Un homme sans manteau | Jean-Pierre Siméon


 

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’oeil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

La vie est un tissu | Edgar Morin


 

 

 

La vie est un tissu mêlé ou alternatif de prose et de poésie. On peut appeler prose les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l’existence. On peut appeler poésie ce qui nous met dans un état second : d’abord la poésie elle-même, puis la musique, la danse, la jouissance et, bien entendu, l’amour. Prose et poésie étaient étroitement entretissées dans les sociétés archaïques. Par exemple, avant de partir en expédition ou au moment des moissons, il y avait des rites, des danses, des chants. Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie, et où il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie, tout est monétarisé.
Donc, poésie-prose, tel est le tissu de notre vie. Hölderlin disait : « Poétiquement, l’homme habite la terre. » Je crois qu’il faut dire que l’homme l’habite poétiquement et prosaïquement à la fois. S’il n’y avait pas de prose, il n’y aurait pas de poésie, la poésie ne pouvant apparaître évidente que par rapport à la prosaïté.
Nous avons donc cette double existence, cette double polarité, dans nos vies.

(…)

Dans les sociétés archaïques, qu’on appelait injustement primitives, qui ont peuplé la terre, qui ont fait l’humanité et dont les dernières sont en train d’être sauvagement massacrées en Amazonie et dans d’autres régions, il y avait une relation étroite entre les deux langages et les deux états. Ils étaient entremêlés. Dans la vie quotidienne, le travail était accompagné de chants, de rythmes, on préparait avec des mortiers la farine en chantant, on utilisait ce rythme. Prenons l’exemple de la préparation de la chasse, dont témoignent encore les peintures préhistoriques, notamment celles de la grotte de Lascaux, en France ; ces peintures nous indiquent que les chasseurs font des rites d’envoûtement sur des gibiers qui sont peints sur la roche, mais ils ne se satisfont pas de ces rites : ils utilisent des flèches réelles, ils utilisent des stratégies empiriques, pratiques, et ils mêlent les deux. Or, dans nos sociétés contemporaines occidentales, une séparation, je dirais même une disjonction, s’est opérée entre les deux états, la prose et la poésie.

Edgar Morin, Amour Poésie Sagesse, Éditions du Seuil, 1997, Format numérique non pag.

 

Anne_Sylvestre-Olympia_1998

Le centre du motif
Auteur, compositeur, interprète : Anne Sylvestre

 

 

 

 

Emily Loizeau, un disque traversé par William Blake | Tyger


 

 

Tyger

Tyger Tyger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye,
Could frame thy fearful symmetry?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat,
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp,
Dare its deadly terrors clasp!

When the stars threw down their spears
And water’d heaven with their tears:
Did he smile his work to see?
Did he who made the Lamb make thee?

Tyger Tyger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

 

William Blake

La chanteuse franco-britannique évoque une chanson de son nouveau disque profond, raffiné, endeuillé, inspiré par le poète William Blake ; le refrain reprend ces vers du poète : Tyger tyger burning bright, in the forests of the night.

«Je voulais me pencher sur un recueil de William Blake retrouvé dans le grenier de ma grand-mère. Elle était comédienne et avait enregistré ses poèmes, qu’elle me récitait souvent. En replongeant dans Les Chants d’innocence et d’expérience, je me suis rendu compte qu’il y avait des résonances avec ce que je traversais à ce moment-là. Garden of Love est la première chanson du disque, que j’ai composée en adaptant une de ses oeuvres où il aborde son enfance, sa maison familiale, la mort. J’aimais ce rapport à l’innocence et à son pendant noir, l’expérience. Le texte évoque des souvenirs, la disparition des choses et des êtres. Blake est resté le fil rouge de cet album. J’y parle beaucoup de la transmission et j’ai donc choisi un son organique, physique, terrien. Il fallait que l’on sente la pierre, la poutre, le plancher.»

