Archives de catégorie : [DOMAINE FRANÇAIS]

Je monte vers le refuge des hommes | Sylvie-E. Saliceti

Photographie – Sylvie-E. Saliceti – Suisse allemande

 

Écrit en écho aux marches de montagne, le texte ci-dessous appartient à un ensemble traduit, et publié prochainement en Turquie, dans une anthologie bilingue de poésie française contemporaine.

Sylvie-E. Saliceti

à M. Langlois

je monte vers le refuge des hommes
la porte ne s’ouvre pas
je marche sous la flambée de l’ombre souillée comme un visage d’enfant bohémien
qui joue dans la poussière
je marche dans le crépuscule pour aller saluer le Levant
ce jour d’étranglement du soleil, la falaise est en sang
le fer de ma chaussure frotte la pierre
si tu savais la taille du monde comme un cœur refroidi !
l’étoffe se déchire quand brusquement s’embrasent des milliers de soleils
une autre porte s’ouvre
la pluie rencontre le rocher
les étoiles avec leur vieille âme en cendre avancent au fond de moi comme un peuple qui se relève

la solitude agrandit la lumière des compagnons
dans les nids
nous ranimons le brasier pour être ensemble
nous cuisons le pain de vie et de mort
ici les miettes d’humanité brûlent les mains
le sel des heures à dos de yacks porte la destruction et l’éternité
les flammes jalouses comptent les étincelles innombrables dans nos yeux
le feu devient aussi fou qu’un poisson qui désire voler

une forêt plus âgée que le monde fait tomber ses paroles des arbres
sur nos fronts
vers un amour plus haut
que l’amour
et nous voilà !
dans l’amitié de la montagne qui monte dans les nuages
l’espace se vide, tout devient visage : la lune et la terre
et ce qui me rend heureuse au-dessus de tout : les oiseaux immortels qui parlent
la langue de l’éveil à travers les âges
et aussi les nuages de ma vie, petits comme des cerises.

 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 14 janvier 2022

Jean-Claude Grumberg | La plus précieuse des marchandises

Anselm Kiefer-Resurrexit -1973

Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.

Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons…

Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été, une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale. La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

 

Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises, Un Conte, Éditions du Seuil/ Collection Points, 2021.

 

Chanson
Traditionnel
Chants juifs
Sonia Wieder-Atherton, violoncelle
Daria Hovora, piano

Laurent Gaudé et Christina Pluhar | Orphée de sang et de lumière

 

Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans les villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l’immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules.

Je veux une poésie qui s’écrive à hauteur d’hommes. Qui regarde le malheur dans les yeux et sache que dire la chute, c’est encore rester debout. Une poésie qui marche derrière la longue colonne des vaincus et qui porte en elle part égale de honte et de fraternité. Une poésie qui sache l’inégalité violente des hommes devant la voracité du malheur.

Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose des yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que les vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils disparaissent.

Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparaissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. Nous avons besoin des mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit.

Laurent Gaudé, De sang et de lumière, Poésie, Actes Sud, 2017, pp.7/8.

Orfeo Chaman
Aparicion de Euridice
Auteur : Traditionnel
Arrangements, direction : Christina Pluhar
Voix : Luciana Mancini, Vincenzo Cappezzuto, Nahuel Pennisi

 

José Ángel Valente | Fouillez dans les cendres du crépuscule

 

 

Thomas Downing-1974

 

Fouillez dans les cendres du crépuscule.
Si vous y trouviez
le soleil, ce serait comme une vieille
pièce de monnaie verdie par la rouille.

Nettoyez-le.
Il brillera
dans le tiède éclat de l’oubli.

Tendez la main, tendez-la,
tendez la main avec le soleil,
pour qu’ainsi le soleil demeure
semé dans la nuit.

 

José Ángel Valente, Chansons d’au-delà, Traduit du galicien par Jacques Ancet et préfacé par Claudio Rodriguez Fer, Éditions Unes, 1995, p. 19.

