Cécile Coulon | V. Hammershoi

Vilhelm Hammershøi
Au centre : La danse de la poussière dans les rayons du soleil 1900 Ordrupgaard museum – Copenhague

 

V. HAMMERSHOI

Ce sont de longues et larges
pièces vides bleues et grises
que partout ailleurs on nomme
avancées progressives du chagrin

mais

dans la ligne du dos de cette femme
penchée à la fenêtre qu’encadrent
des mousselines blanches

mais

sur la table en bois d’aulne ou de châtaignier
le silence emmaillote la tige d’une orchidée
et foudroie les paroles vaines

mais

ce que vous nommez aisément
– vide impossible à meubler de sa propre
présence –
en lui réside le paradis véritable :
vivre dans un tableau de V. Hammershoi
m’apprend à disparaître
sans esclandre.

Cécile Coulon, Noir volcan, Préface d’Alexandre Bord, Le Castor Astral, 2020.

 

 

 

 

Henry Bauchau | L’écriture à l’écoute

 

 

 

y a rien de nécessaire
Sauf être là, à chaque instant, de plus en plus.

Quand j’écris Géologie, j’habite Gstaad depuis cinq ans. La contemplation quotidienne des montagnes, la succession des saisons dans le même paysage, l’écoute constante du torrent qui s’écoule apaisé ou tumultueux sous notre chalet y font sentir leur présence. C’est elle qui me conduit de page en page et de pensées en méditations à une sorte de conclusion ou de décision abrupte sur laquelle le poème se clôt :

Ai-je bien écouté ?
J’entre dans le courant, je m’enfonce, je nage.
Survient que ne comprenant plus, je suis compris.

Terminé en 1957, l’ensemble des poèmes qui composent Géologie sera publié en 1958. J’ai quarante-cinq ans quand paraît ce premier livre. Gengis Khan, achevé en 1955, ne paraîtra qu’en 1960 et ne sera joué qu’en 1961. Je suis donc un écrivain tardif et même attardé. J’ai d’ailleurs toujours été attiré par ces êtres errants, attardés de la vie dont j’ai parlé dans un poème : Les Enfants éternels. Ceux que la nature à regret façonna pour devenir “son rêve aventureux qui tente un premier pas”. Je pense parfois, ou j’espère, être de ceux avec qui la nature tente un premier pas mais pourtant je n’appartiens à aucune des avant-gardes qui ont dominé le monde artistique de notre époque. Il m’est arrivé de le regretter, mais je constate que j’écris dans les limites de constellations impérieuses. Si l’invention de la langue et des formes, si l’aventure du monde me passionnent, je ne puis écrire que ce qui s’est d’abord intériorisé en moi. Ce n’est pas moi qui vais vers le poème, c’est lui qui vient vers moi. Cela commence par un son, un rythme, une image et j’ai soudain le désir, l’espérance d’écrire un poème. Je ne sais d’où surviennent ces sensations inattendues, je vois seulement qu’elles sont en mouvement et que, pour les retenir, je dois me faire mouvant comme elles. Je m’avance dans la pesanteur et la liquidité des mots, j’entre dans leur jeu. J’entrevois que si je parviens à quitter mes chemins battus je pourrai, par attirances et dissociations, assonances et dissonances, découvrir entre eux des convenances et des ruptures qui me sont encore étrangères.
Je me sens guidé par un rythme d’abord confus mais auquel je dois me conformer, par un son de voix que je reconnais peu à peu pour le mien lorsque j’ai la fermeté suffisante pour l’attendre et pour l’écouter. C’est un moment de bonheur où je communique avec une profondeur, avec un immense passé, tout en me dirigeant, de façon imprécise mais certaine, en avant. Ce bonheur, ce leurre offert à mon espoir par un amour véritable, mais qui doit demeurer ignoré, est nécessaire pour que je continue à poursuivre mon entreprise ou mon voyage. Car entre-temps j’ai plus ou moins perdu de vue mes perceptions initiales. L’esprit n’est plus orienté vers un but mais par le désir de s’enfoncer – et peut-être de se perdre – dans une matière. Matière verbale, matière d’images, de sons et de sens. Matière de l’écriture elle-même qui est toujours pour moi matière féminine. Cette matière attire l’esprit, le capte, le lie à l’œuvre, à la table de travail et à la nécessité d’un intense loisir qui le force à mettre douloureusement entre parenthèses ses autres préoccupations. La poésie dévaste la vie courante, la dénude et déborde le poète. Le poème souvent perd le souvenir de la source et la direction de l’estuaire. Il m’amène parfois à vivre, à comprendre, à dire tout autre chose que ce que je voulais exprimer en commençant. A perdre la vision première, initiante ou initiatique qui devait m’aider à me découvrir, à retrouver l’objet perdu et à inventer, au-delà de sa banalité, la vérité de l’existence. C’est le moment de la patience, de la ténacité, d’un travail qui semble devenu vain. Il faut sonder, remettre en question, attendre, laisser se faire les gouffres, les ponts, les pertes et les liaisons nécessaires. J’écris le poème de jour mais il se fait de nuit. C’est hors du travail de la conscience que se font les véritables rencontres, découvertes et incendies de mots. La difficulté, insoluble le soir, se dénoue le matin parce que, sans que je le sache, “quelque  chose” y a travaillé toute la nuit.
Ce que je décris, est-ce l’inspiration ou le travail du poète ? Baudelaire a marqué ces deux temps de l’activité poétique. Il dit : “C’est par le loisir que j’ai, en partie, grandi.” Et dans une autre réflexion : “L’inspiration, c’est la table de travail.” “L’écriture, m’a dit un jour L., c’est un lapsus.” J’ai été surpris par cette formulation abrupte qui ne cesse depuis de m’interroger. Il est vrai que l’écriture, l’aventure poétique ressemble à un lapsus, à une irruption de l’inconscient à contre-courant de l’immense phrase de la vie courante et du tumulte du temps. La dictée intérieure de la création naît de l’intense loisir du silence pour aller vers celui d’une écoute. Dans l’intervalle, il y a l’inspiration de la table de travail car le côté divin de la poésie est antérieur au poème qui se dirige non vers les dieux mais vers ce qu’il y a de plus humain dans l’homme.

