle compagnon Foulkan. Comme Mozart myope, gaucher, avec une malformation à l’oreille, le visage grêlé par la petite vérole, partir en beauté vers le Panthéon. Comme Mozart qui mesurait 1,52 m les bras levés, s’effacer, nimbé de destinée illustre à l’aune des grands hommes.

Il est déconseillé de mourir vous l’aurez compris, puisque les sépultures comportant plus de deux personnes — défunt et toutou — sont interdites.

Les obsèques dérogeant à ce règlement seront dispersées avec l’efficacité d’un obus éparpillant un soldat.

20 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 6] Le silence entoure le livre refermé

 

 

Le silence entoure le livre refermé. Le silence autour des oiseaux se balance sur les branches dans le jardin. Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch.

Au centre du cercle, l’étoffe déchirée du ciel.

L’effacement est le grand dessinateur. Les traits de force naissent sans un geste. Il suffit d’une pointe de lumière pour qu’apparaisse ton visage. Se révèlent les contours du côté de l’ombre.  Une ligne à l’encre de Chine, et te voilà… Tu es là. Le soleil traverse tes mots. Il joue dans ta voix. Je recueille ta phrase.

Le silence dresse une haie autour de moi, le silence dresse une haie autour de nous qui nous tenons la main depuis trente ans, le silence autour de la terre autour de la mer autour de la haie autour de la ronde des jours qui me rend vieille et sage.

 

Le silence autour du silence.

19 03 2020

 

2019-05-05 07.49.34

Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch. Mai 2019 Suisse allemande. Phot. S.-E.S.

[Ligne du jour 5] La vie dure trois chevaux sauvages

 

Trois choses que je respecte
Les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors

J.-F. Deniau

 

 

 

la vie dure un jour
—  d’une rive à l’autre du temps
la vie dure trois jonques qui traversent

 

la vie lance une pierre la vie       ce ricochet
sur l’eau
la vie brise trois masques

 

la vie suit le chemin de la pomme jusqu’à tes pieds dans l’herbe
la vie mord un quartier de fruit entre les dents de la mort
la vie dure trois oranges amères

 

la vie dure le secret de l’écriture quand l’arbre veut encore
— sans beauté l’oiseau ne veut plus rien
la vie dure trois oiseaux

 

la vie se brise sur un refus

la vie dure trois chevaux sauvages
les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors.

 

18 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 4] Trois clefs

 

 

le millet
la lumière dans la jarre
le temps qui déborde

trois conquêtes hors des mains

 

le pavot la mémoire
le nom des choses
la loi sur la montagne

trois mondes brisés auxquels vous ne parlerez plus

 

la grille de parole
l’herbe couvrant la source
les barreaux du soleil pour le bec de l’oiseau

trois clefs libres de toute porte

 

