Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

 


                 Chante toujours ce qui est droit

 

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

 

 

Big in Japan
Ane Brun

 

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

Crédits images : Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Jorge Luis Borges | Il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus

 

 

 

J’ai perdu tant de choses que je serais incapable d’en faire le compte, et je sais que j’ai perdu le jaune et le noir, et je pense à ces couleurs impossibles comme n’y pensent guère ceux qui voient. Mon père est mort et il continue d’exister auprès de moi. Lorsqu’il m’arrive de scander quelques vers de Swinburne, je le fais me dit-on avec sa voix. Celui-là seul qui est mort est nôtre, seul est nôtre ce que nous avons perdu. Ilion fut, mais Ilion perdure dans l’hexamètre qui la pleure. Israël fut lorsqu’il était une antique nostalgie. Tout poème, avec le temps, devient une élégie. Nôtres sont les femmes qui nous ont laissés, étrangers enfin à l’attente, qui est angoisse, et aux alarmes et aux terreurs de l’espérance. Il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus.

Jorge Luis Borges, Les conjurés précédé de Le chiffre, Traduction de Claude Esteban, Gallimard, 1988.

Si l’on gardait | Charles Vildrac (1882-1971) par Reggiani

 

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Henri Matisse La chevelure

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

Charles Vildrac , Livre d’amour, Paris, Seghers, 1959/2005.

 

Charles Vildrac portrait par J. Bournet
Portrait de Charles Vildrac par J. Bournet

Auteur : Charles Vildrac
Compositeur : Louis Bessière
Interprète : Serge Reggiani

Laura Riding | Le pourquoi du vent

 

 

Le pourquoi du vent

Nous devons mieux apprendre
ce que nous sommes et ne sommes pas.
Nous ne sommes pas le vent.
Nous ne sommes pas chacune de ces humeurs vagabondes
Qui poussent nos pensées à de vertigineux déracinements.
Nous devons mieux comprendre
ce qui nous sépare des inconnus.
Il y a beaucoup de choses que nous ne sommes pas.
Beaucoup qui n’existent pas.
Beaucoup que nous ne devons pas être.

Laura Riding, in Paul Auster, L’art de la faim, suivi de Conversations avec Paul Auster, Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf, Éditions Actes Sud, 1992.

 

Mercedes Sosa et Joan Baez chantent Violeta Parra | Gracias a La Vida

 

 

Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello
Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello

Auteur, compositeur : Violeta Parra
Interprètes : Mercedes Sosa et Joan Baez

 

Gracias a La Vida

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio dos luceros, que cuando los abro
Perfecto distingo lo negro del blanco
Y en el alto cielo su fondo estrellado
Y en las multitudes el hombre que yo amo

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el oído que en todo su ancho
Graba noche y día, grillos y canarios
Martillos, turbinas, ladridos, chubascos
Y la voz tan tierna de mi bien amado

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el sonido y el abecedario
Con el las palabras que pienso y declaro
Madre, amigo, hermano, y luz alumbrando
La ruta del alma del que estoy amando

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la marcha de mis pies cansados
Con ellos anduve ciudades y charcos
Playas y desiertos, montanas y llanos
Y la casa tuya, tu calle y tu patio

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio el corazón que agita su marco
Cuando miro el fruto del cerebro humano
Cuando miro al bueno tan lejos del malo
Cuando miro al fondo de tus ojos claros

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la risa y me ha dado el llanto
Así yo distingo dicha de quebranto
Los dos materiales que forman mi canto
Y el canto de ustedes que es mi mismo canto
Y el canto de todos que es mi propio canto
Gracias a la vida que me ha dado tanto

 

 

 

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné deux étoiles brillantes, et quand je les ouvre
Je distingue parfaitement le noir du blanc et dans le haut ciel son fond étoilé
Et dans la foule l’homme que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le son et l’alphabet
Avec lui les paroles que je pense et que je déclare
Mère, ami, frère et lumière éclairant
Le chemin de l’âme de celui que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné la marche de mes pieds fatigués
Avec eux j’ai marché dans les villes et les flaques d’eau,
Les plages et les déserts, les montagnes et les plaines
Et ta maison, ta rue, et ta cour.

Merci à la vie qui m’a tant donné
Elle m’a donné mon cœur qui agite son cadre
Quand je regarde le fruit du cerveau humain
Quand je regarde le bien si éloigné du mal,
Quand je regarde au fond de tes yeux si clairs.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le rire et elle m’a donné les pleurs
Ainsi je distingue le bonheur du malheur
Les deux matériaux qui constituent mon chant
Et votre chant qui est le même chant

Et le chant de tous, qui est mon propre chant.

