Alain Serres | N’écoute pas

 

 

N’écoute pas

N’écoute pas
celui qui répète,
à part peut-être le ruisseau
qui murmure la vie.

ne redis pas
ce que le vent t’a soufflé,
à part peut-être la liberté
puisqu’il court après

ne crains pas
les montagnes qui ne t’ont pas cru,
à part peut-être ton cœur
qui bat pour l’heure.

 

Alain Serres, N’écoute pas celui qui répète, Poésie, Illustrations de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 1986.

 

Tennessee Williams | Tu sais comment les fous entrent dans une pièce

 

 

 

 

Le pays des haricots magiques

Tu sais comment les fous entrent dans une pièce,
trop effrontément,
leurs yeux explosant dans l’air comme des roses
venant d’espaces où nous ne sommes jamais entrés.
Ils sont toujours assistés par quelqu’un de petit et d’amical
qui se met entre leur monde effroyable et le nôtre
comme pour l’expliquer mais qui se borne à sourire,
mouette neigeuse qui plonge sur une épave.

Ils ne nous voient pas, ni aucun visiteur du dimanche
parmi les géraniums et les sièges en osier,
car ce sont des Jack qui grimpent au pays des haricots magiques,
un lieu plein de marteaux, avec un rayonnement extraordinaire
comparé à quoi manque la lumière
les solariums vitrés où nous nous levons pour les accueillir.

Les nouvelles que nous leur apportons, banales, rassurantes,
trempées de la joyeuse idiotie de midi,
ne peuvent rivaliser avec ce qu’ils ont à dire
de ce qu’ils ont vu par les fentes du four de l’ogre.

Et nous nous retirons. Le neigeux quelqu’un dit :
Ne faites pas attention, ils sont dérangés aujourd’hui !

Tennessee Williams, Dans l’hiver des villes, Traduit par Jacques Demarcq, Collection Poésie d’abord, Édition bilingue, Seghers, 2015, p.39.

 

 

Tennessee Williams, une vie nommée désir

La voix au-delà du chant | Danielle Cohen-Levinas

 

 

La voix comme frayage entre la parole et le texte. L’oralité se calerait sur la parole, et l’écriture sur la voix. Dans un dialogue avec Hélène Cixous, Jacques Derrida explique ce processus par lequel il fait advenir sa voix qui est en définitive une prévoix, un écrit à venir: « La « parole soufflée », c’est aussi la dictée de voix plurielles (masculines et féminines). Elles s’enchevêtrent, s’entrelacent, se remplacent. Toujours plus d’une que je laisse résonner avec des différences de hauteur, de timbre et de ton: autant d’autres, hommes ou femmes, qui parlent en moi. Qui me parlent. Comme si je me risquais alors à prendre la responsabilité d’une sorte de choeur auquel je dois néanmoins rendre justice. »

Danielle Cohen-Levinas, La voix au-delà du chant, Vrin, 2006, pp.67/68.

Adelaide, Act I, Scene 12: Aria Alza al ciel pianta orgoglioso
Xavier Sabata, Performer, Primary – Armonia Atenea, Primary – George Petrou, Conductor, Primary – Giuseppe Maria Orlandini, Composer

 

 

Sergueï Essenine | Confessions d’un voyou

Sergueï Aleksandrovitch Essenine ( 1895 -1925 )

Voici le texte d’un poète marquant de la Russie du vingtième siècle, Sergueï Essenine. Il existe de nombreuses traductions de la « confession d’un voyou », notamment celle de Katia Granoff,  puis la version ci-dessous, signée Armand Robin.

Angelo Branduardi étant venu à la chanson par le désir précis de chanter Sergueï Essenine, je place, en regard du poème de la confession, une chanson inspirée de ce même poème, dont l’écriture est, elle, signée Étienne Roda-Gil sous le titre Confessions d’un malandrin.

Sylvie-E. Saliceti

 

La confession d’un voyou

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter
Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme
Tombant aux pieds d’autrui.
Ci-après la toute ultime confession,
Confession dont un voyou vous fait profession.

C’est exprès que je circule, non peigné,
Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.
Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer
L’automne sans feuillage de vos âmes.

C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte
Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.
Je me contente alors de serrer plus fortement
De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux,
C’est alors qu’il fait si bon se souvenir
D’un étang couvert d’herbes et du rauque son de l’aulne
Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,
Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,
Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,
Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs fourches vous égorger
Pour chaque injure de vous contre moi lancée.
Pauvres, pauvres paysans !
Sans doute vous êtes devenus pas jolis
Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.
Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant
Est le meilleur poète.
Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur
Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?
Il se promène en haut de forme aujourd’hui
Et en souliers vernis.

Serge Essénine, Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, texte russe présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 59-61.

 

Confessions d’un malandrin
Auteur : Etienne Roda-Gil (inspiré de Sergueï Essenine )
Compositeur, interprète: Angelo Branduardi

 

 

 

William Carlos Williams | Paterson Livre III

 

 

Le monde est le lieu d’élection du poème.
Quand le soleil se lève, il se lève dans le poème
et quand il se couche l’obscurité descend
et le poème s’assombrit

on allume les lampes, les chats rôdent et les hommes
lisent, lisent – ou marmonnent, contemplent
ce que révèlent les lumières minuscules ou ce
qu’elles cachent ou ce que leurs mains cherchent

dans le noir. […]

William Carlos Williams, Paterson, Traduction d’Yves di Manno, Collection Poésie américaine, Éditions José Corti, 2005, Livre III, p.110.

