Nahum Tate, Henry Purcell, Christina Pluhar | Strike the viol

 

 

Le violoncelliste A.Modigliani

 

Come, ye sons of Art, away !
Come, ye sons of Art, away,
Tune all your voices and instruments play,
To celebrate this triumphant day.
Sound the trumpet, ‘til around
You make the list’ning shores resound.
On the sprightly hautboy play,
All the instruments of joy
That skilful numbers can employ,
To celebrate the glories of this day.
Strike the viol, touch the lute,
Wake the harp, inspire the flute.
Sing your patroness’s praise,
In cheerful and harmonious lays.
The day that such a blessing gave
No common festival should be.
What it justly seems to crave,
Grant, oh grant, and let it have
The honour of a jubilee.
Bid the virtues, bid the Graces,
To the sacred shrine repair,
Round the altar take their places,
Blessing with returns of pray’r
Their great defender’s care,
While Maria’s royal zeal
Best instructs you how to pray,
Hourly from her own
Conversing with the Eternal Throne.
These are the sacred charms that shields
Her daring hero in the field,
Thus she supports his righteous cause,
To his aid immortal pow’r she draws.
See Nature, rejoicing, has shown us the way,
With innocent revels to welcome the day.
The tuneful grove, and talking rill,
The laughing vale, replying hill,
With charming harmony unite,
The happy season to invite.
What the graces require,
And the Muses inspire,
Is at once our delight
And our duty to pay.

(Source : Document Cité de la musique avec l’autorisation d’Erato Disques)

 

Strike the viol
Paroles attribuées à Nahum Tate
Henry Purcell /William Christie
Christina Pluhar & L’Arpeggiata
Music For A While : Improvisations on Purcell

 

 

Sur cette terre | Le Trio Joubran chante Mahmoud Darwich


 

 

Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

 

 

La noix d’or | Cristina Campo sur Simone Weil

 

 

« Simone Weil avance toujours dans une seule direction parce qu’elle cherche toujours une seule chose » — et cette chose n’est rien d’autre que le centre de gravité des situations, qui ne peut être pour elle que de nature spirituelle, quelle que soit la violence de sa projection dans les faits.

À l’instar des Grecs, ses maîtres spirituels, ce qui intéresse Simone Weil dans la tragédie, c’est surtout l’action : non pas comme événement, encore moins comme psychologie, mais comme projection extrême d’une conscience : une action, pour ainsi dire, «immobile ». Pour le formuler avec ses propres mots : « L’action serait comme un langage. Comme les oeuvres d’art, etc. Sur la scène — la lente maturation d’un acte, avec l’univers autour — puis l’acte précipité dans le monde.»

Cristina Campo, La noix d’or, Traduit de l’italien par Monique Baccelli et Jean-Baptiste Para, L’arpenteur, 2006, p.98.

 

 

 

Passacaille | Novarina


 

 

L’esprit respire. L’opaque de la matière est renversé par la respiration à chaque minute. Au fond de la matière même est le mystère respiratoire : dépense et offrande. Tout rythme, matériel ou spirituel, vient de ce désordre ordonnant, de cette pulsation d’antinomies, de ce tissage contradictoire. La respiration est l’équation d’origine : une croix du temps, une passacaille étoilée ; elle nous emporte, nous passe, nous rend à la réversibilité, à la résurrection, au point de renversement – au neutre souverain… Le même point neutre d’énergie et de renversement qui est au cœur de l’espace est au fond de nous : l’univers n’est pas seulement devant, il bat à nos tempes.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

Marc-Antoine Charpentier
Concert pour quatre parties de violes
H 545- VI Passacaille
Jordi Savall

 

 

Les plus beaux sons d’un texte | Éric-Emmanuel Schmitt et Chopin

 

 

 

LES PLUS BEAUX SONS D’UN TEXTE

Écris toujours en pensant à ce que t’a appris Chopin.
Écris piano fermé, ne harangue pas les foules.
Ne parle qu’à moi, qu’à lui, qu’à elle. 
Demeure dans l’intime.
Ne dépasse pas le cercle d’amis.
Un créateur ne compose pas pour la masse,
il s’adresse à un individu.
Chopin reste une solitude qui devise avec une autre solitude.
Imite-le.
N’écris pas en faisant du bruit, s’il te plaît,
mais en faisant du silence.
Concentre celui que tu vises,
invite-le à rentrer dans la nuance.
Les plus beaux sons d’un texte ne sont pas les plus puissants,
mais les plus doux.

