Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Notes sur Chopin | André Gide

 

 

 

 

C’est aussi pourquoi cette musique de Chopin, presque toujours, j’aime qu’elle nous soit dite à demi-voix, presque à voix basse, sans aucun éclat (j’en excepte évidemment certains morceaux hardis, dont la plupart des Scherzos et des Polonaises), sans cette assurance insupportable du virtuose, qui la dépouillerait ainsi de son plus spécieux attrait. C’est ainsi que jouait Chopin lui-même, nous est-il raconté par ceux qui l’avaient encore entendu. Il semblait toujours en deçà de la sonorité la plus pleine ; je veux dire : presque jamais ne faisait rendre au piano son plein son, et, par là, décevait très souvent son auditoire qui pensait « n’en avoir pas pour son argent ». Chopin propose, suppose, insinue, séduit, persuade ; il n’affirme presque jamais. Et nous écoutons d’autant mieux sa pensée qu’elle se fait plus réticente. Je songe à ce « ton de confessionnal » que Laforgue louait chez Baudelaire.

Celui qui ne connaîtrait Chopin qu’à travers les trop habiles virtuoses le pourrait prendre pour un fournisseur de brillants morceaux à effets… que je détesterais, si je n’avais su l’interroger moi-même, s’il n’avait su me dire à voix basse : « Ne les écoutez pas. À travers eux, vous ne pouvez plus rien dire. Et je souffre bien plus que vous de ce qu’ils ont fait de moi. Plutôt être ignoré, que pris pour ce que je ne suis pas. »

 La pâmoison de certains auditeurs devant certains célèbres interprètes de Chopin, m’irrite. Que trouver à aimer là-dedans ? Il n’y a plus là rien que de mondain, de profane. Rien qui, comme le chant de l’oiseau de Rimbaud, «vous arrête et vous fait rougir ».

J’ai souvent entendu rapprocher Beethoven de Michel-Ange, Mozart du Corrège, de Giorgione, etc. Encore que ces comparaisons entre des artistes d’un art différent me semblent assez vaines, je ne puis me retenir de remarquer combien souvent s’appliquent également à Baudelaire les remarques que je puis faire au sujet de Chopin, et réciproquement. De sorte que, déjà plusieurs fois, parlant de Chopin, le nom de Baudelaire est venu tout naturellement sous ma plume. « Musique malsaine », disait-ondes œuvres de Chopin. « Poésie malsaine », disait-on des Fleurs du Mal, et, je crois bien, pour les mêmes raisons. L’un et l’autre ont un semblable souci de perfection, une égale horreur de la rhétorique, de la déclamation et du développement oratoire ; mais surtout je voudrais dire que je retrouve chez l’un et chez l’autre un même emploi de la surprise, et des extraordinaires raccourcis qui l’obtiennent.

Lorsque, au début de la Ballade en sol mineur et sitôt après l’introït, pour amener le thème principal qu’il reprendra dans différents tons et avec des sonorités nouvelles, après quelques indécises mesures en fa où seules la tonique et la quinte sont données, Chopin laisse inopinément tomber un si bémol profond qui modifie subitement le paysage comme le coup de baguette d’un enchanteur ; cette hardiesse incantatoire me semble comparable à quelque surprenant raccourci du poète des Fleurs du Mal.

 

André Gide, Notes sur Chopin, Avant-propos de Michaël Lévinas, Gallimard, Édition numérique 2010.

 

Ballade n°1 en sol mineur Op. 23
Compositeur : Frédéric Chopin
Interprète : Arsenii Mun

 

 

 

Frédéric Jacques Temple | Célébration du maïs

 

frédéric jacques temple

 

Son nom : Zea Mays, Linn. C’est une graminée qui nous vient des Amériques. Si Christophe Colomb ne trouva pas l’or des Indes, il rapporta de son aventure ce maïs qui excita la curiosité de ses compagnons ; et c’est précisément à titre de curiosité qu’il ramena quelques épis aux Rois Catholiques. Grâce au journal du navigateur nous connaissons la naissance en Europe de cette plante : le 5 novembre 1492, deux hommes du Découvreur, partis explorer l’intérieur de Cuba, signalèrent à leur retour que les indigènes mangeaient « une sorte de graine qu’ils appellent maïs, qui était bien goûtée, cuite au four, séchée et réduite en farine ». Le nom de maïs, qui a persisté en dépit de multiples tentatives de donner à la plante une autre origine qu’américaine, est la transcription du Ma-hiz Arawak. Mais pour autant que l’on possède un nom, son origine doit en être assurée. Or celle du maïs demeure mystérieuse. Il était déjà cultivé par les hordes préhistoriques, par les antiques Anasazi (vieilles pierres, en navaho), et si le mot zuñi towa signifie maïs, il se traduit aussi par ancien, ce qui est à souligner. Nous savons par les Aztèques qu’aux temps lointains du plus ancien âge du monde, le soleil explosa, déversant sur la terre une pluie bienfaisante de petits grêlons d’or. Ainsi naquit le maïs, fils du soleil.