 Sylvie-E. Saliceti 17 mars 2020

[Ligne du jour 3] Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Durant le confinement annoncé ce soir, toute activité de groupe étant proscrite, privilégiez les activités autonomes : les fautes d’orthographe, le bêchage des camélias, l’érotisme solitaire. Et pourquoi pas, profitez-en pour cultiver votre connaissance de la faune ? Par exemple, le mouflon à manchettes connu aussi sous le nom de oudade. Pas un mouflon au sens strict. Voilà un animal en somme avec un vrai nom de faux jeton. Bovidé de la sous-famille des caprinés, on le trouve dans le désert libyque. Ou en Corse, s’il s’est perdu. Étymologiquement, il désigne la «chèvre des sables» en langue antique des Grecs, même si a priori,  historiquement aucun mouflon jamais n’est allé se faire voir à Ithaque. Avec la queue, il mesure davantage que sans cette dernière, c’est la raison pour laquelle il ne s’en sépare jamais. Fier, il apprécie les records, en cela proche de son congénère le sapiens sapiens. Sa barbichette, fort élégante, lui donne une allure de jovialité monacale. Quand il réfléchit à un problème mathématique, le mouflon à manchettes parvient jusqu’au nombre deux, tandis que des fumées sortent en tornades par ses oreilles. Il se nourrit de fourmis des Andes, et donc il ne mange rien. Il garde la ligne. D’aspect, l’animal ne ressemble pas à un potiron. Les cornes des jeunes mouflons s’élancent vers l’arrière, dans un mouvement de coiffure yéyé. Celles du mouflon adulte figurent de grandes cornes spiralées qui s’arrêtent juste là où il faut, juste avant de lui crever son propre œil, et ça c’est formidable. Il gambade au gré des chemins corses tortueux, appelés sentiers des chèvres. Malin, il ne présente aucun risque d’être rattrapé par le Coronavirus. D’autant qu’il n’aime pas les foules et ne conduit pas en ville. La femelle du oudade s’appelle la oudadette, communément surnommée Odette. Odette, se mariant avec le mouflon à manchettes — en grande tenue et boutons de manchettes, lesquels expliquent le nom de l’animal — Odette a fait rompre au mouflon ses vœux monastiques, avec tous les problèmes que cela a posés avec la papauté. Leur progéniture — au rythme un peu chiche d’un petit par portée — s’appelle souvent Dominique, dit Doume.

16 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

Lhasa de Sela | Ce chant d’os et d’étoiles

 

 

 

Pour le plaisir de l’écouter encore, Lhasa de Sela. J’ai cherché, dit-elle à atteindre en composant ce chant d’os et d’étoiles qu’on entend dans la musique arabe, dans les dards de feu du flamenco. La musique est magique, elle déplace l’énergie, soulève les vagues, fait trembler la terre.

Sa présence vocale, son charisme scénique, la beauté de ses textes et la diversité stylistique de son oeuvre inachevée la hissent au rang d’une cantopoète majeure. L’oiseau chante ce qu’il a goûté, dit-elle.

En l’écoutant, on pense à Sergueï Essenine :

Tout le monde ne peut chanter
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme au pied des autres

 

Une artiste magnifique, dans la lignée d’Anna Prucnal, puis des cantopoètes contemporaines telles Angélique Ionatos ou Elena Frolova.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pa’Llegar a tu Lado
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

Je remercie ton corps de m’avoir attendue
il a fallu que je me perde pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes bras d’avoir pu m’atteindre
il a fallu que je m’éloigne pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes mains d’avoir pu me supporter
il a fallu que je brûle pour arriver jusqu’à toi

Lhasa de Sela

 

 

La faute à Ferré de Lionel Bourg | Ferré par Dyonisos

 

 

Quand Lionel Bourg nous parle de Ferré … Il paraît que tout est de sa faute, et c’est tant mieux !

En regard de quelques extraits de l’écrivain stéphanois, une chanson de Léo qui fait du bien dans l’air du temps : Thank you Satan ! Puis, pour une version comparée, l’interprétation Bird’n’Roll des Dyonisos. Une facture cantologique qui a le mérite — avec sa rythmique de boléro endiablé — d’actualiser musicalement Ferré. Puis d’initier un dialogue entre trois univers proches par ce désir qui marque l’oeuvre notamment de Lionel Bourg en ces termes précis: réfractaire à tous les casernements, à toutes les forces d’avilissement de la pensée, et qui se construit en empruntant les chemins variés de la prose et du vers.

Preuve à l’appui déclinée aussitôt chez Dionysos : depuis Western sous la neige, la production des albums du groupe rock se connecte aux romans de Mathias Malzieu. Avec un naturel désarmant — qui me relie personnellement à cette puissante liberté où tout respire si bien en poésie américaine contemporaine — le plus naturellement du monde donc, Mathias Malzieu démultiplie son expression artistique (chanson, cinéma, roman ) sur la base d’un solide socle littéraire. L’écrivain compte notamment 38 mini westerns (avec des fantômes) — recueil de nouvelles, avec des fantômes donc —, puis d’autres titres cités ici par  plaisir pur : Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, La Mécanique du cœur, Métamorphose en bord de ciel, Le Plus Petit Baiser jamais recensé ou  Journal d’un vampire en pyjama … la plupart de ces publications réparties entre les éditions Flammarion et Albin Michel.