Thomas Vinau | 76 clochards célestes ou presque : Nicolas Bouvier

 

Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

Nicolas Bouvier

 

 

Nicolas Bouvier(1929-1998)

Nicolas Bouvier est un écrivain un peu spécial. Il se sert de ses chaussures pour écrire. La rosée est son encre. Le vent tourne ses pages. Premier voyage à dix-sept ans. Nicolas Bouvier est un aventurier qui ne cherche rien. À devoir, comme tout le monde, mettre un jour devant l’autre, lui met ses pas dedans et il avance. Simplement. Nicolas Bouvier avance. Sur toutes les routes du monde. En Fiat ou en grolles. Et le chemin le rince. Et le chemin l’écrit. Nicolas Bouvier est une feuille blanche qui boit de la pluie. Si vous croisez, sur un des cinq continents, un petit caillou blanc usé jusqu’à la lime, c’est probablement que Nicolas Bouvier lui a trop fait de bisous. Nicolas Bouvier avance avec lenteur sur la terre des hommes. Toute la terre. Tous les hommes. Il connaît le goût de la poussière de chaque côté de l’horizon. Il connaît les légumes. Il connaît les sourires. Il écrit pas à pas, comme il avance, comme il trempe la langue, comme il boit, doucement. Lentement. Calmement. Les empreintes de ses pieds sont des estampes. Un Sioux un peu poète pourra remonter sa piste d’est en ouest, à travers le ciel. Dans Le Vide et le Plein : carnets du Japon, il écrit : « Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer».

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, préface et bibliographie déraisonnée d’Éric Poindron, collection « Curiosa & cætera », Éditions Le Castor Astral, 2016.

 


Nicolas Bouvier, écrivain voyageur

L’essence d’un travail | Sylvie-E. Saliceti

Un éditeur – excellent éditeur – m’a amicalement demandé hier de définir mon travail en quelques lignes, les voilà ! Et puis à suivre, la chanson du poète Atahualpa Yupanki, «Les frères », chantée magnifiquement par Bïa et la regrettée Lhasa de Sela. 
S.-E. S.

L ‘ ESSENCE D’UN TRAVAIL

Depuis un premier livre de poésie documentaire — écrit en 2011 au retour d’un voyage d’études en Ukraine sur les lieux de la Shoah par balles — je poursuis un travail sur la voix, comme si la recherche initiale de ces voix sous les cendres, au fond n’avait cessé de creuser son sillon. Le particularisme des fosses, anonymes, d’Europe centrale puis la problématique génocidaire, ensemble ont mis en évidence l’enjeu universel, selon moi, de la voix poétique, du visage vocal — au sens de Levinas dans Totalité et infini : « la manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons … visage ». Dit autrement, la voix désigne l’expérience qui transcende toutes les autres expériences, en ce qu’elle constitue l’expression de l’altérité, et déroute les tentations de ramener autrui vers soi.

Tous les univers concentrationnaires et totalitaires — du goulag de la Kolyma pour Varlam Chalamov jusqu’aux baraquements de Buchenwald pour Jorge Semprun, du génocide Rwandais à l’emprisonnement des moines tibétains dans les prisons chinoises — tous sans exception partagent ce point commun : ils sont le lieu de l’écroulement du langage. Qu’est-ce que la parole sinon l’altérité, sinon « l’expérience de quelque chose d’absolument étranger »?

Depuis ce voyage à l’Est, dont les enjeux mirent plusieurs années à se traduire clairement dans l’acte d’écrire, il en va ainsi :  tenter de comprendre, pour la faire advenir — puis ouvrir ses coulées d’or dans la nuit — la voix dans l’écriture. La voix poétique constitue l’objet essentiel de cette recherche : puisque la poésie sauvera le monde, ainsi que le dit avec un demi-sourire J.-P. Siméon, alors aidons la poésie !

Comment se frayer une voie/voix entre les deux écueils de l’époque ? Comment se faire entendre au lieu de « la foule toujours plus nombreuse, et [de] l’homme toujours introuvable» ? D’un côté, un nihilisme sombre, où rien ne fait sens ? De l’autre, l’éternalisme d’Homo Festivus comme l’autre forme, plus pernicieuse, de l’insignifiance, parfois jusqu’à la tyrannie du divertissement  ?

On sait que tout est observable à l’endroit de la parole humaine, or ce que l’on observe  aujourd’hui est une parole dévoyée – inconséquente, cancanière quand elle n’est pas agressive, voire fielleuse, voire instrument de troc, de propagande, de manipulations. Les sciences humaines démontrent comment cette langue, phénoménologiquement, et de façon ordinaire, produit  ni plus ni moins que la tentation de vivre sans autrui. « Des changements majeurs, accélérés par divers progrès techniques, ont mis à l’épreuve tous les repères jusqu’ici les plus stables dans la vie en société : mariage, procréation, rapports entre les générations, différence sexuelle, passage à l’ âge adulte, etc. On constate une disparition des figures d’autorité, qui se transcrit à tous les niveaux de la société : on assiste à une réelle mutation du lien social. L’équilibre psychique des individus s’en trouve modifié d’une manière inédite dans l’histoire de l’humanité. ». ( Jean-Pierre Lebrun). De sorte que l’altération de l’altérité devient à la fois l’atteinte faite à la langue, et l’autre nom de ce qui l’entretient — à la fois le symptôme et la cause.