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Éditons Albin Michel, 2018.

chopin joué par Ashkenazy

Nocturne in C minor, Op. Posth
Compositeur : F. Chopin – 
Piano : Vladimir Ashkenazy

 

 

 

Le souffle dans l’écriture vocale | Autour de Chet

 

 

 

Une chanson de Chet Baker est un frisson de braise et d’eau. Ainsi «thrill is gone », standard jadis chanté par Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, ici joué par le cuivre d’Erik Truffaz, grand, très grand artiste qui fait mentir ce titre. L’instrument et la voix ensemble — timbre chaud, savamment brisé — ouvragent un silence vibratoire qui n’en finit pas.

Novarina : « Parler c’est faire l’expérience d’entrer et de sortir de la caverne du corps humain à chaque respiration : il s’ouvre des galeries, des passages non vus, des raccourcis oubliés, d’autres croisements ; on avance en écartèlement ; il faut traverser par des chemins incompatibles, les franchir d’un seul pas à l’envers et d’un souffle (…) ».

L’écriture vocale, mise en mouvement par l’émotion, affleure des profondeurs. Le souffle au sens du frisson — étymologiquement ce tremblement qui parcourt le corps féminin les jours précédant la menstruation — arpente le territoire de la peau.

La voix — filet d’air — se fraie une colonne à travers le corps, la voix est emmenée par le sang jusqu’au bord des lèvres, le poème traverse, aborde la rive par le rythme de la respiration. Sous le voile de sueur, le poème trame la corde d’un chant, s’appuie sur l’air, ouvre la chair. Le silence ouvre l’écho, la résonance, le grain de la voix, dont la faille se joue de la lumière.

Timbre éraillé et solaire, voué à la sensualité et tous ses sortilèges : l’haleine réchauffe le souffle, animé.

Psyché, souffle, baiser : de la voix sous la langue advient cette parole à fleur de peau.

Sylvie-E. Saliceti

 

The thrill is gone
Auteur, compositeur : Lew brown, Ray Henderson
Interprète : C. Jordana
Trompette : Erik Truffaz

 

Elsa Morante par Gérard Zuchetto

 

 

Ode continue …

Combien ces mots sont fiers dans les ornementations de nos voix qui les chantent. C’est une ballade intemporelle de troubadours, oda continua, une ode finement tissée. L’Aude, tracée par les mains rugueuses, dévale du Carlit à la mer avec son chargement de boue les jours pluvieux de mai. Venus d’Andalousie et du Frioul, c’est ici qu’ils se sont arrêtés dans leur exil, entre mer et Montagne Noire. Nos grands parents avaient pour tout bagage leur langue, furlano de Pier Paolo et andaluz de Federico, qu’ils ont appris à mêler à l’occitan et au français. Jeux de miroir dans ces journées d’hiver, du soleil blanc des matinées de neige à la chambre obscure de Joë, nous chantons des cansos pour eux en lançant leurs mots contre le cers sauvage. Il ne trahit pas les souvenirs ce vent qui sculpte les grès ocres des murs anciens. Il y a des Jean Vialade qui nous invitent à rester debout. Dans les nuages qui rasent les cimes de la Corbière, les coteaux du Minervois, les senhadous du Lauragais cathare, sur les pierres de mémoire, aux combes du hasard, j’écoute encore et encore ce vent qui courbe la pointe des cyprés. Dans ce pays d’art et d’histoire où je suis né il y a mille ans, la voix de René Nelli me récite : “ Prends l’arc par le ciel et vise en toi-même …”

Gérard Zuchetto

 

 

I

II

Alibi suivi de Tarentelle ( Tarentelle à écouter à la suite d’Alibi)
Auteur : Elsa Morante
Compositeur : Gérard Zuchetto
Interprètes : Sandra Hurtado- Ròs et Gérard Zuchetto

