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[Il ya trente mille ans les mains négatives] par Marie-Hélène Prouteau

Mains négatives- Grotte Del Castillo

 

 

IL Y A TRENTE MILLE ANS LES MAINS NÉGATIVES

Pourquoi ces mains nous fascinent-elles autant ? De quel sens sont porteuses ces empreintes remontant à l’aube du Paléolithique ? De la grotte Chauvet à Cosquer, de Lascaux à Altamira, la même énergie enfouie au cœur des fissures de l’ombre est là qui nous étonne.

Marguerite Duras, François Warin, Tiphaine Samoyault, Sylvie E.Saliceti, voici quatre regards différents en littérature, poésie et philosophie qui interrogent le mystère de ces traces et signes venus des lointains. La tranquille ordonnance de ces tracés parle fort à l’imagination. Cette connivence primitive de la main sur la pierre, entre celle posée sur la paroi et l’autre qui dessine et peint, est-elle la manifestation irrépressible d’un écart entre le réel si précaire vécu par ces êtres et la liberté d’une conscience plus forte que la mort ? Ou bien la parole vive et bouleversante d’un art natif ?

Dans Les Mains négatives,  Marguerite Duras écrit :

« Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel
Plates
Posées écartelées sur le granit gris
Pour que quelqu’un les ait vues
Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans
Je t’aime
Je crie que je veux t’aimer, je t’aime ».

Tout brûle chez Marguerite Duras.
De cet énigmatique chemin des origines, nous reliant à cette humanité pareille à nous-mêmes, elle tire un récit-poème, infiniment dépouillé.
Une voix de l’aube de l’humanité parle. Qui fut l’homme de la grotte magdalénienne ? Un chamane, un chef de tribu, un fou d’amour ?
Il crie son désir d’aimer.
Marguerite Duras imagine le « tu » d’un duo. Et cela suffit pour mettre en mots un blason  d’amour venu du fond des temps.
Le désir, toujours, chez Duras, est là.
Ces mains négatives sont une présence-absence, qui perdure une fois la présence évanouie. Comme en songe. Un défi obstiné face au chaos des falaises.
Quelque chose de ténu, d’immémorial à la fois passe, le pur vertige de la littérature.

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Dans La Main négative, paru aux Éditions Argol, Tiphaine Samoyault écrit : « Il faut imaginer les femmes peignant aux murs de Lascaux ».  Telle est l’approche de Tiphaine Samoyault dans un des six chapitres qui donne son titre à son livre. Cette projection, qui était au départ de la réflexion de l’écrivaine une pure fiction se verra confirmée par la découverte de chercheurs de la Préhistoire. « Les peintres rupestres n’étaient pas toujours des hommes », écrit le journal Le Monde en janvier 2006, se basant sur le travail d’un chercheur américain Dean Snow. Désormais cela serait envisageable, on trouve ces mains féminines sur les grottes de Chauvet, de Cosquer, en Argentine, en Indonésie. Voilà un véritable retournement.

Replaçons ce chapitre dans ce qui fait le cœur du livre, ces mains au travail, dans leur simplicité austère, muette, qui disent bien plus qu’elles-mêmes. Il y a d’abord les mains laborieuses des ouvrières des manufactures, connues par Tiphaine Samoyault qui a grandi, enfant, dans l’univers familial des tapisseries. On sent le plaisir de l’auteure à restituer ces tentures, ces bobines, ces tissus si agréables à toucher. Il y a aussi les mains de la grand-mère couturière dont l’évocation ramène un bonheur d’enfance. Et les mains qui pétrissent, modèlent ou brodent de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois. Figure tutélaire qui traverse tout le livre et avec qui Tiphaine Samoyault se reconnaît une proximité : « J’ai eu, comme Louise Bourgeois sans doute, une enfance textile avec tout ce que cet adjectif suggère de douceur, de cachettes et de lectures ».

Mais ce livre inclassable tient aussi de l’essai. Tiphaine Samoyault médite sur le temps, sur la durée : « il fallut vingt ans à une ouvrière canute lyonnaise pour tisser les tentures en soie de la chambre de la reine ». Elle médite sur le passé des manufactures, cet âge artisanal d’avant l’industrie : « Je cherche en écrivant ce que ce passé-là m’a donné comme avenir ». Elle se tient entre hier et demain, songe à cet enfant qu’elle attend alors. Et portant le regard sur cet entre-deux, elle le rapproche de l’art de repriser un trou, se plaisant à ce sujet à citer Kierkegaard.

Se questionnant sur sa place de femme, Tiphaine Samoyault éclaire en un bel hommage complice ce qui se transmet de femme à femme, de génération à génération. Louise Bourgeois, Hélène Cixous, Marguerite Duras sont là, qu’elle se représente femmes en train d’écrire ou de lire le texte de son film Les Mains négatives pour cette dernière. Et qu’elle imagine toutes trois comme mères avec leurs enfants. Toujours dans cette tension de haute alliance avec la vie.