 

 

emily_loizeau-mothers_tygers

Tyger
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

« C’est un hommage crypté à Lhasa de Sela [chanteuse mexico-québécoise, décédée en 2010, à 37 ans]. J’aimais sa personnalité, sa manière d’aborder la scène et la vie, son univers sombre et torturé. Je me sentais proche d’elle, on faisait le même métier, on avait le même âge. La musique de la chanson a un côté assez hispanique. Le mouvement rythmique évoque la lenteur de la marche du tigre blanc appelé ainsi par les chinois. C’est un animal venu des montagnes qui va mener son dernier combat et affronter la mort. Cette figure qu’il décrit m’a fait penser à Lhasa, libre, indomptable. Étoile luisante. »

Émily Loizeau

 

 

 

Federico Garcia Lorca & Mélody Gardot | Les étoiles


 

 

 

Bûcheron

Dans le crépuscule
moi je cheminais.
« Où vas-tu? », me disaient-ils.
« Chasser les étoiles claires. »
Et quand les collines
dormaient, je rentrais
avec toutes les étoiles
sur mon dos.
Tout le fagot
de la nuit blanche !

Federico Garcia Lorca, Grenier d’étoiles, Traduit de l’espagnol par Danièle Faugeras, Col. Po&psy, Editions Erès, non paginé, 2012.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti
Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

Les étoiles, les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles, pourquoi je vous regarde ?
Les étoiles, les étoiles, les étoiles
(…)
Les étoiles, les étoiles
Si seulement je savais
Dites-moi, étoiles, de qui obtenez-vous la lumière ?
Les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles …

 

 

 

 

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

 

 

 

 

 


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Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

*

« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier l’orme le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Pentti Holappa | les porteurs de trésor


 

 

Les porteurs de trésor

Vent, et vent.

Vêtus de tissus que le regard transperce, les porteurs de trésors,
miel dans le poitrail, téquila dans l’aine.
Ils marchent dans les rues de nuit, dans les rues où il vente.
La maille colle à leur peau qui les brûle et un cri se grave dans leur conscience :
désormais nous sommes !
– moi aussi qui que je sois, et l’air déferle, le temps.

Pentti Holappa, La voix de l’éléphant suivi de Sur la peau du tambour, Traduit du finnois par Gabriel Rebourcet, Atelier La Feugraie, 2006, p. 63.

 

 

 

Mercedes Sosa et Joan Baez chantent Violeta Parra | Gracias a La Vida

 

 

Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello
Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello

Auteur, compositeur : Violeta Parra
Interprètes : Mercedes Sosa et Joan Baez

 

Gracias a La Vida

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio dos luceros, que cuando los abro
Perfecto distingo lo negro del blanco
Y en el alto cielo su fondo estrellado
Y en las multitudes el hombre que yo amo

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el oído que en todo su ancho
Graba noche y día, grillos y canarios
Martillos, turbinas, ladridos, chubascos
Y la voz tan tierna de mi bien amado

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el sonido y el abecedario
Con el las palabras que pienso y declaro
Madre, amigo, hermano, y luz alumbrando
La ruta del alma del que estoy amando

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la marcha de mis pies cansados
Con ellos anduve ciudades y charcos
Playas y desiertos, montanas y llanos
Y la casa tuya, tu calle y tu patio

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio el corazón que agita su marco
Cuando miro el fruto del cerebro humano
Cuando miro al bueno tan lejos del malo
Cuando miro al fondo de tus ojos claros

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la risa y me ha dado el llanto
Así yo distingo dicha de quebranto
Los dos materiales que forman mi canto
Y el canto de ustedes que es mi mismo canto
Y el canto de todos que es mi propio canto
Gracias a la vida que me ha dado tanto

 

 

 

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné deux étoiles brillantes, et quand je les ouvre
Je distingue parfaitement le noir du blanc et dans le haut ciel son fond étoilé
Et dans la foule l’homme que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le son et l’alphabet
Avec lui les paroles que je pense et que je déclare
Mère, ami, frère et lumière éclairant
Le chemin de l’âme de celui que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné la marche de mes pieds fatigués
Avec eux j’ai marché dans les villes et les flaques d’eau,
Les plages et les déserts, les montagnes et les plaines
Et ta maison, ta rue, et ta cour.

Merci à la vie qui m’a tant donné
Elle m’a donné mon cœur qui agite son cadre
Quand je regarde le fruit du cerveau humain
Quand je regarde le bien si éloigné du mal,
Quand je regarde au fond de tes yeux si clairs.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le rire et elle m’a donné les pleurs
Ainsi je distingue le bonheur du malheur
Les deux matériaux qui constituent mon chant
Et votre chant qui est le même chant

Et le chant de tous, qui est mon propre chant.