Lorsque les Espagnols arrivèrent chez les Peaux-Rouges, il était domestiqué depuis longtemps. Claude Levi-Strauss avance que le maïs était déjà cultivé 3.000 ans avant notre ère, ce qui est probable. Il n’a pas changé : c’est le même qui intrigua les marins de Colomb. Du Canada au Chili, toutes les tribus cultivaient la plante que nous connaissons. De leur côté, les Indiens Zuñis, l’un des groupes pueblos, ont de la création du maïs une tradition différente de celle des Aztèques, mais, au fond, parallèle. « Lorsque les Ashiwis vivaient, au début des temps, dans les mondes souterrains, il y avait là, avec eux, un groupe de jeunes filles d’une grande beauté : les Vierges du Maïs. Elles sortirent de la terre en même temps que les Ashiwis, mais ceux-ci ne les virent pas. C’est seulement quatre ans après la venue des hommes à la lumière que deux sorciers les découvrirent. Ils leur demandèrent : « Qui êtes-vous ? » — Elles répondirent : « Nous sommes les Vierges du Maïs. » — « Où sont vos épis ? » interrogèrent les sorciers. Elles avouèrent qu’elles n’en avaient pas. « Si vous êtes les Vierges du Maïs vous devez avoir du maïs » répliquèrent les sorciers. Et ils donnèrent à chacune des jeunes filles des épis de maïs. Ces épis étaient de six couleurs différentes, quant à leurs grains, conformément à la division rituelle des couleurs selon les six régions. Il y en avait de jaunes, de bleus, de rouges, de blancs, de multicolores et des noirs. C’est d’ailleurs un fait que, dans le Nouveau-Mexique, on trouve des épis de maïs de ces six variétés. Quand elles eurent reçu leur épis les vierges dansèrent. Depuis les Vierges du Maïs sont invoquées par les Zuñis pour s’assurer une bonne récolte. Si celle-ci est mauvaise, c’est que les jeunes filles sacrées ont été mécontentées ou qu’elles ont fui, pour une raison quelconque.

La façon dont les Indiens Abenakis apprirent à cultiver le maïs est plus simple : la déesse du Maïs ayant rencontré un Indien épuisé qui avait en vain creusé le sol pour trouver une racine, prise de pitié le traîna par les cheveux et lui enseigna ensuite comment brûler le sol et y faire pousser les grains. Les Iroquois, eux, croyaient que la fille de la Terre-Mère, Onatha, prisonnière sous terre, avait été délivrée par le soleil : Onatha était la plante du maïs.

Frédéric Jacques Temple, Célébration du Maïs, Robert Morel éditeur, Édition numérique, 2019.

fr&d&eic jacques temple célébration du mais

Jean-Marie Kerwich | Le livre errant

 

Je suis le livre errant, le livre sans auteur. J’écris avec l’aide du vent qui tourne mes pages, avec l’aide du sang pourpre des feuilles des arbres. Je suis l’errance, l’errance qui sait tout. En fait je n’écris pas, je me promène, mes deux cœurs en chaque main, comme des valises spirituelles. Les pays sont devenus si proches qu’il est plus difficile d’enjamber une flaque d’eau que de voyager jusqu’aux Indes. Mes pensées sont des Juifs qui se cachent. Le son de leurs violons est si pur qu’il fait peur aux modernes nuisances sonores.

Jean-Marie Kerwich, Le livre errant, Éditions Mercure de France, 2017, non pag.

 

Jean-Marie Kerwich le livre errant

Voix de Paul Valet | La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte
Est l’intacte parole

Elle ignore la gloire
De la décrépitude

La parole qui me porte
Est l’abrupte parole

Elle ignore le faste
De la sérénité

La parole qui me porte
Est l’obscure parole

Dans ses eaux profondes
Ma lumière se noie

La parole qui me porte
Est la dure parole

Elle exige de moi
L’entière soumission

La parole qui me porte
Est une houle de fond

C’est une haute parole
Sans frontière et sans nom

La parole qui me porte
Me soulève avec rage

Paul Valet, La parole qui me porte, Mercure de France, 1965.

Voix de Paul Valet Lecture de poèmes par son auteur
cliquez sur le lien ci-dessus (1978 Centre Pompidou)

 

 

Norge par Jeanne Moreau et Thomas Vinau | Peuplades

norge

 

 

Norge (1898-1990)

