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Mon chat ne croit pas en l’Homme. Je voudrais tant lui prouver qu’il a tort, mais rien ne suffira à le convaincre. Et puis actuellement, je suis à court d’arguments. Mon chat ressemble en fait beaucoup à ma Mémé : il en a trop vu pour qu’on la lui fasse. Il se méfie de tout, et l’existence lui a prouvé qu’on risque toujours l’abandon. Alors, il se dit sans doute qu’il fera confiance dans une autre vie. Quand je l’ai adopté, j’ai proposé à mes enfants une série de noms plus originaux ou drôles les uns que les autres. J’ai essayé de les persuader d’opter par exemple pour « Batshalom »… simplement parce que je trouvais hilarant de présenter notre animal de compagnie comme le « chat batshalom ». Apparemment, j’étais la seule à trouver ça drôle. Les enfants ont haussé les épaules avec une légère condescendance, et ils ont opté, sans me consulter, pour un nom tout à fait convenu, un nom de chat très banal. Aujourd’hui, je me dis qu’ils ont eu raison : de nos jours, il vaut mieux éviter les patronymes trop juifs. La nuit, dans le noir, je vois ses yeux, telles deux perles translucides, me fixer. Mon insomnie ne semble pas le surprendre. Peut-être même que mon angoisse crée chez lui un début d’empathie. Souvent je me lève et le chat m’accompagne dans ma ronde nocturne. Je me faufile avec lui dans les mêmes endroits, dans le noir. Parfois j’allume une lampe pour lire quelques lignes. Généralement, j’écoute de la musique. Surtout pas « instrumentale ». J’ai besoin de voix, de préférence féminines. Elles seules m’apaisent. Barbra Streisand, ou Barbara tout court, murmurent : « Memory, all alone in the moonlight », « Cette petite cantate, fa, sol, do, fa… », « Papa, can you hear me ? », « Mais les enfants ce sont les mêmes, à Paris ou à Göttingen ».
Anne Sylvestre prend souvent le relais. Ses chansons m’accompagnent depuis toujours, dans mes grandes tristesses ou mes quêtes de sérénité, et une mélodie en particulier : « Les gens qui doutent ».
J’aime les gens qui tremblent, que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté
Il y a quelques années, j’ai même traduit cette chanson en hébreu. Je rêvais que quelqu’un fasse la même chose en arabe, et qu’on puisse diffuser ces versions au Proche-Orient, là où les certitudes font tant de victimes, civiles ou militaires. La guerre a toujours adopté cette stratégie : chaque camp fait du doute sa cible prioritaire, et cherche à l’abattre en bombardant son QG, la liberté de penser. Il suffit de tendre l’oreille aujourd’hui vers ces voix qui hurlent dans nos téléviseurs, nos journaux et surtout sur les réseaux sociaux pour s’en convaincre. Plus rien ne fait « trembler » les convictions. L’indubitable entonne partout sa petite chanson.
Celles d’Anne Sylvestre me font du bien, depuis toujours, mais j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. En lisant l’histoire familiale de cette compositrice, un élément de réponse m’est apparu. J’ai compris que cette fille de collabo avait fait de ses chansons le lieu d’un combat contre ses origines. Comme si chaque parole qu’elle écrivait murmurait à demi-mot : je suis l’enfant d’un lâche ou d’un salaud, mais je saurai m’élever contre cet héritage. C’est peut-être pour cela qu’elle a écrit tant de textes pour les enfants, des comptines pour apprendre à grandir ou à se méfier, à faire confiance ou à faire ses lacets. Ses « fabulettes » affabulent d’autres futurs possibles, pour elle et pour nous. Peut-on dépasser autrement son passé que dans la réécriture ?
Delphine Horvilleur, Comment ça va pas ?, Conversations après le 7 octobre, essai, Grasset, pp.105/106
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Les gens qui doutent
Auteur, compositeur : Anne Sylvestre
Interprètes : Vincent Delerm, Jeanne Cherhal, Albin de la Simone