 

 

Georges Séféris | Homme

 

[…]

On nous disait, vous vaincrez quand vous vous soumettrez.
Nous nous sommes soumis et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez aimé.
Nous avons aimé et nous avons trouvé la cendre.
On nous disait vous vaincrez quand vous aurez abandonné votre vie.
Nous avons abandonné notre vie et nous avons trouvé la cendre.
Nous avons trouvé la cendre. Il ne nous reste qu’à retrouver notre vie maintenant que nous n’avons plus rien. J’imagine que celui qui retrouvera la vie, malgré tant de papiers, de luttes, de sentiments, d’enseignements, sera quelqu’un comme vous et moi, avec une mémoire juste un peu plus tenace. Pour nous, c’est difficile, nous nous souvenons encore de ce que nous avons donné. Lui, ne se rappellera que ce qu’il aura gagné par chacun de ses dons. Que peut se rappeler une flamme ? Si elle se rappelle un peu moins qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle se rappelle un peu plus qu’il ne faut, elle s’éteint. Si elle pouvait nous enseigner, tant qu’elle brûle, à nous souvenir avec justesse ! Moi j’ai fini. Il y a des moments où j’ai l’impression d’avoir atteint le but et que toutes les choses sont à leur place, prêtes à chanter en choeur. La machine sur le point de se mettre en marche. Je peux l’imaginer, vivante, en mouvement, incroyablement neuve. Mais il reste un obstacle infime, un grain de sable qui diminue, diminue sans jamais tout à fait s’anéantir. Je ne sais ce que je dois dire ni ce que je dois faire. Cet obstacle, il m’apparaît parfois comme un noyau de larmes coincé dans un engrenage de l’orchestre et qui le réduit au silence tant qu’il n’est pas dissous. Et j’ai l’intolérable sentiment que toute la vie qui me reste à vivre ne suffira pas pour abolir cette goutte dans mon âme. Et la pensée me hante que cet instant têtu sera le dernier à se rendre, si l’on me brûlait vif.

Qui aurait pu nous aider ? Une fois — je travaillais encore sur les bateaux — je me suis trouvé un midi de juillet tout seul sur une île, infirme sous le soleil. La brise légère de la mer faisait naître en moi de tendres pensées quand vinrent s’asseoir un peu plus loin, une jeune femme à la robe transparente qui laissait deviner son corps de biche, mince et ferme, et un homme silencieux qui la regardait dans les yeux, à quelque distance. Ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. Elle l’appelait Jim. Mais leurs paroles étaient sans poids et leurs regards immobiles et confondus, laissaient leurs yeux aveugles. Je pense toujours à eux : ils sont les seuls êtres rencontrés dans ma vie à n’avoir pas cette expression rapace ou traquée qu’ont tous les autres. Cette expression qui les range dans la foule des loups ou dans celle des agneaux. Je les revis le même jour dans une de ces petites chapelles des îles qu’on découvre toujours au hasard pour les perdre dès qu’on en sort. Ils se tenaient à la même distance puis ils se rapprochèrent et s’embrassèrent. La femme devint une image incertaine et s’effaça tant qu’elle était petite… Savaient-ils qu’ils étaient délivrés des filets du monde ?

Il est temps que je parte. Je connais un pin qui se penche sur la mer. À midi, il offre au corps fatigué une ombre mesurée comme notre vie, et le soir, à travers ses aiguilles, le vent entonne un chant étrange comme des âmes qui auraient aboli la mort à l’instant de redevenir peau et lèvres. Une fois, j’ai veillé toute la nuit sous cet arbre. À l’aube, j’étais neuf comme si je venais d’être taillé dans la carrière.

Si seulement l’on pouvait vivre ainsi ! Peu importe.

Londres, 5 juin 1932

.

Georges Séféris, Stratis le marin décrit un homme in Poèmes 1933-1955 suivi de Trois poèmes secrets, Traduction Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki, Préface d’Yves Bonnefoy, Postface de Gaëtan Picon, Poésie Gallimard, 2009, pp.71/72/73.

Marie Ferranti | Les maîtres de chant

 

 

Le jour des obsèques du père qui était mort brutalement, ce qui aggrava, si c’était possible, la douleur du fils, les amis étaient venus nombreux. La foule se pressait. Le père Petrotti officiait. Devant le cercueil, il dit : « Qui étiez-vous, monsieur Calvelli, pour réunir tant de monde ? » Paroles d’une grande profondeur, car on ne connaît jamais les êtres, même ceux qui nous semblent les plus proches et les moins mystérieux.

On chanta la messe des morts. Les plus belles voix de Corse étaient réunies avec notamment les chanteurs des Chjami Aghjalesi et ceux de Barbara furtuna auxquels s’était joint Ange Orati, d’I Campagnoli.
Guidu se trouvait sur le banc de la famille endeuillée. Il ne s’explique pas encore quelle force le poussa à se lever, à rejoindre les chanteurs et à entonner le second couplet du Dio vi salvi regina devant la dépouille de son père. Jean-Guy, vieux compagnon de Guidu et membre des Campagnoli, le suivit. Ils se retrouvèrent ensemble dans cet ultime hommage au père défunt. À la fin de chacun de leur concert, I Campagnoli descendent dans la nef et se mettent en cercle, se tenant par la taille, ils chantent le Dio vi salvi regina au milieu du public. Pour moi, c’est ce qui demeure encore de cette émotion partagée dans la douleur du deuil, le jour des funérailles du père de Guidu.
C’est aussi le signe d’une amitié féconde.

