René Depestre par Arthur H | Le métier à métisser

 

 

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À Michel Conil-Lacoste

Le métier à métisser

 

Partie bien étoilée de la mer caraïbe
ma vie est la métaphore et la table
des voyages couronnés de femmes aux fruits d’or.

Le corail bleu d’une île éclaire mon parcours
la vie avance avec le Sud qui m’écartèle
un Nord est mon masque et mon pupitre d’émeraude.

À chacun de mes départs sans retour
la joie de vivre m’a fait un courant marin
capable de guider de nuit mes passions d’homme.

Dessiné dans le tronc d’un arbre à pain
à chaque naufrage un grand voilier
me trouve la voie navigable et le sel ami.

Dans chaque pas en terre étrangère
de nouvelles racines prolongent
le chemin qui vient du pays natal.

L’âcre écume de l’exil à l’esprit
le métier à métisser les choses de la vie
résiste bien aux assauts du tigre en moi.

Culbuté par la grosse houle du siècle
au feuillage musicien des mots je lave
mon époque à l’eau de ma tendresse du soir.

 

René Depestre, Rage de vivre, Œuvres poétiques complètes, Préface de Bruno Doucey, Illustration de Antonio Benni, Seghers, 2006, Edition numérique 4/30.Autre source : livret accompagnant le disque L’or Noir de Arthur H.et Nicolas Repac.

 

 

Auteur : René Depestre
Interprète : Arthur H
Composition, arrangements, enregistrement et mixage : Nicolas Repac

rené depestre oeuvres poétiques complètes

Voix de René Depestre | À bas

 

rené depestre oeuvres poétiques complètes

À bas l’être humain
À bas les étoiles
À bas le maïs et le blé
À bas la pluie et la neige
À bas le cheval, le chien et la colombe
À bas le rossignol et le papillon
À bas le pupitre et les fleurs
À bas le phosphore et les crayons
À bas la cerise et la topaze
À bas le radar et le brouillard
À bas l’eau, le vent et le calcium
À bas les cahiers et les chaises
À bas les seins et l’azur
À bas le sonnet et le basilic
À bas les vitamines de A jusqu’à Z
À bas le cristal et le bois
À bas le baiser et l’algèbre
À bas le sel et la géométrie
À bas le nord et le sud
À bas le coït et ses épopées
À bas la pomme, le raisin et le compas
À bas le piment et le stéthoscope. »
« À bas l’orgasme, la lune et le voilier
À bas Einstein et son Mozart
À bas les draps et la fumée
À bas la rosée, l’herbe et les amants
À bas le repos, la sueur et le feu
À bas la table, le vagin et la lampe
À bas Tolstoï, la mer et l’espoir
À bas l’agneau, le vin et la montre
À bas la charrue, le bœuf et le sillon
À bas Homère, les ponts et la santé
À bas la poupée, le facteur et l’alouette
À bas l’alphabet et la nostalgie
À bas la tortue, le coq et le cinéma
À bas le charbon et le vers libre
À bas le melon, le colibri et la pensée
À bas Van Gogh, le diamant et l’hirondelle
À bas le citron, le nénuphar et la bonté
À bas le silence, le miel et le travail
À bas le lit, la joie et la liberté
À bas l’alpha et l’oméga de la vie !
Demain, la bombe H !

René Depestre, Rage de vivre, Œuvres poétiques complètes, Préface de Bruno Doucey, Illustration de Antonio Benni, Seghers, 2006.

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René Depestre | Jeune haïtien en colère


 
 
 
 
 
 
 
Jeune haïtien en colère

À Milan Kundera

C’est un temps où les hommes cherchent
des fétiches et des mots magiques
à accrocher aux malheurs quotidiens :
les mots amour espoir et liberté
meurent de froid et de chagrin sur toutes les lèvres.

Vient un jeune homme aventureux des îles
il répudie le fauve qui traque les mots,
en l’an 47 son sang devient fou à force de draguer
la vie des mots.