Henry Bauchau, L’Ecriture à l’écoute, Essais réunis et présentés par Isabelle Gabolde, Actes Sud, Hors collection, Édition numérique, 2000.

Cécile Coulon | Je ne reste pas longtemps

 

JE NE RESTE PAS LONGTEMPS

Je ne reste pas longtemps
pour que vous gardiez de moi une image agréable,
pour que chaque parole prononcée ne soit pas perdue,
pour que vous n’ayez pas la possibilité
de trouver sur mon visage une expression de douleur
ou d’agacement,
votre présence ne me fait pas mal et j’aime les gestes tendres
simplement il m’arrive d’avoir besoin d’une nuit
sans étoiles et d’un jour sans déclarations.

Je ne reste pas longtemps
pour ne pas peser sur vos épaules nues,
pour ne pas prendre la place qui n’est pas la mienne,
pour ne pas vous voir pleurer,
je ne considère pas les larmes comme des aveux de faiblesse,
il faut du courage pour noyer le regard
et la voix :
elle est impitoyable la révolte des sanglots
elle exige que l’on fasse dans la neige un petit pas
de côté.

Je ne reste pas longtemps
pour garder de notre rencontre une belle entaille au cœur,
pour ne pas me sentir irremplaçable,
pour avoir envie de vous revoir :
parfois un simple sourire m’atteint comme une flèche aveugle
et je dois ramasser très vite les morceaux qui tombent
de moi-même
par le trou qu’elle a ouvert.

Je ne reste pas longtemps
pour ne jamais être déçue par ce que j’attendais de vous,
pour la promesse d’un retour très bientôt,
pour le baiser qui vient naturellement à ceux qui s’aiment :
je vous écris souvent car j’ose à peine vous toucher,
comment font-ils pour effleurer des mains, et approcher des lèvres,
et frôler des bouches closes
alors que ces mouvements sont pour moi
des actes qui contiennent tout ?

(…)

Cécile Coulon, Noir volcan, Préface d’Alexandre Bord, Le Castor Astral, 2020.

Adonis | Tu me demandes quel est mon pays ?

