Archives de catégorie : [DOMAINE FRANÇAIS]

Bernard Noël | Les Yeux dans la couleur

 

 

 

Le lavis, tel que l’invente Zao Wou-Ki, au croisement de l’Occident et de l’Orient, tel, non par mouvement d’apport mais de retour, tel, par retournement de l’espace et retour amont du temps, ce lavis est le contraire de l’arabesque, forme la plus mentale qu’on ait conçue ici, le contraire de cette ligne qui, par un simple tour dans l’espace et sa boucle met un dehors dedans et fait du vide un plein, et cependant par rides, ondulations, nuages, Zao Wou-Ki pareillement suscite une mentalité dans le papier, sauf qu’en lâchant dans l’encre l’invisible présence de l’eau, il coule en plus dans la surface la limpidité d’une méditation qui fait circuler entre les éléments, mais d’abord entre le geste et sa trace, la précipitation du nombre vers l’unité…

(…)

En Occident, dit Wou-Ki, on dessine. L’art commence par le dessin. En Chine, on apprend à écrire au pinceau. Tout sort de l’écriture par la calligraphie : la pensée comme l’art, la beauté dans la vue comme la beauté dans le comportement …

Bernard Noël, Les Yeux dans la couleur, P.O.L., 2004, pp.196&S.

 

Variations de funambule| Angélique Ionatos chante Caussimon

 

 

 

Angelique_Ionatos-Reste_la_lumiere

Le funambule
Auteur  : Jean-Roger Caussimon
Interprète : Angélique Ionatos

Compositeur : Francis Lai

 

 

La destinée serait-elle ce pas éphémère ? Bref état de grâce sur un fil d’acier ? Que signifie Devenir ? Le verbe s’apparente à une chanson nomade. Pour A. Ionatos, il aura souvent signifié l’exil, loin de la langue, loin de la maison grecque donc – puisque la langue est le cœur de la patrie. Devenir, ce sont les points de départ et d’arrivée. Le lieu d’une naissance où l’on revient toujours.  Un pas sur le fil du temps.

La métaphore du funambule évoque l’incertitude, l’oscillation. L’équilibre à ce point de subtilité où l’artiste de Jean-Roger Caussimon — si peu sûr de son pas — ressent le besoin de se retirer, à distance du grand jour. Il ne réapparaît que le soir venu, quand le public est parti, et que la lune dehors à travers les trous de la vieille toile, allume un ciel empli d’étoiles.

À cet instant, pour lui commence la vraie vie : le funambule soudain devient gracieux, agile. Sur une corde tendue d’étoile à étoile, il montre mille prodiges. Funambule-somnambule, il accomplit ses talents en dormant.

De sorte que sa déambulation est toujours quelque peu onirique et nocturne … , et pour cause : elle s’appelle devenir ! Fluente, non pas itinérante : telle est la musique, nous dit Jankélévitch.

Mais voilà : la chute attend le saltimbanque. Chute morale. Inéluctable.

Or face à ce destin qui sombre, résonne le silence lumineux des amis du cirque forain, dont aucun jamais ne révèle au danseur que chaque nuit, il se lève dans son sommeil.

Que faut-il considérer de cet étrange non-dit ?

Dans ce murmure des âmes est enclose une valeur sacrée, mais laquelle ?

Ce silence s’avère — étymologiquement — bouleversant : le secret ainsi maintenu — à l’endroit de la fragilité de l’homme sur un fil — ce secret ouvre un mystère infiniment métaphysique. On y entend que la nuit peut-être est tendre , et qu’il s’agit d’ouvrir les yeux des vivants avec douceur, aussi doucement que si nous fermions les yeux d’un mort.

Soleil crépusculaire. Nuit, puis lumière aurorale. L’ineffable affleure, et qui pour le dire ? La musique, comme la poésie, dit ce qui ne peut être dit, libère la fluidité, conduit le figé vers le mouvement d’une présence pure qui lave les âmes.

Il s’agit bien sûr d’être là, mais au-delà, il s’agit de passer ; et le temps de passer, de mesurer ce qui change. Leçon de funambule : la force demeure au devenir.