Il congédie tous les mots usés
tous les mots qui ont le cou et les pieds
pris aux pièges à faucons et à vrais cons.
Il garde les mots qui débordent
en tous sens de son âme en danger :
les mots ensorceleurs des matins de voyage
les mots qui portent leur époque à bout de bras
les mots qui lèvent des baraques et des tentes
et des saltimbanques à la foire des mots.

(…)

Je suis le moyeu de la roue des mots
je tourne autour du dieu païen des consonnes
mon esprit-alphabet brûle de tous ses feux
avide de nommer des choses inconnues : arbres,
animaux, êtres légendaires en orbite
autour de la fée des voyelles !

Mon imagination porte sa vision des mots
jusqu’à de fantastiques banlieues : enroulé
dans la poussière de mon chagrin, totalement
ivre de mon impuissance à changer — ne serait-ce
qu’un iota du monde où l’on vit — je reste
ce jeune poète qui désespérément
tend les bras tout en haut d’un trapèze
au carrefour d’un après-guerre de rêve
où l’homme et la femme s’amusent
à lever des braises dans mes terrains vagues !

Je sens mes veines qui éclatent
dans la violette ébullition des mots !
leur sève tire le français de mes phantasmes :
les mots de Bossuet emportés par les cent
chevaux à vapeur créoles de mes passions,
la prose à la joyeuse madame Colette

(…)

René Depestre, Minerai noir, Anthologie personnelle et autres recueils, Seghers/ Points, 2019, pp.94/95/96.

 
 
 
 
 
 
 

Le chercheur d’or | René Depestre

 

 

 

 

Le chercheur d’or

Je suis un chercheur d’or, je cherche la beauté
qui parfois fait son nid dans le fleuve humain
je veux battre dans l’homme un record de plongée
je cherche la fraîcheur de la mer au matin.

En chacun je descends mon cœur pour boussole
je veux trouver dans l’homme une aurore de métal
qui fasse rougir l’or, pâlir le tournesol
tant elle vaut son pesant de soleil et d’opale.

Pour une once de bonté, un gramme de tendresse
que de tonnes d’infamies il me faut remuer
à tel point que mes mains si riches d’allégresse
ont l’air dans le matin de deux ailes brisées.

Je suis un chercheur d’or, pour éclairer mes jours,
pour aurifier mes songes, il me faut une aurore
frappée à l’effigie de l’homme et ses amours
il me faut la douceur et ses yeux de phosphore

Il me faut l’espérance et ses lingots d’azur
Oh est-ce là vouloir la pierre philosophale
si de toutes mes forces je veux franchir les murs
soniques de l’humain est-ce un rêve immoral ?

Est-ce ma faute frère si de tous les biens
si parmi tous les ors qui courent le monde
parmi tous les diamants c’est toi mon seul lien
C’est toi le gisement où je cherche ma Golconde !

René Depestre, Minerai noir, Anthologie personnelle et autres recueils, Seghers/ Points, 2019, pp.54/55.

 

 

Une conscience en fleur pour autrui | René Depestre

 

 

 

 

UNE CONSCIENCE EN FLEUR POUR AUTRUI

 

Ma joie est de savoir que tu es moi
et que moi je suis fortement toi.
Tu sais que ton froid dessèche mes os
et que mon chaud vivifie tes veines.
Ma peur fait trembler tes yeux
et ta faim fait pâlir ma bouche.
Sans ta force d’être un feu libre
ma conscience serait plus seule
que la terre morte d’un désert.
Ma vie offre des clefs émerveillées
à la perception de ta propre essence.
Lorsque tu veilles sur ma liberté
tu donnes un ciel et des ailes
au mouvement de mon espérance.
Mon désir d’être heureux, s’il cessait
un instant de compter avec le tien
tomberait aussitôt en poussière.
Quand tu saignes au couteau mon identité
nos consciences vont ensemble à l’abattoir.

René Depestre, En état de poésie ( Petite sirène), Les éditeurs français réunis, Éd. numérique, 2012, p.28.