Dominique Sampiero | La vie est chaude

 

 

Nos lèvres et leurs baisers

On ne sait rien dire de la mort. On en parle à voix basse. Le moins possible. On y pense en secret. C’est toujours la mort des autres. On la tient à distance. Et c’est le monde qu’on éloigne ainsi sans le savoir. Tous les vivants restent des étrangers, des ombres qu’on serre dans ses bras pour leur faire des promesses, leur jurant qu’on est là pour toujours. Puis on s’habitue à leur présence, à leur amour, comme si vieillir consistait à se détacher. Rendre tout plus lisse, plus neutre, plus raisonnable. On laisse la vie s’éteindre à petit feu. Par peur de tout perdre justement.

Cette indifférence quotidienne est un adieu qui s’ignore et touche chaque innocent qui nous croise. Les créatures les plus proches aussi. On s’éloigne des êtres aimés par peur de souffrir le jour de leur départ. On creuse un fossé invisible entre leurs yeux et notre cœur. Nos bras et leurs épaules. Nos lèvres et leurs baisers. On désapprend à les aimer pour se protéger du dénouement. C’est quand ils meurent qu’ils redeviennent des personnes. On leur parle enfin comme on n’a jamais osé. On leur demande si la nuit est tendre avec leur sommeil.

Dominique Sampiero, La vie est chaude, Éditions Bruno Doucey, 2013, p.15.

 

 

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