Oui, les gens du voyage sont des gens très bien.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Cécile Coulon | V. Hammershoi

Vilhelm Hammershøi
Au centre : La danse de la poussière dans les rayons du soleil 1900 Ordrupgaard museum – Copenhague

 

V. HAMMERSHOI

Ce sont de longues et larges
pièces vides bleues et grises
que partout ailleurs on nomme
avancées progressives du chagrin

mais

dans la ligne du dos de cette femme
penchée à la fenêtre qu’encadrent
des mousselines blanches

mais

sur la table en bois d’aulne ou de châtaignier
le silence emmaillote la tige d’une orchidée
et foudroie les paroles vaines

mais

ce que vous nommez aisément
– vide impossible à meubler de sa propre
présence –
en lui réside le paradis véritable :
vivre dans un tableau de V. Hammershoi
m’apprend à disparaître
sans esclandre.

Cécile Coulon, Noir volcan, Préface d’Alexandre Bord, Le Castor Astral, 2020.

 

 

 

 

Cécile Coulon | Je ne reste pas longtemps

 

JE NE RESTE PAS LONGTEMPS

Je ne reste pas longtemps
pour que vous gardiez de moi une image agréable,
pour que chaque parole prononcée ne soit pas perdue,
pour que vous n’ayez pas la possibilité
de trouver sur mon visage une expression de douleur
ou d’agacement,
votre présence ne me fait pas mal et j’aime les gestes tendres
simplement il m’arrive d’avoir besoin d’une nuit
sans étoiles et d’un jour sans déclarations.

Je ne reste pas longtemps
pour ne pas peser sur vos épaules nues,
pour ne pas prendre la place qui n’est pas la mienne,
pour ne pas vous voir pleurer,
je ne considère pas les larmes comme des aveux de faiblesse,
il faut du courage pour noyer le regard
et la voix :
elle est impitoyable la révolte des sanglots
elle exige que l’on fasse dans la neige un petit pas
de côté.

Je ne reste pas longtemps
pour garder de notre rencontre une belle entaille au cœur,
pour ne pas me sentir irremplaçable,
pour avoir envie de vous revoir :
parfois un simple sourire m’atteint comme une flèche aveugle
et je dois ramasser très vite les morceaux qui tombent
de moi-même
par le trou qu’elle a ouvert.

Je ne reste pas longtemps
pour ne jamais être déçue par ce que j’attendais de vous,
pour la promesse d’un retour très bientôt,
pour le baiser qui vient naturellement à ceux qui s’aiment :
je vous écris souvent car j’ose à peine vous toucher,
comment font-ils pour effleurer des mains, et approcher des lèvres,
et frôler des bouches closes
alors que ces mouvements sont pour moi
des actes qui contiennent tout ?

(…)

Cécile Coulon, Noir volcan, Préface d’Alexandre Bord, Le Castor Astral, 2020.

Alexandra David-Neel | Comme un mirage

 

 

« Regardez cet homme habile, intelligent; délié, il retourne à ses liens, échappé du brasier, il retourne s’y jeter ! » (Dhammapada.)Je ne m’attirerai certainement pas semblable ironie. Je sais le prix de la délivrance, tout incomplète qu’elle soit, à laquelle je suis parvenue et n’y renoncerai pas. Je me souviens d’avoir écrit, dans les environs de Hyères, au bord de la « grande bleue » un opuscule qui a eu quelque succès, puisqu’il a été traduit en trois ou quatre langues et imprimé jusqu’en Argentine. Il s’appelait : « Pour la Vie. »Je ne renie rien de ce que j’ai dit là. C’était l’expression de ma jeunesse, de ma pensée radicalement logique. Non sans raison, ceux qui m’ont fait l’honneur de conférencier sur ma brochure, et ils ont été nombreux, ou de la traduire, y ont vu un guide à l’usage de ceux qui veulent vivre, réellement vivre. Je ne les méprise pas du haut de ma tour d’ivoire. Ceux-là, les acharnés, les passionnés de leur « moi » qui en veulent le complet épanouissement et qui l’obtiennent, sont les recrues nées pour le grand renoncement. Il est bon d’avoir vécu sa vie. C’est la meilleure chose, la seule raisonnable à faire dans la vie. «C’est pour l’amour du « soi » que toutes choses sont chères », dit un vieux sage dans une des Upanishads. Il faut le savoir, percer à jour toutes les illusions, les façades de sacrifice, d’altruisme, d’héroïsme et tutti quanti et comprendre que même le martyre n’aime que lui-même et ne poursuit que sa satisfaction. Quand l’on a, une fois, bien vu cela, que l’on a cessé de se duper soi-même et que l’on a analysé la jouissance retirée de l’épanouissement du moi, quand l’on a disséqué le moi lui-même et qu’on l’a vu reculer insaisissable et, finalement, s’évanouir comme un mirage, alors, l’idée de lutter, d’avoir de l’ambition, d’avoir… quoi que ce soit paraît bien saugrenue.