Il y a le ton. L’approche. La créativité foisonnante et puis ce travail échafaudé avec obstination qui dresse de multiples ponts entre les arts. Il faut continuer de suivre Dyonisos avec la plus grande attention. Et revenir à l’écoute de Ferré. Et (re) lire Mathias Malzieu, autant que Lionel Bourg.  Et entendre comment les artistes dialoguent au-delà parfois de leur rencontre physique, de leurs intentions, voire même de la simple connaissance qu’ils ont les uns des autres.

Alors — alors seulement — cette modeste chronique n’aura pas été un coup d’épée dans l’eau.

Sylvie-E. Saliceti, mars 2020

 

 

 

J’avais seize ans. Quinze ou dix-sept. Je n’en suis pas revenu.
C’est qu’il chuchotait ou toutes voiles dehors cinglait mieux que ce grand bateau descendant la Garonne dont la chanson parlait,
qu’ils étaient beaux à n’y pas croire, à haleter comme au cours des plus folles escapades, ces mots qu’il lançait devant lui,
et Baudelaire alors, les araignées qui tendent leur filet au fond du moindre cerveau,
(…)

*

J’étais Apache , Léo.
Je n’étais rien.
J’avais des scalps hirsutes pendus à ma ceinture, et je dansais, je dansais, tu pouvais bien te teindre les cheveux couleur corbeau, la neige recouvrait le bitume, maintenant, maintenant, implorais-je, n’attends pas, hier c’est demain, vautre-toi dans le givre, ni une ni deux la crinière en bataille, gueule, chante, dépasse les bornes, je suis là, je te suis, cogne, frappe, effleure, explose, déborde, gémit, gronde, ils baveront, les porcs, ça ne manque pas…
ceux qui te préféraient avec tes airs rive gauche, mal embouché, certes, mais acceptable, couplet-refrain-couplet, n’est-ce pas assez poétique ? alors que là, non, il exagère le vieux, la traversée hauturière, les diatribes interminables, et cette pluie toujours des mots qui ruisselle on en a ras la tronche, au secours ! au secours ! les eaux montent …
ceux qui tour à tour te reprochèrent les orchestrations symphoniques et ton groupe rock, ah ! la musique, Ludwig, t’es sourdingue ou quoi ? et de quoi il se mêle, pour qui il se prend, ce mec, alors que tu étais parti de l’autre côté des phrases, de l’autre côté des notes,

ni vu ni connu,
rien dans les mains, rien dans les poches,
— vous n’avez rien à déclarer?
— non
— comment vous nommez-vous ?
— Karl Marx
— allez, passez …

*

J’ai vu la mer et l’océan, les vagues qui mouraient sur la grève, les gerbes d’écume et les chevaux courant tête la première sur les récifs avant de se faire éventrer. J’ai connu quelques femmes. Bu des sources qui moussaient sous des touffes de noirs ou blonds Jésus. J’ai brisé des vitrines. Mis le feu à quatre ou cinq bagnoles. J’ai perdu des amis. J’ai écrit.
Ce n’était pas grand’chose. Un mot. Quelques lignes. Des carnets noircis nuitamment.
Des aveux que l’on crayonne afin de ne pas crever sur place, de dire que la mort neige, que les bruyères flambent quelquefois au milieu des ronces comme sur la tombe d’un frère les pleurs et le chagrin fleurissent. Que nous sommes là. Vous. Moi. Ne sachant plus ce qu’il en est de l’obscurité comme de la lumière et que nous demeurons, assis auprès du vide, cependant que s’éloignent puis disparaissent au-dessus des charniers de longues silhouettes emmitouflées de brume.