**
*

Dormi.
La notte che all’infanzia ci riporta
e come belva difende i suoi diletti
dalle offese del giorno, distende su noi
la sua tenda istoriata.
I tuoi colori, o fanciullesco mattino,
tu ripiegasti.
Nella funerea dimora, anche di te mi scordo.
Il tuo cuore che batte è tutto il tempo.
Tu sei la notte nera.
Il tuo corpo materno è il mio riposo.
(1955)

**
*

Dors.
La nuit qui à l’enfance nous ramène
et comme un fauve défend ses bien-aimés
des offenses du jour, étend sur nous
son drap historié.
Tu as replié, ô puéril matin,
tes couleurs.
Dans la demeure funèbre, j’en oublie jusqu’à toi.
Ton cœur qui bat est tout le temps.
Tu es la nuit noire.
Ton corps maternel est mon repos.

 

Elsa Morante, in Alibi, Traduit de l’italien par Silvia Guzzi, Einaudi, 2012, pp. 49-52.

 

 

 

Pablo Neruda par Ute Lemper | Madrigal et chanson de geste


 

 

XXII

Mes devoirs et mon chant marchent ensemble
je suis et je ne suis pas : voilà ma destinée.
Je ne suis pas si je n’accompagne pas les douleurs
de ceux qui souffrent : ce sont mes douleurs
car je ne peux pas être sans être à tous,
à tous les opprimés et les sans-voix,
je viens du peuple et pour lui je chante :
ma poésie est cantique et châtiment.
On me dit : tu appartiens à l’ombre.
Peut-être, peut-être, mais dans la lumière je marche.
Je suis l’homme du pain et du poisson
et on ne me trouvera pas parmi les livres,
mais avec les femmes et les hommes :
l’infini c’est d’eux que je l’appris.

Pablo Neruda, Chanson de geste, Abra Pampa Éditions et Le Temps des Cerises, Édition bilingue, 2016, pp. 80 et 81.

*

 

Madrigal Escrito en Invierno
Auteur : Pablo Neruda
Interprète : Ute Lemper
 

 

 

Variations sur les affiches | Guillaume Apollinaire (les « idéogrammes lyriques ») et Vincent Delerm


 

 

Zone

 

[…]
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventure policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

[…]

Guillaume Apollinaire, Alcools, Gallimard, La Pléiade 1965, p.85.

*

un-oiseau-chante
Un oiseau chante ( Calligrammes ou « Idéogrammes lyriques »)

29 avril au 28 mai (L’affiche )
Auteur, compositeur, interprète : Vincent Delerm

 

 

Marguerite Yourcenar et Mahalia Jackson | Negro spirituals

 

 

Le concert et le film ont familiarisé le public européen avec la musique des Negro Spirituals; leurs paroles au contraire restent moins accessibles à l’auditeur de langue française, dépaysé, même s’il sait l’anglais, par ces formes dialectales propres aux nègres des Etats du Sud, ces mots anglo-saxons transformés et comme fondus par la voix chaude des hommes de couleur. Et cependant, ces textes, et pas seulement la musique qui les accompagne, sont souvent d’authentiques chefs d’oeuvre. Dans ce patois si particulier, en dépit ou peut-être à cause des obstacles d’une langue étrangère, reçue de ses maîtres par les premiers rudiments de l’esclavage, souvent nouvelle pour lui et imparfaitement apprise à l’époque où certains des grands Spirituals furent chantés pour la première fois, le poète afroaméricain a réussi à exprimer, avec une intensité et une simplicité admirables, ses rêves et ceux de sa race, sa résignation, et plus secrètement sa révolte, ses profondes douleurs et ses simples joies, son obsession  de la mort et son sens de Dieu. Comme la ballade anglaise, comme le lied germanique, comme les poèmes des troubadours ou des Minnesingers, surtout comme les poèmes liturgiques du latin du Moyen Âge, auxquels ils ressemblent, les Negro Spirituals font partie du patrimoine poétique de l’humanité.

Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Les « Negro Spirituals », commentaires et traductions, Poésie/Gallimard, 2005, p. 77.

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Joshua fit the battle of Jéricho
Interprète : Mahalia Jackson, Londres 1964

*

 

 

La Création

Et Dieu s’promena, et regarda bien attentivement
Son Soleil, et sa Lune, et les p’tits astres de son firmament.