 

Violeta Parra, traduction française Mercedes Sosa

Mario Benedetti lisant «Défendre la joie»

 

Défendre la joie

Défendre la joie comme une tranchée
la défendre du scandale et de la routine
de la misère et des misérables
des absences transitoires
et de celles définitives

Défendre la joie comme un principe
la défendre de la stupeur et des cauchemars
des neutres et des neutrons
des douces infamies
et des graves diagnostics

défendre la joie comme un drapeau
la défendre de la foudre et de la mélancolie
des naïfs et des canailles
de la rhétorique et des arrêts cardiaques
des endémies et des académies

défendre la joie comme un destin
la défendre du feu et des pompiers
des suicides et des homicides
des vacances et de la fatigue
de l’obligation d’être joyeux

défendre la joie comme une certitude
la défendre de l’oxyde et de la crasse
de la fameuse patine du temps
de la rouille et de l’opportunisme
des proxénètes du rire

défendre la joie comme un droit
la défendre de Dieu et de l’hiver
des majuscules et de la mort
des noms de familles et des peines
du hasard
et aussi de la joie

Mario Benedetti, Cotidianas, Traduit de l’espagnol par Annie Morvan, 1979.

Defender la alegría

Defender la alegría como una trinchera
defenderla del escándalo y la rutina
de la miseria y los miserables
de las ausencias transitorias
y las definitivas

defender la alegría como un principio
defenderla del pasmo y las pesadillas
de los neutrales y de los neutrones
de las dulces infamias
y los graves diagnósticos

defender la alegría como una bandera
defenderla del rayo y la melancolía
de los ingenuos y de los canallas
de la retórica y los paros cardiacos
de las endemias y las academias

defender la alegría como un destino
defenderla del fuego y de los bomberos
de los suicidas y los homicidas
de las vacaciones y del agobio
de la obligación de estar alegres

defender la alegría como una certeza
defenderla del óxido y la roña
de la famosa pátina del tiempo
del relente y del oportunismo
de los proxenetas de la risa

defender la alegría como un derecho
defenderla de dios y del invierno
de las mayúsculas y de la muerte
de los apellidos y las lástimas
del azar
y también de la alegría.

Mario Benedetti, Cotidianas, Traduit de l’espagnol par Annie Morvan, 1979.

Defender la alegría
Auteur et récitant : Mario Benedetti, accompagné par Daniel Viglietti

 

Malcolm Lowry | Prière

 

Prière

Ô toi qui n’es pas là-haut
Ô toi qui n’es pas en bas
Enseigne-moi à aimer.
Depuis que la colombe a vu
Depuis que la biche a pénétré
Pour la dernière fois mon cœur
Ô toi qui n’es pas en haut
Toi que l’ornière mesure
Gravant son « Non » dans l’âme ;
Enseigne-moi à aimer,
Dégante mon égoïsme
Défourre-moi de ma peine
Toi qui n’es pas en haut
Ne laisse pas l’incendie
Ravager l’oreiller, ma conscience,
Enseigne-moi à aimer.
Prouve que mon chagrin
Est inconsommable.
Toi qui n’es pas là-haut.
Enseigne-moi à aimer.

Prayer
Oh thou who art not above.
Oh thou who art not below.
Teach me how to love.
Since heart last saw the dove
Since heart leapt with the doe
Oh thou who art not above
Is measured by the groove
Worn in the soul by « No »;
Teach me how to love,
My selfish thoughts unglove
From their rotten fur of woe
Oh thou who art not above
Let not those arsons rove
From my conscience, its hard pillow
Ah, teach me how to love.
And do thou to me prove,
Inedible, my sorrow.
Teach me how to love
Oh thou who art not above.

Malcolm Lowry, Poésies complètes, Traduction de l’anglais par Jacques Darras, Collection Denoël & d’ailleurs, Édition Denoël, 2005.

 

 

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Vous aurez remarqué que de temps à autre, je republie une chronique simplement pour le plaisir de réécouter une chanson. C’est le cas pour ce texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées avec une interprétation de Cohen lui-même. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — reprise ici avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

John Donne | Nul homme n’est une île

 

Nul homme n’est une île, complète en elle-même ; chaque homme est un morceau du continent, une part de l’ensemble ; si un bout de terre est emporté par la mer, l’Europe en est amoindrie, comme si un promontoire l’était, comme si le manoir de tes amis ou le tien l’était. La mort de chaque homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité. N’envoie donc jamais demander pour qui la cloche sonne: elle sonne pour toi.