Pékin, 31 octobre 1917.

Alexandra David-Neel, La Lampe de sagesse, Préface de Jean Chalon, Éditions du Rocher, 2006.

Alexandra David-Neel | La Lampe de sagesse

 

 

À vrai dire, j’ai le « mal du pays » pour un pays qui n’est pas le mien. Les steppes, les solitudes, les neiges éternelles, et le grand ciel clair de là-haut me hantent ! Les heures difficiles, la faim, le froid, le vent qui me tailladait la figure, me laissait les lèvres tuméfiées, énormes, sanglantes, les camps dans la neige, dormant dans la boue glacée et les haltes parmi la population crasseuse jusqu’à l’invraisemblance, la cupidité des villageois, tout cela importe peu, ces misères passaient vite et l’on restait perpétuellement immergé dans le silence où seul le vent chantait, dans les solitudes presque vides même de vie végétale, les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Pays qui semble appartenir à un autre monde, pays de Titans ou de Dieux. Je reste ensorcelée.

Alexandra David-Neel, La Lampe de sagesse, Préface de Jean Chalon, Éditions du Rocher, 2006.

Bertrand Lacarelle | Arthur Cravan, précipité

 

 

Cravan chimique

Précipité. n. m. T. de Chimie. – Corps solide prenant naissance dans une réaction en milieu liquide et tombant au fond du récipient.
Vieux dictionnaire de l’Académie française.

Arthur Cravan est porté disparu depuis 1918. Sa légende naît cette année-là, au large du Mexique, alors qu’il se trouve à bord d’un bateau aussi mystérieux qu’un vaisseau fantôme.
Le poème de la mer ne saurait rendre son corps, ni lui rendre justice. Il est temps maintenant d’essayer la poésie chimique, la science des précipités, pour retrouver Cravan corps et âme.

Le corps et l’âme sont les deux piliers de la vie selon Arthur Cravan.
Dans le tube à essai, le mythe doit être dilué pour laisser place à l’essence d’une vie. D’abord, en mélangeant Cravan avec les hommes et les femmes de son époque, de son quotidien, puis avec des personnalités d’autres temps susceptibles de réagir avec lui.

Apollinaire et Duchamp, Debord et Desnos, quelques gouttes d’Hofmannsthal, entre autres, se combinent ici avec le grand élément de référence, si complexe, si riche en propriétés hautement actives.

Précipité de nature, précipité en raison de la brièveté de sa vie, précipité dans le monde, Arthur Cravan, sans cesse, change et surprend. Il n’est pas simplement l’homme du scandale et de la provocation, l’un des précurseurs officiels du dadaïsme et du surréalisme, mais également par bien des aspects un homme de la Renaissance et du gai savoir. Si son écriture est nouvelle, inventive, et son style inouï, c’est parce qu’il n’oublie pas d’apprendre des maîtres et du passé. Cravan est à la fois sur les routes, sur le ring et dans la bibliothèque. Dans l’action, un livre à la main.

Bertrand Lacarelle, Arthur Cravan, précipité, Éditions Grasset & Fasquelle, 2010, Ed. num.