Marie Ferranti, Les maîtres de chant, Récit, Éditions Gallimard, 2014, E.208/217.

 

Dio Vi Salvi Regina : Traditionnel
I Campagnoli
Album : Versi di Vita – 2002

VIème Dalaï Lama (XVIIIème siècle) | Un cachet sur les registres

 

Folie toute l’intelligence
Sans la conscience profonde
De la mort et de l’impermanence.
Un cachet sur les registres
Ne saurait parler pour quiconque.
Appose plutôt dans les cœurs
Le sceau de l’action pure et juste.

 

VIème Dalaï Lama (XVIIIème siècle), cité dans Paroles du Tibet, Textes présentés et recueillis par Marc de Smedt, Photos de Marie-José Lamothe, Albin Michel, Carnets de sagesse, 1999, p 23

 

Varlam Chalamov | Cahiers de la Kolyma

 

Varlam Chalamov portant chapka-ouchanka, vers 1960.

[…]

Chaque soir dans la surprise
De me voir vivant,
Je me disais des poèmes,
J’entendais à nouveau ta voix.

Je les chuchotais comme des prières,
Les vénérais comme une eau vivante
Et dans cette lutte gardais leur image
Et leur fil conducteur.

Ils étaient ce lien unique
Avec l’autre vie, là-bas
Où le monde nous étouffe sous son ordure,
Où la mort se déplace sur nos talons …

N’aie pitié de moi, Tania, n’effraie pas ma gloire,
Ne me distrais pas de ma feuille.
Tu entends – mon cœur tressaille, tu vois –mes mains
ont leur rythme.
Pour suspendre le temps.

Je ne serai plus un autre, je n’ose y penser,
Impossible de vouloir l’impossible.
Ou je chante comme l’oiseau, ou avec la pierre me tais –
J’aime ce destin à mon aune.

Ces mots – ce ne sont pas châteaux d’Espagne
Ou de cartes, je ne sais quelle folie,
C’est ma force contre l’indifférence,
C’est, dans l’hiver, ma forteresse bâtie.

Varlam Chalamov, Cahiers de la Kolyma et autres poèmes, Traduit du russe par Christian Mouze, Nouvelle Édition augmentée de 34 poèmes inédits en français, Éditions Maurice Nadeau, 2016, pp.25/26.

De 1937 à 1956, je vécus dans les camps et en exil. Les conditions du grand Nord excluent la possibilité d’écrire et de conserver des récits et des poèmes – à supposer qu’on veuille le faire. Quatre ans durant je n’ai eu ni livres ni journaux. Ensuite il s’est trouvé que de temps en temps on pouvait écrire et garder des poèmes. Beaucoup de ce qui fut écrit – une centaine de poèmes – a disparu à jamais. Quelque chose cependant a été sauvegardé. En 1949, travaillant comme aide-médecin dans un camp, je me trouvai en « mission forestière » et pendant tout mon temps libre j’écrivais : sur les revers et les pages de garde de pharmacopées, sur des feuilles de papier d’emballage, sur des sachets.
En 1951, je n’étais plus détenu mais je ne pus quitter la zone de la Kolyma. Je travaillai comme aide-médecin près de Oimiakon en amont de l’Indighirka ; il faisait très froid et j’écrivais jour et nuit dans des cahiers de fortune.
En 1953, je quittai la Kolyma et m’établis dans la région de Kalinine près dune entreprise de tourbe. J’y travaillai deux ans et demi comme agent d’approvisionnement technique. Les exploitations de tourbe avec leurs saisonniers, les tourbiers, étaient des endroits où le paysan devenait ouvrier. Ce n’était pas sans intérêt mais je n’avais pas le temps. J’avais quarante-cinq ans, je cherchais à devancer le temps et j’écrivais jour et nuit vers et récits. Je craignais chaque jour que mes forces ne m’abandonnent et de ne plus écrire une ligne et de ne pouvoir plus écrire tout ce que je voulais.

Varlam Chalamov

Emmanuel Kant | Peut-être que moi aussi il faut que je trouve ma façon de pleurer

 


Emmanuel Kant – Tableau du 18ème siècle

 

Remerciant A. S., sans qui je n’aurais pas eu l’idée de ces lignes ce matin.

 

Sans ignorer le principe selon lequel il faudrait distinguer la vie de l’œuvre, il arrive qu’existent des résonances si fortes entre l’une et l’autre, qu’elles prennent sens comme un jeu d’échos. Voilà ce que je pense, dit d’un côté l’auteur, voilà comment je vis, dit-il de l’autre ; et il devient  parfois évident qu’existe  un dialogue prolongé, plus ou moins conscient, plus ou moins dissonant aussi, entre ces deux réalités – l’écrit, puis le vécu.

Le cas est manifeste chez Kant, qui arbore une vie de mécanique horlogère, puis accouche d’une révolution !

