
Peut-être la musique commence-t-elle à deux ? Serions-nous seuls, que nous ne pourrions chanter ni le faire avec éclat, car le chant est ce lieu d’une ouverture, dans le partage. Un musicien dialogue toujours avec les compositeurs, les autres musiciens, et aussi bien parfois avec lui-même, dans ce qu’il a de plus intime en son cœur. N’est-ce pas saint Augustin qui disait : « Je suis devenu une question à moi-même » ? Et n’est-ce pas Nietzsche qui affirmait que l’amour est un dialogue sans fin ? (…) tout touche à la musique, puisque la joie, le bonheur, l’avenir même, se conjuguent toujours dans un rapport avec l’harmonie. J’ai voulu parler de mes sœurs – j’entends par là converser avec les femmes, pour leur dire qu’être une femme n’est pas un handicap lorsqu’on a le désir puissant de mener à bien un projet qui tient à cœur. Être femme est une question de renaissance perpétuelle, en considérant le temps non comme un ennemi mais comme un allié ; où ce qui importe est de renaître à soi, dans une passion toujours plus lucide, toujours plus généreuse, toujours plus hospitalière. Mais encore ? La vie bien sûr, et parler d’elle sur la note qui lui convient – la foi en tout ce qu’elle anime, la foi dans la nature que j’ai défendue plus précisément en prenant le parti des loups, comme aujourd’hui celui des derniers chevaux sauvages. La vie, et cesser de la maudire, comme nous y exhorte Rimbaud. Mais encore ? C’est une petite fille, à la sortie d’un concert, qui m’a donné l’élan qui me manquait encore. Elle m’a demandé, simplement : « La musique, ça sert à quoi ? » J’ai été, un court instant, aussi déconcertée que ses parents. Oui, pour quoi faire la musique ? Et pour quoi faire tous ces musiciens grâce auxquels nous continuons à entendre un son qui traverse les siècles ? Tous ces artistes qui ne produisent ni ne fabriquent rien dans un monde pourtant dévolu à la matière, à la technique, un monde où, justement, ni la parole ni le dialogue ne sont plus vraiment le diapason de nos échanges. De là, ce livre, et l’idée que porte son titre Renaître : pour répondre à cette petite fille, car je sais que la musique est le verbe venu au cœur de chacun pour dire le paradis qu’il nous incombe – à elle, à nous, à chacun – de construire, ici et maintenant. Que la musique reste incorruptible, qu’elle est le seul langage capable de traverser l’épaisseur des temps sans jamais faillir à la vocation de tout verbe – dire la vérité; celle, déjà, de cet Éden dont elle nous donne l’entrevision, et qu’elle réenchante. Que, comme la grande musique, il n’y a de paradis que s’il est rejoué, comme s’il était créé, sur le moment même, par-delà le temps. Enfin, Renaître car qui ira nier qu’il y a urgence à refonder le présent et l’avenir, dans un monde qui n’a que faire de la vie, ou si peu, ou de moins en moins, et rend l’homme de plus en plus sourd à la musique, parce qu’elle a justement le pouvoir de le sauver ?
Ce n’est encore pas assez d’être né : il importe de se remettre au monde, et de l’aimer.
Hélène Grimaud, Santa Ynez, 9 avril 2023
Hélène Grimaud, Renaître, Entretiens avec Stéphane Barsacq, Éditions Albin Michel, 2024, pp. 9 à 13.
Piano : Hélène Grimaud
Compositeur : W.A. Mozart
Piano Sonata No.8 in A minor, K.310:1.
Allegro maestoso
j’adore vos livres e ce dernier me fait penser à l’âme de la pédagogie de Maria Montessori