 

Comment redonner sa valeur à une parole démonétisée ? Comment redonner ses repères à une parole en somme qui s’est perdue ? « Ce qui est lourd n’a pas d’avenir». Parler de poésie aujourd’hui n’est pas facile ; il est plus audible de la mêler à une «philosophie au pied vif ». Une approche plus légère, qui alterne le propos, fait varier les tons, les sujets, les formes (méthodologie à base notamment de témoignages, d’archives, de recherche archéologique, de photographies voire de comptes-rendus d’expériences personnelles ( nages quotidiennes en mer et en hiver, dans « La voix de l’eau »). Ainsi, du point de vue formel, je poursuis l’exploration selon diverses formes, ce que permet aisément le format des Carnets Numériques, sorte d’atelier ouvert de recherche. La tâche inaugurale par essence est empreinte de gravité ;  il est bon de la mâtiner d’humour, d’intermèdes, de haïkus, de chansons. Une sorte d’archéologie du frivole — l’expression est de Derrida — qui, à l’image de Trenet,  aime à pratiquer l’art du déplacement : sous l’apparente légèreté, est-il besoin de se convaincre de la teneur philosophique d’un répertoire qui comporte la bouleversante Folle complainte ?

Misons donc sur la confiance dans la voix poétique, à l’instar du projet du Prix Nobel Odysseus Elytis, dont les mots et le vœu prononcés à Athènes en 1972 m’accompagnent : « je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde».

Au fond, la rencontre avec la voix des sans-voix a initié une quête plus lointaine, plus profonde, plus vaste, où il s’agit d’œuvrer pour soi autant que pour les autres. Où il s’agit de réaffirmer ce que peut la lecture, par la mise en commun de l’expérience initiatique. Où il s’agit en somme de consacrer sa vie à ce que peut la littérature pour apprendre la présence à soi-même, à bien lire en soi, explorer la voix au-delà du chant.

Forte de la conviction que le rapport que nous entretenons avec la parole s’avère fondateur, au point de faire de cette parole notre architecture intime et notre cohésion commune — nos mots  ne sont pas des instruments que l’on s’échange, ni à vendre ni à acheter, mais des «danses mystérieuses»; notre parole dit Novarina, est une «chair spirituelle» — ma recherche s’oriente depuis dix ans sur la question des qualités de la parole dite, puis entendue. Primo Levi soulignait déjà qu’à côté de l’« art de conter solidement codifié par des milliers d’essais et d’erreurs, il existe également un art d’écouter, tout aussi ancien et estimable, duquel toutefois, […] les règles n’ont jamais été définies. Pourtant, toute personne qui parle ou raconte sait par expérience que l’auditeur apporte une contribution décisive à ce qu’elle lui dit. »

Dans un contexte de chaos, par la seule confiance dans le levier de la langue dont la puissance est considérable,  toute ma recherche s’oriente vers ce but :  œuvrer  humblement à la nécessité du réenchantement, en apprenant comment écouter mieux, comment entendre mieux, comment retrouver l’immanence de la poésie, en un mot accueillir le chant du monde, l’autre nom de l’ode — l’Odos — étymologiquement, le chemin.

À l’exemple du grand Atahualpa Yupanqui parlant à ses frères de la valeur inaliénable de la liberté, il s’agit  de connaître son devoir, avant de le faire. Il ne s’agit que de cela,  cette promesse faite à soi-même dans La palabra sagrada  : être « un [poète] d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

Alain Serres | N’écoute pas

 

 

N’écoute pas

N’écoute pas
celui qui répète,
à part peut-être le ruisseau
qui murmure la vie.

ne redis pas
ce que le vent t’a soufflé,
à part peut-être la liberté
puisqu’il court après

ne crains pas
les montagnes qui ne t’ont pas cru,
à part peut-être ton cœur
qui bat pour l’heure.

 

Alain Serres, N’écoute pas celui qui répète, Poésie, Illustrations de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 1986.

 

La voix au-delà du chant | Danielle Cohen-Levinas

 

 

La voix comme frayage entre la parole et le texte. L’oralité se calerait sur la parole, et l’écriture sur la voix. Dans un dialogue avec Hélène Cixous, Jacques Derrida explique ce processus par lequel il fait advenir sa voix qui est en définitive une prévoix, un écrit à venir: « La « parole soufflée », c’est aussi la dictée de voix plurielles (masculines et féminines). Elles s’enchevêtrent, s’entrelacent, se remplacent. Toujours plus d’une que je laisse résonner avec des différences de hauteur, de timbre et de ton: autant d’autres, hommes ou femmes, qui parlent en moi. Qui me parlent. Comme si je me risquais alors à prendre la responsabilité d’une sorte de choeur auquel je dois néanmoins rendre justice. »

Danielle Cohen-Levinas, La voix au-delà du chant, Vrin, 2006, pp.67/68.