 

 

Tu me demandes quel est mon pays ?
Mon corps est mon pays.
Qui es-tu ? As-tu convoyé le galop des étoiles,
as-tu dévalé le cours des torrents,
es-tu fleur éclose aux lèvres du mur ?
As-tu revêtu les ailes d’un papillon,
es-tu allé te cacher au-dedans d’un rocher,
as-tu ouvert ta paume,
fait un lit du soleil,
es-tu devenu le murmure d’une forêt,
as-tu entendu le tocsin des montagnes
sonner au cou d’un nuage ?
Qui es-tu ? Ah ! Ha !… Une fois on était,
une fois on s’en est allé :
tu es l’esclave de la route, une guenille sur la route,
tu es cimetière, tu es habitude…
moi je suis découverte, conquête,
il y a sous mes cils un espace de chevaux fantômes –
les fantômes, les lieux, sont des caravanes de pain,
les plantes, les fleurs, les rivières, les plaines
sont des chevaux fantômes
et les hennissements : des blessures,
et les montagnes sont pleines de tentations murmurées.

Avec mes échelles j’ai tissé des ailes à la patience,
j’ai enlacé la source, la perle blanche et les miroirs :
ô vous les arbres des jours, de quel soleil
vous êtes-vous vêtus sous mon tropique,
ô vous les arbres du vertige ?
Et j’ai dit, voici notre feu, voici l’emblème de la fraternité.
(…)

Adonis, Mémoire du vent, Poèmes 1957-1990, Préface et choix d’André Velter, Traductions de Chawki Abdelamir, Claude Esteban, Serge Sautreau, André Velter, Anne Wade Minkowski, revues par l’auteur, Poésie/Gallimard, 1991, pp. 87/88.

 

 

Études pour la main gauche | Henri Michaux par Barbara Rivard & Felix Blumenfeld par Simon Barere

 

 

Études pour la main gauche

En 1911, Michaux observe un combat de fourmis dans le jardin. En 1957, il se fracture le coude droit et découvre son homme gauche, ce qui donna lieu, en 1973, à un texte intitulé « Bras cassé ». Michaux se transforme alors de blessé involontaire en expérimentateur volontaire qui suit et note méticuleusement tous les changements de sensations et de perceptions qui se produisent en lui. « Ce n’est pas grand-chose(sic) qu’un bras cassé. C’est arrivé à plusieurs, à beaucoup. Ce serait néanmoins à observer bien. La plupart des gens se détournent. » En effet, la plupart des hommes, plongés dans un inconnu, cherchent, affolés, l’issue qui les ramènera sur la rive. Ils obéissent à l’instinct et à la force de l’habitude, et recouvrent ainsi rapidement la santé, mais courent le risque de ne jamais quitter la rive, de se pétrifier et de contribuer à l’enchaînement et à l’empierrement du monde où tout, arbre, brise passagère, bras cassé, oiseau en plein vol, combat de fourmis, « devient tissu et ennui et esclavage et chose commune ». Pourquoi se précipiter, pourquoi vouloir se débarrasser du passager, du surprenant, du pauvre ? « Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ? »
C’est peu de choses qu’un bras cassé ? Peut-être. Peut-être pas. Michaux ne traite aucun phénomène à la légère, les observe sans les rectifier, s’y baigne : « je ne cherchais pas tout de suite à regagner le rivage. »
(…)
Quand l’homme droit s’endort, on assiste au baptême de l’homme gauche. « Je tombai, mon être gauche seul se releva. » Il se lève, regarde autour de lui, gesticule et, « dès le lendemain de la chute », écrit. Sa main gauche s’avance, tremblante, et c’est parcourue de contractions qu’elle trace sinueusement des lettres, sans harmonie, maladroitement, d’un style « sans style […] sans formation », qui est le lot des « incultes ». Michaux s’observe avec surprise, observe l’éveil de cet autre, « de celui, écrit-il, qui est le gauche de moi, qui jamais en ma vie n’a été le premier, qui toujours vécut en repli, et à présent seul me reste, ce placide […] moi, frère de Moi. » Comment ne pas reconnaître l’œuvre d’Henri Michaux dans cette recherche d’une écriture gauche, sans formation, sans virtuosité, secouée par l’instabilité et qui trace son chemin solitairement. Dans Passages, Michaux nous livre des observations sur sa main gauche qu’il qualifie de bébé, de faible, sur son homme gauche qui possède néanmoins la grâce, celle du rêve, de l’hésitation et de la résistance, « une certaine tendance au recul “comme moi” » et à qui il doit d’avoir échappé au sport, qui l’aurait inévitablement conduit à devenir sociable, de groupe, de masse. Henri Michaux écrit gauchement, comme il voyage, connaissant mal la langue du pays. L’homme gauche à la main de bébé est cet espace où demeurent les vestiges de l’enfance, «portes ouvertes sur l’incroyable, l’extraordinaire, allié d’avance à l’impossible […] près des miracles ». Espace inachevé, demeure de la liberté, telle est la région inhabitée où séjourne l’homme gauche qui résiste à tous les envahisseurs, l’homme pauvre à qui il manquera toujours quelque chose, dont le manque est la nature. «Je suis né troué, écrit Michaux, […] j’ai sept ou huit sens. Un d’eux : celui du manque. […] Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine, mais il y souffle un vent terrible », et ce trou, Michaux le situe à gauche.