Georges Mogin dit Norge n’est pas le plus punk d’entre nous. Il vient d’une famille de lainiers belges, traverse le XXe siècle tranquillement en devenant d’abord représentant de commerce, puis antiquaire. Il fait des études classiques, se marie, a des enfants. Il se fait même, après ses premiers succès poétiques, gentiment chahuter par les surréalistes. Mais voilà, ce copain de Queneau est une gentille bombe à retardement. Vous savez, ces bombes de terre et de graines qu’on peut balancer n’importe où pour faire exploser des fleurs. Norge est un bonbon inconnu qu’on se passe sous le manteau. Il a été bien édité, puis bien oublié par Gallimard, Flammarion, Seghers et consorts. Sa voix est unique, et lorsqu’on la connaît, elle se retrouve tout de suite. L’humour et l’horreur s’y tapent sur l’épaule. La fantaisie et le tragique y vident godet sur godet. La simplicité et l’invention s’y rasent mutuellement les jambes. C’est du tout doux et du tout bon. Concentré comme un expresso de thé vert. Le monde est stupéfiant comme un Oignon. Lui garde les deux pieds dans la merde et la tête dans le ciel. Il est du côté des Cerveaux brûlés, ceux qui goûtent tous les goûts en grillant leurs fusibles. Ceux qui font des guili-guili aux lions qui leur bouffent les pieds. Bien sûr, ça n’empêche pas les lions de bouffer. En plus, les lions font du bruit en mâchant. C’est pas ça qui l’empêchera de rigoler.

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, Préface et bibliographie d’Éric Poindron, Éditions Le Castor Astral, collection Curiosa & Caetera, 2016.

jeanne moreau chante norge moreau-jeanne-moreau-chante-norge-1

Peuplades
Auteur : Norge
Compositeur : M. Philippe-Gerard
Interprète : Jeanne Moreau

 

 

Voix de Marguerite Yourcenar | L’Œuvre au Noir de Zénon

 

l'oeuvre au noir marguerite yourcenat jpg

L’immense rumeur de la vie en fuite continuait : une fontaine à Eyoub, le ruissellement d’une source sortant de terre à Vaucluse en Languedoc, un torrent entre Ostersund et Frösö se pensèrent en lui sans qu’il eût besoin de se rappeler leurs noms. Puis, parmi tout ce bruit, il perçut un râle. Il respirait par grandes et bruyantes aspirations superficielles qui n’emplissaient plus sa poitrine ; quelqu’un qui n’était plus tout à fait lui, mais semblait placé un peu en retrait sur sa gauche, considérait avec indifférence ces convulsions d’agonie. Ainsi respire un coureur épuisé qui atteint au but. La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’était en lui ou dans la chambre : tout était nuit. La nuit aussi bougeait : les ténèbres s’écartaient pour faire place à d’autres, abîme sur abîme, épaisseur sombre sur épaisseur sombre. Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmutait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. Un instant qui lui sembla éternel, un globe écarlate palpita en lui ou en dehors de lui, saigna sur la mer. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit. Il ne voyait plus, mais les bruits extérieurs l’atteignaient encore. Comme naguère à Saint-Cosme, des pas précipités résonnèrent le long du couloir : c’était le porte-clef qui venait de remarquer sur le sol une flaque noirâtre. Un moment plus tôt, une terreur eût saisi l’agonisant à l’idée d’être repris et forcé à vivre et à mourir quelques heures de plus. Mais toute angoisse avait cessé : il était libre ; cet homme qui venait à lui ne pouvait être qu’un ami. Il fit ou crut faire un effort pour se lever, sans bien savoir s’il était secouru ou si au contraire il portait secours. Le grincement des clefs tournées et des verrous repoussés ne fut plus pour lui qu’un bruit suraigu de porte qui s’ouvre. Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon.

Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir, SUIVI DE Carnets de note de «L’Œuvre au Noir», Éditions Gallimard, 1968. Éditions Gallimard, 1991, pour la note introductive et Carnets de notes de « L’Œuvre au Noir », pour l’édition papier. Éditions Gallimard, 2015, pour l’édition numérique.

 

marguerite yourcenar entretiens avec marguerite yourcenar

 

 

Abondance | Hortense Flexner par Marguerite Yourcenar

 

Abondance

Les choses que j’ai gâchées, jetées et perdues,
Parce que j’en possédais en abondance, et m’éjouais parmi elles,
Sont très proches en ce moment où je recense les sommes dépensées.
J’aime leur marque sur le côté débit du registre gris.
Il y eut la beauté que je n’ai pas voulu voir,
Étant ce jour-là ensommeillé, engourdi, ou occupé à lire,
Et les années pareilles à du fruit mûr pourrissant sous l’arbre,
Et des clairs de lune pendant lesquels j’ai dormi, et des amis que j’ai délaissés.
Qu’importe s’il me reste encore assez de feu
Pour me réchauffer jusqu’à ma mort (ou presque) ?
La vie est flamme, flamme aussi haute qu’une tour qui brûle.