Adelaide, Act I, Scene 12: Aria Alza al ciel pianta orgoglioso
Xavier Sabata, Performer, Primary – Armonia Atenea, Primary – George Petrou, Conductor, Primary – Giuseppe Maria Orlandini, Composer

 

 

Christiane Singer | Un homme accoudé à sa fenêtre ( histoire d’Hakuin )

 

 

Et quelle émotion j’ai ressentie à reprendre en main le livre où j’avais, à l’automne, lu l’histoire d’Hakuin !

Cette fois encore je me suis regardée au miroir d’un récit.

Un homme est accoudé à sa fenêtre. Devant lui, un érable où niche un oiseau. Le vent balance une branche et au loin gargouille un ruisseau. C’est la première scène.

Dans la seconde, on voit le même homme perdre le sol sous ses pieds. La vie s’en va en lambeaux, comme une trop vieille étoffe. Devenu dès lors étranger à lui-même, il erre de par le monde … Il finit par trouver refuge dans un monastère où il passe de longues années à mâcher son koan et à traverser un à un ses enfers. Puis vient le jour où se brise le miroir des apparences, le jour du grand rire libérateur. Il rentre alors paisiblement chez lui.

La troisième et dernière scène le montre accoudé à sa fenêtre. Devant lui un érable où niche un oiseau. Le vent balance une branche et au loin gargouille un ruisseau.

Avant/Après. Rien n’est changé en apparence.
L’arbre, l’oiseau, le vent.
Rien n’est changé en réalité.
L’arbre, l’oiseau, le vent.
Et pourtant désormais tout est différent.
Ce qui était, au début, devant les yeux, les yeux maintenant le sont aussi :
l’arbre, l’oiseau, le vent.

Christiane Singer, Histoire d’âme, Éditions Albin Michel, Livre de Poche n° 6887, 1998, Chapitre 27.

 

Jean-Pierre Siméon par Christian Olivier | Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or

 

 

Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or
(de la couleur du rire
et des arbres rouillés par l’automne)
bouches éprises de soleil
d’où venus les mots les plus simples
sont flèches de lumière
dans la nuit épaisse du langage

ô cela entendons-le parfois
lâchant les outils quotidiens
et les nécessités aux mains de glace
comme on entend stupéfaits le phrasé d’un chant
où la vague se brise

ou comme un malade dans son lit entend
le froissement d’aile d’un oiseau
qui rend au cœur noué
sa mesure légère ô fragile mais fragile
est l’herbe nouvelle qui repousse l’hiver

vous de grâce qui dormez
dans un sommeil à triple tours
qui n’avez plus d’oreille
que pour votre sang captif
et dont les yeux absurdement ne voient
que leurs paupières
souvenez-vous des visiteurs de l’aube
les grands perdants du jeu de dupes
des pouvoirs
mais princes lumineux
du chant et du vertige

un jour rien qu’un jour une heure seulement
levez-vous du tombeau
et avec eux dans une joie brutale
chevauchez les vents

Jean-Pierre Siméon, Levez-vous du tombeau, Poèmes, Éditions Gallimard, 2019, p.22.

 

Auteur : Jean-Pierre Siméon
Compositeur, interprète : Têtes Raides

 

Jean-Louis Fournier | Le C.V. de Dieu ( extraits)

 

Le ciel était fini, la terre était finie, les animaux étaient finis, l’homme était fini. Dieu pensa qu’il était fini aussi, et sombra dans une profonde mélancolie.
Il ne savait à quoi se mettre. Il fit un peu de poterie, pétrit une boule de terre, mais le cœur n’y était plus. Il n’avait plus confiance en lui, il avait perdu la foi. Dieu ne croyait plus en Dieu.
Il lui fallait d’urgence de l’activité, de nouveaux projets, de gros chantiers.
Il décida alors de chercher du travail, et, comme tout un chacun, il rédigea son curriculum vitae.
(…)