Lionel Bourg, La faute à Ferré, L’Escampette, 2003, extraits pp.14, 16, 21.

 

 

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

*

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Dyonisos

 

 

 

 

 

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

 

 

 

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire vilipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

 

*

 

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

 

*

 

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

 

*

 

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

 

 

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

 


 

Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Paul Valet | Et je dis non

 

 

Et je dis non

 

Je dis NON aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis NON aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis NON aux nargues et venargues et subardes à l’air conditionné. Je dis NON aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis NON au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l’escompte. Je dis NON aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d’argent, pas de sang. Je dis NON à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis NON à la suite, à l’axonge et la panne et la glu et le lard et l’anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis NON à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis NON aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.

Je dis NON aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.

Je dis NON aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires. Je dis NON aux duplicatas.

Je dis NON à l’État.

La culture ou l’ordure ? Je suis contre. Je dis NON aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.

Je dis NON aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux râteliers. Il y a OUI pour le NON. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.

(…)

Paul Valet, Paul Valet/ Jacques Lacarrière, Soleils d’insoumission, Jean-Michelplace / poésie, 2001, pp. 88&89.

Christiane Singer | La vie qui est en nous

 

 

Ce 8 mars, cet éloge du mariage, de l’engagement et autres folies par Christiane Singer fidèle à elle-même : à contre-courant des bien-pensances (à une lettre près, « pesances »). Chrétienne & orientaliste, adepte d’une spiritualité sans Dieu ( je suis athée, Dieu merci ! s’exclamerait M.-A. Ouaknin), soucieuse d’éthique pourtant rebutée par toute tentation moralisatrice,  mesurée et sans mesure, d’une douceur intense accidentée de  colères rares, violentes, mémorables.

Rarement où on l’attend.

Sa vitalité, sa bienveillance fondent le sens lui-même de son existence. Une place de témoin. Lectrice à l’Université de Bâle, elle exclut tout dogmatisme tout en constatant que nos sociétés s’avèrent être la plus grande conspiration contre l’esprit. Un chemin exemplaire de femme libre, lumineuse jusque sur son lit de mort où elle trouva la force de nous léguer ses derniers fragments d’un long voyage.

Sylvie-E. Saliceti

 