 

 

 

Abundance

Things I have wasted, cast aside and lost
Out of great plenty and a mind to play,
Are with me in this time of counting cost,
Red ink I love across the ledger’s gray.
There has been beauty that I would not see,
Being drowsy, dull or busy at a book,
Years like ripe fruit, rotting beneath a tree,
Moonlight I slept away, friends I forsook.
What does it matter that I still have fire
To warm me till I die, or something less?
Life is a flame, tall as a burning spire,

 

Marguerite Yourcenar, Présentation critique d’Hortense Flexner suivie d’un choix de Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’Américain par M. Yourcenar, Gallimard /NRF, Édition numérique réalisée le 20 novembre 2015 par les Éditions Gallimard, et reposant sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN  9782070269952 – Numéro d’édition : 29132)

 

Ésotérisme et alchimie de l’écriture| Borges, Zumthor et Yourcenar

Dans la longue tradition poétique où les lettres ont valeur de signes autonomes, significative est la nouvelle L’Aleph, de Jorge-Luis Borges (on peut placer aussi, dans cette filière, le sonnet des Voyelles de Rimbaud — quitte à ne pas suivre plus loin Serge Hutin, qui inscrit sérieusement le poète dans la tradition alchimique). L’aleph est la première lettre de l’alphabet hébreu sacré et, dans la kabbale, elle indique le chemin vers l’ « En-Soph », centre de la connaissance totale, où l’esprit perçoit, en un éclair, la totalité des phénomènes, leurs causes et leur sens. Ce signe, visuellement, peut être interprété comme un homme qui montre du doigt le ciel et la terre : l’une étant le reflet et la carte de l’autre, qui évoque immédiatement pour nous « la sphère éclatante » des derniers instants de Zénon ( LOeuvre au Noir, p.322). Cette lettre, qui symbolise à la fois le point où toutes les énigmes se résolvent (comme l’espère André Breton dans le deuxième manifeste du Surréalisme), le point Oméga du Père Teilhard de Chardin, et l’illumination désirée par les alchimistes, semble bien avoir été choisie par le conteur argentin, maître du fantastique, pour ce qu’elle contient encore de magie ancestrale.« Tu te couches par terre, sur les dalles, et tu fixes ton regard sur la dix-neuvième marche et l’escalier indiqué (…). Après quelques minutes, tu vois l’Aleph. Le microcosme des alchimistes et des kabbalistes, notre concret et proverbial ami, le “ multum in parvo ” ! » (…) « Au bas de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère moirée d’un éclat presque intolérable (Borges).» Avant même la kabbale et l’Art Secret, il y a donc un ésotérisme de l’écriture. À ses origines, elle est utilisée seulement par la classe sacerdotale (les hiéroglyphes égyptiens en sont un exemple) qui cherche à cacher au vulgaire le plein sens des secrets les plus audacieux. Par ailleurs, en analysant les alphabets, ou signes, primitifs, on ne peut s’écarter de leur symbolisme sexuel. Mais, surtout, « la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses (L’œuvre au Noir, p.322) » tient à ce que l’écriture — au départ — tend à « réduire par la graphie (c’est-à-dire par l’œuvre de la main) à notre merci l’univers » ( Zumthor, P., «Ésotérisme de l’écriture », p. 287. 44 Ibid., p. 287.).

Geneviève Spencer-Noël, Zénon ou le thème de l’alchimie dans l’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar suivi de Notes, Éditions A.-G. Nizet, 1981, Format numérique 2018, L’Aleph de Borges, p.13/29.

Zénon ou le thème de l'alchimie dans l'oeuvre au noir

 

[ Ligne du jour ] Altamira

 

 

 
On enterre le crâne du bison au pied
du précipice
on enterre le cœur du bison dans la prairie des grands espaces
 
on enterre l’os d’un oiseau dans la pupille
du chat
on enterre le bec dans la fosse du ciel
 
on enterre le crâne d’un homme sous le gravier d’une ville
derrière la lumière qui délave
les grilles rouillées
 
on enterre la vipère sous la montagne
on crache le venin hors de la bouche
la pierre s’en retourne avec l’insulte
 
on cache le cœur de l’homme où personne ne le trouve.
 
Sylvie-E. Saliceti 14 mai 2020

 

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira recto

Altamira
Mark Knopfler & Evelyn Glennie

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira verso

La chanson, idéal poétique par Jean-Claude Pirotte | Nerval

 

La chanson, idéal poétique. C’est ce que proclamait Henri Thomas, en épigraphe à l’un de ses premiers livres de poèmes. Oui, la chanson. C’est ce que proclamait Henri Thomas, en épigraphe à l’un de ses premiers livres de poèmes. «Marchant sur la route, écrivait-il, je me faisais une canne d’une branche ou d’un grand roseau-bambou. Je frappais le sol sec, suivant un rythme qui surgissait spontanément et s’imposait le même durant toute une promenade.»