Il regarda la terre qu’il avait modelée dans sa paume,
Et les plantes et les bêtes qui remplissaient son beau royaume.

Et Dieu s’assit, et se prit la tête dans les mains,
Et dit : « J’suis encore seul; j’vais m’fabriquer un homme demain. »

Et Dieu ramassa un peu d’argile au bord d’la rivière,
Et travailla, agenouillé dans la poussière.

Et Dieu, Dieu qui lança les étoiles au fond des cieux,
Dieu façonna et refaçonna l’homme de son mieux.

Comme une mère penchée sur son p’tit enfant bien aimé,
Dieu peina, et s’donna du mal, jusqu’à c’que l’homme fût formé.

Et quand il l’eut pétri, et pétri, et repétri,
Dans cette boue faite à son image Dieu souffla l’esprit.

Et l’homme devint une âme vivante,
Et l’homme devint une âme vivante…

Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Les « Negro Spirituals« , commentaires et traductions, Poésie/Gallimard, 2005, p.77.

 

 

 

Sylvia Plath | La traversée


 

 

La traversée

Lac noir, barque noire, deux silhouettes de papier découpé, noires.
Jusqu’où s’étendent les arbres noirs qui s’abreuvent ici ?
Leurs ombres doivent couvrir le Canada.

Une petite lumière filtre des fleurs aquatiques.
Leurs feuilles ne souhaitent pas que nous nous dépêchions :
Elles sont rondes et plates et pleines d’obscurs conseils.

Des mondes glacés tremblent sous la rame.
L’esprit de noirceur est en nous, il est dans les poissons.
Une souche lève en signe d’adieu une main blême ;

Des étoiles s’ouvrent parmi les lys.
N’es-tu pas aveuglé par de telles sirènes sans regard ?
C’est le silence des âmes interdites.

Sylvia Plath, Oeuvres, poèmes, romans, nouvelles, contes, essais, journaux, Quarto / Gallimard, 2011, pp.332, 333.

 

 

Reprenant le principe des lumineuses « Danses nocturnes » offertes à Genève lors d’une représentation de Sonia Wieder-Atherton et Charlotte Rampling — duo en scène pour une adaptation musicale des poèmes de Sylvia Plath — j’ajoute ici une pièce pour violoncelle et piano : le Lied op.72 de Schubert, dans une vibrante interprétation d’Anne Gastinel, accompagnée par Claire Désert.

La pièce est extraite du disque titré « Arpeggione, Sonatina & Lieder Transcriptions », qui comporte notamment une adaptation, pour violoncelle, de la Sonatine en ré majeur initialement composée pour violon.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

franz_schubert-schubert_arpeggione_sonatina_lieder

 

Lied op.72, D. 774
To be sung on the water
Compositeur : Franz Schubert
Violoncelle : Anne Gastinel
Piano : Claire Désert

 

 

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | P. & A. Ionatos


 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. « C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte », nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique, magnifique d’ A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : « sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre ».

Sylvie-E. Saliceti

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Les sonnets de Joseph Brodsky par Elena Frolova | Un crépuscule matinal

 

 

 

L’ombre d’Hermann Hesse plane sur la génération Eltsine et l’on redécouvre des poètes jadis honnis par le régime. On retrouvera ainsi des poètes connus depuis longtemps en Occident : Joseph Brodsky (1940-1996), déporté dans les années 60, exilé un peu plus tard, avant que l’Occident lui offre la gloire d’un prix Nobel. On put le lire en France dès 1966 et l’on y chercherait d’ailleurs en vain quelque accent contre-révolutionnaire.
La traduction musicale d’Elena nous en restitue toute la puissance sereine, arrachée au temps. On comprend mieux en l’écoutant ce qui pouvait émouvoir les uns et effrayer les autres.

