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C’est que les pierres présentent quelque chose d’évidemment accompli, sans toutefois qu’il y entre ni invention ni talent ni industrie, rien qui en ferait une œuvre au sens humain du mot, et encore moins une œuvre d’art. L’œuvre vient ensuite ; et l’art ; avec, comme racines lointaines, comme modèles latents, ces suggestions obscures, mais irrésistibles. Ce sont avertissements discrets, ambigus, qui à travers filtres et obstacles de toutes sortes rappellent qu’il faut qu’il existe une beauté générale, antérieure, plus vaste que celle dont l’homme a l’intuition, où il trouve sa joie et qu’il est fier de produire à son tour. Les pierres – non pas elles seules, mais racines, coquilles et ailes, tout chiffre et édifice de la nature – contribuent à donner l’idée des proportions et lois de cette beauté générale qu’il est seulement possible de préjuger.

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Pourtant, même si [l’homme] néglige ou dédaigne, même s’il ignore la beauté générale ou profonde qui émanait dès l’origine de l’architecture de l’univers et de qui toutes les autres sont issues, il ne peut faire qu’elle ne s’impose à lui par quelque chose de fondamental et d’indestructible qui l’étonne, qui lui fait envie et que résume bien, dans sa brutalité, le terme de minéral. Cette perfection quasi menaçante, car elle repose sur l’absence de vie, sur l’immobilité visible de la mort, transparaît dans les pierres de tant de manières diverses qu’on pourrait énumérer les paris et les styles de l’art humain sans peut-être en découvrir un seul qui n’aurait pas en elles un équivalent.

Roger Caillois, L’écriture des pierres, Skira Genève, 1970, pp. 10 & 11/12.

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Roger Caillois

L’écriture des pierres
Auteur et récitant : Roger Caillois

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