Christiane Singer | La vie qui est en nous

 

 

Ce 8 mars, cet éloge du mariage, de l’engagement et autres folies par Christiane Singer fidèle à elle-même : à contre-courant des bien-pensances (à une lettre près, « pesances »). Chrétienne & orientaliste, adepte d’une spiritualité sans Dieu ( je suis athée, Dieu merci ! s’exclamerait M.-A. Ouaknin), soucieuse d’éthique pourtant rebutée par toute tentation moralisatrice,  mesurée et sans mesure, d’une douceur intense accidentée de  colères rares, violentes, mémorables.

Rarement où on l’attend.

Sa vitalité, sa bienveillance fondent le sens lui-même de son existence. Une place de témoin. Lectrice à l’Université de Bâle, elle exclut tout dogmatisme tout en constatant que nos sociétés s’avèrent être la plus grande conspiration contre l’esprit. Un chemin exemplaire de femme libre, lumineuse jusque sur son lit de mort où elle trouva la force de nous léguer ses derniers fragments d’un long voyage.

Sylvie-E. Saliceti

 

La première de toutes les fidélités, nous la devons à la Vie qui est en nous. Cette fidélité-là, à certains moments cruciaux, peut ressembler, vue du dehors, à une infidélité. Consciemment ou inconsciemment, n’avons-nous pas fait serment de ne jamais laisser s’embourber dans l’insignifiance cette vie qui nous a été transmise par le sacre de la naissance ? Chaque fois que le danger rôde de la perdre en futilités, en broutilles, chaque fois que l’anesthésie la gagne ou que l’asphyxie la plombe, comment ne pas réagir ? Comment ne pas courir ouvrir les portes et les vantaux ? Il y a des « appels » dans l’ordre du quotidien (un besoin de solitude – un désir de voyage, de repli, de recul, de retraite – une amitié ardente) qui signalent à l’autre : «Tu m’as aimé pour cette vie qui m’habitait. Elle menace de tarir. Pour la refaire jaillir, je dois faire ce pas qui peut-être t’effraie ; mais je dois le faire par respect pour moi et pour toi. » Exiger de celui qui parle ainsi qu’il fasse taire cet appel, c’est mettre en chantier la lente transformation du foyer en maison de morts. Celui ou celle qui a été appelé à se mettre de quelque manière en mouvement et qui a été retenu – tant pour de bonnes raisons que par peur, par convention – ne pardonnera pas dans son for intérieur à celui (celle) qui d’un seul mot peut-être a scellé à son pied un boulet. Il reste. Elle reste. Mais qui reste au juste ? Et quelle part s’éloigne ou s’éteint en catimini ? Et si c’était précisément la part vibrante pour laquelle nous nous sommes aimés ? Le jardinier ne peut pas monter la garde contre les mulots, les chenilles, les taupes. Il ne peut pas guetter chaque puceron, chaque bactérie. Il ne peut pas arrêter le vent d’ouest ni dissuader la tempête de se déchaîner. Il ne peut pas interdire à la grêle de s’abattre. Il ne peut pas non plus contraindre la plante à pousser plus vite en lui tirant les feuilles – ni vouloir la garder petite. Il ne peut que « tenter de mettre toutes les chances du côté de la plante » et garder vivant avec elle un dialogue. Ainsi pour la relation qui nous unit. Je ne peux pas abolir ton destin, ni t’éviter épreuves et difficultés, ni enrayer tes échecs, ni provoquer ta réussite, ni entraver tes rencontres. Impossible de prendre les commandes de ta vie, de m’immiscer entre toi et ta peau, de glisser mon doigt entre ton écorce et ton aubier. Je ne peux que t’assurer de ma loyauté – ne jamais laisser tarir le dialogue entre nous, le raviver de neuf chaque jour. Mieux encore : je ne peux que respecter l’espace dont tu as besoin pour grandir. Te mettre à l’abri de ma trop grande sollicitude, de tout envahissement de ces rhizomes souterrains que sont les discrètes et indiscrètes manipulations de l’amour. « Veuillez, monsieur, ne pas nous imposer une forme de bonheur qui n’est pas la nôtre. » Cette prière qu’adressait un pacha d’Algérie à quelque gouverneur des colonies à la fin du siècle passé résonne loin. Jamais, quoi que je fasse, je ne serai celui ou celle qui mâche ton pain, boit ton eau, jamais je ne respirerai pour toi. Jamais ta peau ne m’invitera à m’y glisser. Jamais je ne tisserai pour toi les fils de tes rêves ni de tes pensées. Et comme tu étais seul à ta naissance, tu seras seul devant ta mort et seul, mille fois, dans les nuits d’insomnie quand un chien aboie au loin ou quand une voix que tu es seul à entendre t’appelle. Vouloir me perdre en toi, me jeter en toi, corps et biens, avec tous mes meubles et mes trésors. T’envahir. Te combler. Te faire gardien de mes propriétés ! Il n’est pire cruauté. Car tu as une vocation, unique, une œuvre à mener à bien.