La récente écoute d’un travail intéressant sur Kant a eu le mérite d’approfondir cette énigme, pour partie de la résoudre, et ce faisant de déchirer le voile d’un préjugé auquel je réduisais sans doute ce philosophe.

Kant est l’auteur d’une révolution de la pensée donc, dont le maître mot est le devoir : «Je ne connais que deux belles choses dans l’univers : le ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir dans nos cœurs. » L’impératif moral est la clef du kantisme. Il s’agit donc de « se donner la loi, mais tout autant […] de s’y soumettre.». Le philosophe de Königsberg de préciser en ces termes son apport à toute la tradition philosophique qui le précède, qu’il ambitionne d’intégrer à sa propre pensée, puis de transmettre : « Les anciens philosophes grecs, comme Épicure, Zénon, Socrate, etc., sont restés plus fidèles à la véritable Idée du philosophe que cela ne s’est fait dans les temps modernes. Quand vas-tu enfin commencer à vivre vertueusement, disait Platon à un vieillard qui lui racontait qu’il écoutait des leçons sur la vertu. Il ne s’agit pas de spéculer toujours, mais il faut aussi une bonne fois penser à l’application. Mais aujourd’hui on prend pour un rêveur, celui qui vit d’une manière conforme à ce qu’il enseigne ».

Prenons Kant au mot, puisqu’il ne dissocie pas la pensée de l’agir, observons-le ! Comment le penseur règle-t-il sa vie concrète ? Là survient une pierre d’achoppement, qui rend à mon sens les choses particulièrement intéressantes. Kant intime, paru chez Grasset, montre la vie quotidienne du philosophe ritualisée à l’extrême : chaque jour réveillé à 5 heures moins cinq, par le valet appelé Lampe qui prononce la même phrase ; cinq minutes plus tard – à cinq heures précises donc – la tasse de thé brûlant, puis le trajet de promenade, selon un même tracé, rigoureux, à la minute près au point que les habitants voyant passer le philosophe règlent leur montre sur son passage ; une heure moins le quart : le déjeuner s’annonce avec ces mots invariables de Lampe :« il est moins le quart ! », ce rythme sans écart toute une existence durant, à l’exception de deux journées dont l’une sera consacrée à un rendez-vous chez une femme aimée, aimante elle aussi, pour lui annoncer un refus de s’engager dans une histoire avec elle, dont on comprend bien qu’elle surgirait comme une excessive perturbation. D’autant que le philosophe prétendait que les femmes entretenaient le même rapport aux livres qu’avec leur montre, expliquant que peu leur importe au fond le contenu du livre, peu importe que la montre donne l’heure, pourvu qu’on voie l’objet ! Décidément, le penseur entretient une problématique singulière avec les montres ! Quant à sa misogynie, elle est connue, ouverte, assumée, à replacer, certes, dans le contexte époqual, mais quand même …

Si l’on mesure, comme le pensait Kant, l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter, il faut croire que j’étais stupide … car en effet, et compte tenu ce qui précède, j’étais mal à l’aise face au penseur le plus marquant des Lumières, au point d’avoir initié l’entrée dans la philosophie moderne, et de demeurer aujourd’hui d’une indiscutable pertinence sur la question morale. Il n’empêche, je rencontrais un blocage avec cette mécanique horlogère qui entendait nommer ce que l’on doit, ou ne doit pas. Kant était-il si exemplaire pour ce dessein, vraiment ? Une idée de Bergson me revenait  à ce sujet, une petite phrase aussi sûre que le reflux des vagues sur la berge : «n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font ».

Or ce travail écouté l’autre soir m’a permis de séparer les enjeux, et surtout a eu ce mérite : ouvrir les questions – les ouvrir avec beaucoup de neutralité – pour permettre à chacun de réfléchir. Me voilà réconciliée avec ce grincheux misogyne psychorigide !

Du cheminement de ma réflexion, voici le fruit, une hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut, appuyée sur les propos du philosophe lui-même: « Ce qui vient, c’est la courbure… que seule la volonté redresse. ». Or cette courbure de l’homme, cette courbure, naturelle, qu’il fait sienne, Kant la définit comme « méchante ». Les « penchants naturels » humains, y compris les siens, sont mauvais, et il les nomme : agressivité, égoïsme, violence. Agir moralement par la force de la volonté, dès lors est l’obsession de Kant, afin de redresser la tendance ; et cette obsession se décrypte particulièrement bien sous l’éclairage du rapprochement entre sa pensée et ses actes.

Ce dont j’ai l’intuition, sans en avoir la certitude, c’est que Kant prend valeur d’ exemple au moins autant par ce qu’il a fait que par ce qu’il s’est empêché de faire. Ce qui fut dit et fait en tout cas revint au même, en cela il est un moraliste exemplaire, c’est-à-dire qu’il règle sa liberté au pas de sa responsabilité : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». J’oserai cette question sans pouvoir y apporter la moindre réponse : s’est-il empêché de rendre la femme qu’il aimait infiniment malheureuse ?

Kant quoi qu’il en soit reconnait son propre devoir à cette tâche précise : régler ses instincts, régler (probablement) son ambivalent rapport aux femmes,  régler à coup sûr la nécessaire écriture de son œuvre. Comme quoi ce qui est universalisable peut s’avérer très particulier. Comme quoi encore, il s’agit de (re) connaître son devoir avant de le faire. Comme quoi enfin, « nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, nous le voyons tel que nous sommes ».