La première de toutes les fidélités, nous la devons à la Vie qui est en nous. Cette fidélité-là, à certains moments cruciaux, peut ressembler, vue du dehors, à une infidélité. Consciemment ou inconsciemment, n’avons-nous pas fait serment de ne jamais laisser s’embourber dans l’insignifiance cette vie qui nous a été transmise par le sacre de la naissance ? Chaque fois que le danger rôde de la perdre en futilités, en broutilles, chaque fois que l’anesthésie la gagne ou que l’asphyxie la plombe, comment ne pas réagir ? Comment ne pas courir ouvrir les portes et les vantaux ? Il y a des « appels » dans l’ordre du quotidien (un besoin de solitude – un désir de voyage, de repli, de recul, de retraite – une amitié ardente) qui signalent à l’autre : «Tu m’as aimé pour cette vie qui m’habitait. Elle menace de tarir. Pour la refaire jaillir, je dois faire ce pas qui peut-être t’effraie ; mais je dois le faire par respect pour moi et pour toi. » Exiger de celui qui parle ainsi qu’il fasse taire cet appel, c’est mettre en chantier la lente transformation du foyer en maison de morts. Celui ou celle qui a été appelé à se mettre de quelque manière en mouvement et qui a été retenu – tant pour de bonnes raisons que par peur, par convention – ne pardonnera pas dans son for intérieur à celui (celle) qui d’un seul mot peut-être a scellé à son pied un boulet. Il reste. Elle reste. Mais qui reste au juste ? Et quelle part s’éloigne ou s’éteint en catimini ? Et si c’était précisément la part vibrante pour laquelle nous nous sommes aimés ? Le jardinier ne peut pas monter la garde contre les mulots, les chenilles, les taupes. Il ne peut pas guetter chaque puceron, chaque bactérie. Il ne peut pas arrêter le vent d’ouest ni dissuader la tempête de se déchaîner. Il ne peut pas interdire à la grêle de s’abattre. Il ne peut pas non plus contraindre la plante à pousser plus vite en lui tirant les feuilles – ni vouloir la garder petite. Il ne peut que « tenter de mettre toutes les chances du côté de la plante » et garder vivant avec elle un dialogue. Ainsi pour la relation qui nous unit. Je ne peux pas abolir ton destin, ni t’éviter épreuves et difficultés, ni enrayer tes échecs, ni provoquer ta réussite, ni entraver tes rencontres. Impossible de prendre les commandes de ta vie, de m’immiscer entre toi et ta peau, de glisser mon doigt entre ton écorce et ton aubier. Je ne peux que t’assurer de ma loyauté – ne jamais laisser tarir le dialogue entre nous, le raviver de neuf chaque jour. Mieux encore : je ne peux que respecter l’espace dont tu as besoin pour grandir. Te mettre à l’abri de ma trop grande sollicitude, de tout envahissement de ces rhizomes souterrains que sont les discrètes et indiscrètes manipulations de l’amour. « Veuillez, monsieur, ne pas nous imposer une forme de bonheur qui n’est pas la nôtre. » Cette prière qu’adressait un pacha d’Algérie à quelque gouverneur des colonies à la fin du siècle passé résonne loin. Jamais, quoi que je fasse, je ne serai celui ou celle qui mâche ton pain, boit ton eau, jamais je ne respirerai pour toi. Jamais ta peau ne m’invitera à m’y glisser. Jamais je ne tisserai pour toi les fils de tes rêves ni de tes pensées. Et comme tu étais seul à ta naissance, tu seras seul devant ta mort et seul, mille fois, dans les nuits d’insomnie quand un chien aboie au loin ou quand une voix que tu es seul à entendre t’appelle. Vouloir me perdre en toi, me jeter en toi, corps et biens, avec tous mes meubles et mes trésors. T’envahir. Te combler. Te faire gardien de mes propriétés ! Il n’est pire cruauté. Car tu as une vocation, unique, une œuvre à mener à bien.

Toi-même.

Et pour cela, il te faut tout l’espace qui est en toi.

Dire : « Aimer c’est délivrer l’autre de mes bonnes intentions – et de moi-même » paraîtra excessif. Pourtant c’est en me détachant de toi et en m’ancrant en moi que je commence véritablement d’aimer. Le cadeau que je peux te faire, c’est de retirer de toi toute la volonté de transformation que j’y ai mise – par zèle ou par ignorance –, la retirer de toi pour la remettre où elle a sa vraie place : en moi. Ainsi, nous protégerons l’un et l’autre le secret lent et silencieux de nos gestations. Un mot encore. Garde tes distances sans faiblir. Il n’est que l’Éros qui puisse les abolir – pour les faire renaître tout aussitôt. Garde tes distances. Non par froideur. Garde-les par ferveur. Et cela en sachant – ô paradoxe – que l’aimé(e) n’est qu’une autre part de toi-même. La part qui ne se laisse ni dominer ni annexer, qui jusqu’au bout te tiendra tête. L’énigme qu’est l’Autre recule comme l’horizon à chaque pas que tu fais vers lui. L’Autre est la frontière que la Vie a dressée devant toi, afin que tu ne sois pas perverti par ta toute-puissance. Ce que Dieu dit à l’Océan dans le livre de Job en lui montrant les plages et les falaises : Jusqu’ici iront tes flots, pas plus loin !, il le dit à l’Époux en lui montrant l’Épouse, à l’Épouse en lui montrant l’Époux. En plaçant la femme devant l’homme et l’homme devant la femme, il leur assigne à tous deux leurs limites. Tu iras jusqu’ici et pas plus loin. Ici commence le royaume de l’altérité dans lequel on ne pénètre pas. Tes vagues viendront battre aux falaises et se rouler sur les plages et de ce jeu furieux et tendre vous vivrez, de ce murmure, de ce fracas, de ce mugissement qui ne cessent pas. Mais ne rêve pas de révoquer la dualité. La fusion du Deux en Un est œuvre divine. Il n’est que l’Éros qui nous y fasse furtivement goûter. Et la mort.

