les pierres du nord george vulturescu

 

 

 

LA TRACE ONTOLOGIQUE DU COUTEAU

 

 

Je ne suis qu’un homme arpentant les Pierres du Nord
sous une étoile stérile. Je respire le même air que
les bêtes sauvages, l’air qu’exhalent le jabot des oiseaux,
la puanteur des marais, les restes de
charognes.

Toi seul n’es pas pourri, mon couteau,
sur lequel s’est posée la main de mon grand-père Dumitru
sculpteur de croix ; la main de mon père Georges,
puisatier.
Tu as l’éclat de la louve qui vient de
mettre bas seule dans le hallier.
On peut te poser sur la gorge du tyran, sur
la gorge du vagabond, sur la gorge du frère.

La louve s’agenouille
prend entre ses dents chacun de ses petits et l’emmène au creux
de sa tanière. Puis elle les lèche de sa langue rêche.

Ah, tu passes de père en fils sur les lits de
mort, mon couteau !
Fou qui te reçoit en héritage,
fou qui ne te lègue !

Tout comme moi – fou sur les Pierres
du Nord qui écrit dans la nuit stérile.
Chaque lettre gonflée d’effroi laisse une
« trace ontologique » comme la traînée humide de
l’escargot sur les pierres.
Délicatement je prends chaque lettre et la dépose
dans le mot suivant qui ne tremble pas,
qui ne bégaye pas de trouille,
comme la louve prend ses petits entre ses dents.

Le couteau des lettres ne laisse rien pourrir.

 

 

George Vulturescu, Les pierres du Nord, Pietrele nordului, Édition bilingue, Traduit du roumain par Jean Poncet, Encres de Pierre Guimet, Jacques André Éditeur, Collection La marque d’eau, 2018, pp. 10&11.

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