Les chevaux du ciel | La poésie de Tahar Ben Jelloun mise en jazz par Mélanie Dahan

 

J’évoquais Mélanie Dahan dans une chanson d’auteur, signée Dimey, mise en jazz par Giovanni Mirabassi Trio ci-dessous. Mais l’interprète de talent œuvre aussi en poésie dans un bel opus paru entre deux confinements : Le chant des possibles qui adapte notamment Andrée Chedid, Michel Houellebecq, Catherine Fauln, Armand Monjo.  Si les grandes chansons supportent toutes les adaptations, même les plus audacieuses  – quid des questions soulevées par l’adaptation musicale de la poésie ?

Jusqu’où peut-on adapter un poème en chanson ( ou simplement en musique, par un jeu de diction autour du morceau musical ) ? Je reviens souvent à cette remarque de l’un de mes maîtres, Borges — livrée au sujet de la traduction — qui ne semble pourtant pas moins pertinente à l’instant où il s’agit de penser le déplacement de forme subi par le texte poétique nu, vers sa mise en musique. Que risque la poésie dans l’épreuve ? Et  que pourrait-elle éventuellement perdre dans cette mutation imposée par l’artiste, aussi talentueux soit-il ? En l’occurrence, Mélanie Dahan est une artiste  incontestée; devenue emblématique du jazz à la française.  Écoutons le poète des musiques argentines :  « La page de perfection, nous dit Borges, la page dont aucun mot ne peut être altéré sans dommage, est la plus précaire de toutes… Inversement, la page qui a une vocation d’immortalité peut traverser le feu des errata, des versions approximatives, des lectures distraites, des incompréhensions sans perdre son âme dans cette épreuve.»

Roberto Juarroz de mémoire, dans ses Fragments verticaux, disait de la poésie qu’elle multipliait la musique .

Renversons le postulat. Exactement à l’inverse, on peut dire de la musique qu’elle multiplie la poésie. L’élaboration cantologique et musicale du poème – toujours réinventée –  oblige à un singulier travail poétique, en superposition du poème lui-même. La ritournelle deleuzienne, dès lors qu’elle cherche à capter le poème, voit naître d’expérimentales mines d’or de cette « hésitation prolongée entre le son et le sens». Faire chanter le poème, le faire sonner chaque fois différemment s’analyse dès lors en exercice de pure herméneutique. Comme s’il existait un Orient – par nature inépuisable – du texte, constitué de lignes d’horizon sonore dont l’exploration s’avère infinie. Et comme si les variations plurielles des adaptations, des interprétations – si coutumières à la matière cantologique, en particulier jazzistique – contaminaient le poème. Elles se greffent sur lui. Le réinventent. Elles insufflent à la poésie sa multiplicité de formes. Sa plasticité formelle. Ce n’est pas rien en termes de poétique, de recréation verbale  — autrement dit, de réveil de la langue.

La présence de Mélanie Dahan sur scène ―  solaire – accroît encore cet effet. Elle fait rayonner « les ballades en apesanteur », un brin sombres, de l’école réaliste de Dimey. Alors l’on se prend à rêver d’un Bestiaire de Paris à l’ombre des ponts, swinguant sur le pavé.

La direction de ce travail est réitérée dans ce dernier opus donc, « Le chant des possibles », dont les possibles du chant s’évertuent au passage des arts : sautant avec rythme d’un registre vers l’autre, de la prose littéraire ( Bernanos) à la chanson, puis au poème, avec naturel, fraîcheur et l’allégresse d’un enfant jouant à sauter d’un caillou à l’autre au fil du ruisseau. Demeure – sur ces questions subtiles de mise en musique du texte  poétique entendu stricto sensu – demeure une grande maturité et des poètes d’inspirations aussi diverses que Tahar Ben Jelloun, Andrée Chedid ou Michel Houellebecq .

Pour présenter l’artiste plus avant, quelques mots choisis lors de son passage sur France Musique, dans l’émission Open Jazz ici  : de la «tendre voix claire et précise de Mélanie Dahan jaillit un feu profond, une force qui nous transporte à travers la modernité du jazz actuel, mais à la française. Une poésie au plus haut sens du terme, portée avec classe par une femme leader affirmée, une chanteuse intense, qui, pour son nouveau disque, sait nous surprendre à nouveau. Subtil et raffiné. »

Sylvie-E. Saliceti

Comme une chute
de lumière
le jour est planté
de miroirs
où viennent boire
les chevaux du ciel

Tahar Ben Jalloun, Poésies complètes (1966-1995), Éditions du Seuil, 1995.