Barbara Rivard, L’homme Froissé, Écriture et peinture chez Henri Michaux, Del Busso Éditeur, 2013, Ed. Num. non pag.

« Quinze ans me séparent du moment où j’ai écrit L’homme froissé, de longues, interminables années d’immobilité où je me suis livrée moi-même en pâture à « l’infini turbulent ». Je crois aujourd’hui que si un jour j’ai pu trouver un chemin de traverse dans l’épreuve, c’est en partie parce que l’œuvre d’Henri Michaux m’avait transmis non un savoir mais un pouvoir de métamorphose, qu’elle m’avait enseigné une grammaire et une gymnastique de l’être dans l’espace intérieur et extérieur, familier et inconnu, fini et infini, réel et imaginé. »

Barbara Rivard

Étude pour la main gauche
Compositeur : Felix Blumenfeld
Interprète : Simon Barere
Récompenses
4 étoiles du Monde de la Musique 

 

 

Très belle série en cinq volumes des concerts donnés par Simon Barere au Carnegie Hall.

Si l’on se refuse — pour des raisons acoustiques, et donc de respect évident des œuvres — si l’on se refuse donc par principe sur ce site à mettre en ligne des enregistrements classiques, l’on peut faire exception cette fois car la prise de son ici a fait au mieux, avec les moyens techniques de l’époque. Ceci dit, il existe une valeur inestimable de ces enregistrements, qui permettent notamment de sentir la présence puissante du musicien, de la salle, du souffle allant de l’un à l’autre — la communion perceptible entre le public et le pianiste.

Cette série véritablement est exceptionnelle.

Je crois que Simon Barere est mort ici, au Carnegie Hall, en jouant le Concerto pour piano de Grieg.

Le présent volume 3 des enregistrements comporte des pièces de Corelli, Loeillet, Rameau, Liszt, Chopin, Blumenfeld, Balakirev, Scriabine, Rachmaninov, Schumann et Weber.

Une dernière précision : le compositeur russe, chef d’orchestre et pianiste Felix Mikhaïlovitch Blumenfeld fut également enseignant, notamment au Conservatoire de Moscou où, parmi ses élèves figure celle pour qui j’aurais voulu naître plus tôt, afin de la rencontrer, puis la voir jouer au piano : Maria Yudina.

Sylvie-E. Saliceti

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Alexandra David-Neel | Comme un mirage

 

 

« Regardez cet homme habile, intelligent; délié, il retourne à ses liens, échappé du brasier, il retourne s’y jeter ! » (Dhammapada.)Je ne m’attirerai certainement pas semblable ironie. Je sais le prix de la délivrance, tout incomplète qu’elle soit, à laquelle je suis parvenue et n’y renoncerai pas. Je me souviens d’avoir écrit, dans les environs de Hyères, au bord de la « grande bleue » un opuscule qui a eu quelque succès, puisqu’il a été traduit en trois ou quatre langues et imprimé jusqu’en Argentine. Il s’appelait : « Pour la Vie. »Je ne renie rien de ce que j’ai dit là. C’était l’expression de ma jeunesse, de ma pensée radicalement logique. Non sans raison, ceux qui m’ont fait l’honneur de conférencier sur ma brochure, et ils ont été nombreux, ou de la traduire, y ont vu un guide à l’usage de ceux qui veulent vivre, réellement vivre. Je ne les méprise pas du haut de ma tour d’ivoire. Ceux-là, les acharnés, les passionnés de leur « moi » qui en veulent le complet épanouissement et qui l’obtiennent, sont les recrues nées pour le grand renoncement. Il est bon d’avoir vécu sa vie. C’est la meilleure chose, la seule raisonnable à faire dans la vie. «C’est pour l’amour du « soi » que toutes choses sont chères », dit un vieux sage dans une des Upanishads. Il faut le savoir, percer à jour toutes les illusions, les façades de sacrifice, d’altruisme, d’héroïsme et tutti quanti et comprendre que même le martyre n’aime que lui-même et ne poursuit que sa satisfaction. Quand l’on a, une fois, bien vu cela, que l’on a cessé de se duper soi-même et que l’on a analysé la jouissance retirée de l’épanouissement du moi, quand l’on a disséqué le moi lui-même et qu’on l’a vu reculer insaisissable et, finalement, s’évanouir comme un mirage, alors, l’idée de lutter, d’avoir de l’ambition, d’avoir… quoi que ce soit paraît bien saugrenue.