Une ultime remarque kantienne me touche, beaucoup, infiniment, aussi belle que si le philosophe inflexible, à l’image du vieil homme en pleurs plus tardif de Van Gogh, avait dans cette seule phrase consenti  pour une fois à l’effort  de plier : « Peut-être que moi aussi il faut que je trouve ma façon de pleurer».

Sylvie-E. Saliceti

 

Vincent van Gogh Vieil homme en pleurs
Huile sur toile Saint-Rémy 1890

 

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier, l’orme, puis le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Clara Magnani | Joie

 

Ce  31 octobre, jusqu’ au 2 novembre 2021
Pour C.
Bois Luzy

 

 

Dans ces endroits – c’était vrai pour tous les lieux où nous nous trouvions ensemble –, nous créions notre petit cosmos personnel. Non que le monde extérieur nous parût menaçant. Mais, soudain, il nous semblait juste fade. Ennuyeux. La tendresse qui nous liait était telle que, lorsque nous étions ensemble, nous devenions imperméables au reste. Et cette tendresse-là résistait au temps. Elle résistait à tout. Elle ne s’en allait pas. Et nous le savions. Nous le savions si bien que nous étions sereins. Rien ne nous menaçait. L’amore maturo résiste à toutes les peurs que l’amour immature charrie normalement avec lui. Et que d’angoisses, quand on y pense. Que de tortures. La passion du jeune Werther le conduit au suicide. Il pense que ce grand embrasement intérieur réduira tout en cendres de toute façon et que mieux vaut en finir tout de suite. Charlotte doit se sauver pour échapper aux flammes. Je ne parle même pas de ce que l’amour impossible fait à Juliette et à son Roméo – on nage là en plein romantisme, il est vrai. Mais l’amour non romantique, quel est-il ? À un apprenti révolutionnaire qui avait trouvé refuge chez elle à Paris, Marguerite Duras dit un jour que l’amour et la révolution étaient «deux vues de l’esprit». Elle l’en informait, comme ça, au détour d’une phrase.

Clara Magnani, Joie, Sabine Wespieser Éditeur, 2017, pp. 86/88.

Voix de Christiane Singer | Quand nous allions entrer dans la pièce

 

Voix de Christiane Singer
Documentaire «Patience brûlante»
Réalisateur ‏ : ‎ Jean-Jacques Roudière

Christiane Singer jusqu’au bout se demande comment accomplir le devoir qu’elle s’est  assignée à elle-même : transmettre son expérience initiatique à travers ses livres ? Quelques jours avant de mourir, elle conclue en ces termes : «il n’y a qu’une manière aujourd’hui de parler de spiritualité, c’est de l’allier à l’humour, à la poésie, à une philosophie au pied vif. Ce qui est lourd n’a pas d’avenir».

Lectrice à l’Université de Bâle, elle exclut tout dogmatisme tout en constatant que nos sociétés s’avèrent être la plus grande conspiration contre l’esprit. Un chemin exemplaire de femme libre, lumineuse jusque sur son lit de mort où elle trouve la force de nous léguer ses derniers fragments d’un long voyage. Adepte d’une spiritualité sans Dieu, soucieuse d’éthique pourtant rebutée par toute tentation moralisatrice,  mesurée et sans mesure, d’une douceur intense accidentée de colères rares, et mémorables. Rarement où on l’attend. Dans ses dernières lignes écrites, elle lègue ce témoignage : «la première de toutes les fidélités, nous la devons à la Vie qui est en nous. Cette fidélité-là, à certains moments cruciaux, peut ressembler, vue du dehors, à une infidélité. Consciemment ou inconsciemment, n’avons-nous pas fait serment de ne jamais laisser s’embourber dans l’insignifiance cette vie qui nous a été transmise par le sacre de la naissance ? Chaque fois que le danger rôde de la perdre en futilités, en broutilles, chaque fois que l’anesthésie la gagne ou que l’asphyxie la plombe, comment ne pas réagir ? Comment ne pas courir, ouvrir les portes et les vantaux ? ».

Sylvie-E. Saliceti

 

Christiane Singer | Un homme accoudé à sa fenêtre ( histoire d’Hakuin )

 

 

Et quelle émotion j’ai ressentie à reprendre en main le livre où j’avais, à l’automne, lu l’histoire d’Hakuin !

Cette fois encore je me suis regardée au miroir d’un récit.

Un homme est accoudé à sa fenêtre. Devant lui, un érable où niche un oiseau. Le vent balance une branche et au loin gargouille un ruisseau. C’est la première scène.

Dans la seconde, on voit le même homme perdre le sol sous ses pieds. La vie s’en va en lambeaux, comme une trop vieille étoffe. Devenu dès lors étranger à lui-même, il erre de par le monde … Il finit par trouver refuge dans un monastère où il passe de longues années à mâcher son koan et à traverser un à un ses enfers. Puis vient le jour où se brise le miroir des apparences, le jour du grand rire libérateur. Il rentre alors paisiblement chez lui.

La troisième et dernière scène le montre accoudé à sa fenêtre. Devant lui un érable où niche un oiseau. Le vent balance une branche et au loin gargouille un ruisseau.