Dans sa pourtant sourcilleuse biographie de Nerval, Gérard Cogez ne consacre guère que quelques lignes à ce que l’auteur de Promenades et souvenirs aurait sans doute exprimé, au long de ses flâneries dans le Valois, dans des termes assez proches de ceux d’Henri Thomas, cent ans plus tard. Sensible autant à ce vieux fonds de la langue rythmée et chantée des Ballades françaises qu’à l’extrême musicalité de la poésie romantique allemande, elle-même nourrie du fonds populaire germanique, c’est en traduisant Heine notamment parmi d’autres poètes que Nerval manifeste et exploite son goût musical et sa science du contrepoint. Et il va de soi que si nous avons tous en mémoire la mystérieuse, nocturne et lumineuse partition des Chimères, nous ne sommes pas moins hantés par l’évidence musicale d’une odelette telle que celle qui commence par ce quatrain :

Où sont nos amoureuses ?
Elles sont au tombeau :
Elles sont plus heureuses
Dans un séjour plus beau !

Un poète d’aujourd’hui, qui signe de son prénom, Maximine, s’inscrit dans la longue lignée de ceux pour qui le conseil de Verlaine est loin d’être oublié. De la musique avant toute chose, en voici, avec cet hommage que rend Maximine au poète exemplaire qu’est Paul de Roux :

Par un matin de rôderie
Qu’il fait beau Juin tient ses lyres
J’ai tout Paris pour mon sourire
Et tout mon coeur pour un ami
Oserai-je frapper chez lui ?

Bonjour J’ai acheté trois robes
J’ai envie de ressembler aux
Belles madones de Lippi
Mais brune Comment va la vie ?
Ah non Pas vous Pas je suis triste
Je sais bien la douleur existe
Mais pas ce matin Pas ici

Le chant de Maximine nous paraît d’autant plus précieux que l’on y entend, comme une basse continue, le souvenir de Verlaine ou Louise Labé, de Charles Cros ou du Bellay, et de bien d’autres qui ne cessent d’illustrer l’imagerie polyphonique de nos mémoires. De ce qui, en tout cas, devrait constituer l’indéfectible fonds de notre mémoire française.

Certes, Maximine n’est pas seule. Et d’autres chansons ou refrains, dont le mode est plus âpre, mais non moins tonique, nous émeuvent. Ainsi des poèmes rageurs, exacerbés de sarcasmes, de Gérard Berréby :

la graille et le pain
ou le socialisme à portée de toutes les bourses
tu tombes dans la neige
la tache est rouge
et déjà tout est oublié
sur les rails toujours tu roules
et l’affaire est arrangée
une vie à écrire alors
tu te saoules
c’est ainsi que les hommes vivent
il n’y a plus de baisers
il n’y a plus d’histoire

Et puis que dire de l’oeuvre de Hassam Wachill, sinon que la musique l’imprègne et la transcende :

Une voix suit une ligne aux phrases qu’elle seule
doit porter, on croit qu’elle va s’éteindre parmi
les troncs grêles, qu’elle va s’en aller dans la solitude
de l’herbe avec des broussailles noires, c’est alors
qu’elle se fait plus nostalgique mais sans devenir
un simple ornement, sa mélodie toujours très pure.
Elle semble envelopper la terre dont elle est
sortie comme pour l’engloutir dans sa mélodie telle
une mère qui veut bénir l’oeuvre perdue,
charriée par les premiers torrents de printemps.

Écoutons enfin bruire les harmoniques de Lionel Ray, sur le rythme un peu déhanché qui nous rappelle Armen Lubin :

Cette heure seule dans le crépuscule d’été :
on n’entend déjà plus qu’un bruit de clefs.
Les mots changent, sable de plus d’éclat,
sans brume ni reflet sinon la voix.
Les mots changent de base et de fenêtre,
inquiets du surcroît de silence qui les pénètre.
Poussière à jamais, est-ce un dieu qui dort
dans la mémoire étrange de l’aurore ?
Ou bien les années revenant de plus loin
ayant perdu la lumière en chemin ?
L’hiver est proche et sa douceur déborde
et la nuit tourne en moi étourdiment.
La beauté pend à cette corde
comme un corps trop usé, gémissant.

Jean-Claude Pirotte, La chanson, idéal poétique, Chronique de poésie, L’Express, 12 juillet 2010.

Fantaisie
Auteur : Gérard de Nerval
Diction : Alain Cuny

 

Zéno Bianu | Le battement du monde

 

 

 