Pékin, 31 octobre 1917.

Alexandra David-Neel, La Lampe de sagesse, Préface de Jean Chalon, Éditions du Rocher, 2006.

Alexandra David-Neel | La Lampe de sagesse

 

 

À vrai dire, j’ai le « mal du pays » pour un pays qui n’est pas le mien. Les steppes, les solitudes, les neiges éternelles, et le grand ciel clair de là-haut me hantent ! Les heures difficiles, la faim, le froid, le vent qui me tailladait la figure, me laissait les lèvres tuméfiées, énormes, sanglantes, les camps dans la neige, dormant dans la boue glacée et les haltes parmi la population crasseuse jusqu’à l’invraisemblance, la cupidité des villageois, tout cela importe peu, ces misères passaient vite et l’on restait perpétuellement immergé dans le silence où seul le vent chantait, dans les solitudes presque vides même de vie végétale, les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Pays qui semble appartenir à un autre monde, pays de Titans ou de Dieux. Je reste ensorcelée.

Alexandra David-Neel, La Lampe de sagesse, Préface de Jean Chalon, Éditions du Rocher, 2006.

Bertrand Lacarelle | Arthur Cravan, précipité

 

 

Cravan chimique

Précipité. n. m. T. de Chimie. – Corps solide prenant naissance dans une réaction en milieu liquide et tombant au fond du récipient.
Vieux dictionnaire de l’Académie française.

Arthur Cravan est porté disparu depuis 1918. Sa légende naît cette année-là, au large du Mexique, alors qu’il se trouve à bord d’un bateau aussi mystérieux qu’un vaisseau fantôme.
Le poème de la mer ne saurait rendre son corps, ni lui rendre justice. Il est temps maintenant d’essayer la poésie chimique, la science des précipités, pour retrouver Cravan corps et âme.

Le corps et l’âme sont les deux piliers de la vie selon Arthur Cravan.
Dans le tube à essai, le mythe doit être dilué pour laisser place à l’essence d’une vie. D’abord, en mélangeant Cravan avec les hommes et les femmes de son époque, de son quotidien, puis avec des personnalités d’autres temps susceptibles de réagir avec lui.

Apollinaire et Duchamp, Debord et Desnos, quelques gouttes d’Hofmannsthal, entre autres, se combinent ici avec le grand élément de référence, si complexe, si riche en propriétés hautement actives.

Précipité de nature, précipité en raison de la brièveté de sa vie, précipité dans le monde, Arthur Cravan, sans cesse, change et surprend. Il n’est pas simplement l’homme du scandale et de la provocation, l’un des précurseurs officiels du dadaïsme et du surréalisme, mais également par bien des aspects un homme de la Renaissance et du gai savoir. Si son écriture est nouvelle, inventive, et son style inouï, c’est parce qu’il n’oublie pas d’apprendre des maîtres et du passé. Cravan est à la fois sur les routes, sur le ring et dans la bibliothèque. Dans l’action, un livre à la main.

Bertrand Lacarelle, Arthur Cravan, précipité, Éditions Grasset & Fasquelle, 2010, Ed. num.

Méditerranée sacrée | Polyphonies anciennes et contemporaines de Joël Suhubiette

 

Après M. Dahan, changement absolu de style ce soir, comme souvent sur ce site . Que voulez-vous, on aime se surprendre soi-même!  Plus sérieusement, il s’agit surtout d’initier le jeu toujours renouvelé du sens ; en se plaçant d’abord au sein de l’intériorité, au cœur même de  l’ombre ; puis en insufflant le mouvement vers la clarté. Ce que l’on escompte par là – par ce va-et-vient, et l’inversion incessante du chemin d’exploration –  ce que l’on espère, c’est animer une autre part de lumière, neuve d’avoir (parfois)  débusqué je ne sais quel sillon d’or dans la nuit. À l’endroit exact du passage de l’une vers l’autre – et de l’autre vers l’une – on guette l’oracle qui pose cette question aux passants que nous sommes : peut-on entendre le murmure de l’invisible ?