 

Violeta Parra, traduction française Mercedes Sosa

Charles Bukowski | Héritages de Balbino


 

 

 

Après « Gitan de Paname » en 2006 et « Le soleil et l’ouvrier » en 2008, Balbino (Medellin) nous a offert la sortie simultanée le 20 septembre 2011 de son 3ème album et d’un recueil de poèmes au titre éponyme  : Évangiles sauvages aux Editions Naïve. Bukowski est le premier titre de l’album .

Sylvie-E. Saliceti

 

evangiles-sauvages

Bukowski
Auteur, compositeur, interprète : Balbino

 

Un poème nous hante qui soit l’hôte des différences, et ainsi porté à pulvériser les genres

Michel Deguy

 

*

 

 

Faudrait-il alors aujourd’hui parler de poésie « post-moderne »? Cette notion pourrait convenir pour désigner la curieuse situation d’héritier qui est celle des contemporains. Ils ont reçu du passé quantité d’oeuvres et de formes vis-à-vis desquelles il leur est difficile d’affirmer une originalité nouvelle. Cet héritage, pour reprendre une formule de René Char, « n’est précédé d’aucun testament ». Il est par là bien différent de l’héritage gréco-latin, par exemple, tel que le firent valoir les poètes de la Renaissance : ils y découvraient les fondations et comme le programme même de la culture qu’ils inventaient. Autrement plus large et plus divers, l’héritage de nos contemporains fait se côtoyer dans le plus grand désordre des oeuvres anciennes et nouvelles, venues de toutes parts. Il engendre un vertige et conduit souvent les auteurs à faire la part belle au jeu citationnel et à l’ironie. Peut être l’aventure des formes est-elle à présent close. Le poète contemporain peut éprouver le sentiment d’avoir atteint quelque chose comme les limites du langage, voire la fin de toute croyance dans les pouvoirs de la poésie. Il garde en mémoire le mot d’Adorno affirmant l’impossibilité de la poésie après Auschwitz. Il est tenté de répéter, avec Denis Roche, « la poésie est inadmissible ».

Jean-Michel Maulpoix, La poésie française depuis 1950, Sur le site de l’auteur.

 

 

*

 

 

L’héritage des humbles

quand je souffre sur
cette machine à écrire
je pense à ce que je subirais
si j’étais à Salinas
à ramasser des salades.

je pense à ces hommes
que j’ai connus en
usine
avec aucun moyen
de s’en sortir –
étouffant tandis que nous vivons
étouffant tandis que nous rions
avec Bob Hope ou Lucille
Ball et tandis que
2 ou 3 enfants
jouent à la balle
contre le mur.

Il y a des suicides qui ne sont jamais
enregistrés.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Cahiers Rouges, Grasset, 2011, p 158

 

*

 

 

 

 

 

 

Montand chante Apollinaire | Les saltimbanques

 

 

 

 

Saltimbanques

À Louis Dumur

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L’ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

Guillaume Apollinaire, Alcools – poèmes 1898-1913NRF, troisième édition, .

 

 

                                  Fernand Botero
                                  Musiciens
                                  Huile sur toile
                                  Photographie S.-E.S.
                                  Botero – Dialogue avec                                              Picasso

 

 

 

Les saltimbanques
Auteur : Guillaume Apollinaire
Compositeur : Louis Bessiière
Interprète : Yves Montand

 

 

 

 

 

La tentation lyrique …


Méfions-nous de l’aspect « poétique » des phrases, des oripeaux poétiques, ces vêtements chatoyants que pourrait jeter sur les épaules du monde le littérateur bénévole. Le chant du monde dans la littérature, ce n’est pas plus la belle musique de la belle langue que les belles images. Le monde ne parle pas avec emphase. Il n’est pas plus présent ni plus profond dans les grands mots, dans les tournures ostensiblement poétiques ou le style, justement, «lyrique». Dans cet ostentatoire lyrisme, il ne chante pas : il ronfle.