Ph. Jean-Baptiste Millot

Auteur : Tahar Ben Jelloun
Compositeur :Jeremy Hababou
Interprète : Mélanie Dahan

Lettre ouverte de R. Johnson aux négriers | Sylvie-E. Saliceti

 


Sylvie-E. Saliceti
Le Nègre parle de l’or
Éditions du Réalgar
Pour commander

Parution aujourd’hui, aux Éditions du Réalgar, de cette lettre ouverte de R. Johnson aux négriers, où l’un des plus marquants représentants du Delta blues donne à plonger dans la mémoire réelle, jusqu’aux racines de la légende.  Chanteur et guitariste de blues exceptionnel et tourmenté, R. Johnson a laissé un héritage essentiel, fondateur de toute la musique afro-américaine et du blues. Il fut un maître notamment pour Clapton et Dylan. Mort à l’âge de 27 ans dans des conditions énigmatiques (l’hypothèse dominante le présumant empoisonné par un mari jaloux), il a écrit l’essentiel de son œuvre ( 30 morceaux dont le trentième a été perdu) en deux temps de fulgurance créative, qui ont accouché de chefs-d’œuvre, notamment Me and the Devil. Johnson prétendait tirer sa virtuosité d’un pacte avec le diable…Puisque la légende, étymologiquement, désigne ce qui doit être dit, cette adresse posthume prend pour cadre le mystère de la vie du grand bluesman, dont l’histoire individuelle s’avère assez chargée de puissance symbolique pour porter l’histoire collective de la négritude en ce début du vingtième siècle, en  Amérique.

Sylvie-E. Saliceti

Je ne sais plus qui vous parle, Robert Johnson ou la poussière ? Le blues ténébreux, ou le jour dardé encore d’étoiles ? Je ne sais plus qui écrit à l’instant de ces lignes ? Moi, ou ce passant inconnu ? Me voilà en même temps celui qui vous parle et un autre. Qui sait, peut-être suis-je une part de vous ? Je suis hors du temps. Vainqueur et vaincu. Poète, tyran. Plein d’allégresse, et de chaînes au front de l’esclave. Mon fleuve est si vieux qu’à lui seul il comprend le bien et le mal. Ils disent que je joue la musique du démon, le Hoodoo est dans ma voix, le soleil a la couleur de ma peau, je chante ici où le noir est lumière.

Chers négriers, cette lettre est le signe d’une étrange alliance entre vous et moi, celle d’un coup de poing achevé en caresse. Pour avoir donné naissance au blues, je suis ce que vous n’aurez pas réussi à faire de moi.

Je suis le Nègre qui parle de l’or.

Sylvie-E. Saliceti, Lettre de R. Johnson aux négriers (Le Nègre parle de l’or) , Éditions du Réalgar, 2021, p.5.

Cross Road Blues
Auteur, compositeur, interprète : Robert Johnson

 

Me and the Devil Blues (Album Me and Mr Johnson)
Auteur, compositeur : Robert Johnson
Interprète : Eric Clapton

 

 

Babx | Dans le paysage contemporain de la poésie mise en musique

 

 

Pour P. A., musicien, poète, chanteur

Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie et des Correspondances de Manosque, lui demanda une mise en musique de ses œuvres fétiches, et ce fut « Cristal Automatique », au titre emprunté à Césaire. Sur ce premier album produit personnellement, Babx conviait Rimbaud, Baudelaire, Kerouac, Waits, Artaud …

UNE INDÉPENDANCE FAROUCHE

« Bisonbison », le label fondé par Babx, emprunte à ce vers de Miron : « Moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir la tête en bas comme un bison dans son destin. » Prise de risque, quête de liberté, il éclaire ainsi sa voie : « Lorsque je me suis séparé de ma maison de disque, j’ai eu besoin de retrouver un sens profond à exercer mon métier. Aujourd’hui, la manière dont la musique se monnaye, soumise au marketing, m’enlevait cette envie, à l’endroit pile où je me sentais inattaquable… ».