Voici en somme le projet visionnaire, la quête circulaire – révolutionnaire au sens premier du mot – de la Méditerranée sacrée. La philosophie de ce travail est traduite dans son essence par Thierry Fabre – écrivain, essayiste, fondateur des rencontres d’Averroès et de la revue La pensée de midi, responsable en outre de la programmation des manifestations culturelles du MuCEM – en quelques lignes d’exergue : «J’ai longtemps cherché à deviner cette musique secrète sur les rives de Lérins. De cette petite île où fut fondé jadis, par Honorat, le plus ancien monastère de Provence, monte un hymne profond dédié au silence de la prière et au mouvement des vagues. Le ressac ici s’apprivoise et permet de discerner, au loin, un autre temps de l’écoute. Un temps du retrait, parmi le fracas du monde et les sortilèges de l’éphémère. Là se dessine une forme d’arrière pays qui nous recentre vers l’essentiel. Dans ce lieu, la Méditerranée sacrée n’est pas un leurre. Elle se révèle et s’affirme dans l’intensité de sa présence. Ici, le profane n’a pas pris et ne prendra pas le dessus, il est tenu au loin, sur la côte qui vit de ses largesses.»

Du point de vue formel, Joël Suhubiette à la tête du chœur de chambre «Les éléments», propose cet événement « à la scène comme au disque : un programme entièrement dédié à la Méditerranée, chanté en cinq langues (hébreu, arabe, syriaque, latin et grec ancien) et parcourant huit siècles de musique sacrée.» Explorations splendides, inventives jusqu’à concilier les Trois fragments des Bacchantes d’Euripide à la musique contemporaine d’Alexandros Markeas.

Ci-dessous, O vos omnes Répons des Ténèbres du Samedi Saint de Carlo Gesualdo (1560-1613), en langue latine. En substance, l’expérience, revisitée, de la maxime d’Augustin d’Hippone : Cantare est bis orare ; chanter, c’est prier deux fois.

Sylvie-E. Saliceti

Avec les éléments, depuis quelques années, j’ai la volonté de créer des programmes où se côtoient musiques anciennes et contemporaines. Autour d’une thématique conceptuelle ou géographique, ils permettent d’allier grand répertoire et découvertes. Mais pourquoi le thème de la Méditerranée Sacrée ? (…) L’idée première était de faire entendre des oeuvres chantées dans des langues anciennes du bassin méditerranéen. Le latin s’imposait, mais également, l’hébreu, le grec ancien, l’arabe, le syriaque. J’ai écarté en premier lieu les monodies byzantines, la musique traditionnelle arabe. Le choeur, interprète de la musique « occidentale», n’allait pas être à sa place dans ces univers. J’ai donc choisi tout d’abord des oeuvres du répertoire ancien de notre civilisation chrétienne latine. Les Répons des Ténèbres de Gesualdo, le O Vos Omnes de Vittotia, le Crucifixus de Lotti se sont imposés rapidement comme des chefs d’oeuvres de la polyphonie de la Renaissance ou du début de l’époque baroque. Les oeuvres en hébreu de Salomone Rossi, contemporain de Monteverdi à Mantoue, écrites pour introduire la polyphonie à la synagogue, ont trouvé leur place dans ce corpus.
Pour le grec ancien et l’arabe, il me paraissait évident qu’il fallait faire appel à des compositeurs contemporains. Alexandros Markeas a choisi d’écrire une pièce sacrée à partir des Bacchantes d’Euripide.

Joël Suhubiette


O vos omnes – Répons des Ténèbres du Samedi Saint –
Carlo Gesualdo (1560-1613) latin
Direction musicale : Joël Suhubiette – Choeur de chambre « Les éléments»

Distinctions : 5 de Diapason (décembre 2011) – Hi-Res Audio (mars 2012)

Les chevaux du ciel | La poésie de Tahar Ben Jelloun mise en jazz par Mélanie Dahan

 

J’évoquais Mélanie Dahan dans une chanson d’auteur, signée Dimey, mise en jazz par Giovanni Mirabassi Trio ci-dessous. Mais l’interprète de talent œuvre aussi en poésie dans un bel opus paru entre deux confinements : Le chant des possibles qui adapte notamment Andrée Chedid, Michel Houellebecq, Catherine Fauln, Armand Monjo.  Si les grandes chansons supportent toutes les adaptations, même les plus audacieuses  – quid des questions soulevées par l’adaptation musicale de la poésie ?