(…)

Faire chanter la parole, ce n’est pas la faire sonner. Ce n’est peut-être pas même la rendre musicale. C’est la décaler, en y introduisant un parasitage dans le régime habituel du discours. Par quoi, comment ? Comment en vient-elle à vibrer, cette parole, à dire de l’inouï ? Le sublime n’est pas une condition nécessaire. Il faut que quelque chose la traverse : des forces, des virtualités, certains affects. Passant dans le langage, ces forces bouleversent l’ordre du discours et ses lois de composition, attirent ou repoussent des significations et des mots, pulvérisent et réagencent, se stabilisent et se relancent – créent des personnages, des intrigues. Et il faut que le sujet devienne lui-même ce champ de forces, autrement dit qu’il soit effectivement traversé par le monde, par certaines tendances du monde qu’il sélectionne et qui le font écrire, parler ; qu’il soit défait par plus grand et plus petit que soi. Qu’il devienne un opéra fabuleux – c’est-à-dire affabulant.

Vincent Delecroix, Chanter, Champs essais, Flammarion, 2015, Ed.num. non pag.

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Tu ronfles !
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

Corps de mots | Roland Dubillard & Christian Olivier


Folder

Corps de mots 
Auteur : Roland Dubillard
Compositeur, interprète : Christian Olivier

*

Roland Dubillard est né en 1923. Il se fait connaitre avec le duo Grégoire et Amédée qui constitue une série de sketches sur Paris Inter. En parallèle de son succès radiophonique il écrit en 1961 sa première pièce de théâtre, Naïves hirondelles, qui sera couronnée de succès. Plusieurs autres pièces suivront le même sillage. Il joue également dans plusieurs films sous la direction de Patrice Leconte ou JeanPierre Mocky. Il se fait remarquer par sa prestation dans La Grande Lessive où il prend part au trio réunissant Bourvil et Francis Blanche. Il sera récompensé par plusieurs prix prestigieux dont un Molière en tant qu’auteur pour son œuvre théâtrale Dialogues et un prix d’inteprétation masculine pour son rôle dans le film de Yannick Bellon, Quelque part quelqu’un. En plus de son succès en tant qu’auteur, scénariste et acteur, Roland Dubillard publie plusieurs recueils de poésies. Il est victime d’un accident vasculaire cérébral en 1987 et s’éteint en 2011.

*

Le LANGAGE n’est pas un insecte ; n’est rien de bien précis ; on ne peut le montrer du doigt. Le LANGAGE n’existe que si l’Homme se charge de lui : en parlant, en écrivant (en sifflant) n’importe quelle langue, sur (ou sous) n’importe quel air. Alors on reconnaît le LANGAGE à ses traces, vocales ou écrites. Cet instrument, cet outil, peu maniable, souvent insaisissable, l’Homme à sa naissance le reçoit tout fait ; il en saisit d’emblée l’utilité, qui est de le faire communiquer avec ses semblables : le LANGAGE rend l’individu communicatif : il touche les êtres proches de l’individu ; là où il n’y avait que l’individu, il crée l’Homme ; approximativement comme la bicyclette crée le Cheval.
Tel est le LANGAGE. Toute différente est la LANGOUSTE .

Roland Dubillard, « Les nouveaux diablogues », Poésie/Gallimard, Livret « Corps de mots», Têtes Raides.

Ossip Mandelstam | Et le graveur était déjà parmi la foule


 

 

Tristia et autres poèmes

à Favorski,

Et le graveur était déjà parmi la foule,
Songeur, barbu, ami des plaques résineuses de cuivre
Que l’oxyde trois fois cruel baigne d’oblique lumière,
Et sous la cire resplendit le poli de la vérité.

Comme si c’était moi, suspendu à mes propres cils,
Dans l’air peuplé, comme d’innombrables ailes, des peintures
De ces maîtres qui ont planté dans les visages
L’ordre du regard et le rite de la multitude.

Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Choisis et traduits du russe par François Kerel, 2010, Poésie/Gallimard, p. 177.

 

 