Toi-même.

Et pour cela, il te faut tout l’espace qui est en toi.

Dire : « Aimer c’est délivrer l’autre de mes bonnes intentions – et de moi-même » paraîtra excessif. Pourtant c’est en me détachant de toi et en m’ancrant en moi que je commence véritablement d’aimer. Le cadeau que je peux te faire, c’est de retirer de toi toute la volonté de transformation que j’y ai mise – par zèle ou par ignorance –, la retirer de toi pour la remettre où elle a sa vraie place : en moi. Ainsi, nous protégerons l’un et l’autre le secret lent et silencieux de nos gestations. Un mot encore. Garde tes distances sans faiblir. Il n’est que l’Éros qui puisse les abolir – pour les faire renaître tout aussitôt. Garde tes distances. Non par froideur. Garde-les par ferveur. Et cela en sachant – ô paradoxe – que l’aimé(e) n’est qu’une autre part de toi-même. La part qui ne se laisse ni dominer ni annexer, qui jusqu’au bout te tiendra tête. L’énigme qu’est l’Autre recule comme l’horizon à chaque pas que tu fais vers lui. L’Autre est la frontière que la Vie a dressée devant toi, afin que tu ne sois pas perverti par ta toute-puissance. Ce que Dieu dit à l’Océan dans le livre de Job en lui montrant les plages et les falaises : Jusqu’ici iront tes flots, pas plus loin !, il le dit à l’Époux en lui montrant l’Épouse, à l’Épouse en lui montrant l’Époux. En plaçant la femme devant l’homme et l’homme devant la femme, il leur assigne à tous deux leurs limites. Tu iras jusqu’ici et pas plus loin. Ici commence le royaume de l’altérité dans lequel on ne pénètre pas. Tes vagues viendront battre aux falaises et se rouler sur les plages et de ce jeu furieux et tendre vous vivrez, de ce murmure, de ce fracas, de ce mugissement qui ne cessent pas. Mais ne rêve pas de révoquer la dualité. La fusion du Deux en Un est œuvre divine. Il n’est que l’Éros qui nous y fasse furtivement goûter. Et la mort.

Si la première des fidélités, nous la devons à la Vie qui est en nous, c’est bien d’une vigilance de chaque instant qu’il faut faire preuve. Tout, sur cette terre, si nous n’en prenons soin, est soumis à la lente dégradation de l’entropie. Quand l’homme cesse de se chercher au-delà de lui-même, de s’élancer, de se porter en avant, alors l’eau qui le compose stagne et croupit. L’élan qui cesse de circuler dans un corps agit comme un poison. Ces êtres de dialogue, de partage et de mouvance que nous sommes, vivent de la magie des rencontres, meurent de leur absence. Chaque rencontre nous réinvente illico – que ce soit celle d’un paysage, d’un objet d’art, d’un arbre, d’un chat ou d’un enfant, d’un ami ou d’un inconnu. Un être neuf surgit alors de moi et laisse derrière lui celui qu’un instant plus tôt je croyais être. La rencontre fait résonner en moi des modes et des tons que je n’avais pas perçus jusqu’alors. C’est par la rencontre que dans cet amas diffus, cette nébuleuse que par commodité j’appelle moi, s’éclairent et se regroupent les constellations. Pareille richesse ne se peut épuiser en une seule relation aussi privilégiée, aussi forte soit-elle.

Christiane Singer, Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies, Éditions Albin Michel, 2000, Édition  numérique non pag., Chap.1, 3/10 &S.

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