Le battement du monde

Tout est là. Tout commence avec la Nuit étoilée. Ce que tu cherches au plus obscur, ce que tu cherches sans chercher. Ce qui te traverse. Un abandon au monde. Et peut-être même un abandon de l’abandon. Tout est là. La nébuleuse spirale, les onze étoiles centrifuges et le croissant de soleil-lune, vestige d’éclipse, bouche de blessure-joie. Tout est là. Avec cette formidable force de réenchantement. Ecoute. C’est la vie même, qui veut la nuit comme le jour. C’est la vie comme une naissance continue. Combien de naissances dans une vie? Van Gogh n’arrête pas de poser des questions, des questions pour répondre à d’autres questions. Voilà, dit Van Gogh, si tu veux connaître le goût de la peinture, il faut que tu la boives. Que tu consentes à cette onde qui te lave les yeux. Que tu t’enfouisses, en apnée, dans la connexion des atomes. C’est Dieu plus l’énigme. Voilà ta vie est une question, et tous les matins, le sphinx te la pose. La même question. C’est quoi, dis-moi, la question de la vie? Et Van Gogh répond, c’est pas si mal, je descends à pic dans l’infini. (…) il pressent que l’air est constellé d’étincelles vivantes. Que le corps des éléments est travaillé par une violence électrique. Que la lumière noire des âmes s’y propage, aveuglante. Ça mine, ça brûle, ça ronge. L’art n’est pas un passe-temps, mais la chose la plus sérieuse de la vie. c’est la parure du chaos. C’est oublier tout ce que l’on sait à son propre sujet. C’est le tremblé d’Artaud qui en finit avec le jugement de Dieu. C’est le fuselé de John Coltrane ciselant India au Village Vanguard. C’est l’obstiné de Virginia Woolf exigeant de saturer chaque atome. Le rougi de Marina Tsvétaïéva dont les joues s’embrasent en lisant les premières pièces. Trop de souffle en moi pour une seule flûte. C’est le caressé de Chet Baker qui te demande – écoute, as-tu jamais songé à être libre? Ecoute, l’aube n’a plus de mémoire, et le soleil a oublié ses souvenirs. C’est un monde absolument neuf. Celui d’une toujours première fois. L’élégance du silence en hiver. Oui, tout à coup, ce silence assourdissant. Cette teneur en silence des êtres et des choses. Réfléchis – pas de beauté possible sans silence. Rien dans la création ne s’apparente plus à Dieu que le silence, note Eckhart. L’odeur des buis sous la pluie. Le cyprès au fond du jardin. Partir sur la grande roue du temps. Contempler jusqu’à l’éblouissement. Un morceau de tuile heurte un bambou. C’est le son du battement d’une seule main. Et Van Gogh sait déjà ce que dira plus tard Simone Weil : toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi. Il ne cède pas un pouce de son coeur. Il goûte le foisonnement de l’illimité. Jamais en arrêt. Pour explorer à l’extrême de soi le meilleur de soi. Avec cette griffe de violence qui ramène tout au sentier. Dans la danse de la douleur. Dans la danse de la lenteur. De cette lenteur fusante – saut d’un cheval qui passe un ravin. De cette invraisemblable vitesse de la lenteur qui permet à Van Gogh de se régénérer aux plus hautes fatigues.

Zéno Bianu, Le battement du monde, Lettres Vives, Collection Terre de poésie, 2002, pp. 11-13 et 21-25.

 

 

Nuit blanche
Tarkovsky Quartet

 

[Ligne du jour] Le soleil est un illusionniste

 

 

 

le soleil est un illusionniste
il sort de sa manche mon cœur
il le gaspille

il s’allume et c’est un crépuscule
il s’éteint et c’est une aube
magicien métaphysique de l’espace et du temps
le soleil ouvre le lac avec sa barque
qui traverse d’un versant de la montagne à l’autre où se hèlent
les solitudes de fruits mûrs
à flanc des coteaux dominant les hauteurs du Pirée au milieu des parfums
dont on ne sait plus d’où ils viennent
les mandariniers
les sophoras
le brasier des arbres rouges à grenades consumant la nuit
qui nous appartient

mage proche et lointain il va et vient sur les ailes
du moineau
dans le logis
puis surgit du gosier de la foudre avant l’éclipse
les rayons tournent le crane de la Terre
les mains sortent du chapeau le vent et le troupeau
hébétés
sous le châle de prière

le soleil est un psalmiste

 

le soleil est un illusionniste
il sort de sa manche mon cœur
il le gaspille

Sylvie-E. Saliceti 2 mai 2020

Le soleil est un psalmiste Phot. S.-E.S.

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Compositeur, interprète : Elena Frolova

 

 

 

[Ligne du jour] Chandelle dans la nuit

 

 

Pour Angélique Ionatos

 

les poètes sont les chandelles dans la nuit
d’Athènes
l’archer de gaieté noire scintille au fond des vallées
de Strefi et d’Ardittou
en plein minuit sous la déloyale concurrence de Vénus
le désespoir tremble moins que la mer
diamantine
tu passes le puits de juillet — portant le panier
des chants grecs
les oliviers et les lunes de fer

tu traverses dans un lieu affranchi de la géographie
un territoire immense pour le petit luth
la corbeille que le maçon
accroche
au clou de la maison
et puis ce fameux potager coloré qui embaume Archiloque et Héraclite

tu traverses mais voilà : quelqu’un prend peur devant les îles
pleines de lumière
peur devant l’espace de l’Égée — trop grand pour le temps
l’oiseau de pluie perché sur l’étoile de paille
entre alors par la fenêtre
il trouve refuge dans ton cou
le cycle de l’eau s’achève et rien ne manque
la poésie habite sur ton épaule
la beauté ne fait pas le deuil des soleils à venir
le moineau dans la main, je longe
le petit mur bordé de mûriers qui écorchent les jambes.