John Donne, Méditations en temps de crise, Méditation 17, Traduit de l’anglais et présenté par Franck Lemonde, Éditions Rivages Poche, Collection Petite Bibliothèque, numéro 365, 2002.

 

 

 

 

Cécile Coulon | Je ne reste pas longtemps

 

JE NE RESTE PAS LONGTEMPS

Je ne reste pas longtemps
pour que vous gardiez de moi une image agréable,
pour que chaque parole prononcée ne soit pas perdue,
pour que vous n’ayez pas la possibilité
de trouver sur mon visage une expression de douleur
ou d’agacement,
votre présence ne me fait pas mal et j’aime les gestes tendres
simplement il m’arrive d’avoir besoin d’une nuit
sans étoiles et d’un jour sans déclarations.

Je ne reste pas longtemps
pour ne pas peser sur vos épaules nues,
pour ne pas prendre la place qui n’est pas la mienne,
pour ne pas vous voir pleurer,
je ne considère pas les larmes comme des aveux de faiblesse,
il faut du courage pour noyer le regard
et la voix :
elle est impitoyable la révolte des sanglots
elle exige que l’on fasse dans la neige un petit pas
de côté.

Je ne reste pas longtemps
pour garder de notre rencontre une belle entaille au cœur,
pour ne pas me sentir irremplaçable,
pour avoir envie de vous revoir :
parfois un simple sourire m’atteint comme une flèche aveugle
et je dois ramasser très vite les morceaux qui tombent
de moi-même
par le trou qu’elle a ouvert.

Je ne reste pas longtemps
pour ne jamais être déçue par ce que j’attendais de vous,
pour la promesse d’un retour très bientôt,
pour le baiser qui vient naturellement à ceux qui s’aiment :
je vous écris souvent car j’ose à peine vous toucher,
comment font-ils pour effleurer des mains, et approcher des lèvres,
et frôler des bouches closes
alors que ces mouvements sont pour moi
des actes qui contiennent tout ?

(…)

Cécile Coulon, Noir volcan, Préface d’Alexandre Bord, Le Castor Astral, 2020.

André Laude | Et dans le noir du sommeil une guitare de nostalgie

 

Deux lithographies originales de Corneille, signées et datées, numérotées au crayon par l’artiste.

 

j’ai pris le train des émigrants
chacun gardait au creux de la paume
un peu de terre natale
qu’il pétrissait en la mouillant de larmes secrètes

chacun diminuait à mesure
que le pays s’éloignait
dans les yeux des interrogations
dans le cœur une sourde lanterne

j’ai pris le train des émigrants
De beaux enfants bruns et insouciants
riaient comme des jeunes pousses
en demandant des explications

j’ai pris le train des émigrants
Turcs Portugais Arabes
l’odeur de tabac et des corps
Et dans le noir du sommeil une guitare de nostalgie.

André Laude, Vers le matin des cerises, Paris, Éditions de Saint-Germain des Près, 1976.

 


«Et dans le noir du sommeil une guitare de nostalgie»

Ixtapa
Rodrigo & Gabriela
Scène Olympia Théâtre Paris

Adhémar de Barros | Je ne te laisse pas seul

 

 

Je ne te laisse pas seul

Une nuit,
j’ai rêvé que je marchais
le long de la mer
avec mon Seigneur.
Des pas se dessinaient sur le sable,
laissant une double empreinte,
la mienne et celle du Seigneur.
Je me suis arrêté
pour regarder le film de ma vie ;
j’ai vu toutes les traces
qui se perdaient au loin.
Mais je remarquai
qu’en certains endroits,
au lieu de deux empreintes,
il n’y en avait qu’une.
À cette empreinte unique
correspondaient
les jours les plus sombres
de mon existence.
Alors, me tournant vers le Seigneur
j’osai lui faire des reproches :
Pourquoi m’as-tu laissé seul
aux pires moments de ma vie ?
Mais le Seigneur me prit par la main :
Mon enfant bien-aimé,
jamais je ne te laisse seul,
les jours où tu ne vois qu’une trace sur le sable,
c’est qu’alors, je te portais dans mes bras.

Adhémar de Barros , in Le Tour du monde en 80 poèmes , Présenté par Yvon Le Men, Éditions Flammarion, 2009.

