
◊
L’amour de la transparence est ma faiblesse, mais aussi ma force. Ce que je dis ne signifie pas qu’il n’y ait pas en moi, et dans la poésie que j’écris, des zones d’ombre.
◊
XXXVII
Pas seulement les maisons. Les paroles aussi
montrent à présent les morsures de la peau.
Quelle est cette lumière qui ne répond pas,
et au vent seul
livre son sourire ? Si elles chantent,
où chantent-elles ? Dans le cœur
d’un ami, c’est là qu’on trouvera les vestiges d’un feu.
Comment espérer
qu’il brûle encore ? La plus aérienne
parle. Doucement
elle éloigne la nuit. Tandis que la neige,
oh la neige, la neige attend.
Eugénio de Andrade, Blanc sur Blanc, tiré de Matière solaire suivi de Le poids de l’ombre et de Blanc sur blanc, Préface de Patrick Quillier, traduits du portugais par Michel Chandeigne, Patrick Quillier et Maria Antónia Câmara Manuel, Poésie /Gallimard, 2012.
As mãos e os frutos
Auteur : Eugénio de Andrade
Interprète : Cristina Branco
Compositeur : Custódio Castelo
◊
Tu pourrais apprendre à la main
un autre art,
celui de traverser le verre
Eugenio De Andrade, Matière solaire
◊
Écrire sera donc, pour Eugenio de Andrade, un exercice de transparence : pour devenir ce « corps léger presque de verre » de l’enfance, il devra décanter, épurer le langage ; faire du poème un espace de clarté et de silence (« faire du mot / la demeure du silence») où puisse advenir le monde transfiguré ; où chaque chose puisse être elle-même et plus qu’elle-même : le chiffre d’une totalité. En somme, il devra alléger langue et corps, les convertir en air, cet élément à la fois invisible et lumineux, physique et immatériel, vide et vivant que le poète met, explicitement, au fondement de sa rêverie : « L’air est mon élément, l’air ». D’où la simplicité de ces poèmes, leur brièveté intense qui rappelle tour à tour le haïku, Follain ou le Ritsos de Notes en marge du temps. Mais avec, à chaque fois, ce mélange de limpidité, de sensualité et d’angoisse qui n’appartient qu’à eux. Car l’angoisse de la mort — « le poids de l’ombre » — rend plus intense, par le contrepoint constant qu’elle instaure, la splendeur lumineuse des instants de plénitude.
Jacques Ancet, L’amitié des voix, 2 : le temps des voix, Édition numérique, publie.net, 2009.
◊
◊