 

Sylvie-E. Saliceti 29 avril 2020

ionatos

O kyklos to nerou Le cycle de l’eau
Auteur : Dimitra Manda
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : Angélique Ionatos

[Ligne du jour] Oreille musicale

 

 

Il faut une certaine oreille musicale
pour entendre rire Dieu
ou sangloter le diable pour une fois
sincère
pour danser sur la chanson triste de Verlaine
pour entendre les mots hier lancés au fond de l’eau
revenir murmurer
par-dessus l’épaule
accueillir l’enfant qui dit un grand secret
croire le chapardeur de thon et parler la langue du chat
reconnaître un prophète derrière le graffiti du métro

il faut être un compositeur-né
pour écrire la partition du temps qui passe
ou celle du soupir qui souffle sur la flamme
la respiration de l’alouette
puis le bruit des os dans le sac
il faut sentir le rythme des bonnes choses qui pulsent sous la peau

du côté gauche
la beauté rythmée l’abeille et le corbeau
la fumée
les miroirs

il faut l’oreille absolue du musicien pour trouver la note juste de l’orage
le tempo de la joie
l’algorithme de la lumière
et l’ordre mathématique du monde.

 

Sylvie-E. Saliceti  23 avril 2020

Smoke and Mirrors
Auteur, interprète : Agnes Caroline Thaarup Obel

Joël Vernet | La nostalgie vénère ce qui n’est pas encore

 

 

 

Un appel. Une vision. Un mouvement fragile, peut-être une voix, certainement une voix très basse, la fulgurance d’un instant, le passage soudain d’un oiseau, un linge au loin dans un jardin abandonné juste le temps d’accueillir la lumière qu’est une ombre, ce que l’on nomme une image, comme si la vie n’était jamais que du papier ou de l’oubli. Je ne sais pour vous, mais j’entends là-dessus, là-dessous, le merveilleux silence du soleil. Depuis l’enfance à nous observer de son beau rire un brin malicieux, nous offrant la pluie, l’orage quand il le souhaite, quand les nuages viennent en rempart contre lui et nous. Nous offrant le souvenir, comme si toutes nos traces devenaient très vite des mouvements du Passé, alors que ce qui nous convoque au plus haut, c’est l’avenir. La nostalgie est belle si elle va de l’avant, si elle nomme l’ancien pour fonder le nouveau, le sans cesse renouvelé. Ce tambour des yeux, du cœur, résonne dans l’espace. Oui, la nostalgie est un pont vers l’avenir. Cette phrase trottine depuis si longtemps dans la forêt des pages d’un carnet à l’abri dans la poche. La nostalgie vénère ce qui n’est pas encore. Elle n’est pas seulement rappel de l’ancienne trace. Nous reprenons les chemins des vieilles bêtes, des habitants des cavernes, car ils nous ont légué des trésors en héritage. Nous aimons les grottes où les ténèbres nous éclairent.

Joël Vernet, Le silence du soleil, Peintures de Jean-Gilles Badaire, Le Réalgar, 2018, pp.11/13.

 

Ode Melancholia
Dhafer Youssef
All compositions and arrangements by Dhafer Youssef
Album Diwan Of Beauty And Odd
Récompenses Qobuz

 

 

 

 

 

C’est aussi une cathédrale,
l’amandier en fleurs
tout bourdonnant d’abeilles…

Pierre-Albert Jourdan

[Ligne du jour]Qasida des deux palombes obscures

 

 

 

Le mot que tu cherches, et s’il dormait, paisible sur un seuil, un oiseau aussi tranquille que les neuf vies du chat ? Ce mot, appelle-le blasphème ou arilles enfoncés dans la bouche du roi. Ou fleuve Tartessos. Apelle-le chanson du cavalier sous la lune des brigands. Chante la qasida des deux palombes obscures. Casida de las palomas oscuras, aussitôt la sépulture de l’homme est portée par l’oiseau aux plumes de sa traîne, ou celles de sa gorge. Ce mot, appelle-le ville qui s’éteint. Appelle-le comme bon te semble. Mais ce mot, ne l’appelle pas tristesse. Ce mot, appelle-le paradis clos. Appelle-le grenade.

Tout ce temps passé à chercher un mot perdu. C’est à rendre fou, ou infiniment sage. Toute une vie à retrouver à travers la ville sans sommeil un jeune dieu au visage fatigué.