Gustave Roud | Le bûcheron à la poitrine froissée


Le bûcheron à la poitrine froissée par un de ces longs sapins qui s’effondrent en hésitant, bondissant soudain par un imprévisible ressaut sur un de leurs meurtriers, le bûcheron en s’éveillant de son premier sommeil depuis des nuits ose enfin tourner la tête vers la petite fenêtre au fond de sa chambre. Il voit un morceau de colline lavé par les pluies, d’un vert doux un peu jaune, et sur le gris du ciel la fine gerbe de ramures d’un pommier solitaire. Une molle vague de vent tiède roule au long des murs jusqu’à son visage. Il rêve. mars ? Avril ? Demain il rouvrira les yeux avec surprise, baigné d’une lumière pâle et froide comme la craie; son fils, tout noir contre la fenêtre aveuglante, les lèvres aux carreaux, fera périr de sa seule haleine tout un jardin de givre qui renaît sans cesse. Il fait triste et il fait bon dans cette chambre étroite. Une lampe à pétrole qu’on vient d’éteindre est posée sur la commode, à côté d’une fouine qui crie silencieusement vers la porte. Tout près, un plateau de tôle peinte en rouge sombre avec une couronne de feuillages d’or supporte un verre vide, une luisante bouteille. On voit encore un fusil pendu à la paroi, de biais sous une lithographie ancienne : Avec le courant (un batelier a lâché les rames et s’est assis à côté de la jeune passagère que son bras amoureusement enlace; à leurs pieds croule une montagne de raisins et de pastèques où ils mordront bientôt). Personne ne vient, personne n’appelle. Le visage amaigri, tout proche, se laisse reprendre sans angoisse par le sommeil.

Gustave Roud, Air de la solitude et autres écrits, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2003, pp 82/83

La délicate rumeur du monde | Laure Morali


 

 

 

 

L’odeur du feu des routes (Extraits)

 

Posons nos lèvres sur la mer
faisons rouler des coquillages sous notre langue

Du soir au matin, les vagues emplissent la chambre

De grandes rafales, baisers des êtres mauves de souffle
me mordent le cœur, rallumant la flamme

J’ai des conversations avec les hommes
qui prennent la mer dans leurs bras

Mes cheveux se gonflent de bulles folles
je suis l’harmonica du voyou

Estrellita, danseuse de pollen
dans une fleur rouge, noire, blanche, jaune

Soleil fenêtre ouverte en plein ventre

(…)

Et quand la plage enroule un foulard turquoise
autour de sa tête,
elle chante :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

 

Laure Morali, L’odeur du feu des routes in Les bruits du monde, livre disque, Anthologie dirigée par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi, Mémoire d’encrier / Éditions Tshakapesh, 2012 et Édition numérique non paginée.

 

*

 

 

Le projet des auteurs de cette anthologie — coup de cœur de l’Académie Charles Cros 2013 — est ainsi résumé par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi : « Nous livrons des bruits récoltés en passant au tamis la clameur du monde. Bruits de l’enfance, bruits de la vie, bruits de la mort, bruits des pas, bruits des rêves, bruits des langues, bruits du désir, bruits du silence, bruits du soleil… Voix fragiles, peuplées de rivières, de vies cheminant dans les mêmes sentiers, les mêmes résonnances. Peu importe si l’on vient d’Amérique, d’Europe, d’Asie, d’Océanie ou d’Afrique. Nous mêlons les cartes d’identité.
Par la force souterraine de l’écriture, nous devenons des voyageurs clandestins dans nos propres pays.
La littérature, libérée des catégories identitaires, respire. Un chant commun s’élève : la délicate rumeur du monde. »

Après une recherche purement intuitive, je découvre  que les paroles offertes dans le coeur même du poème de Laure Morali sont la transcription d’un authentique chant traditionnel haïtien :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

L’auteur a-t-elle écrit d’une oreille intérieure tendue vers ce chant ?Avant de l’entendre pour la première fois, à la lecture du texte nu j’entendais le rythme de ce refrain battre entre les lignes du poème …

De façon notable, dans les poésies de toutes les langues, nous rencontrons ainsi l’incursion fréquente des chants ; en poésie francophone, nombre de poèmes font allusion plus ou moins explicite, plus ou moins consciente à des refrains de la chanson dite réaliste, à de vieilles rengaines populaires, voire à des éléments du patrimoine sonore en langues régionales.

Quelque chose est à explorer là, d’extrêmement porteur, et il faudrait en cantologie accomplir un travail apparenté à celui que mena Jerome Rothenberg avec les «Techniciens du sacré», essayant de repérer puis rassembler  les énergies archaïques du chant dans le poème — je veux dire leur survivance sous toutes ses formes, de la plus préservée à la plus transformée par les prismes des oeuvres ou l’aventure des formes. Quelle entreprise ce serait là ! Une sorte de philologie à la croisée de la cantologie et de la poétique …

Pour l’instant, et pour exemple, je donne ci-dessous à entendre « Papa Loko »,   dans sa version choisie par l’exposition «Great Black Music » qui s’est tenue en 2014 au sein du Musée de la Cité de la musique — désormais Philarmonie de Paris.