Revenons-en au commencement, dit le directeur. C’est vous qui avez peuplé le ciel et la Terre ? Comment ?
– J’ai fabriqué une petite série d’êtres vivants et je les ai jetés en l’air, comme on jette du sable pour connaitre la direction du vent. Ceux qui ne sont pas retombés, je les ai appelés oiseaux ; ceux qui sont retombés dans l’eau et ne se sont pas noyés, poissons ; et ceux qui sont retombés sur la terre à quatre pattes, vaches… Il n’y en a qu’un qui est retombé sur ses deux pieds…
Dieu s’est arrêté, il semble ému.
– Il a commencé à se plaindre… et à m’engueuler…
Dieu essuie furtivement une larme.
– C’était l’homme.
(…)

Les guêpes c’est vous ? demande le directeur du personnel à Dieu.
-Pas du tout, répond Dieu.
-Qui est-ce alors ?
-Je ne sais pas, moi j’ai fait les abeilles, les guêpes, c’est des contrefaçons…
-Les abeilles, elles piquent aussi !
– Oui, mais elles donnent du miel.
– C’est pas une excuse. Les betteraves sucrières, elles font du sucre aussi, mais elles ne piquent pas.
-Vous pourriez pas me lâcher un peu la ruche ?
-Je fais mon travail.
(…)

– C’est vous qui avez eu l’idée de la reproduction des hommes? demande le directeur à Dieu.
– Hélas ! oui. J’étais fatigué, j’avais fini tous les modèles de base, j’avais le droit de me reposer, j’ai voulu passer la main. Il n’y avait plus qu’à recopier, alors j’ai sous-traité (…)
– Mais c’est votre propre fils qui leur a dit : « Croissez et multipliez-vous.»
– Oh lui, quand il y a une connerie à dire, il est jamais le dernier.
(…)

Pourquoi, souvent, ce qui est bon est enfermé dans une coquille ou une carapace difficile à ouvrir ? Là c’est le consommateur qui parle.
– Ne comptez pas sur moi pour mettre les huîtres en berlingots et une fermeture éclair sur la queue des homards, ma devise c’est : Ad astra per aspera…
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– C’est du latin. Ca veut dire : « Plus t’en chies, plus t’es heureux après. »
– Et c’est vrai ?
– On ne peut pas mentir en latin.
(…)

– Prier qui ?
– Bouddha, Yahvé, Allah, Jupiter, Zeus, Civa…
C’est pas les dieux qui manquent.
– Ce sont des pseudonymes.
– Qui se cache derrière ?
– Vous ne devinez pas ?
– J’ai ma petite idée.
– Moi, bien sûr, pour donner aux hommes l’impression qu’ils sont libres de choisir leur dieu. C’est comme pour les téléviseurs, il n’y a que le nom qui change ; l’intérieur, c’est la même chose.

Jean-Louis Fournier, Le C.V. de Dieu, Éditions Stock, 2008.

Rien ne s’oppose à la nuit | Delphine de Vigan

 

 

 

J’ignore au fond quel est le sens de cette recherche, ce qui restera de ces heures passées à fouiller dans les cartons, à écouter des cassettes ralenties par l’âge, à relire des courriers administratifs, des rapports de police ou médico-psychologiques, des textes saturés de douleur, à confronter des sources, des discours, des photographies. J’ignore à quoi c’est dû. Mais plus j’avance, plus j’ai l’intime conviction que je devais le faire, non pas pour réhabiliter, honorer, prouver, rétablir, révéler ou réparer quoi que ce fût, seulement pour m’approcher. À la fois pour moi-même et pour mes enfants – sur lesquels pèse, malgré moi, l’écho des peurs et des regrets – je voulais revenir à l’origine des choses. Et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace.

J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre.

Aujourd’hui mes enfants grandissent et même s’il est d’une grande banalité de dire à quel point cela m’émerveille et me bouleverse, je le dis et je l’écris, mes enfants sont des êtres à part entière dont la personnalité m’impressionne et me réjouit, aujourd’hui j’aime un homme dont la trajectoire a étrangement percuté la mienne (ou plutôt l’inverse), à la fois si semblable et si différent de moi, dont l’amour inattendu, dans le même temps me comble, me renverse et me renforce, aujourd’hui il est dix heures quarante-quatre et je suis face à mon vieux PC que je maudis pour sa lenteur mais que j’adore pour sa mémoire, aujourd’hui je sais combien tout cela est fragile et que c’est maintenant, avec cette force retrouvée, qu’il faut écrire et aller au bout.

Il sera toujours temps de pleurer.

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Édition Jean-Claude Lattès, 2011, pp.296 à 298.