Ainsi fait de matières, de laine, d’argile, de mots, ce livre offre une superbe écriture-tissage. Le texte, l’étymologie textum en latin désignant le tissage, c’est ce fil métaphorique qui donne à voir ce travail de femmes venues avant nous, depuis la nuit des temps. La remontée vers l’origine, vers la Préhistoire prend alors tout son sens : « L’art naissait entre les mains des filles », se plaît-elle à imaginer.

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Avec Au commencement la beauté, Éditions Arléa, François Warin nous livre l’approche du philosophe  sur ces inscriptions pariétales, partant du constat : « Rares sont les philosophes qui se sont intéressés à ce que, depuis plus d’un siècle, on appelle la Préhistoire ». C’est l’émerveillent devant les premières mains d’or qui guide le cheminement de son interrogation devant les panneaux de mains négatives, « première peinture connue, moment inaugural ». Sa passion de l’origine, François Warin la transmet devant l’extraordinaire énigme de ces « œuvres d’art », avant même que ne soit advenue l’époque de l’art. Qu’est-ce qui nous éblouit de cette splendeur nichée dans l’ombre de la caverne ?

Les mains nous interrogent puissamment, écrit-il, les anthropologues définissent la main humaine avec son pouce opposable comme un organe préhensible rendu possible du fait de la station debout. La main devient, par là, un instrument universel. Pour Henri Focillon dans Eloge de la main, l’homme a dégagé la main du monde animal et a pu ainsi libérer l’exploration du monde par le toucher. Ce toucher par la main est présence immédiate au monde, conscience sensible du réel.

Dans cette aventure du regard, nous remontons, avec le philosophe, vers la pensée de l’origine, celle des premiers temps, des premiers hommes, de « l’art » premier. Nous suivons dans cette quête plusieurs approches de philosophes. Paul Valéry, Georges Bataille, André Leroi-Gourhan. Celui-ci écrit dans Le geste et la parole : « L’art le plus pur plonge toujours dans les profondeurs. Il émerge tout juste par la pointe, des socles de chair et d’os sans lesquels il ne serait pas ». La part d’ombre de ces mains dessinées sur les parois relie ainsi à la scène primitive d’un de nos mythes fondateurs, celui de la Caverne de Platon. Pour Walter Benjamin, l’invisibilité de l’art des cavernes a une portée et une aura religieuses – à l’encontre de notre usage de l’art qui réclame la visibilité et la reproductibilité sans limites grâce à la technique.

À quel usage, à quel rite initiatique sont-elles destinées, ces mains si souvent peintes sur les parois des grottes, telles les cent-soixante mains cernées de Gargas vieilles de 27 000 ans étudiées par Leroi-Gourhan ? Jean Clottes y voit des mains de chamanes, dans l’acte symbolique d’une religion primitive qui viserait l’imposition des mains d’un thérapeute magicien. Est-ce magie ? Valeur cultuelle ? Art ? Ou le tout à la fois ?  Au bout du compte, nous restons saisis devant la prodigieuse épiphanie d’un monde qui nous parle de nous, de ce que nous fûmes mais qui reste à jamais inconnu.

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Dans son recueil Couteau de lumière paru chez Rougerie, Sylvie E.Saliceti relie trois poètes, Thierry Metz, Erri De Luca et Pierre Reverdy qui ont, chacun, un lien au travail de la pierre, voire de la sculpture pour le troisième. Elle y expose le thème central des « pierres à cerfs », ces inscriptions que l’on trouve en Mongolie, en Corse, gravées sur des stèles et qui possèdent, semble-t-il, une valeur rituelle. Il y a, incontestablement, chez cette poète un imaginaire de la trace dont il s’agit d’interroger « l’inscription puis l’effacement ». C’est vrai de la vérité de la Shoah par balles en Ukraine dont elle scrute les traces dans son recueil Je compte les écorces de mes mots. C’est vrai aussi de la rêverie anthropologique qu’elle nous offre sur les mains négatives dans le recueil Couteau de lumière.

Dans l’imagination si singulière de Sylvie E.Saliceti, la grotte préhistorique est une grotte marine. Et ce lieu se métamorphose en une sorte de cathédrale où la nageuse pénètre par la nage. Du coup, la nage, paumes ouvertes, suscite l’image des mains négatives. Et, tout naturellement, la poète en vient à l’idée de « fresques », ces « affreschi » exécutées sur un enduit frais constitué de chaux éteinte, à l’eau, comme Erri De Luca, maçon de son métier, qui a travaillé de ses mains les fresques, le rappelle dans le livre Fresques Affreschi écrit avec Giuseppe Caccavale.

Ce sont ces associations poétiques successives du recueil qui s’entrelacent et font advenir la présence de l’eau, du sable, dans les grottes : « Cette fresque sur les murs a l’âge des filles aînées du monde ». Les mots de Sylvie E.Saliceti sont ainsi porteurs d’une belle et lointaine mémoire qu’elle a à cœur de faire vibrer à nouveau :

« sous les paupières- quelques poèmes engloutis- peuples de traces aux mains négatives ».

L’on peut ainsi mesurer l’extraordinaire richesse poétique des mains négatives dans la profondeur obscure des grottes. Elles n’en finissent pas d’être une féconde source d’émerveillement et de nous rendre ce monde comme neuf et toujours jeune.

Marie-Hélène Prouteau

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