[Ligne du jour 7] Lisez !

 

Lisez ! Lisez donc !

 

En l’état du confinement, puis du risque avéré de palilalie ou d’écholalie — troubles itératifs du langage parlé consistant à répéter involontairement un ou plusieurs mots, syllabes ou phrases ( exemples : «ouin-ouin» ou «t’es con ! t’es con ! t’es con») — afin donc d’éviter ces syndromes par manque d’échanges verbaux, il vous appartient d’urgence de vous ouvrir à la culture, et particulièrement, par absolue priorité : lisez !

Me sont rapportés ici et là les témoignages prosaïques de rayons longs de 50 mètres vidés en une seule visite, par un client seul. Cessez voulez-vous ! Ne videz pas l’entière étagère du papier toilette ou des féculents (sauf à prendre quelques notes de vos lectures sur ce papier si fin qu’il semble idéal pour commenter Mein Kampf). Cessez ! Cessez !

Soyez poète ! Pour occuper votre temps, écrivez un traité de théologie en polonais, ou encore dans cette langue régionale qui dit oui et non avec un seul et même mot (quelque chose comme noui). Ou encore écrivez une « Histoire événementielle du Monde après le Coronavirus », dans ce dialecte rare dont la grammaire ni la grand-mère ne différencient les conjugaisons du passé, du présent et de l’avenir (exemple : demain, j’étais choppé le rat virus, en ce moment).

Lisez ! Lisez donc ! Non, ne soyez pas prosaïque. Au lieu de vous jeter sur Zézette (pour Zézé) ou d’arracher la chemise avec les yeux de Zézé (pour Zézette), risquant par là de voir grimper les prévisions de la courbe des naissances, soyez un peu sérieux ! Approfondissez plutôt l’étymologie, ce substantifique os à moelle du poète. Exemple : le mot « coronavirus », d’où vient-il ? Du latin corona — couronne, car le microscope électronique met en évidence une frange bulbeuse en forme de couronne solaire. Virus, également latin, recouvre quant à lui une triple origine : humeur, venin, infection.

Le coronavirus définit donc le roi (le Roi-Soleil bien sûr) avec sa couronne, d’une humeur printanière, dans un champ de tulipes à bulbes infectées, et qui sautille, sautille, sautille… Le roi insouciant et jovial dansotte avec autour de lui, qui vont et viennent, les courtisans nombreux eux aussi gambadant, tous au milieu des fleurs pourries : princes, ducs, comtes, marquis, souverains étrangers, artistes, musiciens, savants, cardinaux, rabbins, imams, curés qui sont venus de tous les coins d’Europe de chapelle en chapelle, mouflons à manchettes qui ont traversé la mer Tyrrhénienne, d’interminables cortèges de carrosses, de charrettes débordant de joyaux, de malles où dorment les étoffes rares, de fûts pour les grands vins, les livres de poésie et tutti, et tutti, et tutti Chianti — tout ce petit monde s’en va léger, frétillant vers la mort, et ça c’est beau.

Parlons-en de la mort. Il n’est pas interdit de mourir. Toutefois, mourir est déconseillé. Si vous bravez les conseils, au moins soyez prévoyants et n’invitez personne à votre sépulture, envoyez des bristols dès les premiers signes de défaillances, reprécisez vos dernières volontés : partir SEUL sans musique. Seul comme Mozart dans un cercueil drapé d’un linceul de pâquerettes. Comme Mozart rejoindre l’horizon des aurores éternelles de la postérité, emporté dans la diligence silencieuse suivie du chien, le fidèle compagnon Foulkan. Comme Mozart myope, gaucher, avec une malformation à l’oreille, le visage grêlé par la petite vérole, partir en beauté vers le Panthéon. Comme Mozart qui mesurait 1,52 m les bras levés, s’effacer, nimbé de destinée illustre à l’aune des grands hommes.

Il est déconseillé de mourir vous l’aurez compris, puisque les sépultures comportant plus de deux personnes — défunt et toutou — sont interdites.

Les obsèques dérogeant à ce règlement seront dispersées avec l’efficacité d’un obus éparpillant un soldat.

20 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 6] Le silence entoure le livre refermé

 

 

Le silence entoure le livre refermé. Le silence autour des oiseaux se balance sur les branches dans le jardin. Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch.

Au centre du cercle, l’étoffe déchirée du ciel.

L’effacement est le grand dessinateur. Les traits de force naissent sans un geste. Il suffit d’une pointe de lumière pour qu’apparaisse ton visage. Se révèlent les contours du côté de l’ombre.  Une ligne à l’encre de Chine, et te voilà… Tu es là. Le soleil traverse tes mots. Il joue dans ta voix. Je recueille ta phrase.

Le silence dresse une haie autour de moi, le silence dresse une haie autour de nous qui nous tenons la main depuis trente ans, le silence autour de la terre autour de la mer autour de la haie autour de la ronde des jours qui me rend vieille et sage.

 

Le silence autour du silence.

19 03 2020

 

2019-05-05 07.49.34

Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch. Mai 2019 Suisse allemande. Phot. S.-E.S.

[Ligne du jour 5] La vie dure trois chevaux sauvages

 

Trois choses que je respecte
Les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors

J.-F. Deniau

 

 

 

la vie dure un jour
—  d’une rive à l’autre du temps
la vie dure trois jonques qui traversent

 

la vie lance une pierre la vie       ce ricochet
sur l’eau
la vie brise trois masques

 

la vie suit le chemin de la pomme jusqu’à tes pieds dans l’herbe
la vie mord un quartier de fruit entre les dents de la mort
la vie dure trois oranges amères

 

la vie dure le secret de l’écriture quand l’arbre veut encore
— sans beauté l’oiseau ne veut plus rien
la vie dure trois oiseaux

 

la vie se brise sur un refus

la vie dure trois chevaux sauvages
les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors.

 

18 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

Les chevaux rebelles | Jean-François Deniau par M. Le Forestier


 

Trois choses que je crains
Trois choses :
Le feu qui n’a pas d’amis
La source tarie
Celui qui me connaît et détourne les yeux

 

Trois choses que je crains
Une que je redoute :
Les chevaux rebelles
Les chevaux rebelles
Les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors

 

Trois choses que je respecte
Trois choses :
La mer qu’on appelle libre
Le vent que n’arrête aucun mur
Celui qui me connaît et qui meurt sans rien dire

 

Trois choses que je respecte
Une que j’admire :
Les chevaux rebelles
Les chevaux rebelles
Les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors

 

Trois choses que j’aime
Trois choses :
Celle que j’ai connue
Celle que j’ai perdue
Celle qui me connaît et qui m’aime quand même

 

Trois choses que j’aime
Une qu’il me faut :
Les chevaux rebelles
Les chevaux rebelles
Les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors

 

 

 

Les chevaux rebelles
Auteur:  Jean-François Deniau
Compositeur, interprète : Maxime Le Forestier

 

Lors d’une soirée pour les droits de l’homme, j’entends: « Forestier, faut qu’on se voie ! J’ai envie de faire des chansons. » C’était Jean-François Deniau. Il m’a donné Les Chevaux rebelles. Le texte, qui évoque les peuples en lutte, pointe « celui qui me connaît et détourne les yeux… » Car Jean-François avait traversé la frontière entre l’Iran et l’Afghanistan déguisé en Afghan et s’était fait arrêter par une patrouille russe. L’officier l’a d’abord regardé, puis il a détourné les yeux. Pour Deniau, cela signifiait soit « Je ne t’ai pas vu », soit « Je vais te tuer et je ne peux pas te regarder en face. »

Maxime le Forestier

[Ligne du jour 4] Trois clefs

 

 

le millet
la lumière dans la jarre
le temps qui déborde

trois conquêtes hors des mains

 

le pavot la mémoire
le nom des choses
la loi sur la montagne

trois mondes brisés auxquels vous ne parlerez plus

 

la grille de parole
l’herbe couvrant la source
les barreaux du soleil pour le bec de l’oiseau

trois clefs libres de toute porte

 

 Sylvie-E. Saliceti 17 mars 2020

Lucian Blaga | Trois visages

 

Muse endormie
Constantin Brancusi (1876-1957)

 

TROIS VISAGES

 

L’enfant rit :
«Sagesse et amour est le jeu!»
Le jeune homme chante :
« Jeu et sagesse est l’amour!»
Le vieillard se tait :
« Amour et jeu est la sagesse!»

Lucien Blaga, Les poèmes de la lumière,  Édition bilingue roumano-française, traduit du roumain et avant-propos par Jean Poncet, Postface par Horia Bădescu, Jacques André Éditeur & Editura Școala Ardeleană, 2016, p.61.

 

 


Constantin Brancusi Mademoiselle Pogany

 

 

[Ligne du jour 3] Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Durant le confinement annoncé ce soir, toute activité de groupe étant proscrite, privilégiez les activités autonomes : les fautes d’orthographe, le bêchage des camélias, l’érotisme solitaire. Et pourquoi pas, profitez-en pour cultiver votre connaissance de la faune ? Par exemple, le mouflon à manchettes connu aussi sous le nom de oudade. Pas un mouflon au sens strict. Voilà un animal en somme avec un vrai nom de faux jeton. Bovidé de la sous-famille des caprinés, on le trouve dans le désert libyque. Ou en Corse, s’il s’est perdu. Étymologiquement, il désigne la «chèvre des sables» en langue antique des Grecs, même si a priori,  historiquement aucun mouflon jamais n’est allé se faire voir à Ithaque. Avec la queue, il mesure davantage que sans cette dernière, c’est la raison pour laquelle il ne s’en sépare jamais. Fier, il apprécie les records, en cela proche de son congénère le sapiens sapiens. Sa barbichette, fort élégante, lui donne une allure de jovialité monacale. Quand il réfléchit à un problème mathématique, le mouflon à manchettes parvient jusqu’au nombre deux, tandis que des fumées sortent en tornades par ses oreilles. Il se nourrit de fourmis des Andes, et donc il ne mange rien. Il garde la ligne. D’aspect, l’animal ne ressemble pas à un potiron. Les cornes des jeunes mouflons s’élancent vers l’arrière, dans un mouvement de coiffure yéyé. Celles du mouflon adulte figurent de grandes cornes spiralées qui s’arrêtent juste là où il faut, juste avant de lui crever son propre œil, et ça c’est formidable. Il gambade au gré des chemins corses tortueux, appelés sentiers des chèvres. Malin, il ne présente aucun risque d’être rattrapé par le Coronavirus. D’autant qu’il n’aime pas les foules et ne conduit pas en ville. La femelle du oudade s’appelle la oudadette, communément surnommée Odette. Odette, se mariant avec le mouflon à manchettes — en grande tenue et boutons de manchettes, lesquels expliquent le nom de l’animal — Odette a fait rompre au mouflon ses vœux monastiques, avec tous les problèmes que cela a posés avec la papauté. Leur progéniture — au rythme un peu chiche d’un petit par portée — s’appelle souvent Dominique, dit Doume.

16 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 2] Suite N° 5 pour violoncelle seul

 

suite N° 5 pour violoncelle seul

 

elle joue la suite N° 5 pour violoncelle seul

dans une pièce vide en apparence

en réalité bondée de spectateurs agités 

le silence s’est invité — installé dans toute la maison

le silence à grand bruit  joue à entrer et sortir

avec l’oiseau par la fenêtre

l’ombre change de place à chaque pizzicato

chacun s’est déplacé en famille et  cette assemblée raconte

les mille et une nuits sauf la dernière

chacun a fait venir son ami et aussi un  ennemi

la forêt est venue avec le récit du feu

l’âme de l’instrument a installé tous les arbres sur les fauteuils

nombreux de la petite salle

Aleph arrive bras dessus bras dessous avec Guimel

Zéro devise avec Infini

Czeslaw expose un traité de théologie

à Bukowski qui boit en insultant l’amour ce chien de l’enfer

quel ramdam !

 

ce violoncelle seul est très accompagné d’une foule de gens qui vont et viennent sans gêne

même les quatre évangélistes ne tiennent pas en place

même le diable attentif à la beauté des choses

— le diable très sage —

même  le compositeur Bach en personne va et vient dans l’hésitation

 de l’archet

il fait les cent pas sous le nez de la violoncelliste

même Jean-Sébastien le cinquième évangéliste est là.

 

 

15 mars 2020 Sylvie-E. Saliceti

La mémoire et la mer | Léo Ferré par Catherine Lara

 

 

 

 

La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur,
de mon enfance et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baisers
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se consument
O l’ange des plaisirs perdus
O rumeurs d’une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le matin mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors
Pour le retour des camarades
O parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d’aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tant
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue,
Dans cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux
S’en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d’infini…
Quand la mer bergère m’appelle

Catherine_Lara-Une_Voix_Pour_Ferre

La mémoire et la mer
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Catherine Lara

 

 

 

Lhasa de Sela | Ce chant d’os et d’étoiles

 

 

 

Pour le plaisir de l’écouter encore, Lhasa de Sela. J’ai cherché, dit-elle à atteindre en composant ce chant d’os et d’étoiles qu’on entend dans la musique arabe, dans les dards de feu du flamenco. La musique est magique, elle déplace l’énergie, soulève les vagues, fait trembler la terre.

Sa présence vocale, son charisme scénique, la beauté de ses textes et la diversité stylistique de son oeuvre inachevée la hissent au rang d’une cantopoète majeure. L’oiseau chante ce qu’il a goûté, dit-elle.

En l’écoutant, on pense à Sergueï Essenine :

Tout le monde ne peut chanter
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme au pied des autres

 

Une artiste magnifique, dans la lignée d’Anna Prucnal, puis des cantopoètes contemporaines telles Angélique Ionatos ou Elena Frolova.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pa’Llegar a tu Lado
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

Je remercie ton corps de m’avoir attendue
il a fallu que je me perde pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes bras d’avoir pu m’atteindre
il a fallu que je m’éloigne pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes mains d’avoir pu me supporter
il a fallu que je brûle pour arriver jusqu’à toi

Lhasa de Sela

 

 

Valérie Rouzeau & Barbara | Après la peine, la joie revenait aussi sec

 

Un exemple s’il était besoin de les prouver encore, des vieux ponts dressés entre poésie et chanson. Quoique sous-jacents, les liens demeurent bel et bien agissants en profondeur, soit par la mise en musique directe du poème, soit plus subtilement parce qu’une source cantologique alimente l’écriture de ce dernier, plus ou moins consciemment d’ailleurs. Il faudrait interroger Valérie Rouzeau à ce sujet, concernant ce poème précis. On peut toutefois deviner ici ce jeu d’interactions à l’oeuvre. Puis partir à la chasse aux hypothèses avec bonheur … L’occasion est donnée là de réécouter Barbara jusqu’à ce que la joie revienne, et déjà la voici : Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec / Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue / Après la peine la joie revenait aussi sec.

Il n’aura échappé à personne que les références abondent en réalité dans ce texte, convoquant plusieurs chansons, notamment Gainsbourg et Birkin ( La gadoue), Moustaki ( le pâtre grec du Métèque), et puis d’autres références que vous découvrirez le temps de cette chanson de vilain qui ne s’enroue pas du tout !

Poésie & chanson titre le dernier numéro de la Revue Europe. Dense. Vivant. Surtout, cette esperluette  immanquablement convoque le regard critique, notamment celui de M. Deguy.

Sylvie-E. Saliceti

Valérie Rouzeau

 

 

Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Au bois sifflaient les ziaux les loups les pâtres grecs
Beaucoup d’airs de toutes sortes faisaient gonfler nos joues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Il n’y avait pas d’euros de dollars de kopecks
On pouvait chanter fort la gadoue la gadoue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Dans le vent murmuraient le lièvre et le fennec
Tournaient les grues les elfes les roues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Au soleil se grisaient les drontes et les pastèques
Les porcelets songeurs échappés de la soue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Mais de ce temps bon vieux ont eu lieu les obsèques
Et je sens ma chanson de vilain qui s’enroue
Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Après la peine la joie revenait aussi sec

 

Valérie Rouzeau, Récipients d’air, Le Temps qu’il fait, 2005, p. 21.

 

Attendez que ma joie revienne
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?


Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?
Sur Paul Blackburn


 

Cet article écrit et publié initialement en mars 2019 a été remanié dans le cadre d’un essai sur la poésie américaine.
Je signale au passage, outre la série américaine chez Corti, l’excellente maison Black Herald Press, maison d’édition indépendante emmenée par Blandine Longre & Paul Stubbs.
Sylvie-E. Saliceti

LA POÉSIE AMÉRICAINE ou la GÉNÉALOGIE D’UNE LIBERTÉ 

Est-ce parce que l’écrivain américain par sa généalogie se place au croisement d’un continent trouvé et d’un enfant perdu ? Né d’un mouvement qui l’exile ? Du déracinement vers l’enracinement ?  Pionnière espérance rendue à la mélancolie des rêves abîmés ? Celle de la bonne morale puritaine, aussi haïssable ou collante qu’une odeur lourde de savon bon marché ? L’histoire réelle cache-t-elle longtemps ses mains de sang sans que cela jamais ne (dé)colore l’encre ? Les mots et les choses. Les mots sans les choses. Préférer le mot. Préférer la chose. C’est selon. Donnez-moi la boue, j’en ferai de l’or. Soleil& boue, il reste ce lyrisme des bas-fonds qui n’en revient pas de ne pas revenir de tout.  Cette littérature-ci est hantée par Fenimore Cooper & Bas-de-Cuir traversant avec les Peaux-Rouges les grands territoires de la conscience américaine. Et ce frêle miracle de la poésie outre-Atlantique, un antidote en vérité. Dépouillement. Lyrisme. Humour d’un promeneur au cœur de la pégueuse poisse  urbaine.  Jusqu’à l’expression formelle, tout concourt ici au renouvellement des formes hors des poncifs — ces prisons volontaires.

La poésie y est organique.
Aux confins de ces lignes, au cœur de cette liberté extrême et contaminante du ton — en ce lieu précis, là je respire exactement.

Ainsi Blackburn s’affranchit. Blackburn, ce grand poète qui unit sous sa main tant de termes opposés, si nombreux en vérité que l’on douterait d’une voix/voie possible, à même de les tenir ensemble sans un vacarme amoureux de poulailler. Comment opérer en effet puisque les ingrédients à l’œuvre — qui nourrissent le poète — par essence ne peuvent que diffracter le chant ? Alors ça tambouille, l’écriture qui a priori ne peut s’en sortir que difficilement essaie d’inventer autre chose. Oui, ça tambouille,  ça ratatouille, ça mâche ses mots, ça pot-en-bouille, ça mâchouille, ça mâchouille, ça mâchouille et puis mâchicoulis : le mélange expérimental prend ! Alchimiste des cuisines : puissance et nonchalance, humour et gravité, profondeur et inconséquence, élégance et grossièreté, naïveté et clairvoyance, subtilité et gaucherie, colère et retenue, tendresse et cynisme, blasphème et sens du sacré, lyrisme et nihilisme : toutes ces propriétés, à forte concentration explosent dans le texte. Le bon ton est traqué jusqu’au style qui répond de cette chasse minutieuse : chaque ligne piétine la plus ombreuse tentation de la  moindre mécanique d’écriture. Il semble être le premier à se défier de lui ! Méli-mélo tapageur. Blackburn mélange les registres sémantiques, typographiques, formels. Au permanent déplacement du sens répond la disposition physiquement mouvante du texte sur la page. Il excelle dans l’art de la réaction chimique. Convoque d’improbables et drôles et violentes et folles oppositions qu’il rassemble dans un équilibre funambulesque. À l’image de l’univers citadin, dont il offre un cliché photographique aussi grotesque que subtil, en cela témoin délirant du non moins délirant contemporain. La présence au monde y suffit : dans la paume d’une main, elle tient les éclats. Éclats du verbe. Éclats d’humour, aussi chaleureux qu’implacable. Présence d’une rare intensité. Or ne serait-ce elle, précisément, qui atteste d’une poésie authentique — cette  qualité aiguë de la présence ?

BLACK MOUTAIN

Ainsi la langue vive de Blackburn parvient au prodige de l’unité du message et de la forme.  Elle décape allègrement, lavant le fond brouillé et assourdissant de la réalité autour de nous. Le secret de cet art de clarification s’éprouve en premier du côté des fondations personnelles de Blackburn, et l’initial contemporain de la poétique américaine se fait sentir ici. Plus insolent, plus fantasque, plus explosif encore que celui de la beat generation : les Black Mountain et le collège expérimental que dirigea le peintre du Bauhaus Josef Albers, où d’autres noms s’agrègent à celui de Blackburn :   Robert Duncan, Robert Creeley, John Cage, Merce Cunningham, Buckminster Fuller, Willem De Kooning.

Olson enfin. Foutraque Charles Olson. Colossal. Dont le talent infuse chez Blackburn aux Maximus Poems d’un autre genre, mais dont la science le rapproche du vers oral et du maître, William Carlos Williams.

Au point que Blackburn signera Anthology of Troubadour Poetry, prolongeant l’idée géniale d’Ezra Pound, vœu inaccompli d’un rapprochement entre lyrique médiévale des troubadours et langue d’aujourd’hui.

UNE ATTENTION EXTRÊME AU VIVANT

Présence disais-je. Présence ou attention. En substance, une attention extrême portée au vivant. On y entend jusqu’au chant des fils électriques. On y perçoit le plus petit souffle d’oiseau. Et le plus pauvre battement cardiaque humain, car « il y a toujours quelque chose à toucher ou sentir ou voir ou des gens. » Il y a même, traversant là au milieu du texte, des instants hallucinatoires

« envoi de la mi-juin / WALTER VA AU JARDIN & BANDE

Ai mangé un rang entier de radis
Ils étaient craquants.»

Pas seulement en raison de sa parole décomplexée sur la sexualité ou de ses goûts potagers ( le lien qu’il établit entre les deux certes est plus douteux), cette poésie salutaire devrait être remboursée par la sécurité sociale.

Blackburn crée un univers singulier entre archéographie personnelle de «débiles nuits de culs et de bitures » et réinvention des Cities par la créativité du regard posé sur les froids objets citadins.  Les villes se muent en fresque mythique au quotidien tragique et désabusé. Voitures, immeubles, trottoirs s’humanisent par le vol récurrent d’une feuille d’arbre ou d’un oiseau.  Une mythologie urbaine prend corps sous nos yeux.  À croire que le béton aussi édifie son archéologie : quels tessons demeureront des cheminées, des poutres en fer et du goudron ? Comment nos villes se liront-elles dans mille ans ? Toute preuve est-elle dans les oiseaux sur les fils électriques des villes ?

De Port-Saïd ou de New York, quelle sera la grande putain babylonienne de l’écriture  dont l’histoire événementielle conservera le nom ? La ville ensauvagée grouille de rues, de vagabonds, « mecs bourrés » et types qui n’arrêtent pas de «les [lui] brouter ». Univers terrible et drôle de Blackburn, drôle de sa grossière pâte humaine.

Surtout au cœur de ce tintamarre de traces, ce petit prodige : les voix se sauvent de la déréliction.

Voix cassées peut-être, mais chaudes. Vivantes. Quel philosophe  disait qu’il faut bien que le cœur se brise ou se bronze ? Je passe ma vie dans le refus obstiné d’un tel choix que notre époque, chaque jour, chaque minute, chaque seconde, sans moins d’obstination ni aucun simulacre d’élégance, voudrait nous faire bouffer, avec sa carte peu ragoûtante. Qui forcera ce choix ? Je n’entends pas choisir. Il faudra que le cœur se bronze et se brise.

Blackburn justement donne les clefs d’une résistance possible, à même de se garder dans son essentialité propre —sentinelle de soi : tout à la fois plus dur car plus lucide, en même temps plus tendre puisqu’humain, trop humain.

Une main écrit là, au croisement de la tradition antique et du nihilisme moderne — l’écriture postée au centre de l’amplitude absolue du temps réel et littéraire.

Routes, voitures, métro, les empreintes citadines signent une ultra-contemporanéité qui compense vitesse et perte des repères par un récit poétique scandé d’ancestralité. Narcisse, Perséphone, Hermès déambulent à Brooklyn, dans le Bronx ou le parc de Madison Square. Les dieux grecs et romains arpentent les trottoirs où le soleil d’un jour nouveau se divise sur le fleuve.  Les gestes simples prennent valeur rituélique et les nations réduites à des quartiers d’orange se rassemblent en âmes affamées aux feux des carrefours, mains chauffées au-dessus de barils où brûlent le mauvais petit bois des cagettes.

Toute preuve est-elle dans les oiseaux ? Eux qui peuplent nos cités neuves d’« arbres crasseux » ?

Le monde a changé or une réponse s’esquisse par cette fulgurance si belle, si juste qui justifierait le recueil à elle seule : « la loi est de soleil et d’étoiles. »

Quelle loi, direz-vous ? Peut-être celle qui se dresse en splendide violence. Pas la haine. Juste la vision claire. Pas le mépris. La méprise. Car le courroux (nous) garde contre la tentation de la désillusion.  Malgré les pâles trocs de l’âme et puisqu’en ce monde, tout se troque  — beauté, sens du sacré et demain nos visages jusqu’à la veulerie  — malgré tout ce travail d’avilissement qui par essence ne mérite pas un regard, le poète assume la rencontre. Une colère pour soi. Cadeau que l’on s’adresse.

Parce que sans cette colère contre le monde — où crétinerie&muflerie (&tutti quanti en langue romantique) se portent comme un charme — sans doute vaudrait-il mieux  s’arrêter d’écrire.

Eh oui, le diable est en pleine forme. Le diable, ça va chantait Brel.

Si l’on n’aspirait pas — depuis la langue, par la langue, dans la langue elle-même où tout est observable — à une déconstruction de ses canulars, alors il vaudrait mieux oui, sans ce minimum syndical partir très, très loin … aller planter des choux. Voilà ce qui me relie dans la profondeur de la terre verbale au poète Blackburn : un goût déraisonné pour mon jardin potager.

Plus sérieusement, il y a le rapport au corps, absolument fondateur. Ma généalogie de cette liberté d’écriture enfin prise au corps-à-corps pourrait se résumer dans cette lente, magnifique et grinçante hésitation initiale résumée par Paul Valet pour lui-même ( mais que pourrait prendre à son compte tout poète d’Europe)  :

Trois Générations

Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

 

J’ai mis longtemps à trouver le chemin du geste libératoire :  je le crois à portée dans un humour sans concession, parce que ce temps de carnaval vraiment est à mourir de rire.

Contre / tout contre parce que le monde, le poète & la poésie méritent cette attention.

Colère verticale. Ah j’oubliais : thank you satan ! Parce qu’il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer de tout.

Blackburn grotesque et splendide en vérité : « Une tendresse, une tristesse animales sont tout ce que nous avons sauvé. »

Et si tout absolument, était contenu là ?

Sylvie-E. Saliceti

Paul Blackburn | Villes

 

LE CHANT DES FILS ÉLECTRIQUES

 

 

Les fils électriques dans la campagne ne sont
jamais tranquilles :
entre chaque poteau ils montent, rêvant des hauteurs
et chaque poteau brise leurs rêves
impitoyable les casse net et les jette à nouveau
vers le sol

Montent et descendent,
Montent, cassent net et montent
rêveurs

contre le ciel de l’aube les réseaux des fils
changent leurs relations spatiales
lignes parallèles mobiles qui glissent
et coulent le long du ciel se contractent et s’ouvrent

Dans les trains français
et même italiens,
on fait attention aux fils électriques le long des voies
qui montent et descendent.
En Espagne
si l’on s’ennuie
on parle avec les gens dans le compartiment.

Si le paysage vaut quelque chose
on ne peut le quitter des yeux.

 

Ici 3 mules battant du blé
elles courent en cercles
et tirent un traîneau

 

Les 7 hommes endormis
sous l’arbre près d’une gare
où l’on ne s’arrête pas

 

Il y a du laurier rose en fleurs
partout où il y a de l’eau,
le long des lignes de l’eau
des cascades de rouge

 

Il y a la tête d’une chèvre
surgissant au-dessus du quai :
dans son œil un diable
ou une sorte de dieu

Il y a toujours quelque chose
à toucher ou sentir ou voir ou des gens, on

ne fait jamais attention aux fils électriques.

 

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, Traduit par Stéphane Bouquet, Série américaine, José Corti, 2011, pp.72/73.

Jean-Pierre Siméon | Un homme sans manteau

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’œil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

La faute à Ferré de Lionel Bourg | Ferré par Dyonisos

 

 

Quand Lionel Bourg nous parle de Ferré … Il paraît que tout est de sa faute, et c’est tant mieux !

En regard de quelques extraits de l’écrivain stéphanois, une chanson de Léo qui fait du bien dans l’air du temps : Thank you Satan ! Puis, pour une version comparée, l’interprétation Bird’n’Roll des Dyonisos. Une facture cantologique qui a le mérite — avec sa rythmique de boléro endiablé — d’actualiser musicalement Ferré. Puis d’initier un dialogue entre trois univers proches par ce désir qui marque l’oeuvre notamment de Lionel Bourg en ces termes précis: réfractaire à tous les casernements, à toutes les forces d’avilissement de la pensée, et qui se construit en empruntant les chemins variés de la prose et du vers.

Preuve à l’appui déclinée aussitôt chez Dionysos : depuis Western sous la neige, la production des albums du groupe rock se connecte aux romans de Mathias Malzieu. Avec un naturel désarmant — qui me relie personnellement à cette puissante liberté où tout respire si bien en poésie américaine contemporaine — le plus naturellement du monde donc, Mathias Malzieu démultiplie son expression artistique (chanson, cinéma, roman ) sur la base d’un solide socle littéraire. L’écrivain compte notamment 38 mini westerns (avec des fantômes) — recueil de nouvelles, avec des fantômes donc —, puis d’autres titres cités ici par  plaisir pur : Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, La Mécanique du cœur, Métamorphose en bord de ciel, Le Plus Petit Baiser jamais recensé ou  Journal d’un vampire en pyjama … la plupart de ces publications réparties entre les éditions Flammarion et Albin Michel.

Il y a le ton. L’approche. La créativité foisonnante et puis ce travail échafaudé avec obstination qui dresse de multiples ponts entre les arts. Il faut continuer de suivre Dyonisos avec la plus grande attention. Et revenir à l’écoute de Ferré. Et (re) lire Mathias Malzieu, autant que Lionel Bourg.  Et entendre comment les artistes dialoguent au-delà parfois de leur rencontre physique, de leurs intentions, voire même de la simple connaissance qu’ils ont les uns des autres.

Alors — alors seulement — cette modeste chronique n’aura pas été un coup d’épée dans l’eau.

Sylvie-E. Saliceti, mars 2020

 

 

 

J’avais seize ans. Quinze ou dix-sept. Je n’en suis pas revenu.
C’est qu’il chuchotait ou toutes voiles dehors cinglait mieux que ce grand bateau descendant la Garonne dont la chanson parlait,
qu’ils étaient beaux à n’y pas croire, à haleter comme au cours des plus folles escapades, ces mots qu’il lançait devant lui,
et Baudelaire alors, les araignées qui tendent leur filet au fond du moindre cerveau,
(…)

*

J’étais Apache , Léo.
Je n’étais rien.
J’avais des scalps hirsutes pendus à ma ceinture, et je dansais, je dansais, tu pouvais bien te teindre les cheveux couleur corbeau, la neige recouvrait le bitume, maintenant, maintenant, implorais-je, n’attends pas, hier c’est demain, vautre-toi dans le givre, ni une ni deux la crinière en bataille, gueule, chante, dépasse les bornes, je suis là, je te suis, cogne, frappe, effleure, explose, déborde, gémit, gronde, ils baveront, les porcs, ça ne manque pas…
ceux qui te préféraient avec tes airs rive gauche, mal embouché, certes, mais acceptable, couplet-refrain-couplet, n’est-ce pas assez poétique ? alors que là, non, il exagère le vieux, la traversée hauturière, les diatribes interminables, et cette pluie toujours des mots qui ruisselle on en a ras la tronche, au secours ! au secours ! les eaux montent …
ceux qui tour à tour te reprochèrent les orchestrations symphoniques et ton groupe rock, ah ! la musique, Ludwig, t’es sourdingue ou quoi ? et de quoi il se mêle, pour qui il se prend, ce mec, alors que tu étais parti de l’autre côté des phrases, de l’autre côté des notes,

ni vu ni connu,
rien dans les mains, rien dans les poches,
— vous n’avez rien à déclarer?
— non
— comment vous nommez-vous ?
— Karl Marx
— allez, passez …

*

J’ai vu la mer et l’océan, les vagues qui mouraient sur la grève, les gerbes d’écume et les chevaux courant tête la première sur les récifs avant de se faire éventrer. J’ai connu quelques femmes. Bu des sources qui moussaient sous des touffes de noirs ou blonds Jésus. J’ai brisé des vitrines. Mis le feu à quatre ou cinq bagnoles. J’ai perdu des amis. J’ai écrit.
Ce n’était pas grand’chose. Un mot. Quelques lignes. Des carnets noircis nuitamment.
Des aveux que l’on crayonne afin de ne pas crever sur place, de dire que la mort neige, que les bruyères flambent quelquefois au milieu des ronces comme sur la tombe d’un frère les pleurs et le chagrin fleurissent. Que nous sommes là. Vous. Moi. Ne sachant plus ce qu’il en est de l’obscurité comme de la lumière et que nous demeurons, assis auprès du vide, cependant que s’éloignent puis disparaissent au-dessus des charniers de longues silhouettes emmitouflées de brume.

Lionel Bourg, La faute à Ferré, L’Escampette, 2003, extraits pp.14, 16, 21.

 

 

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

*

 

Thank you Satan
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Dyonisos

 

 

 

 

 

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

 

 

 

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire vilipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

 

*

 

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

 

*

 

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

 

*

 

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

 

 

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

 


 

Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Philippe Muray | Nouvelle cuisine

 

 

Pour ce qui est de son oeuvre d’intellectuel et d’essayiste, la vitalité lucide, désespérée de Muray a quelque chose d’un pamphlet pasolinien. Pour ce qui est du style chansonnier, on s’approche de l’homme à la tête de chou ( filons la métaphore culinaire ), outre la pincée de sel d’une solide pensée, qui sous-tend avec cohérence et de bout en bout, la plus anodine ritournelle.

Il faut relire l’oeuvre considérable de cet auteur. Philippe Muray fut un analyste sans concession de notre époque, d’autant plus pertinent qu’il maniait un sens de l’humour redoutable. Témoin cette Nouvelle cuisine, texte dont l’absurdité apparente cible notamment la frénésie, et donc la perversion de consommation. En l’occurrence, se décline dans cette chanson le catalogue des recettes pour accommoder un Américain, deux Américains, une Américaine, deux Américaines… qui se mangent sans faim. Le « poème » est extrait du recueil Minimum Respect , chanté par Philippe Muray lui-même.

Consternant à la première écoute ! Passé ce cap, le sourire, puis le rire … c’est de plus en plus drôle — en tout cas ce fut mon expérience, relatée avec prudence car la perception d’une chanson est chose infiniment subjective.

Gainsbourien en effet, avec en prime une charpente philosophique de haute acuité. Regard implacable porté autour de soi. Témoin critique, mi-décapant, mi-enjoué : la façon de compter les futurs mets du joyeux cannibale, signifie-t-elle autre chose que la perte de l’art, noyé par la loi du troupeau — autrement dit l’oubli de la fonction première de l’artiste — le dégagement d’une singularité au sein de la masse?

Philippe Muray encore aujourd’hui conserve cette place singulière : lorsque les singeries ambiantes deviennent harassantes, quand on est tenté par Knock ( tout le monde au lit), on reprend l’ordonnance : matin et soir, relire Les mutins de Panurge ou les Exorcismes spirituels. L’humour ne fait pas un pli. Une bouffée d’air. Écouter  décrire, d/écrire, des/cris et saboter L’Empire du Bien, en sirotant une cuillère de ce projet philosophique dont l’impertinence reste d’une pertinence inégalée.

Sylvie-E. Saliceti mars 2020

Nouvelle cuisine
Auteur, interprète : Philippe Muray

 

Un Américain,
Ça s’accomode bien
Avec des épices
Ça fait mes délices

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ça se mange sans faim
Cuit à l’étouffée
Ou en entremets

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Après le potage
Ça se mange sans pain
Avant le fromage

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Avec du cumin
Ça se déguste tiède
C’est un vrai remède

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
C’est très bon bouilli
Avec des raisins
C’est très bon aussi

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Bien nourri au grain
C’est un mets de roi
Avec des gambas

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
C’est vraiment très sain
Avec du gratin
Et un verre de vin

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ou même au besoin
Deux Américains
Font un plat divin

Un Américain
Ça se mange sans faim

Mais on peut aussi
Le faire en beignets
Caramélisés
Et surtout bien frits

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ça se décortique
Avant le festin
C’est plus diététique

Un Américain
Ça se mange sans faim

Une Américaine
C’est encore meilleure
À l’armoricaine
Pour les connaisseurs

Un Américain
Ça se mange sans faim

Une Américaine
Avec un bon vin
Bourgogne ou touraine
Fait un mets souverain

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américian
Deux Américaines
Trois Américains
Quatre Américaines

Un Américain
Ça se mange sans faim

 

Paul Valet | Et je dis non

 

 

Et je dis non

 

Je dis NON aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis NON aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis NON aux nargues et venargues et subardes à l’air conditionné. Je dis NON aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis NON au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l’escompte. Je dis NON aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d’argent, pas de sang. Je dis NON à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis NON à la suite, à l’axonge et la panne et la glu et le lard et l’anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis NON à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis NON aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.

Je dis NON aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.

Je dis NON aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires. Je dis NON aux duplicatas.

Je dis NON à l’État.

La culture ou l’ordure ? Je suis contre. Je dis NON aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.

Je dis NON aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux râteliers. Il y a OUI pour le NON. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.

(…)

Paul Valet, Paul Valet/ Jacques Lacarrière, Soleils d’insoumission, Jean-Michelplace / poésie, 2001, pp. 88&89.

Christiane Singer | La vie qui est en nous

 

 

Ce 8 mars, cet éloge du mariage, de l’engagement et autres folies par Christiane Singer fidèle à elle-même : à contre-courant des bien-pensances (à une lettre près, « pesances »). Chrétienne & orientaliste, adepte d’une spiritualité sans Dieu ( je suis athée, Dieu merci ! s’exclamerait M.-A. Ouaknin), soucieuse d’éthique pourtant rebutée par toute tentation moralisatrice,  mesurée et sans mesure, d’une douceur intense accidentée de  colères rares, violentes, mémorables.

Rarement où on l’attend.

Sa vitalité, sa bienveillance fondent le sens lui-même de son existence. Une place de témoin. Lectrice à l’Université de Bâle, elle exclut tout dogmatisme tout en constatant que nos sociétés s’avèrent être la plus grande conspiration contre l’esprit. Un chemin exemplaire de femme libre, lumineuse jusque sur son lit de mort où elle trouva la force de nous léguer ses derniers fragments d’un long voyage.

Sylvie-E. Saliceti

 

La première de toutes les fidélités, nous la devons à la Vie qui est en nous. Cette fidélité-là, à certains moments cruciaux, peut ressembler, vue du dehors, à une infidélité. Consciemment ou inconsciemment, n’avons-nous pas fait serment de ne jamais laisser s’embourber dans l’insignifiance cette vie qui nous a été transmise par le sacre de la naissance ? Chaque fois que le danger rôde de la perdre en futilités, en broutilles, chaque fois que l’anesthésie la gagne ou que l’asphyxie la plombe, comment ne pas réagir ? Comment ne pas courir ouvrir les portes et les vantaux ? Il y a des « appels » dans l’ordre du quotidien (un besoin de solitude – un désir de voyage, de repli, de recul, de retraite – une amitié ardente) qui signalent à l’autre : «Tu m’as aimé pour cette vie qui m’habitait. Elle menace de tarir. Pour la refaire jaillir, je dois faire ce pas qui peut-être t’effraie ; mais je dois le faire par respect pour moi et pour toi. » Exiger de celui qui parle ainsi qu’il fasse taire cet appel, c’est mettre en chantier la lente transformation du foyer en maison de morts. Celui ou celle qui a été appelé à se mettre de quelque manière en mouvement et qui a été retenu – tant pour de bonnes raisons que par peur, par convention – ne pardonnera pas dans son for intérieur à celui (celle) qui d’un seul mot peut-être a scellé à son pied un boulet. Il reste. Elle reste. Mais qui reste au juste ? Et quelle part s’éloigne ou s’éteint en catimini ? Et si c’était précisément la part vibrante pour laquelle nous nous sommes aimés ? Le jardinier ne peut pas monter la garde contre les mulots, les chenilles, les taupes. Il ne peut pas guetter chaque puceron, chaque bactérie. Il ne peut pas arrêter le vent d’ouest ni dissuader la tempête de se déchaîner. Il ne peut pas interdire à la grêle de s’abattre. Il ne peut pas non plus contraindre la plante à pousser plus vite en lui tirant les feuilles – ni vouloir la garder petite. Il ne peut que « tenter de mettre toutes les chances du côté de la plante » et garder vivant avec elle un dialogue. Ainsi pour la relation qui nous unit. Je ne peux pas abolir ton destin, ni t’éviter épreuves et difficultés, ni enrayer tes échecs, ni provoquer ta réussite, ni entraver tes rencontres. Impossible de prendre les commandes de ta vie, de m’immiscer entre toi et ta peau, de glisser mon doigt entre ton écorce et ton aubier. Je ne peux que t’assurer de ma loyauté – ne jamais laisser tarir le dialogue entre nous, le raviver de neuf chaque jour. Mieux encore : je ne peux que respecter l’espace dont tu as besoin pour grandir. Te mettre à l’abri de ma trop grande sollicitude, de tout envahissement de ces rhizomes souterrains que sont les discrètes et indiscrètes manipulations de l’amour. « Veuillez, monsieur, ne pas nous imposer une forme de bonheur qui n’est pas la nôtre. » Cette prière qu’adressait un pacha d’Algérie à quelque gouverneur des colonies à la fin du siècle passé résonne loin. Jamais, quoi que je fasse, je ne serai celui ou celle qui mâche ton pain, boit ton eau, jamais je ne respirerai pour toi. Jamais ta peau ne m’invitera à m’y glisser. Jamais je ne tisserai pour toi les fils de tes rêves ni de tes pensées. Et comme tu étais seul à ta naissance, tu seras seul devant ta mort et seul, mille fois, dans les nuits d’insomnie quand un chien aboie au loin ou quand une voix que tu es seul à entendre t’appelle. Vouloir me perdre en toi, me jeter en toi, corps et biens, avec tous mes meubles et mes trésors. T’envahir. Te combler. Te faire gardien de mes propriétés ! Il n’est pire cruauté. Car tu as une vocation, unique, une œuvre à mener à bien.

Toi-même.

Et pour cela, il te faut tout l’espace qui est en toi.

Dire : « Aimer c’est délivrer l’autre de mes bonnes intentions – et de moi-même » paraîtra excessif. Pourtant c’est en me détachant de toi et en m’ancrant en moi que je commence véritablement d’aimer. Le cadeau que je peux te faire, c’est de retirer de toi toute la volonté de transformation que j’y ai mise – par zèle ou par ignorance –, la retirer de toi pour la remettre où elle a sa vraie place : en moi. Ainsi, nous protégerons l’un et l’autre le secret lent et silencieux de nos gestations. Un mot encore. Garde tes distances sans faiblir. Il n’est que l’Éros qui puisse les abolir – pour les faire renaître tout aussitôt. Garde tes distances. Non par froideur. Garde-les par ferveur. Et cela en sachant – ô paradoxe – que l’aimé(e) n’est qu’une autre part de toi-même. La part qui ne se laisse ni dominer ni annexer, qui jusqu’au bout te tiendra tête. L’énigme qu’est l’Autre recule comme l’horizon à chaque pas que tu fais vers lui. L’Autre est la frontière que la Vie a dressée devant toi, afin que tu ne sois pas perverti par ta toute-puissance. Ce que Dieu dit à l’Océan dans le livre de Job en lui montrant les plages et les falaises : Jusqu’ici iront tes flots, pas plus loin !, il le dit à l’Époux en lui montrant l’Épouse, à l’Épouse en lui montrant l’Époux. En plaçant la femme devant l’homme et l’homme devant la femme, il leur assigne à tous deux leurs limites. Tu iras jusqu’ici et pas plus loin. Ici commence le royaume de l’altérité dans lequel on ne pénètre pas. Tes vagues viendront battre aux falaises et se rouler sur les plages et de ce jeu furieux et tendre vous vivrez, de ce murmure, de ce fracas, de ce mugissement qui ne cessent pas. Mais ne rêve pas de révoquer la dualité. La fusion du Deux en Un est œuvre divine. Il n’est que l’Éros qui nous y fasse furtivement goûter. Et la mort.

Si la première des fidélités, nous la devons à la Vie qui est en nous, c’est bien d’une vigilance de chaque instant qu’il faut faire preuve. Tout, sur cette terre, si nous n’en prenons soin, est soumis à la lente dégradation de l’entropie. Quand l’homme cesse de se chercher au-delà de lui-même, de s’élancer, de se porter en avant, alors l’eau qui le compose stagne et croupit. L’élan qui cesse de circuler dans un corps agit comme un poison. Ces êtres de dialogue, de partage et de mouvance que nous sommes, vivent de la magie des rencontres, meurent de leur absence. Chaque rencontre nous réinvente illico – que ce soit celle d’un paysage, d’un objet d’art, d’un arbre, d’un chat ou d’un enfant, d’un ami ou d’un inconnu. Un être neuf surgit alors de moi et laisse derrière lui celui qu’un instant plus tôt je croyais être. La rencontre fait résonner en moi des modes et des tons que je n’avais pas perçus jusqu’alors. C’est par la rencontre que dans cet amas diffus, cette nébuleuse que par commodité j’appelle moi, s’éclairent et se regroupent les constellations. Pareille richesse ne se peut épuiser en une seule relation aussi privilégiée, aussi forte soit-elle.

Christiane Singer, Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies, Éditions Albin Michel, 2000, Édition  numérique non pag., Chap.1, 3/10 &S.