 

                 Pierre Soulages

 

Auteur : Jean Fauque
Compositeur, interprète : Alain Bashung

 

 

Les remerciements de fin d’ouvrage s’adressent à Alain Bashung et son talentueux parolier Jean Fauque, pour la chanson qu’ils signent ensemble, respectivement en tant qu’auteur et compositeur-interprète – « Osez Joséphine » – et dont une phrase donne son titre au livre : plus rien ne s’oppose à la nuit. De l’aveu de l’auteure, cette chanson à «la beauté sombre et audacieuse»,  l’a accompagnée tout au long de l’écriture.

Du livre se dégage la splendeur du noir quand il devient lumière ; nul hasard si la citation d’exergue est empruntée à Soulages : « Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême j’ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n’était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir. »

Sylvie-E. Saliceti

Joël Vernet | La nuit n’éteint jamais nos songes ( extraits)

 

 

Pour écrire, nul besoin de s’appuyer sur la douleur. La douleur ne suffit pas. Seule la joie fait chavirer le cœur. Tu voudrais écrire à voix si basse cette joie que l’on t’entendrait à l’autre bout du monde. Mais tu n’écris presque plus, écoutant le silence, traversant les nuits une torche à la main.

Le vent fait jouer ses flûtes devant mes fenêtres. À d’autres instants, il hurle comme un loup affamé dans la forêt. le vent cherche sa proie quand nous cherchons la paix. Cette musique m’aide largement à glisser d’un jour à l’autre. le silence est ici l’unique chef d’orchestre. Les mots sont mon instrument. longtemps, je n’ai pas eu les mots. J’ai appris à parler avec les yeux, à tâtonner dans les ténèbres. Le plus noir se transformant en une lampe. En de rares occasions, l’on m’a pris par la main, me désignant un chemin, quelques sentes. Mais j’ai traversé les brumes, comme tout un chacun, ni plus ni moins. Je ne tire aucune gloire de cette solitude : elle fut ma bienfaitrice. Le manque m’a sauvé, ainsi que l’absence, ne cessant de me rendre visite. Tirée dans les ténèbres, la mort de mon père m’a éclairé jusqu’à ce jour d’où je vous écris une lettre tremblante. Les livres sont des lettres qui partent ou ne partent pas. Que l’on froisse ou déchire. Les lettres que j’ai lâchées dans l’azur furent appelées des livres, mais j’aimerais qu’elles soient plus que des livres : des appels, des cris, des chants d’amour. Si on retire l’amour de notre alphabet, il est inutile d’ouvrir la bouche. Les yeux de mon père m’ont dit cela avant de s’éteindre.

J’ai appris à lire , à écrire dans toutes choses qui ne s’enseignent pas, que le Réel nous offre en cadeau, sans besoin de réclamer quoi que ce soit. C’est une étrange école. Il n’y a pas là de maîtres, non plus d’élèves soucieux d’être à l’affût, très sages derrière leur pupitre vide. (…) Je parlais, écrivais en trébuchant. Je ne sais pas vraiment écrire : je balbutie.

Joël Vernet, La nuit n’éteint jamais nos songes, Collection «Entre 4 yeux», Éditions Lettres Vives, 2021, p.8 / pp.11&12/p.18.

 

Le vent fait jouer ses flûtes devant mes fenêtres. J.V.

Ludwig Van Beethoven
Sérénade pour Flûte et Piano; Op.41-III, Allegro molto
Flûte : Juliette Hurel
Piano : Hélène Couvert

Si l’on gardait | Charles Vildrac (1882-1971) par Reggiani

 

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Henri Matisse La chevelure

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

Charles Vildrac , Livre d’amour, Paris, Seghers, 1959/2005.

 

Charles Vildrac portrait par J. Bournet
Portrait de Charles Vildrac par J. Bournet

Auteur : Charles Vildrac
Compositeur : Louis Bessière
Interprète : Serge Reggiani

Cécile Coulon | Je ne reste pas longtemps

 

JE NE RESTE PAS LONGTEMPS

Je ne reste pas longtemps
pour que vous gardiez de moi une image agréable,
pour que chaque parole prononcée ne soit pas perdue,
pour que vous n’ayez pas la possibilité
de trouver sur mon visage une expression de douleur
ou d’agacement,
votre présence ne me fait pas mal et j’aime les gestes tendres
simplement il m’arrive d’avoir besoin d’une nuit
sans étoiles et d’un jour sans déclarations.

Je ne reste pas longtemps
pour ne pas peser sur vos épaules nues,
pour ne pas prendre la place qui n’est pas la mienne,
pour ne pas vous voir pleurer,
je ne considère pas les larmes comme des aveux de faiblesse,
il faut du courage pour noyer le regard
et la voix :
elle est impitoyable la révolte des sanglots
elle exige que l’on fasse dans la neige un petit pas
de côté.

