Komitas | La Grue (Chant de l’émigré)

 

 

Komitas Peinture de Panos Terlemezian 1913

Plus je pousse ma réflexion dans les profondeurs de ce vaste océan de la musique, plus je suis convaincu que nos mélodies populaires et religieuses, majestueuses et immortelles, qui depuis longtemps fraternisent, deviendront, même pour les étrangers, une source de recherches car leurs racines remontent très loin dans le temps.

Komitas Correspondance, 1897

 

Prêtre, chantre, compositeur, ethnomusicologue, poète, il est encore Docteur en théologie et en musicologie. Ces activités plurielles trouvent leur unité au service de son approche spirituelle. Soghomon Gevorgi Soghomonian doit son surnom « Komitas (Gomidas en arménien) » à Khrimian, son protecteur moral, qui le surnomme ainsi en raison de la beauté de sa voix et de son écriture musicale, Komitas étant le nom d’un précédent catholicos et compositeur du VIIe siècle, Komitas d’Aghdsk.

Komitas a collecté, inventorié scrupuleusement, puis restauré trois mille chants de la tradition populaire arménienne.  Dans la nuit du 24 avril 1915, il est arrêté et déporté, à la date précise donc qui marque le début du génocide arménien.

Krunk (La grue) est une  chanson populaire arménienne célèbre, réécrite et harmonisée par Komitas, évocatrice du sentiment d’exil, de la nostalgie et la terre perdue. L’exilé aperçoit dans le ciel l’oiseau migrateur, auquel il demande des nouvelles de son pays et de sa famille.

Sylvie-E. Saliceti

La Grue ( Krunk ) / Chant de l’émigré

 

Grue, d’où viens-tu ? Je suis l’esclave de ta voix !
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Ne te presse pas, tu rejoindras bientôt ton essaim ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
J’ai quitté pour venir ici ma maison et ma vigne,
Chaque fois que je soupire, mon âme se déchire ;
Grue, arrête-toi un moment, ta voix est si douce à mon cœur !
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Tu ne fais pas languir celui qui te demande des nouvelles ;
Ta voix est plus douce que celle du moulin à eau ;
Grue, vas-tu vers Bagdad ou vers Alep ?
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
De mon propre gré j’ai quitté le pays ;
J’ai connu les douleurs de ce monde mensonger,
Je souffre de l’absence de mes compagnons ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Les choses de ce monde sont bien lentes.
Dieu m’entendra peut-être et m’ouvrira une porte ;
Le cœur de l’émigré est en deuil et ses yeux sont baignés de larmes.
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Dieu, je te conjure d’avoir pitié et d’être miséricordieux ;
L’émigré a le cœur blessé et ses poumons se consument,
Le pain qu’il mange est amer et l’eau qu’il boit ne lui fait pas de bien ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Je ne distingue plus le dimanche des jours de la semaine.
On m’a passé à la broche et on m’a mis sur le feu.
Cela m’est égal de brûler, c’est d’être loin des miens que je souffre ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
Tu viens de Bagdad, tu vas vers la campagne ,
Je te confie ce petit papier que j’ai écrit ;
Que Dieu nous en soit témoin,
Tu le feras parvenir à ma bien-aimée.
J’ai écrit dans mon papier que je suis resté ici,
Que je n’ai pas eu un seul jour de bonheur,
Et que ma peine est grande d’être loin des miens ;
Grue, n’as-tu pas une petite nouvelle de notre pays ?
L’automne est arrivé ; avec des milliers de tes compagnes,
Tu as formé un essaim et tu pars loin d’ici ;
Tu n’as pas répondu et tu t’en es allée !
Grue, va-t-en, éloigne-toi de notre pays !

Traduction française : Archag Tchobanian avec l’aimable autorisation du site Imprescriptible

Krunk ( La grue)
Traditionnel / Komitas
Duduk : Vladimir Kroyan
Interprètes : Trio Nazani

 

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