 

Marie Ferranti | L’atelier de la langue chantée

 

 

L’ART DU SOUFFLE

Pour un artiste, vivre en compagnie d’autres artistes peut être la forme de vie la plus plaisante qui soit. Léonard aimait tellement l’atelier de son maître, Andrea del Verrocchio, qu’il y demeura jusqu’à l’âge de quarante ans. Un siècle plus tard, l’atelier de Rubens compta jusqu’à cent personnes.
Dans La chambre des défunts, j’ai imaginé la vie grouillante, parfois terrible, de l’atelier de Frans Snyders, un des peintres qui collabora souvent aux grands tableaux de Rubens et en fit lui-même plus de quatre cents. Les musiciens, les chanteurs aussi travaillent ensemble, par la force des choses.
L’atelier est un mystère pour l’écrivain. La solitude est non seulement une exigence, mais la condition de son travail. Pour moi, l’atelier est un cabinet de curiosités in vivo. Je ne l’observe pas sans une certaine envie, mais je me tiens à la lisière. Je reste sur le seuil.
Cantu in paghjella renoue donc avec cette tradition séculaire de l’atelier. On y enseigne le chant sacré et la paghjella. Le lecteur attentif aura suivi avec moi les répétitions.
Cependant, c’est un atelier moderne. En quoi mérite-t-il cette qualification ? L’atelier de paghjella est une forme inventée. Elle n’existait pas auparavant et n’a jamais été nommée comme telle. Ce pourrait être une raison suffisante. Ça ne l’est pas. Mais remettre en vigueur cette forme d’enseignement, par un renversement de valeurs remarquable, devient une forme de transmission moderne. Ce laboratoire fascinant se déroule au cœur d’une église : tout paraît ancien, le bâtiment, les chants, les versi. Tout est ancestral. La modernité ne tient donc pas dans la transmission, ce pourrait même être le frein à cette idée : l’atelier est moderne car il répare et empêche l’oubli de l’air. Cette expérience le transforme en un art accompli en soi : l’art du souffle.
Toute la leçon de l’atelier repose sur la maîtrise du souffle, de la métamorphose de la langue latine et corse dans le chant.
La prononciation, l’ouverture des voyelles, la scansion des consonnes latines, transformées par la contamination du parler corse, prennent une autre valeur. On n’entend pas la même chose dans une maîtrise anglaise ou française. Ce n’est presque rien, comme dit Petru, mais la nuance n’est pas négligeable. Cela passe par une ouverture plus ou moins grande de la bouche, par la quantité d’air insufflé ou retenu, car les écrits restent, mais les paroles volent. Et la musique donc ! Cette langue chantée aurait pu sombrer dans l’oubli, mourir, disparaître. La modernité, c’est la mémoire revivifiée.

L’atelier avant de former le cercle des chanteurs qui peut s’agrandir ou se rétrécir est d’abord un espace libre. Chacun peut s’y joindre à sa guise. L’enseignement ne repose pas sur une forme rigide. Il se déroule dans un climat où l’autorité ne joue pas et où cependant on reconnaît le maître : Petru. Tout le monde le sait. En visite dans une école, Petru s’étonne que peu d’élèves soient intéressés, mais, c’est aussi, a contrario, la preuve qu’il s’agit bien d’art. L’art est une affaire de quelques-uns, de « happy few », comme disait Stendhal.

Marie Ferranti, Les maîtres de chant, Récit, Éditions Gallimard, Collection blanche, 2014.

Petru Guelfucci : Figure emblématique du renouveau de la polyphonie corse, et l’un des 200 chanteurs du groupe Canta U Populu Corsu, Petru Guelfucci fut à l’initiative parmi d’autres, avec l’appui du Ministère de la Culture français, de l’inscription du Cantu In Paghjella sur la liste de sauvegarde d’urgence de l’Unesco, comme appartenant au Patrimoine culturel de l’humanité. Ainsi le  1er octobre 2009, la paghjella est classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO.

 

Corsica
Petru Guelfucci

 

Sylvie-E. Saliceti | Altamira

 

 

On enterre le crâne du bison au pied
du précipice
on enterre le cœur du bison dans la prairie des grands espaces

on devine l’os de l’oiseau dans la pupille
du chat
le félin enterre le bec et les plumes, quelque part, dans la fosse du ciel

il y a des milliers de crânes d’hommes sous le gravier des villes
derrière la lumière qui délave
les grilles rouillées

la vipère s’abrite sous la montagne
le venin se crache hors de la bouche
la pierre s’en retourne avec l’insulte

le cœur d’une femme est caché où personne ne le trouve.

Sylvie-E. Saliceti 14 mai 2020

 

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira recto

Altamira
Mark Knopfler & Evelyn Glennie

 

Mark Knopfler & Evelyn Glennie - Altamira verso

Poésie, littérature, cantologie.