Je ne reste pas longtemps
pour garder de notre rencontre une belle entaille au cœur,
pour ne pas me sentir irremplaçable,
pour avoir envie de vous revoir :
parfois un simple sourire m’atteint comme une flèche aveugle
et je dois ramasser très vite les morceaux qui tombent
de moi-même
par le trou qu’elle a ouvert.

Je ne reste pas longtemps
pour ne jamais être déçue par ce que j’attendais de vous,
pour la promesse d’un retour très bientôt,
pour le baiser qui vient naturellement à ceux qui s’aiment :
je vous écris souvent car j’ose à peine vous toucher,
comment font-ils pour effleurer des mains, et approcher des lèvres,
et frôler des bouches closes
alors que ces mouvements sont pour moi
des actes qui contiennent tout ?

(…)

Cécile Coulon, Noir volcan, Préface d’Alexandre Bord, Le Castor Astral, 2020.

André Laude | Et dans le noir du sommeil une guitare de nostalgie

 

Deux lithographies originales de Corneille, signées et datées, numérotées au crayon par l’artiste.

 

j’ai pris le train des émigrants
chacun gardait au creux de la paume
un peu de terre natale
qu’il pétrissait en la mouillant de larmes secrètes

chacun diminuait à mesure
que le pays s’éloignait
dans les yeux des interrogations
dans le cœur une sourde lanterne

j’ai pris le train des émigrants
De beaux enfants bruns et insouciants
riaient comme des jeunes pousses
en demandant des explications

j’ai pris le train des émigrants
Turcs Portugais Arabes
l’odeur de tabac et des corps
Et dans le noir du sommeil une guitare de nostalgie.

André Laude, Vers le matin des cerises, Paris, Éditions de Saint-Germain des Près, 1976.

 


«Et dans le noir du sommeil une guitare de nostalgie»

Ixtapa
Rodrigo & Gabriela
Scène Olympia Théâtre Paris

Sylvie-E. Saliceti | Altamira

 

 

On enterre le crâne du bison au pied
du précipice
on enterre le cœur du bison dans la prairie des grands espaces

on devine l’os de l’oiseau dans la pupille
du chat
le félin enterre le bec et les plumes, quelque part, dans la fosse du ciel

il y a des milliers de crânes d’hommes sous le gravier des villes
derrière la lumière qui délave
les grilles rouillées

la vipère s’abrite sous la montagne
le venin se crache hors de la bouche
la pierre s’en retourne avec l’insulte

le cœur d’une femme est caché où personne ne le trouve.

Sylvie-E. Saliceti 14 mai 2020

 

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira recto

Altamira
Mark Knopfler & Evelyn Glennie

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira verso

Chanson | Pierre Morhange

 

 

CHANSON

 

C’est une folie de chanter, d’oser le chant.
C’est une folie de rire, d’oser les dents,
Une folie pour l’oiseau d’être tiède sur la branche
Dans la forêt,
Une folie de vivre, d’oser la vie.

Pierre Morhange,  La Vie est unique, Éditions Gallimard, Collection blanche, 1933.

 

Chant du cygne muet
Tous les oiseaux d’Europe
Jean Claude- Roché — Frémeaux — 396 chants
Grand Prix de l’Académie Charles Cros

Sylvie-E. Saliceti | Où est la maison du poète?

 

Je poursuis une quête singulière. Je cherche, et ce que je cherche qui le sait ? Quel philosophe pourrait l’expliquer ? L’instinct le sait. Le lutin et le feu follet de la demeure le savent. Les éclats de la lame dans l’écorce ont frôlé l’énigme. Les coups de court poignard dégainés, et la couleur rouge qui embrase la mer. Je cherche non pas ce qui parle. Mais ce feu or et noir qui chante. Le lieu fantasque où les poissons d’argent brûlent. Où les gazelles matinales vont au marché. L’endroit des mots vieillots et des violettes. Les fumées. Le diamant, la rouille et le visage. De pays en pays, de ville en ville, de place en place, je pourchasse le mystère de La Madone du pavillon. Et aussi bien une ritournelle au rythme de bailaora médiévale surgie dans la poitrine. Et les hanches des danseuses d’un quartier sévillan, à Jerez de la Frontera, ou dans la ville de Cadix et ses puertos. Je savoure le chant profond quand le style s’ignore. Le cliquetis d’étincelles aux chaînes remuantes des sonorités noires. La voix du folkloriste, de l’érudit et du mystère grec. La voix de sang et de vieille culture depuis le sol remontant dans le corps — vers la gorge, ce tempo à fleur de peau qui caresse la plante des pieds …

Je cherche en vérité quelque chose d’insaisissable. Je cherche la maison du poète … Est-elle la maison de deux mille pigeons noirs auxquels je tends le sang et les cerises ? Celle du soleil en haillons dans le palais ? Les deux flammes aux cornes de l’Alhambra ? La robe sombre du toro de la ganaderia, tendue entre les berges du Darro sur lesquelles jadis les chercheurs de pépites secouaient les tamis ? Cette demeure, est-elle la terre que tu portes autour de ta taille ?