Esprit du monde végétal, spécifiquement des arbres, Papa Loko est Lwa guérisseur, donnant aux feuilles leurs propriétés curatives et leurs vertus rituelles. Papa Loko est aussi le gardien des Hounfors — les temples du vaudou haïtien.

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

Various_Artists-Great_Black_Music_60_titres

Papa Loko
Great Black Music Exposition du Musée de la musique
Philarmonie de Paris 2014

 

 

 

 

Michael Ondaatje | Le Siyabaslakara

Au Xe siècle, la jeune princesse
entra comme la lune dans une flaque entre les rochers

au milieu d’un nuage bleu

Ses sœurs
qui plongeaient, illuminées par les flammes,
étaient les éclairs

Eau et érotisme

Le chemin du roi à la cérémonie de la pluie
— ses épaules sombres une plate-forme
pour le plus jeune cou-de-pied

elle qui bouge la tête au-dessus de lui
par ici
par ici

Plus tard l’art des aqueducs,

l’exclusion des moines
des cérémonies de l’eau
pour qu’ils ne soient pas pris
dans les sons mélodieux

ou dans la chaleur de midi
sous la pluie de ses cheveux

Michael Ondaatje, Écrits à la main, Édition bilingue, traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer, Inédit, Points, 2019, pp.103/104.

La chanteuse aux pieds nus | Cesaria Evora


 

 

 

Fouler la terre pieds nus

Ni vertiges astraux ni pierres précieuses inconnues.
Pas d’étonnements poétiques forcés, de faux rites.
Je parlerai de la terre consacrée par le grand-père dans le centre de mon enfance.
De son odeur de pluie ou de vie quand l’aube m’appelle à la fenêtre,
et que l’éclat du monde me renvoie sa phrase :
Foule-la à pieds nus.
L’énergie qui monte dans ton corps te rapproche du reste de l’univers.

Et encore, quand je parcours les quais solitaires et sombres
et que le vent frôle mes oreilles rafraîchissant le monologue échauffé,
une lointaine odeur de poissons me rappelle la mer.
Et je cherche un bout de chemin et je veux le humer.
Et je veux le fouler.
Et bien que ce ne soit pas la terre, la peau de mes pieds touche le monde.
Et mon sang fait à nouveau partie du sang de l’univers.

Elvira Alejandra Quintero‏, Traduction Colo.

*

Pisar la tierra con los pies descalzos

Nada de vértigos astrales y desconocidas piedras preciosas.
Nada de forzosos extrañamientos poéticos, de falsos ritos.
Hablaré de la tierra consagrada por el abuelo en el centro de mi infancia.
De su olor a lluvia o a vida cuando el amanecer me llama a la ventana,
y el brillo del mundo me devuelve su frase:
Písala con los pies descalzos.
La energía que asciende por tu cuerpo te hermana con el resto del universo.

Y aún, cuando recorro los andenes solos y oscuros
y el viento acecha en mis oídos refrescando el acalorado monólogo,
un lejano olor a peces me recuerda el mar.

Y busco un pedazo de camino y quiero olerlo.
Y quiero pisarlo.
Y aunque no es de tierra, la piel de mis pies toca el mundo.
Y mi sangre vuelve a ser parte de la sangre del universo.