Si la première des fidélités, nous la devons à la Vie qui est en nous, c’est bien d’une vigilance de chaque instant qu’il faut faire preuve. Tout, sur cette terre, si nous n’en prenons soin, est soumis à la lente dégradation de l’entropie. Quand l’homme cesse de se chercher au-delà de lui-même, de s’élancer, de se porter en avant, alors l’eau qui le compose stagne et croupit. L’élan qui cesse de circuler dans un corps agit comme un poison. Ces êtres de dialogue, de partage et de mouvance que nous sommes, vivent de la magie des rencontres, meurent de leur absence. Chaque rencontre nous réinvente illico – que ce soit celle d’un paysage, d’un objet d’art, d’un arbre, d’un chat ou d’un enfant, d’un ami ou d’un inconnu. Un être neuf surgit alors de moi et laisse derrière lui celui qu’un instant plus tôt je croyais être. La rencontre fait résonner en moi des modes et des tons que je n’avais pas perçus jusqu’alors. C’est par la rencontre que dans cet amas diffus, cette nébuleuse que par commodité j’appelle moi, s’éclairent et se regroupent les constellations. Pareille richesse ne se peut épuiser en une seule relation aussi privilégiée, aussi forte soit-elle.

Christiane Singer, Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies, Éditions Albin Michel, 2000, Édition  numérique non pag., Chap.1, 3/10 &S.

Musaïque & Letters to Bach de Noa | Jean-Claude Pinson

 

 

Poésie et chanson revue europe

 

Ferré met en musique les poèmes de Verlaine ( ou d’Aragon). Ici, à l’inverse, c’est la musique de Bach qui est mise en musique par Noa. Il y a pourtant une parenté essentielle entre les deux démarches. Dans les deux cas, au-delà de la musique et des paroles, ou plutôt à travers leurs noces, c’est une prosodie chantée, ce sont les inflexions de voix toutes deux virtuoses de l’accentuation qui emportent l’adhésion ( celle du moins de l’auditeur lambda que je suis).

À la faveur de ces noces, quelque chose d’autre advient dans l’ordre du langage qui n’est ni simplement parole ni simplement musique. Non pas un supplément ( un supplément d’âme ), mais plutôt un dévoilement de ce que j’appellerais volontiers, reprenant un terme avancé par Giorgo Agamben, le « musaïque ». Par là le philosophe, réfléchissant à l’anthropogenèse, désigne une expérience de la Muse en tant qu’expérience d’une parole, d’un logos, dont l’origine, le commencement, nous est inaccessible, demeure hors de portée des êtres de raison que nous sommes. L’homme, écrit-il ( dans un essai intitulé « La musique suprême») «demeure dans le langage sans pouvoir en faire sa voix». Cependant, l’ouverture première au monde étant pour lui non pas logique mais musicale, il ressent le besoin de chanter ( il ne se contente pas de parler). Mais, « parce que le langage n’est pas sa voix », il lui faut alors le secours de la Muse ( celle dont Platon fait dans le Ion la source de l’inspiration). Ce qui signifie que, lorsqu’il chante, le poète ( l’homme en général en tant qu’il est poète), tourné vers un lieu originaire de la parole hors d’atteinte, «célèbre et commémore la voix qu’il n’a plus». Tant qu’elle a mémoire de cet amont de son langage, une communauté humaine, poursuit Agamben, peut demeurer «musaïquement accordée». Ce qui n’est plus le cas des Modernes, qui ont perdu l’expérience « musaïque » qui était celle des Anciens. Tout a son hubris logique, l’homme a oublié aujourd’hui que « son être toujours déjà musicalement disposé entretient un  rapport constitutif avec son impossibilité à accéder au lieu musaïque de la parole ».