D’un jardin vers un autre, je longe la route des grenadiers. Chaque soir, tel un gitan je cherche un endroit pour dormir. Je vais comme l’eau, je gonfle les ruisseaux. Jusque-là je marche avec trois fois rien en poche. Le pain, la grenade et le livre.

Seul maître de ma maison. Ce que je possède, je l’aime plus que tout. Je ne le justifie pas. Et si vraiment je devais m’en séparer, tiens : je te le donne. Prends. On ne négocie pas ses passions. On ne vend pas son ombre.

Sylvie-E. Saliceti 10 avril 2020

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Federico Garcia Lorca

Gacela del mercado matutino
Auteur : F.Garcia Lorca
Compositeur, interprète : Nilda Fernandez

Oreille musicale | Sylvie-E. Saliceti

 

 

Il faut une certaine oreille musicale
pour entendre rire le grand architecte ou sangloter
le diable pour une fois
sincère
pour sourire sur la chanson triste de Verlaine
pour entendre les mots hier lancés au fond de l’eau
revenir murmurer par-dessus
notre épaule

pour écouter l’enfant et son grand secret
pour comprendre la langue du chat et du chapardeur de thon
pour déceler dans un graffiti du métro la phrase d’un prophète

il faut être un compositeur-né
pour écrire la partition du temps qui passe jusqu’au soupir
ultime qui éteint la flamme
pour apprendre à discerner la respiration de l’alouette et le bruit sec
des os dans le sac
pour sentir ce qui pulse là dans la poitrine
du côté gauche —
toute la beauté rythmée de la vie

la fumée
les miroirs
le corbeau et l’abeille

il n’y a guère que l’oreille absolue du musicien pour trouver la note juste de l’orage
le tempo de la joie
l’algorithme de la lumière
et l’ordre mathématique du monde.

 

Sylvie-E. Saliceti  23 avril 2020

Smoke and Mirrors
Auteur, interprète : Agnes Caroline Thaarup Obel

Saint-Pol-Roux | Je vis dans cinquante ans

 

 

Je vis dans cinquante ans

Ma solitude s’expliquerait ainsi : mes idées me devançant, il me semble naître au milieu d’êtres pas encore nés. J’habite donc une époque pas ouverte encore et je ne me complais qu’en elle. Cela dit, en toute ingénuité, ma solitude en prouve la sincérité, car qui me forcerait à vivre ainsi loin des gens de cette époque? En vérité, je me sens le contemporain de gens à venir, c’est à eux que je parle, c’est pour eux que je pense. Ils ne sont pas encore vivants, je ne suis pas encore mort. Eux et moi nous sommes à naître. Ils me mettront au monde et je leur servirai de père. La fréquentation de mes contemporains m’est pénible. Je m’y sens maladroit. Je m’étudie pour revenir en arrière et bafouille.
Loin de moi la misanthropie. Et j’adore les femmes, les jeunes, car sous mon amas d’années je bénéficie d’une jeunesse incomparable : un edelweiss sous la neige. Je ne me plais qu’avec les enfants comme si j’étais des leurs.
Je ne recherche aucunement les hommes et les joies de ce temps, mais je me sens attiré par la multitude future.
Un désir secret me projette dans l’avenir, je me vois vivre plus tard. Si j’ai de l’orgueil, mon orgueil est…Je puis me tromper, mon erreur…
J’ai comme horreur du retard…
Je ne tiens pas à la gloire présente.
À part quelques mesquineries obligatoires je fais tout pour être méconnu, — sans doute dans cet étrange d’être connu plus tard. J’ai comme une peur farouche de la gloire.

[ En marge : ] Ma solitude est une absence de la Terre. Ma solitude est une présence invisible, présence lointaine.

Saint-Pol-Roux, Rougerie, 1978, inédits dans lesquels le poète proclame sa foi dans le pouvoir poétique de « magnifier » sa vie, dans La rose et les épines du chemin, Préface de Jacques Goorma, Poésie/Gallimard, 1997, p 241.