Avant/Après. Rien n’est changé en apparence.
L’arbre, l’oiseau, le vent.
Rien n’est changé en réalité.
L’arbre, l’oiseau, le vent.
Et pourtant désormais tout est différent.
Ce qui était, au début, devant les yeux, les yeux maintenant le sont aussi :
l’arbre, l’oiseau, le vent.

Christiane Singer, Histoire d’âme, Éditions Albin Michel, Livre de Poche n° 6887, 1998, Chapitre 27.

 

Jiddu Krishnamurti | Enseignement de ce matin

 

Un maître spirituel avait plusieurs disciples et chaque matin il leur parlait de la nature, de la bonté, de la beauté et de l’amour. Un matin, qu’il était sur le point de parler, un oiseau s’est posé sur le rebord de la fenêtre et s’est mis à chanter. L’oiseau a chanté un instant, puis il a disparu. Le Maître s’est levé et a dit : « la discussion de ce matin est terminée ».

Jiddu Krishnamurti

Chant du cygne muet
Tous les oiseaux d’Europe
Jean Claude- Roché — Frémeaux — 396 chants
Grand Prix de l’Académie Charles Cros

Edward Stachura par Anna Chodakowska | Confiteor

 


Où je trouve ma joie ? Ici par exemple, chez ce poète splendide dont peu à peu on oublie le nom. Ici, comme l’on désignerait le seuil où la nuit se transforme en or. Edward Stachura ( 1937/1979) est un écrivain, poète, traducteur, auteur, compositeur et quelquefois interprète de ses chansons, né en France, où il passe les onze premières années de sa vie, avant de retourner en Pologne en 1948. Il se donne la mort à l’âge de quarante et un ans, à Varsovie. Anna Chodakowska et Roman Ziemlański empêchent l’œuvre, très belle œuvre de cet artiste de sombrer dans l’oubli, grâce à un travail exemplaire de mise en musique .

Je vous ai dit, et surtout je me suis fait la promesse − c’est là tout  le sens de mon travail – de regarder toujours en direction de la poésie dont Siméon dit qu’elle sauvera le monde ;  à l’instar de Atahualpa Yupanqui, je fouille notamment comme une archéologue, vers les arts oubliés, afin   « que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle ». Je cherche, avec ce désir profond d’être «un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ». Au regard de cette tâche, ma place est humble, mais les valeurs au service desquelles je me range sont immenses. Parmi la foule toujours plus nombreuse, je cherche l’homme toujours introuvable  sur un chemin que baigne la lumière de Stachura. Pour le sens d’une vie, cela y suffira.

Voilà comment je me ressource, en lisant les lignes écrites avec une encre de vie ; en me rendant aux rendez-vous de lectures singulières, au lieu de ces étroits passages d’alchimistes que les poètes connaissent en secret .

Aussi vous comprendrez mon désir de vous remercier  pour votre fidélité, parce qu’au long cours de cette quête patiente, votre écoute attentive me porte !

Du fond du cœur, merci !

Sylvie-E. Saliceti

 

CONFITEOR

Ceux qui vont pieds nus dans les rues du monde
Ceux qui sont nus dans les rues du monde
Ceux qui ont faim dans les rues du monde
C’est ma faute
C’est ma faute
C’est ma très grande faute !
L’horreur dont on ne voit pas la fin
Le crime dont on ne voit pas la fin
La guerre dont on ne voit pas la fin
C’est ma faute
C’est ma faute
C’est ma très grande faute !

Ceux qui sont perdus dans la jungle urbaine — c’est ma faute
La cruelle indifférence des caresses — c’est ma faute
Sans amour, sans tendresse — c’est ma faute
Sans cœur, sans ferveur — c’est ma faute
Sans pardon dans le béton — c’est ma faute
Sur la pierre croît la pierre — c’est ma faute
Manne, manne, toxicomane — c’est ma faute
Où marches-tu à l’aveuglette — c’est ma faute
On ne voit pas la fin des pleurs — c’est ma faute
Les uns tombent sans bruit — c’est ma faute
Les autres s’en lavent les mains — c’est ma faute
La foule toujours plus nombreuse — c’est ma faute
Et l’homme toujours introuvable — c’est ma faute
— c’est ma faute
— c’est ma très grande faute !

— Messe païenne

Auteur : Edward Stachura
Compositeur : Roman Ziemlanski
Interprète : Anna Chodakowska
Traduction : Barbara Séguin, Rafal Szczucki et Mary Telus

 

 

Bosi na ulicach świata
Nadzy na ulicach świata
Głodni na ulicach świata
Moja wina
Moja wina
Moja bardzo wielka wina!
Zgroza i nie widać końca zgrozy
Zbrodnia i nie widać końca zbrodni
Wojna i nie widać końca wojny
Moja wina
Moja wina
Moja bardzo wielka wina!

Zagubieni w dżungli miasta — moja wina
Obojętność objęć straszna — moja wina
Bez miłości bez czułości — moja wina
Bez sumienia i bez drżenia — moja wina
Bez pardonu wśród betonu — moja wina
Na kamieniu rośnie kamień — moja wina
Manna manna narkomanna — moja wina
Dokąd idziesz po omacku — moja wina
I nie słychać końca płaczu — moja wina
Jedni cicho upadają — moja wina
Drudzy ręce umywają — moja wina
Coraz więcej wkoło ludzi — moja wina
O człowieka coraz trudniej — moja wina
— moja wina
— moja bardzo wielka wina!