(…)

Le crépuscule d’Elena semble prendre une autre signification, il serait du matin, une aube où l’on fourbit le matériel nécessaire pour la route, où l’on chasse le chagrin avec insolence. On dit souvent des poètes qu’ils cachent leur souffrance sous des apparences légères.
Chez Elena, on pourrait facilement renverser la phrase. Même dans les ballades les plus mélancoliques, un optimisme vigoureux transparaît. La mort rôde, certes, mais elle la repousse au loin comme dans Le Vagabond et Quand passent les nuages, son «vivre» jusqu’à bout de souffle est lancé comme un défi. Chanter la poésie n’est pas seulement une mise en musique — une traduction qui serait déjà un beau cadeau pour nos oreilles occidentales, c’est aussi la poursuite de l’acte créatif intime du poète dans l’espace contemporain. Elena Frolova relit Brodsky, Tsvetaeva, Essenine et poursuit leur oeuvre poétique, certes elle ne lève pas tous les points d’interrogation, mais elle transforme les craintes en espoir.

Camille Rancière, Le crépuscule matinal d’Elena Frolova, Notice accompagnant le disque « Zerkalo », L’empreinte digitale ( Marseille), Direction artistique : Catherine Peillon, 2010.

Elena_Frolova-Zerkalo

Petit sonnet
Auteur : Joseph Brodsky
Compositeur, interprète : Elena Frolova

**
*

СОНЕТИК (И. Бродский)
Маленькая моя, я грущу (а ты в песке скок-поскок).
Как звездочку тебя ищу: разлука как телескоп.
Быть может, с того конца заглянешь (как Левенгук), не разглядишь лица,
но услышишь: стук-стук. Это в медвежьем углу
По воздуху царапаются кусты, и постукивает во тьму
сердце, где проживаешь ты,
помимо жизни в Крыму.

**

*

De nouveau nous vivons au golfe,
et les nuages flottent au-dessus de nous,
et le Vésuve contemporain gronde,
et la poussière retombe sur les ruelles,
et les fenêtres des ruelles tremblent.
Un jour nous-mêmes serons couverts de poussière.

Et cet instant malheureux je voudrais
en tram aller aux faubourgs,
entrer dans ta maison,
et si dans une centaine d’années,
ils viennent déterrer notre ville,
je voudrais qu’ils me trouvent
dans ton étreinte éternelle
couvert de nouvelles cendres.

Сонет

Мы снова проживаем у залива,
и проплывают облака над нами,
и современный тарахтит Везувий,
и оседает пыль по переулкам,
и стекла переулков дребезжат.
Когда-нибудь и нас засыпет пепел.

Так я хотел бы в этот бедный час
приехать на окраину в трамвае,
войти в твой дом,
и если через сотни лет
придет отряд раскапывать наш город,
то я хотел бы, чтоб меня нашли
оставшимся навек в твоих объятьях,
засыпанного новою золой.

Joseph Brodsky, Sonnet, Traduction : Azamat Rhakimov .

 

 

 

 

Daniil Harms | À propos de Pouchkine


 

 

À propos de Pouchkine.

Il est difficile de parler de Pouchkine à quelqu’un qui ne sait rien de lui. Pouchkine est un grand poète. Napoléon est moins grand que Pouchkine. Comparé à Pouchkine, Bismarck n’est rien. Comparés à Pouchkine, Alexandre Ier, Alexandre II et Alexandre III ne sont que des bulles. Et d’ailleurs, comparé à Pouchkine, tout le monde n’est que bulles. Ce n’est que si on le compare à Gogol que Pouchkine n’est lui aussi qu’une bulle.
C’est pourquoi au lieu de parler de Pouchkine, je ferais mieux de vous parler de Gogol.
Mais Gogol est si grand qu’il est impossible de parler de lui, c’est pourquoi je vais malgré tout vous parler de Pouchkine. Après Gogol, parler de Pouchkine est quelque peu vexant. Mais impossible de parler de Gogol. C’est pourquoi il vaut mieux que je ne parle de personne.

15 décembre 1936

Daniil Harms, Oeuvres en prose et en vers, Traduit du russe par Yvan Mignot, Préface de Mikhaïl Iampolski, Éditions Verdier, 2005, p. 690.

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Ma maison | Barbara


 

 

Ma maison
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

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Ma maison

Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits,
Les grands soleils de plomb, de bronze ou de vermeil,
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis,
Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Et dans ce pays-là, moi je fais ma maison.

Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin
Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante,
Où les fleurs se mirent dans un lac sans tain
Et leurs images embaument aux brises frissonnantes.
Aussi folle que l’aube, aussi belle que l’ambre,
Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre.

Ma chambre est une église et je suis, à la fois
Si je hante un instant, ce monument étrange
Et le prêtre et le Dieu, et le doute et la foi
Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange.
Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit.
Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit.

Mon lit est une arène où l’on mène un combat
Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens,
Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça
Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain,
Où les grandes fatigues chantent quand je m’endors.
Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort.

Je m’invente un pays où vivent des soleils
Qui incendient les mers et consument les nuits,
Les grands soleils de plomb, de bronze ou de vermeil,
Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis.
Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons
Mais moi dans ce pays, j’y ai fait ta maison.

 

 

 

 

Tarjei Versaas | De la vie dans ma maison


 

 

DE LA VIE DANS MA MAISON

 

Ma maison est en constante vie.
D’abord les ailes d’oiseaux
et le souffle dans la maison.
Mais ensuite vient l’homme,
des vies vécues ici,
qui sont parties
et veulent revenir.

Je ne me lève pas la nuit pour vérifier.
Il n’y a personne dehors.
Personne n’entre.
Mais ce qui est ancien s’accumule,
et se rappelle au souvenir.
C’est ainsi que la maison restera.

La nuit a des frontières inconnues.
Des odeurs et des couleurs qui viennent de loin.
Des ailes d’oiseaux que nul ne comprend
ont tout ouvert.
Peu à peu, les portes battent sans relâche.
Sans relâche, elles révèlent quelque événement.
Ouverture à toute volée, fermeture muette,
comme une poignée de main.
(…)

Tarjei Versaas, Vie auprès du courant,  Traduction du nynorsk par Céline Romand-Monnier, avec la complicité de Guri Vesaas et Olivier Gallon, Éditions La Barque, 2016, p.66.

 

 

 

Imasango | Toute peau que l’on sauve


 

 

Nous apprivoisons toute entrave
pour vivre en elle
multiplier les espaces vierges
et nourrir toute peau que l’on sauve

Elle jeûne à notre table ouverte
ou dîne aux côtés des mendiants
elle est l’inachevé
renaissant en chacun et en tous

Elle reste intacte dans les cœurs en éveil
pour les actes posés et les morts que l’on berce
Jamais elle ne se tait ni se tapit dans l’ombre
elle s’installe au grand jour

dénudée
sans démon ni faiblesse

Elle est mère de tous et l’enfant que l’on porte

Elle est la liberté
de vivre
de dire
de faire
pour que chacun s’élance
et grandisse en silence

Imasango, Se donner le pays, Paroles jumelles, Déwé Gorodé et Imasango, Éditions Bruno Doucey, 2016.

 

 

 

Christian Bobin et Mozart

 

 

 

 

Ma mère connaît toujours un ratage dans les gestes ultimes du repas. Elle sait à merveille cuisiner. C’est l’instant de servir qui est chez elle l’instant de la catastrophe. Au dernier moment, en posant le plat sur la table ou en versant un peu de nourriture dans une assiette, elle accroche, renverse, éclabousse. Légèrement, mais sûrement. Comme si, chez elle qui est si attentive aux siens, une impatience montrait le bout du nez : j’ai passé des heures dans la cuisine, pour vous, mais là, permettez, je pars en vacances, je ne regarde plus trop ce que je fais, je quitte un millième de seconde ma place souveraine de servante, qu’est-ce que vous croyez, que je suis faite pour cette place ? J’aime cette échappée de l’ultime instant, cette fugue qui ne dit pas son nom. Il y a des impatiences nourricières. Chez Mozart aussi on peut surprendre des facilités de dernière minute, des fins de mouvements bâclés. Elles ajoutent à la beauté de l’ensemble. Femmes qui envoient promener leur monde, musiciens qui expédient les trois dernières notes, petit diable qui récite la prière vitale : mon Dieu, protégez-nous de la perfection, délivrez-nous d’un tel désir.

Christian Bobin, La présence pure et autres textes, Poésie/Gallimard, 2010.

Sonate pour piano K 310
Allegro maestoso
Compositeur : W.A. Mozart
Piano : Hélène Grimaud

 

 

 

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