**
*

Tout comme Amalia Rodrigues a incarné le Portugal, ou du moins l’idée que le pays se fait de lui-même et de son histoire poétique, tout comme Oum Kalsoum symbolisait l’indépendance d’une Egypte à la frontière du monde moderne et du monde paysan, puis l’unité panarabe, Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, quatre cent mille habitants dedans, autant dehors. Indissociable de l’histoire de l’archipel africain, la chanteuse des bars de Mindelo est restée la première femme africaine à vendre autant de disques à travers le monde. Hissée au rang de “meilleure ambassadrice du Cap-Vert”, selon les termes mêmes du gouvernement de son pays, celle que la presse internationale avait surnommée “la diva aux pieds nus” était restée profondément elle-même : une femme du peuple de Mindelo, la ville principale de l’île de São Vicente, longtemps vouée au commerce portuaire sous la domination des compagnies charbonnières anglaises. Il y a dix ans, pas un producteur n’aurait parié un kopeck sur Cesaria Evora, une femme ronde, pauvre, noire, sachant à peine écrire, déjà vieillissante et trop souvent exploitée par des managers véreux. En 1997, alors que s’achève la réédition de cette biographie, Cesaria Evora, resplendissante, étale enfin ses ors et ses sourires, ses succès et ses bonheurs. C’est un conte de fées, fragile et secret, si fort en enseignements sur la résistance au destin, sur les cycles de la décadence et de la construction qu’il convient de le méditer.
(…)
Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, parce qu’elle en avait hérité le génie, cette sorte de résistance à toute épreuve, d’obstination, marquée par les cycles de sécheresse qui ruinent périodiquement l’économie du pays depuis sa découverte, l’émigration massive, et l’espoir jamais épuisé du retour des jours meilleurs. Cesaria n’était pas différente des milliers de femmes cap-verdiennes, travailleuses des champs de l’île de Santiago, vendeuses des marchés mindelenses ou femmes de ménage de Rotterdam. Elle en avait l’apparence physique, métisse des îles, joueuse et provocante, mamma africaine ayant appris à doser les herbes et le piment malaguete de ses ancêtres venus des côtes de Guinée. Sa différence, c’était sa voix, son extrême sensibilité à la poésie, et sa manière bien à elle de fréquenter les marges, d’où tout se sait et tout s’observe, plutôt que de chercher la ligne droite de l’intégration. Cesaria faisait peu de compromis. Elle ne trichait pas, même admirée, elle ne jouait pas à la bourgeoise. Le petit peuple ne l’a jamais trahie. Elle était des leurs, et elle savait mieux que quiconque en dévoiler les blessures et les joies.

Cesaria Evora n’expliquait pas, elle racontait des choses simples. Elle s’embarrassait peu de la chronologie, mais elle disait en deux mots l’essentiel : les mornas et les coladeras qu’elle avait choisi de mettre dans son répertoire sont parmi les plus belles déjà composées au Cap-Vert, un pays où la littérature en créole afficha son originalité dès les années trente, malgré la dureté du régime salazariste, et qui donna au mouvement des indépendances africaines l’une de ses person­na­li­tés politiques les plus charismatiques, Amilcar Cabral. Ces mornas et ces coladeras avaient en outre l’avantage d’accompagner pas à pas l’histoire de ce pays occupé par le Portugal durant plus de cinq cents ans, et, si l’on peut dire, créé par le colonisateur qui, à son arrivée en 1456, n’y trouva âme qui vive.

Véronique Mortaigne, Cesaria Evora, La voix du Cap-Vert, Biographie, Actes Sud, Format num. non pag., 2014.

 

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Elle chante
Auteur, compositeur : Bernard Lavilliers
Interprètes : B. Laviliers & Cesaria Evora

 

 

 

 

Rosalind Brackenbury | Jaune balançoire


 

 

 

 

Requin

Lorsque le requin a surgi,
tu as tendu la main pour agripper la mienne,
avec douceur et fermeté, comme
un conspirateur ; il nous regarde
et part – requin dans l’eau bleue,
bulles brassées aux rayons de soleil –
nous sommes remontés par les rues
du récif, ses venelles profondes :
orange architecture de corail corne de cerf,
corail cerveau, drapeaux pourpres brandis,
ville de poissons que traversent dociles
leurs troupeaux en voiture serrée.
Je n’oublierai jamais, non, jamais
la façon dont tu t’y es pris, à l’instant
où voyant le requin tu as interposé
ton corps entre son corps et le mien,
comment l’idée t’est venue, comment tu
m’as saisie pour danser notre fuite –
une valse, à l’envers – douce et paisible
comme gens qui désertent la salle du bal
avant une fusillade.

Rosalind Brackenbury, Jaune Balançoire, édition bilingue, Traduction de Delia Morris et André Ughetto, Amandier / Poésie, 2011, pp. 14 et 15.