— Missa pagana

Maya Angelou | Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage

 

 

 

Maya Angelou, née Marguerite Johnson (1928 – 2014) est une femme de lettres, poète, essayiste, chanteuse, actrice, professeure d’université, scénariste, et militante afro-américaine. Violée à l’âge de huit ans par son beau-père, elle dénonce les faits. Quelques jours plus tard, le coupable est retrouvé assassiné. Éprouvant un sentiment de culpabilité, elle devient mutique  durant une longue période, avant de retrouver une parole d’une grande portée, puis d’une exacte justesse.

Sylvie-E. Saliceti

Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante

L’oiseau libre saute
sur le dos du vent
et flotte en aval
jusqu’à la fin du courant
et plonge ses ailes
dans les rayons orange du soleil
et ose réclamer le ciel.

Mais un oiseau qui se faufile
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage,
ses ailes sont coupées et
ses pieds sont attachés,
alors il ouvre la gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trille effrayant
des choses inconnues
mais attendues encore
et son air se fait entendre
sur la colline lointaine car l’oiseau en cage
chante la liberté

L’oiseau libre pense à une autre brise
et les alizés s’adoucissent à travers les arbres soupirants
et les gros vers qui attendent sur une pelouse à l’aube
et il nomme le ciel à lui.

Mais un oiseau en cage se tient sur la tombe des rêves,
son ombre crie sur un cauchemar hurle
ses ailes sont coupées et ses pieds sont attachés
alors il ouvre la gorge pour chanter

L’oiseau en cage chante
avec un trille effrayant
de choses inconnues
mais désirées encore
et son un air se fait entendre
sur la colline lointaine
car l’oiseau en cage
chante la liberté.

Maya Angelou

Run Joe ( film Calypso Heat Wave, 1957
Interprète : Maya Angelou

 

 

Dôgen | La Présence au monde

 


 Uji — Sylvie-E. Saliceti

 

Le temps d’une présence
Uji

Un buddha ancien dit : « Avec le temps, je m’élève plus haut que les cimes des monts ; avec le temps, je descends plus profond que les fonds des mers. Avec le temps, je prends l’aspect de l’esprit guerrier ; avec le temps, je revêts le corps doré de seize pieds. Avec le temps, je me fais bâton ou balayette ; avec le temps, je deviens pilier ou lanterne. Avec le temps, je me confonds avec toute personne ordinaire ; avec le temps, je me fais un avec l’étendue terrestre et la voûte du ciel. » Ce que j’appelle « le temps d’une présence » veut dire que la présence participe du temps et que le temps participe de la présence. « Le corps doré haut de seize pieds » n’est autre que le temps. […]« L’esprit guerrier » n’est autre que le temps.

Dôgen, La Présence au monde, Textes traduits du japonais et présentés par Věra Linhartová, édition électronique du livre, Numéro d’édition : 361264, 2020, p.27.

Note de la traductrice : La présente version des quatre chapitres du Shōbōgenzō a été établie selon l’édition Taishō shinshū daizōkyō, Tōkyō, 1924-1935, vol. 82, no 2582.

Jean-Pierre Siméon par Christian Olivier | Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or

 

 

Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or
(de la couleur du rire
et des arbres rouillés par l’automne)
bouches éprises de soleil
d’où venus les mots les plus simples
sont flèches de lumière
dans la nuit épaisse du langage

ô cela entendons-le parfois
lâchant les outils quotidiens
et les nécessités aux mains de glace
comme on entend stupéfaits le phrasé d’un chant
où la vague se brise

ou comme un malade dans son lit entend
le froissement d’aile d’un oiseau
qui rend au cœur noué
sa mesure légère ô fragile mais fragile
est l’herbe nouvelle qui repousse l’hiver

vous de grâce qui dormez
dans un sommeil à triple tours
qui n’avez plus d’oreille
que pour votre sang captif
et dont les yeux absurdement ne voient
que leurs paupières
souvenez-vous des visiteurs de l’aube
les grands perdants du jeu de dupes
des pouvoirs
mais princes lumineux
du chant et du vertige

un jour rien qu’un jour une heure seulement
levez-vous du tombeau
et avec eux dans une joie brutale
chevauchez les vents

Jean-Pierre Siméon, Levez-vous du tombeau, Poèmes, Éditions Gallimard, 2019, p.22.

