Virginia Woolf | Les vagues


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Mais ici, dans cette chambre où j’entre comme chez moi, les paroles qu’on prononce font partie d’un poème qui pourrait être écrit. Je m’approche de l’armoire à livres. Je puis, si je veux, lire une demi-page de n’importe quoi. Je ne suis pas forcé de parler. Mais j’écoute. Je suis merveilleusement aux aguets. Ce poète n’est certes pas d’une lecture facile. La page est souvent salie, tachée de boue, déchirée et recollée à l’aide de feuilles sèches, de brins de verveine et de géranium. Pour lire ce poète, il faut posséder des myriades d’yeux, comme ces phares qui tournent à minuit sur l’étendue agitée des flots atlantiques, où seules peut-être quelques traînées d’algues flottent à la surface, à moins que les vagues soudain ne s’entrouvrent, et qu’un monstre n’émerge hors de l’eau.
Pour lire ce poète, il faut mettre de côté ses antipathies, sa jalousie, et surtout ne pas l’interrompre. Il faut avoir beaucoup de patience, et des soins infinis, et laisser venir à la surface les découvertes de la lumière, qu’il s’agisse de pattes d’araignée délicatement posées sur une feuille ou de l’eau qui gargouille dans un malpropre tuyau d’égout. Rien ne doit être rejeté avec crainte, avec horreur. Le poète qui a écrit ces pages n’est pas parfait (des gens causent pendant ma lecture). Il n’y a pas de virgules, ni de points de suspension. Certaines lignes sont d’une longueur disproportionnée. Un grand nombre de vers sont tout simplement absurdes. Il faut être sceptique, certes, mais il faut aussi savoir jeter au vent la méfiance, et accepter sans restriction ce qui se présente quand la porte s’ouvre. Et il faut quelquefois pleurer ; et il faut quelquefois trancher sans pitié à travers la suie coagulée, le tan, toutes sortes de concrétions dures et noires. Et c’est ainsi (tandis que ces gens continuent leur conversation) qu’on laisse descendre son filet de plus en plus loin de la surface, pour le retirer ensuite avec précaution, et ramener à la lumière ce que ces hommes et ces femmes ont dit, et en faire un poème.

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Je frémis, j’ondule. J’ondoie comme une plante flottant dans la rivière, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, mais solidement enracinée sous l’eau, de sorte qu’on peut s’en approcher sans crainte que le courant ne l’emporte. Et soudain, avec une petite secousse, je me détache comme un caillou se détache de la masse du rocher…Nous nous abandonnons au cours hésitant et lent de la musique, le flot de la danse est arrêté ça et là par des rochers ; il oscille, il s’entrechoque. Nos allées et venues sont enveloppées dans une seule grande figure de danse; elle nous unit. Nous ne parvenons pas à sortir de ces murailles hésitantes, abruptes, sinueuses, parfaitement circulaires.

Virginia Woolf, Les Vagues, Préface et traduction de l’anglais par Marguerite Yourcenar, La République des Lettres, Format numérique, 2015, pp.26 à 28/ 42.

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