Jusqu’où peut-on adapter un poème en chanson ( ou simplement en musique, par un jeu de diction autour du morceau musical ) ? Je reviens souvent à cette remarque de l’un de mes maîtres, Borges — livrée au sujet de la traduction — qui ne semble pourtant pas moins pertinente à l’instant où il s’agit de penser le déplacement de forme subi par le texte poétique nu, vers sa mise en musique. Que risque la poésie dans l’épreuve ? Et  que pourrait-elle éventuellement perdre dans cette mutation imposée par l’artiste, aussi talentueux soit-il ? En l’occurrence, Mélanie Dahan est une artiste  incontestée; devenue emblématique du jazz à la française.  Écoutons le poète des musiques argentines :  « La page de perfection, nous dit Borges, la page dont aucun mot ne peut être altéré sans dommage, est la plus précaire de toutes… Inversement, la page qui a une vocation d’immortalité peut traverser le feu des errata, des versions approximatives, des lectures distraites, des incompréhensions sans perdre son âme dans cette épreuve.»

Roberto Juarroz de mémoire, dans ses Fragments verticaux, disait de la poésie qu’elle multipliait la musique .

Renversons le postulat. Exactement à l’inverse, on peut dire de la musique qu’elle multiplie la poésie. L’élaboration cantologique et musicale du poème – toujours réinventée –  oblige à un singulier travail poétique, en superposition du poème lui-même. La ritournelle deleuzienne, dès lors qu’elle cherche à capter le poème, voit naître d’expérimentales mines d’or de cette « hésitation prolongée entre le son et le sens». Faire chanter le poème, le faire sonner chaque fois différemment s’analyse dès lors en exercice de pure herméneutique. Comme s’il existait un Orient – par nature inépuisable – du texte, constitué de lignes d’horizon sonore dont l’exploration s’avère infinie. Et comme si les variations plurielles des adaptations, des interprétations – si coutumières à la matière cantologique, en particulier jazzistique – contaminaient le poème. Elles se greffent sur lui. Le réinventent. Elles insufflent à la poésie sa multiplicité de formes. Sa plasticité formelle. Ce n’est pas rien en termes de poétique, de recréation verbale  — autrement dit, de réveil de la langue.

La présence de Mélanie Dahan sur scène ―  solaire – accroît encore cet effet. Elle fait rayonner « les ballades en apesanteur », un brin sombres, de l’école réaliste de Dimey. Alors l’on se prend à rêver d’un Bestiaire de Paris à l’ombre des ponts, swinguant sur le pavé.

La direction de ce travail est réitérée dans ce dernier opus donc, « Le chant des possibles », dont les possibles du chant s’évertuent au passage des arts : sautant avec rythme d’un registre vers l’autre, de la prose littéraire ( Bernanos) à la chanson, puis au poème, avec naturel, fraîcheur et l’allégresse d’un enfant jouant à sauter d’un caillou à l’autre au fil du ruisseau. Demeure – sur ces questions subtiles de mise en musique du texte  poétique entendu stricto sensu – demeure une grande maturité et des poètes d’inspirations aussi diverses que Tahar Ben Jelloun, Andrée Chedid ou Michel Houellebecq .

Pour présenter l’artiste plus avant, quelques mots choisis lors de son passage sur France Musique, dans l’émission Open Jazz ici  : de la «tendre voix claire et précise de Mélanie Dahan jaillit un feu profond, une force qui nous transporte à travers la modernité du jazz actuel, mais à la française. Une poésie au plus haut sens du terme, portée avec classe par une femme leader affirmée, une chanteuse intense, qui, pour son nouveau disque, sait nous surprendre à nouveau. Subtil et raffiné. »

Sylvie-E. Saliceti

Comme une chute
de lumière
le jour est planté
de miroirs
où viennent boire
les chevaux du ciel

Tahar Ben Jalloun, Poésies complètes (1966-1995), Éditions du Seuil, 1995.

Ph. Jean-Baptiste Millot

Auteur : Tahar Ben Jelloun
Compositeur :Jeremy Hababou
Interprète : Mélanie Dahan

Poésie, littérature, cantologie.