Sylvie-E. Saliceti 21  avril 2020

 

Casida de las palomas oscuras par Marta Gomez
Auteur : Federico Garcia Lorca

Casida de las palomas oscuras par Carlos Cano Version Divan del Tamarit
Auteur : Federico Garcia Lorca

 

 

[Ligne du jour] Le cygne noir de Madison Square

 

 

The Swan (Le Cygne),
Compositeur : Camille Saint-Saëns
Violoncelle : Gautier Capuçon

À New York, il y a les battements cardiaques du béton. On dit qu’un danseur est venu, battant le pavé, qu’après maints étés le cygne est parti, et qu’il gît sous un carré de fleurs. New York fait oublier tout ce que l’on croit savoir. Le lac des cygnes, jusque là c’était l’ombre de Noureev ; mais ici aujourd’hui, c’est devenu bien autre chose. Déployant ses ailes d’un mouvement d’abord lent, le cygne urbain descend, depuis le haut du mur jusqu’au trottoir, avant le geste radical du soleil sur le miroir de Swan Lake. Le danseur jusque-là invisible jette ses filets sur le goudron, avec douceur. Il danse d’un pas métallique, lançant ses hameçons et courts poignards. Il y a des échardes rouillées au fond de la barque. Le pêcheur attrape les passants qui s’arrêtent, médusés, dans une pose d’oiseau urbain sur un fil électrique.

Un cygne noir dans la ville ! Moonwalk au milieu des immeubles, le mime Marceau en jeans troués et baskets rouges … Bien sûr cet homme est différent, comment pourrait-il parler la même langue que la nôtre ? Il est incompris, sans doute pour toujours. On ne revient pas d’un tel back-slide. Cette sorte de marque insolite se dépose à jamais sur n’importe quel front : quelques minutes, avoir traversé comme un cygne au carrefour ! Longtemps, tu seras l’oiseau qui a dansé un jour dans la rue, un petit rat de l’opéra à l’angle de Lexington Avenue et de la 58th Street !

À vie, tu seras le breakdancer venu de Kaduna. L’homme du désert arrivé à Manhattan un jour de pluie. Acrobate joyeux, même si quelque chose se bagarre à mains nues. Contre qui ou quoi ? Si tu traverses Harlem en voiture, tu verras beaucoup d’enfants danser sur le bitume. Créant une illusion visuelle, ils glissent en arrière. Ils tournent tels des écureuils, avec un mouvement de hip-hop. Leur colère agile a bien quelques larmes, aussi colorées pourtant que les manakins siffleurs des flamboyants.

Quand la musique finit, tous fixent ce danseur bizarre. Personne n’a compris ce qu’il disait, mais il a parlé à chacun. Après cette chorégraphie étrange, que peut-on dire sinon qu’il a conçu d’autres images ? Des graffitis comme des gestes à travers les murs. Le mythe contemporain a créé une ville, puis recommencé trois fois le monde. Le danseur a écrit. Il ne reste rien du livre. À peine une lueur blanche entre les éclairages urbains. Une petite écriture de genêts, jouant à pleuvoir sur le cygne noir de Madison Square Park.

Sylvie-E. Saliceti 21 avril 2020

 

 

 

 

[Ligne du jour] Quasheba, Quasheba

 

 

native daughters 2

All God’s children need travelling shoes, tous les enfants de dieu ont besoin de chaussures de marche.
Quasheba, Quasheba, sang de ton sang, os de ton os, ce mot possède des pouvoirs. Tous les enfants s’en vont avec beaucoup de choses à dire, et un seul parle pour tout un pays. Enfants de la rivière Tallahatchie et des lacs. Enfants des plaines d’altitudes. Enfants de Barbados. Tous avec des chaussures de marche s’en vont. Vers où ? Pour trouver quoi ? Personne ne sait. Tous cherchent sans relâche ce mot aussi petit qu’un arille sur la langue. Ils chantent les chansons des femmes d’ici. Partout, le temps de risquer une vie, ils marchent. Et les racines de la musique grandissent en eux. Marching each and every day, March down freedom highway. Marchez chaque jour, tous les jours sur la route de la liberté, marchez …

 

Tu mets les chaussures du voyage, parce qu’il y a quelque part un mot. On ignore quel mot. Est-ce une voix dans un champ de coton ? La lumière blanche et l’obscurité de ton sang ? Une insulte ?  La première loi gravée dans un monolithe de basalte noir extrait des montagnes du Zagros ? Un mot comme Quasheba ?

Quasheba, Quasheba, sang de ton sang, os de ton os, ce mot possède des pouvoirs. Dans chaque lieu où tu vas, ce que tu vois suffirait pour avoir pitié des pierres. Heureux celui qui a entendu le rhythm and blues, le bluegrass, le gospel, et la soul. Ne crois pas que ceci se passe au sud des États-Unis. Il arrive la même chose sur toute la surface de la Terre. Quelque part et partout, il y a ce mot. On ignore lequel. On ne sait ni pourquoi ni comment cela advint, toujours est-il que ce mot est perdu.

 

Quasheba, Quasheba, sang de ton sang, os de ton os, ce mot possède des pouvoirs. Il y a un mot perdu. Rhiannon Giddens chante. Le sang et l’or des fleuves s’en vont. Voilà pourquoi on a besoin des chaussures de marche.

 

Sylvie-E. Saliceti 19 avril 2020

 

 

native daughters 1

Quasheba, Quasheba
Our Native Daughters
Rhiannon Giddens
Allison Russell
Leyla McCalla