D’une indépendance farouche, il livre un travail d’une grande maturité artistique quant à la définition du poème mis en musique, objet impur, musical certes, poétique surtout : « Je viens de la poésie, dit-il, je viens des mots, de ces textes précieux, qui t’apprennent à parler, viennent te chercher là où tu ne te connais pas encore, qui te révèlent à toi-même : ma genèse ».

C’est une vie en poésie : seul ou au fil de collaborations exigeantes (avec «L» tout récemment), il met en musique ou en chanson, ici Celan et Genet, là la «Marche à l’amour» de Miron. Des voies/voix très différentes en somme, mais qu’importe le chemin d’approche puisqu’il est de l’essence du poème de choisir son lecteur au moment opportun.

LE PROCESSUS D’ADAPTATION

Le prélude du disque, emprunte les mots de Léo Ferré – eux-mêmes remaniés depuis Hugo : « il ne faut pas déposer de la musique le long de n’importe quel vers ». Ce qu’il s’agit d’entendre surtout, c’est le désir irrépressible du texte voulant sortir de sa page. Cette urgence appelle la réminiscence de signes, à l’instar de la magie noire d’Artaud : « Pour moi, la poésie relève du vaudou, on égorge des poulets à chaque mot, sourit Babx. Artaud parle des « signes ». Le poète écrit pour les tribus oubliées ; il laisse des traces de sa présence, comme les hommes préhistoriques dans la Grotte Chauvet… »

RÉVÉLATEUR PHOTOGRAPHIQUE

Cristal Automatique « révèle la musique du texte, comme on révèle un négatif en photo », et décrit ce processus du passage de la page écrite vers l’œuvre sonore en ces termes : « je ne sais que partir des mots, pour aller vers la musique, jamais l’inverse. Après lectures, il me reste ce substrat, la lie, le tannin. La trace, l’odeur dans l’air que laisse la pluie après l’orage… Plus qu’une histoire de sens, il s’agit de sons, de sensations… Le texte, même en langue étrangère, devient instrument. On joue de lui, comme on jouerait du piano. Certains comportent déjà des indications musicales, des références, une pulsation. D’autres, en revanche, se suffisent à eux-mêmes, se satisfont du silence… »

« La langue de Kerouac, cymbale nerveuse ; Arthur Rimbaud, organiste vaudou saturé ; Gaston Miron, bison élégiaque, etc. (…) S’ils dialoguent en permanence à travers les siècles et les influences, chacun d’eux possède, pour moi, une forme totémique, une fonction naturelle, comme les Dieux de la pluie, de la chasse, etc.».

DISQUE-OBJET

Cristal Automatique légitimement se revendique d’utilité sociale, en outre il consacre le disque-objet : voici 350 exemplaires luxueux, sertis des illustrations de Laurent Allaire, précieusement reliés par Laurel Parker. «Une idée du geste, un travail de la main ».

Sylvie-E. Saliceti

 

BABX Concert Littéraire

Babx en Concert littéraire

Watch Her Disappear
Auteur : Tom Waits
Compositeur : K. Brennan
Interprète : Babx

Distinction Qobuz et 4f Télérama

 

 

 

Last night I dreamed that I was dreaming of you
and from a window across the lawn I watched you undress
wearing a sunset of purple tightly woven around your hair
that rose in strangled ebony curls
moving in a yellow Bedroom light
The air is wet with sound
The faraway yelping of a wounded dog
and the ground is drinking a slow faucet leak
Your house is so soft and fading
as it soaks the black summer heat
a light goes on and a door opens
and yellow cat runs out on the stream of hall light
and into the yard

a wooden cherry scent is faintly breathing the air
I hear your champagne laugh
you wear two lavender orchids
one in your hair and one on your hip
a string of yellow carnival lights
comes on with the dusk
circling the lake in a slowly dipping halo
and I hear a Banjo tango

and you dance into the shadow of a Black Poplar Tree
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear…