Valère Novarina et Hélène Grimaud | Poésie et nature


 

 

On n’a pas encore assez étudié le langage comme théâtre de forces, ni la nature comme le lieu du drame de la parole – pas assez montré à l’œuvre la parole opérant dans l’espace. Ça n’est que la peau de la terre que nous avons sous nos pieds – de même, ce n’est que la peau du langage que nous entendons dans les mots. Il y a un grand drame souterrain – et peut-être que le langage nous dit l’inconscient de la nature.

Valère Novarina, Lumières du corps, P.O.L., Édition numérique, 2005.

 

 

 

Moi aussi, le désir de repartir pour les États-Unis et mon Centre, de retrouver les loups au langage rigoureux, infaillible, dans les derniers replis sauvages de la forêt, me saisissait parfois.

Où, mieux qu’au cœur du nord du continent américain, dans le comté de Westchester, à Salem, au bout de la ligne Brewster North, puis-je mieux travailler mon piano, le son propre à chaque compositeur … ?

(…)

On met toujours très longtemps à comprendre que, dans ce qui constitue notre être, il y a la part des autres, qu’on leur doit, et qui induit une gratitude. La charité et la générosité sont dans cette reconnaissance. Les loups entrent en grande partie dans la mienne. Ils m’ont appris une attention aiguë à ce qui m’entoure et l’abandon aux forces présidant à notre destin – le vent, le ciel, le désir, la mort. Dans ma solitude suisse, pendant mes heures de travail, leur enseignement remontait en moi. Il m’a aidée à maintes reprises, ainsi dans mon interprétation de la Fantaisie chorale de Beethoven. C’est grâce aux loups et aux heures passées avec eux sous la lune que j’ai saisi combien cette pièce de musique célèbre la nature et l’art, et sacralise la musique, transmutée en soleil de printemps.

Hélène Grimaud, Retour à Salem, Albin Michel, 2013.

 

Fantaisie pour piano, choeur et orchestre en ut mineur Op.80
L. van Beethoven
Piano : H. Grimaud
Direction d’orchestre : Esa-Pekka Salonen

 

 

 

Eugénio de Andrade (Portugal 1923-2005)| Chanter

 

 

 

 

 

 Ce clavecin bien tempéré de vos poèmes …

Marguerite Yourcenar s’adressant à E. de Andrade

 

 

Chanter

Le corps brûle dans l’ombre,
cherche sa source.

Je sais maintenant
où commence la tendresse :
je reconnais
l’arbuste du feu.

J’ai connu le désert
de la chaux.

La racine du lin
a été mon aliment,
a été mon tourment.

Mais alors je chantais.

De même que la nuit remonte aux sources,
moi-même je reviens vers les eaux.

 

Eugénio de Andrade, À l’approche des eaux, Traduction de Michel de Chandeigne, La Différence, 2000, p. 47.

 

 

Marceline Desbordes-Valmore par Benjamin Biolay | Les séparés

 

 

 

Yves Bonnefoy, dans la préface qu’il consacre aux poèmes de Marceline Desbordes- Valmore insiste sur un malentendu affectant la réception même de l’oeuvre : à vouloir la rattacher au courant certes romantique du siècle et de l’environnement artistique auquel elle appartient, a-t-on assez mesuré son projet, puis sa réalisation d’une poésie « absolument moderne » ? Or, moderne elle l’est au moins à trois titres. Premièrement, du point de vue de la parole féminine portée dans un univers d’hommes.

Deuxièmement, du point de vue d’une musicalité qui inscrit l’auteure dans une précoce modernité rimbaldienne. Pour preuve, ses premiers poèmes aux alentours de 1813 sont aussitôt mis en chanson; aussi naïfs soient-ils — naïfs, bien sûr ils le sont — ils n’en annoncent pas moins selon Bonnefoy  » le chemin par lequel les chansons paysannes que Nerval va entendre aussi, cherchent la conscience moderne, celle de Rimbaud ou de Mallarmé. Et ils ont d’ailleurs quelquefois déjà une aisance du rythme, une rapidité d’eau qui court, qui sont la joie même de l’esprit vivant non l’immédiat, j’ai dit qu’il n’y en a pas, mais les grandes médiations simples qui constituent une terre. »

La simplicité est la troisième qualité qui invite à considérer l’auteure des Roses de Saadi comme  déjà inscrite dans la modernité rimbaldienne :  » l’imaginaire a eu lieu, l’Occident, la modernité ont altéré le rapport au simple, la parole n’est plus naturellement l’évidence, mais les choses sont là toujours, le jardin a gardé sa forme… »

Voici proposée une seconde version des Séparés, toujours sur la composition musicale de Julien Clerc, mais dans une autre interprétation, très réussie, de l’un de nos auteurs, compositeurs, interprètes les plus prolifiques de sa génération : Benjamin Biolay. L’auteur de La superbe a le sens de la tradition cantologique — il a  notamment consacré un album entier à Trenet. Pour le reste, il affiche une nonchalance, une distance de la voix et des textes  qui souvent appellent la comparaison avec Serge Gainsbourg.

Sylvie-E. Saliceti

 

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Les séparés
Auteur : Marceline Desbordes- Valmore
Compositeur : Julien Clerc
Interprète : Benjamin Biolay

 

 

LES SÉPARÉS

N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu … qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
c’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !

N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !

N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon coeur.
N’écris pas !

Marceline Desbordes-Valmore, Poésies, Préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2010, p.73.

 

 

Boris Vian par Agnès Jaoui | L’année à l’envers

 

 

 

 

Voici une curieuse année,  sorte de fuite d’avant en arrière décomptant un temps qui court à l’envers, au bout duquel — c’est épatant, c’est épatant —  l’on arrive en ayant rajeuni d’un an. Chez Boris Vian l’écriture  ne renie aucune part de l’émotion humaine, tour à tour ardente, légère, méditative, implacable, chirurgicale, délirante, violente, tendre, souvent drôle, d’une exacte justesse, et toujours lucide. Une écriture vivante en somme, et puisque la poésie est là «éternellement présente, à l’écoute de l’incommensurable Vie.»

Sylvie-E. Saliceti

 

Avril succède à mai
Et mars vient juste après
Ah, quell’ drôle de saison
Que nous vivons, que nous vivons
Et puis c’est février
Suivi du mois d’janvier
Décembre va venir
On ne sais plus quoi dire

L’année passée l’année passée
C’était beaucoup plus calme
Mais c’te drôle d’année renversée
Ne manqu’ pas d’charme

Décembre est dépassé
Novembre a commencé
Si ça pouvait seulement
Durer longtemps, durer longtemps
Si ça pouvait durer
Jusqu’au mois de juillet
Jusqu’à ce foutu soir
Où tu m’as laissé choir

Le soir très doux d’un jour heureux
Où j’avais pris tes lèvres
Quand je repense à tes yeux bleus
J’en ai la fièvre

Voilà qu’octobre arrive
Et passe à la dérive
Septembre accourt derrière
C’est un mystère, c’est un mystère
L’mois d’août à l’horizon
Fredonne ces chansons
Vacances de l’an dernier
Que je vous ai pleurées!

Voilà juillet qui montre enfin
Sa tête blonde et sage
Si l’on retourne jusqu’en juin
J’crois aux mirages

Avril est revenu
Je marche dans la rue
J’ai rajeuni d’un an
C’est épatant, c’est épatant
Je frappe à la fenêtre
Tu daignes apparaître
Mais quoi, chose bizarre
Tu as de grands yeux noirs

Je me trompais, c’est une erreur
C’est bien l’année nouvelle
Voici ma vie… voici mon coeur
Venez, ma belle…

L’année à l’envers
Auteur : Boris Vian
Interprète : Agnès Jaoui

 

 

Si l’on gardait| Charles Vildrac (1882-1971) par Reggiani

 

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Henri Matisse La chevelure

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

Charles Vildrac , Livre d’amour, Paris, Seghers, 1959/2005.

 

Charles Vildrac portrait par J. Bournet
Portrait de Charles Vildrac par J. Bournet

Auteur : Charles Vildrac
Compositeur : Louis Bessière
Interprète : Serge Reggiani

Des chiens et des roses | Christian Paccoud

 

 

Christian Paccoud, le moins connu des chanteurs connus ?  La question n’est pas là, répondrait-il sûrement : la qualité, la force, la vérité du répertoire et de la scène, voilà ce qui importe. (Re) découvrir Paccoud ne suffit pas, nous invitons au rendez-vous de son spectacle vivant.

Car sur scène il chante — debout avec son accordéon — un verbe résistant : ses propres textes bien sûr, mais également ceux de quelques poètes contemporains.

Tout particulièrement, il met en musique et en scène magnifiquement la poésie de Valère Novarina, dans une complicité perceptible avec  ce dernier.

Sylvie-E. Saliceti

 

Signe de vie
Asseyez-vous, peuples de loups, sur les frontières
et négociez la paix des roses, des ruisseaux,
l’aurore partagée.
Que les larmes, les armes
s’égarent dans la rouille et la poussière.
Que la haine crachée soit bue par le soleil.

Jean Joubert

Des roses et des chiens
Auteur, compositeur, interprète : Christian Paccoud

 

 

 

Jacques Rabemananjara (Madagascar 1913-2005) disant Antsa | Écrits de prison

 

 

 

Récit des conditions d’écriture d’Antsa

Trois extraits d’Antsa lus par Jacques Rabemananjara

 

ANTSA

Ile !
Ile aux syllabes de flamme !
Jamais ton nom
ne fut plus cher à mon âme !
Ile,
ne fut plus doux à mon cœur !
Ile aux syllabes de flamme,
Madagascar !
Quelle résonance !
Les mots
fondent dans ma bouche :
Le miel des claires saisons
dans le mystère de tes sylves,
Madagascar !
Je mords ta chair vierge et rouge
avec l’âpre ferveur
du mourant aux dents de lumière,
Madagascar !
Un viatique d’innocence
dans mes entrailles d’affamé,
Je m’allongerai sur ton sein avec la fougue
du plus ardent de tes amants,
du plus fidèle,
Madagascar !

Qu’importent le hululement des chouettes
le vol rasant et bas
des hiboux apeurés sous le faîtage
de la maison incendiée !oh, les renards,
qu’ils lèchent
leur peau puante du sang des poussins, du sang auréolé des flamants-roses !

Nous autres, les hallucinés de l’azur,
nous scrutons  éperdument tout l’infini bleu de la nue,
Madagascar !

Jacques Rabemananjara, Oeuvres complètes, Poésie, Antsa, Éditions Présence africaine, 2000.

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

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Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

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À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Mahmoud Darwich chanté par Walead Ben Selim | Le lanceur de dés

 

 

En os, ivoire, bois ou métal, jeu du hasard et jeu du nombre, le dé du destin se lance comme l’art d’écrire. Et si « sur cette terre, il y a ce qui mérite vie », appelons-en à la mémoire du maître, Darwich ici mis en musique par un trio dont l’harmonie fait advenir des arabesques envoûtantes, où le poète est chanté avec une vraie maturité pour ce que signifie le poème : une trace visuelle et sonore, aussi vive que l’éclair, aussi furtive que la magie des rencontres fraternelles.

Au bout du geste, demeure à peine une lueur saillante sur la nuit. La main retombant ainsi qu’une question. Un écho de la foudre dans le ciel des poètes : « Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis, moi qui ne fus pierre polie par l’eau pour devenir visage ni roseau troué par le vent pour devenir flûte. Je suis le lanceur de dés. Je gagne des fois, je perds d’autres fois. Je suis comme vous ou un peu moins … »

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Je n’ai pour rôle dans le poème
que d’obtempérer à sa cadence :
mouvement des sens,
pâmoison dans l’écho des mots,
mon image partie
de mon moi à un autre,
ma confiance en moi
et ma nostalgie de la source.

Je n’ai de rôle dans le poème
que si l’inspiration tarit
et l’inspiration est l’atout du talentueux
s’il s’applique.

J’aurais pu ne pas tomber amoureux de la jeune fille
si elle ne m’avait demandé l’heure,
si je n’avais été en chemin pour le cinéma…
Elle aurait pu ne pas être la métisse qu’elle était
ni une idée foncée et ambiguë.

Ainsi naissent les mots. J’exerce mon cœur
à l’amour pour qu’il contienne
les roses et les épines …
Mystiques mes termes, charnelles mes envies
et je ne suis celui que je suis aujourd’hui
que si le couple se forme :
mon moi et son autre féminin.
Amour ! Qui es-tu ?
Tu es tellement toi et pas toi.
Amour. Lève-toi sur nous,
tempêtes tonnantes,
que nous devenions ce que tu souhaites,
l’incarnation du céleste dans la chair,
et dissous-toi dans un déversoir
qui déborde de tous côtés,
car, lisible ou déguisé,
tu n’as pas de forme
et nous t’aimons lorsque nous tombons amoureux
par hasard.
Tu es la chance des malheureux.

J’ai eu la malchance de souvent échapper à la mort
par amour
et je demeure, par chance, fragile
pour encore tenter l’expérience !

L’amoureux avisé dit en son for intérieur :
L’amour est notre mensonge sincère.
L’amoureuse l’entend et dit :
Ainsi est l’amour, il s’en vient et s’en va
comme éclair et foudre.

À la vie, je dis : Doucement, attends
que la lie de ma coupe soit sèche …

 

Mahmoud Darwich, Le Lanceur de dés et autres poèmes, traduits de l’arabe par Elias Sanbar  Photographies d’Ernest Pignon-Ernest, Éditions Actes Sud, 2010, pp.64/65/66.

 

 

Auteur : Mahmoud Darwich
Composition musicale : Walead Ben Selim, Agathe Di Piro, Nidhal Jaoua
Piano : Agathe Di Piro
Chant : Walead Ben Selim
Kanoun : Nidhal Jaoua

 

 

Prochaine représentation : Opéra de Montpellier, 18 janvier 2020

…لا دَوْرَ لي في القصيدة
غيرُ امتثالي لإيقاعها :
حركاتِ الأحاسيس حسّاً يعدِّل حساً
وحَدْساً يُنَزِّلُ معني
وغيبوبة في صدي الكلمات
وصورة نفسي التي انتقلت
من أَنايَ إلي غيرها
واعتمادي علي نَفَسِي
وحنيني إلي النبعِ /

لا دور لي في القصيدة إلاَّ
إذا انقطع الوحيُ
والوحيُ حظُّ المهارة إذ تجتهدْ

كان يمكن ألاَّ أُحبّ الفتاة التي
سألتني : كمِ الساعةُ الآنَ ؟
لو لم أَكن في طريقي إلي السينما …
كان يمكن ألاَّ تكون خلاسيّةً مثلما
هي ، أو خاطراً غامقاً مبهما …

هكذا تولد الكلماتُ . أُدرِّبُ قلبي
علي الحب
كي يَسَعَ الورد والشوكَ … » محمود درويش

Mahmoud Darwich, Le Lanceur de dés et autres poèmes, traduits de l’arabe par Elias Sanbar  Photographies d’Ernest Pignon-Ernest, Éditions Actes Sud, 2010, pp.64/65/66.

 

 

 

Alain Bosquet | Le livre du doute et de la grâce

 

 

 

alain bosquet le livre du doute et de la grâce

 

 

Il serait beau, ami,
de naître dans un autre monde :
tu aurais là plusieurs jeunesses
et tu pourrais choisir la plus heureuse,
la mieux remplie,
peut-être aussi la plus étrange.
Il serait beau, ami,
de vivre dans un autre monde,
et ce ne serait point
être là, respirer, s’émouvoir,
mais peut-être se faire plus durable
comme la pierre endormie dans la pierre,
ou le fleuve courant à l’intérieur du fleuve,
ou le feu inconnu
qui ne ressemble pas au feu.
Il serait beau, ami,
de mourir dans un autre monde,
sans rien comprendre
ni calculer,
sauf que la mort peut-être
y est très douce,
y est très tendre,
et ne saurait se comparer
ni à la mort ni à la vie.

 

Alain Bosquet, Le livre du doute et de la grâce, Poèmes, Gallimard NRF, 1977.

 

 

Anne Sylvestre par Vincent Delerm | Les gens qui doutent

 

 

Anne Sylvestre, loin des circuits commerciaux, cisèle ses textes. Elle joue de la chanson comme d’un couteau : le réel est décrit là avec une singulière acuité — une lumière née de la nuit, sombre soleil rappelant celui de Barbara à ses débuts. L‘humour s’équilibre avec la profondeur, et l’ironie avec la nostalgie. La gravité et l’éclat de rire vont de pair. 

Possédant un indéniable talent romanesque, à l’instar de Brel et des Magnifiques,  A. Sylvestre développe un sens très sûr du récit. 

Magie du texte court : quelques rimes, un refrain ;  en trois minutes se produit l’infime miracle, et l’herbe tremble, et abonde quelque verte prairie dispensant la fraîcheur partout où l’on désire vivre, là-bas ou ici, dans un coin miraculeusement préservé de ces pays où les hommes ont toujours raison. La chanson alors s’élève ainsi qu’une respiration essentielle, un trait lucide, une émotion pure, créatrice d’une qualité de la présence déshabillée de la pataude épaisseur des certitudes.

Un art en somme méthodique : celui des gens qui doutent.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

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quand ils promènent leurs automnes au printemps

 

Les gens qui doutent
Auteur, compositeur : Anne Sylvestre
Interprètes : Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Albin de la Simone

 

Stratis Pascalis ( Grèce 1958 – ) | Cartographie de la lumière

 

 

Cartographie de la lumière

wp-15781661168331623445346303480129.jpgLa lumière est aux aguets partout Phot. S.-E. S.

 

 

La lumière est aux aguets partout
Cachée dans les veines du vent.
Au fond des yeux de l’aube l’ancienne prisonnière
Dans les sentiers rudes et obscurs de la mer
Ou le crépuscule des cyprès qui seuls additionnent les morts
Et mieux que personne résistent au déchirement de l’éclat
Dans les cloîtres aux confins.
Tandis que le volcan qui soudain tressaille
Terrifie la bête assoiffée qui cherche dans les genêts la rosée
Puis l’éclat descendu de très haut.

 

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qui cherche dans les genêts la rosée puis l’éclat descendu de très haut Phot. S.-E.S.

 

Stratis Pascalis, In Les poètes de la Méditerranée, traduit du grec par Michel Volkovitch, Anthologie, Édition en français et dans toutes les langues originales, Préface d’Yves Bonnefoy, Édition d’Eglal Errera, Gallimard /Poésie, Culturesfrance, 2010, pp.84/85.

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

S.-E. S. 

Chante toujours ce qui est droit

 

Big in Japan
Ane Brun

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

S.-E.S.

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

 

 

 

Jean Giono | Que ma joie demeure

 

 

 

C’était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.

Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.

« Il fait un clair de toute beauté », se disait-il.

Il n’avait jamais vu ça.

Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d’osier. Ça n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.

Jean Giono, Que ma joie demeure, Grasset / Les Cahiers Rouges, 2011, p. 7.

 

Henry David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

Henry D. Thoreau ( USA 1817-1862)

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?

Les mots aussi sont des demeures | Jean Cayrol

 

 

 

Une langue souveraine, folle dans sa sagesse, incorruptible, brûlante.
Phot. S.-E.S. 28 12 2019

 

 

Les mots aussi sont des demeures.
Il faut les rendre habitables, les restaurer dans leur splendeur première, imposer leur innocence sans prix.
Des demeures pour tout le monde, avec ce terrible loyer que nous payons en misère, en combats de toute sorte, en mensonge.
Des demeures ouvertes, hospitalières, dont l’accueil n’est pas réservé aux notables d’une poésie secrète, froide, aux aguets, mais à ceux qui connaissent l’usure insensée de la parole et veulent méditer sur une langue souveraine, folle dans sa sagesse, incorruptible, brûlante. Elle a coûté cher sur certaines lèvres têtues, cette joie par les mots.

 

Jean Cayrol, Préface Les mots sont aussi des demeures, Chacun vient avec son silence, Anthologie, Choix et préface par Xavier Houssin, Points/Poésie, 2009, p.109.

 


Phot: S.-E.S. 28 12 2019

 

Mare Nostrum | Barbara Furtuna

 

 

 

 

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Barrettali 13 janvier 2020 Phot. Sylvie-E. Saliceti

 

 

Mare Nostrum
Auteur, compositeur, interprète : Barbara Furtuna

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Barrettali, 13Janvier 2020 Phot. Sylvie-E. Saliceti

 

 

Comme un sourire sur un visage aimé, un tendre frémissement de paupières rien que pour soi ébauché, une caresse de lèvres et de souffle iodé, la lumière esquisse et se matérialise tout doux à la surface de l’onde.
Elle s’éparpille, écarquille et inonde les espaces rétractés par la nuit. Elle fourre son rai partout et fait ribouler d’aise les mirettes de la vie.

Alain Jégou, Passe Ouest suivi de Ikaria Lo 686070, Éditions Apogée, 2007, P.19.

 

 

 

Richard Powers | L’arbre monde

 

 

 

 

VOEUX 2020

 

 

Mon vœu renouvelé pour 2020 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.
Puis ce vœu, reprenant la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke : «Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix ».

Sylvie-E. Saliceti

Phot. S.-E.S. Suisse allemande

 

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

Rainer Maria Rilke par Las Hermanas Caronni | La mélodie des choses

 

 

 

O’ Lamparo Barrettali Phot. C.C.

« Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix »

 

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LA MÉLODIE DES CHOSES
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XVI

Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t´environne — toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle ton solo n´a sa place que de temps à autre. Savoir à quel moment c´est à toi d’attaquer, voilà le secret de ta solitude : tout comme l’art du vrai commerce c´est : de la hauteur des mots se laisser choir dans la mélodie une et commune.

XVIII

Nous sommes en avant tout à fait comme cela. De bénisseuses nostalgies. C’est au loin, dans des fonds éclatants, qu’ont lieu nos épanouissements. C’est là que sont mouvement, volonté. C’est là que se situent les histoires dont nous sommes les titres obscurs. C’est là qu’ont lieu nos accords, nos adieux, consolation et deuil. C’est là que nous sommes, alors qu’au premier plan, nous allons et venons.

XIX

Souviens-toi de gens que tu as trouvés rassemblés sans qu’ils aient encore partagé une heure. Par exemple des parents qui se rencontrent dans la chambre mortuaire d’un être vraiment cher. Chacun, à ce moment là, vit plongé dans son souvenir à lui. Leurs mots se croisent en s’ignorant. Leurs mains se ratent dans le désarroi premier. — Jusqu’à ce que derrière eux s’étale la douleur. Il s’asseyent, inclinent le front et se taisent. Sur eux bruit comme une forêt. Et ils sont proches l’un de l’autre comme jamais.

XX

Sinon, s’il n’y a pas une profonde douleur pour rendre les humains également silencieux, l’un entend plus, l’autre moins, de la puissante mélodie de l’arrière-fond. Beaucoup ne l’entendent plus du tout. Eux sont comme des arbres qui ont oublié leurs racines et qui croient à présent que leur force et leur vie, c’est le bruissement de leurs branches. Beaucoup n’ont pas le temps de l’écouter. Ils ne veulent pas d’heure autour d’eux. Ce sont des pauvres sans-patrie, qui ont perdu le sens de l’existence. Ils tapent sur les touches de jours et jouent toujours la même monotone note diminuée.

XXI

Si donc nous voulons être des initiés de la vie, nous devons considérer les choses sur deux plans :
D’abord la grande mélodie, à laquelle coopèrent choses et parfums, sensations et passés, crépuscules et nostalgies, —
et puis : les voix singulières, qui complètent et parachèvent la plénitude de ce chœur.
Et pour une œuvre d’art cela veut dire : pour créer un image de la vie profonde, de l’existence qui n’est pas seulement d’aujourd’hui, mais toujours possible en tous temps, il sera nécessaire de mettre un rapport juste et d’équilibrer les deux voix, celle d’une heure marquante et celle d’un groupe de gens qui s’y trouvent.

XXII

À cette fin, il faut avoir distingué les deux éléments de la mélodie de la vie dans leur forme primitive ; il faut décortiquer le tumulte grondant de la mer et en extraire le rythme du bruit des vagues, et avoir, de l’embrouillamini de la conversation quotidienne, démêlé la ligne vivante qui porte les autres. Il faut disposer côte à côte les couleurs pures pour apprendre à connaître leurs contrastes et leurs affinités. Il faut avoir oublié le beaucoup, pour l’amour de l’important.

Rainer Marie Rilke, Notes sur la mélodie des choses, Édition bilingue, Traduit de l’allemand par Bernard Pautrat, Éditions Allia, 2008, pp.25/27/28/29/30/3132/33.

 

La mélodie des choses
Auteur : R. M. Rilke
Compositeur, interprète : Las Hermanas Caronni

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Las Hermanas Caronni

Dans une Argentine qui a fondé son identité sur un prodigieux melting pot, Las Hermanas Caronni connaissaient déjà le monde avant de naître tant la diversité de leurs origines avait pris source aux quatre coins du globe.
Un monde qu’elles parcoururent leur instrument en bandoulière et dont les rencontres inspirèrent leurs disques précédents. Mais voici qu’elles explorent leurs mers intérieures dans un album très aquatique par sa thématique. Fortes d’un solide bagage classique dont elles n’ont pas voulu garder le carcan, elles se jouent des styles et des modes pour magnifiquement mettre en musique une « mélodie des choses» chère à Rilke, évoquer les jours pluvieux du Macondo de « Cent Ans de Solitude », et s’emparer du rêve andalou de Jim Morrison. Cette liberté illumine leurs compositions où elles donnent libre cours avec gourmandise à leur talent d’instrumentistes, la majesté des graves de la clarinette de Gianna et le violoncelle parfois rageur de Laura ignorant superbement les étiquettes stylistiques. Plein du parfum de leur Argentine natale, voilà le beau voyage de deux vraies « musiciennes du monde» sur les chemins enchanteurs d’une musique sans frontières.

Philippe Vincent, Jazz Magazine, in Livret numérique, Qobuz, 2015.

 

 

Tes mots peuvent-ils ériger un monde nouveau ? | Kévork Témizian

 

 

 

Tes mots peuvent-ils ériger un monde nouveau ?

Tes mots peuvent se changer en pain
s’ils sont cueillis dans les champs.

 

 

Tes mots peuvent-ils tracer des sillons dans la terre,
Se muer en semence,
Alliant
La substance et la saveur
Des siècles passés
Aux siècles à venir ?…

Tes mots peuvent-ils te recréer
Quand tu n’es que chaos,
Plein de ténèbres cosmiques ;
Quand tu es le miroir de ton temps,
Mille fois brisé,
Dispersé en tous lieux,
Dans chaque recoin
— Présumé secret —
À tous les vents du désert,
Sur les flots méditerranéens ?…

Maintenant c’est l’heure
— Tardive —
De voyager
Avec mille et une forme de miroirs
Dans les yeux,
Dans les neumes,

Ou j’écoute,
Touche
De mes mains de globe terrestre
Tel un cœur brûlant …

 

Tes mots peuvent-ils ériger un monde nouveau ?…

 

Kévork Témizian, Une Anthologie de la poésie arménienne contemporaine, Éditions Parenthèses, 2006, p.57.

Ateliers littérature, poésie, cantologie/Photographies S.E.S.