D’un pas pressé comme Dante, sa plume court les lieux où file la rumeur du monde et “saute de jonque en jonque” pour traverser tout le fleuve du vivant – que ce soit la rue, le logis communautaire, la chose publique, la biologie, les toiles qu’il aime, un visage, la mort… Pour ce fou de musique, la poésie est une suite de thèmes et variations et une écriture harmonique à plusieurs niveaux. De même que le poète joue savoureusement de la “joyeuse cacophonie” des chuintantes, des fricatives et des sifflantes propres à la langue russe, aussi bien que des rubatos ou “notes dérobées” et harmoniques des mots, seuls susceptibles d’exprimer la pensée-louve et les résonances perdues.

Car dans la nuit soviétique tout s’enfouit. Et si le poète dissimule son visage sous celui d’autrui, si ses vers abondent en jeux de double sens, s’il a recours au vocabulaire des malfrats ou des mots tabous, et s’il manie avec délectation la métaphore héraclitéenne qui décrit les phénomènes sans qu’il n’en reste rien, qu’importe ! Qu’importe que ne soient pas perçus ces diverticules et “feux-follets” sémantiques ! Pas plus qu’il n’importe au reste d’être publié. “Et Chénier, il l’était, publié ? Et Sapho, elle l’était ? Et Jésus-Christ, il l’était ?” lançait-il en fureur du haut de l’escalier à un jeune poète qui s’en plaignait, en le flanquant dehors. La poésie pour lui c’est vivre, tout simplement. En poésie tout est battement de cils et vise à l’éphémère. C’est “de l’air volé” à tous les sens du terme. Et avec elle, si ombrageux qu’il fut parfois, le poète retrouve ce terreau de joie légère dont témoigne Nadiejda : “Chacun visait à quelque chose, lui pas. Il vivait, et se réjouissait.” Âme d’enfant espiègle aux fous rires célèbres même au cœur du drame

il sourit, malicieux, à la fenêtre ailée…

Pour autant, pas question néanmoins de quitter le concret, de perdre de vue la réalité de chaque jour ou ce qu’il appelle “la monnaie d’or du fait” dont sa femme rendra plus tard un subtil écho dans ses souvenirs. Chaque vers réfère à une expérience concrète. Et pour rendre ce ton juste auquel il tient par-dessus tout, il “ajuste” les mots (d’où naît au sens littéral la mélodie : mel– en grec, ajuster), avec une grande économie de moyens condensant le maximum de sens et de sonorités, en passant de l’impair verlainien au vers libre, d’un parler familier à une langue apocalyptique.

Ses rares lectures publiques après 1930 furent chaque fois un événement dans les cercles littéraires médusés par la liberté et les audaces de ce fou battant des bras, le visage transfiguré : “Le spectacle, dit un témoin, fut réellement grandiose. Mandelstam, patriarche à barbe grise, chamanisa pendant plus de deux heures en disant ses vers des deux dernières années. Il proférait des incantations si inquiétantes que bien des auditeurs en étaient atterrés. Pasternak marmonna : je vous envie votre liberté (…) Et tandis que Chklovski célébrait l’émergence d’un ‘nouveau’ Mandelstam, ce dernier, altier, lui donna la réplique avec la superbe d’un roi ou d’un poète, prisonnier.

Traduire ce travail de filigrane, tropes, syncopes et béances, avec ses jeux de sonorités, n’est-ce pas vanité des vanités comme dit Mandelstam, et que la rime ne saurait être la norme du mystère. Traduire en somme, ne serait-ce pas plutôt de l’ordre du toucher comme le pianiste, au plus près de la partition et de l’intonation juste, ou pour reprendre une image du poète “des doigts clairvoyants de l’aveugle qui reconnaissent l’image intérieure du poème”, et tentent de restituer le visage entrevu, et ce chant du destin et de la mort, ou babil et cri d’enfant, qu’est la poésie pour ce poète hors du commun.

Christiane Pighetti, Préface ( extrait) de Ossip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934, Édition revue et corrigée, Traduit du russe et présentée par Christiane Pighetti, Allia, 2018, pp.13 à 16.

 

 

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