 

*

 

Shark

When the shark came,
you put out your hand to grasp mine
quite slowly but firmly like
a conspirator; when it looked
at us and left – shark in blue water,
grains falling through sunlight –
we swam back out through sunlight –
we swam back out through the streets
of the reef, its deep alleyways :
orange architecture of staghorn,
brain coral, purple flags flying,
fish city where the docile flocks
pass veiled and coherent.
I think I will never forget
the way you did this, how
when you saw the shark you placed
your body between its body and mine,
how this was your thought, how you
took me and danced me out of there –
waltz, reverse turn – smooth and quiet
as people leaving a ballroom
before a shot is fired.

Rosalind Brackenbury, Yellow swing, édition bilingue, Traduction de Delia Morris et André Ughetto, Amandier / Poésie, 2011, pp. 14 et 15.

 

 

 

Zéno Bianu et Dylan | Just like a woman en trois versions

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Just like a woman
Auteur, compositeur, interprète : Bob Dylan

*

le soleil rugit à la fin de ma prière
s’exalte Dylan Thomas
la poésie
c’est ton combustible
ta tourbe de création vivante
cette poussée d’ardeur
qui te libère
et te permet d’ausculter
le désastre du siècle
avec rigueur et flamboyance
chacun sera salé de feu
dit l’Évangile

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, pp.83.

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*

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Just like a woman
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Charlotte Gainsbourg & Calexico

*

démesurément célèbre
alors que tu aurais voulu entrer
au catalogue des grands anonymes
au plus profond de nous
dis-tu
nous n’avons pas de nom
alors que tu aurais souhaité
répéter en silence
le mantra des âmes évanouies
humant la terre humant le ciel
en quête de tes trois somptueux fantômes
William Blake Walt Whitman Dylan Thomas

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p. 96.

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Tout comme une vraie femme
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Adaptation française et traduction : Francis Cabrel
Interprète : Francis Cabrel

Écrire | Abdellatif Laâbi

Écrire, écrire, ne jamais cesser. Cette nuit et toutes les nuits à venir. Quand je suis enfin face à moi-même et que je dois déposer mes bilans. Plus d’uniforme.
Je ne suis plus l’arpenteur égaré d’un espace calculé pour la promenade réglementaire. Je n’obéis plus à la misère des ordres. Mon numéro reste derrière la porte. J’ai fini de boire, manger, uriner, déféquer. J’ai fini de parler pour appeler les choses par leurs noms usés. Je fume d’interminables cigarettes dont la fumée ressort des poumons en éclats de chaînes, en volutes acres de rejets. La nuit carcérale a englouti les lumières artificielles du jour. Des étoiles échevelées peuplent la voûte des visions.

Écrire.

Quand je m’arrête, ma voix devient toute drôle. Comme si des notes inconnues s’accrochaient à ses cordes, poussées par des tempêtes étranges, venues de toutes les zones où la vie et la mort se regardent et s’épient, deux fauves aux couleurs inédites, chacun tapi, prêt à bondir, lacérer, anéantir le principe qui fonde l’autre.

Écrire.

Je ne peux plus vivre qu’en m’arrachant de moi-même, qu’en arrachant de moi-même mes points de rupture et de suture, là où je sens davantage la déchirure, la collision, là où je me fragmente pour revivre dans d’incalculables ailleurs : terre, racines, arbres d’intensité, effervescence grenue à la face du soleil.

Écrire.

Quand l’indifférence s’évanouit. Quand tout me parle. Quand ma mémoire devient houleuse et que ses flots viennent se fracasser contre les rivages de mes yeux.

Je déchire l’amnésie, surgis armé et moissonneur implacable dans ce qui m’arrive, dans ce qui m’est arrivé. Doucement mon émoi. Doucement ma détresse de ce qui fuit. Doucement ma fureur d’être.

Écrire.

Abdellatif Laâbi, Chroniques de la citadelle d’exil, Lettres de prison (1972-1980), Préface de Claude Ollier, Minos/La Différence, 2005.

Yvon Le Men | L’écho de la lumière


 

 

 

Je suis le fils d’un homme
dont l’avenir est tombé

en ce temps-là
les enfants étaient des enfants
et la neige venait de loin pour Noël

c’était très simple
comme une provision de fautes
déjà pardonnées
c’était très sûr
comme le goût du pain, dit-on
en ce temps-là

et nos songes
dans les draps se courbaient
car la nuit, jamais
n’allait plus loin que jusqu’au bord du jour

Yvon Le Men, L’écho de la lumière, Éditions Rougerie, 1997, p. 14.

 

 

 

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