Ce que célèbrent ainsi les chanteurs ( du moins les meilleurs d’entre eux, les non oublieux de la Muse), ce que, de concert avec les poètes, ils incitent les hommes à ne pas oublier, c’est cette dimension «musaïque» de notre condition. D’où que dans les paroles d’une chanson, ce qui compte ce n’est pas tant ce qui sémantiquement se dit que ce qui prosodiquement s’entend ( l’anglais dit mieux que le français la chose en parlant, plutôt que de «paroles», de «lyrics»). À la limite peu importent les paroles ; porté par les inflexions de la voix qui accentue, c’est le bruissement chanté de la langue, d’une langue toujours plus ou moins étrangère( comme l’est pour moi l’anglais de Noa), qui compte. Et rien sans doute ne dit mieux cette aspiration à la voix «musaïque» toujours déjà perdue que le refrain simplissime qui ponctue magnifiquement, dans l’interprétation de Ferré, chacun des quatrains issus du poème en décasyllabes de Verlaine «Lalala lala, lalala lala… ». Lallation glossolalique qui ne veut rien dire et cependant, en son côté archétypal, nous dit, mieux que tout discours, que toute chanson au fond est une berceuse («lallation» vient du verbe latin lallare, qui signifie «chanter pour endormir les enfants») et que la mélancolie lui est consubstantielle, quand bien même l’existence nous enjoint qu’il « Faut vivre», comme le chante Mouloudji.

Jean-Claude Pinson, Quoique très peu «chanson» in Europe, Poésie & chanson, Revue N°1091, Mars 2020, pp.39/40.

 

noa letters to bach

No Baby, no
Interprète : Noa ( Achinoam Nini)
Compositeur : J.S. Bach
Auteur : Noa
Arrangements : Gil Dor

 

 

La trace ontologique du couteau | George Vulturescu

 

 

les pierres du nord george vulturescu

 

 

 

LA TRACE ONTOLOGIQUE DU COUTEAU

 

 

Je ne suis qu’un homme arpentant les Pierres du Nord
sous une étoile stérile. Je respire le même air que
les bêtes sauvages, l’air qu’exhalent le jabot des oiseaux,
la puanteur des marais, les restes de
charognes.

Toi seul n’es pas pourri, mon couteau,
sur lequel s’est posée la main de mon grand-père Dumitru
sculpteur de croix ; la main de mon père Georges,
puisatier.
Tu as l’éclat de la louve qui vient de
mettre bas seule dans le hallier.
On peut te poser sur la gorge du tyran, sur
la gorge du vagabond, sur la gorge du frère.

La louve s’agenouille
prend entre ses dents chacun de ses petits et l’emmène au creux
de sa tanière. Puis elle les lèche de sa langue rêche.

Ah, tu passes de père en fils sur les lits de
mort, mon couteau !
Fou qui te reçoit en héritage,
fou qui ne te lègue !

Tout comme moi – fou sur les Pierres
du Nord qui écrit dans la nuit stérile.
Chaque lettre gonflée d’effroi laisse une
« trace ontologique » comme la traînée humide de
l’escargot sur les pierres.
Délicatement je prends chaque lettre et la dépose
dans le mot suivant qui ne tremble pas,
qui ne bégaye pas de trouille,
comme la louve prend ses petits entre ses dents.

Le couteau des lettres ne laisse rien pourrir.

 

 

George Vulturescu, Les pierres du Nord, Pietrele nordului, Édition bilingue, Traduit du roumain par Jean Poncet, Encres de Pierre Guimet, Jacques André Éditeur, Collection La marque d’eau, 2018, pp. 10&11.