 

Auteur : Jean-Pierre Siméon
Compositeur, interprète : Têtes Raides

 

Comment dire ? | Marie Bastide et Julien Clerc

 

Point de poésie aujourd’hui (sauf bien sûr les quelques lignes de Juarroz mises en regard), mais une chanson tenant à la belle collaboration entre un compositeur emblématique, et Marie Bastide auteur de ce texte. On songe au Dictionnaire amoureux de la chanson française rappelant comment Julien Clerc, « cet homme aux propos toujours mesurés dit fermement « jamais » quand on lui demande s’il écrira un jour les textes de ses chansons. Quand il s’agit de parler d’une rupture amoureuse, d’un nouvel élan du cœur ou de ses souvenirs d’enfance, il lui arrive de passer commande. Il rature, il oriente, il corrige, il ergote parfois. Mais il n’écrit pas.» On songe aussi à celui qui fut et restera un pilier dans son parcours : «Étienne Roda-Gil avec qui il se brouille et qui proclame dans la presse, en 1982 : « Il fallait bien que Julien tue le père »…

Ils se retrouvent en 1992, notamment avec cette magnifique chanson écrite à propos du Chili, dont l’écho s’avère universel en vérité: « Dans n’importe quel quartier d’une lune perdue, même si les maîtres parlent et qu’on ne m’entend plus, même si c’est moi qui chante à n’importe quel coin de rue, je veux être utile à vivre et à rêver. » C’est cela oui, il faudrait être Utile, à son propre cœur comme à celui d’autrui. À cet égard, il arrive que la chanson devienne un art majeur, à ces heures très rares où chanter signifie – l’image est de Sergueï Essenine − rouler comme une pomme aux pieds des autres.

Sylvie-E. Saliceti

 

Comment dire à celui qui nous abandonne
ou que nous abandonnons
qu’ajouter encore une absence à l’absence
c’est noyer tous les noms
et dresser un mur
autour de chaque image ?

Roberto Juarroz

 

Comment tu vas ?
Auteur : Marie Bastide
Compositeur, interprète : Julien Clerc

 

Chanson sur l’ami | Vladimir Vissotsky par Yves Desrosiers

 

 

Comme l’homme qui sait en se voyant mourir
Qu’il n’aura plus jamais le temps
Un jour de plus il aurait pu chanter
Faute au destin, faute à la chance
Faute à ses cordes qui s’étaient cassées
Son chant s’appellera silence

Vladimir Vissotsky, Le Vol arrêté

 

Vladimir Vissotsky ( 1938/1980 ) est un artiste russe exceptionnel, auteur de prose, poésie et chansons, également compositeur, interprète, acteur, mort dans sa 43ème année, juste avant que ne s’ouvrent les Jeux olympiques de Moscou. L’histoire de ce poète fiévreux est celle d’une dissidence, et d’un vol arrêté  :

Les cellules restaient allumées la nuit
Je ne verrai plus jamais ni les nuits sans lune
ni les petits matins blancs
Ils ont gâché mon âme, ma vie, m’ont privé de liberté
Maintenant, ils ont brisé mes cordes, mes cordes d’argent. 

Censure si prégnante dans la vie de Vissotsky qu’à sa disparition s’impose cet état des lieux paradoxal : adulé par le public d’URSS, ayant à son actif l’écriture de près de 800 chansons et/ou poésies et la participation à plus de trente films, Vissotsky de son vivant  n’aura jamais été édité dans ce pays qu’il aimait tant ! Il n’aura pas entendu sur sa terre natale un seul disque, ni lu un seul livre signé de son nom.

Sa mort fait l’objet de quelques lignes dans les journaux – à peine un entrefilet, pourtant ses funérailles donnent lieu au rassemblement spontané le plus dense de l’histoire soviétique, avec près d’un million de personnes descendues dans les rues pour le pleurer .

Comment expliquer ce hiatus si ce n’est par l’usage du samizdat qui, tout au long de la vie du poète, a permis la circulation de son œuvre sous le manteau ? La voix de baryton de Vissotsky a voyagé clandestinement, enregistrée, diffusée, écoutée sur les magnétophones à bandes Gründig à travers tout le pays. Les textes, les chansons furent mis en circulation au risque de la liberté et parfois de la vie de passeurs généreux, téméraires, passionnés.

Si l’œuvre de Vissotsky porte le sentiment tragique de l’éphémère, ses chansons forment un ensemble cohérent des mœurs de son pays et de son temps ; une fresque qui éclaire le moindre recoin de la mémoire sociale. Depuis l’avenue Karetny jusqu’aux hautes collines de Jigouli, les ritournelles du poète décrivent la vie des marins, des ouvriers de Tambov, des Cabans Noirs et des voyous. Elles parlent des zeks, des prisonniers, des frères du Goulag, écrasés, mutiques, humiliés. Au nom de tous, il élève sa voix . Serait-ce le prix de la poésie ? Il s’agit de parler pour eux, les sans voix. «Tu seras un homme» dirait Vadim Toumanov qui ne cachait pas son admiration pour Vladimir Vissotsky : « Notre intime désaccord avec le régime nous semblait inexprimable à voix haute, et nous n’avions pas de mots assez décents pour traduire notre malaise, notre amertume, notre protestation. Or, ces mots avérés, Vladimir Vissotsky les puisant sans relâche, on aurait dit qu’il les tirait du puits insondable de la mémoire séculaire du peuple ».

Si son mariage avec Marina Vlady lui permet un temps de sortir et de voyager hors d’URSS, il reviendra dans le pays de son cœur, la Russie. Et si  Vers le froid, loin des lieux habituels, d’autres villes nous appellent, le chant du poète donne l’espoir de survivre sur la terre aimée jusqu’à l’aube, c’est-à-dire jusqu’à la liberté .

Sylvie-E. Saliceti

Chanson sur l’ami
Auteur, compositeur : Vladimir Vissotsky
Interprète : Yves Desrosiers
Traduction française : Anne-Pénélope Dussault

 

Poésie, littérature, cantologie.