Vahé Berberian | Le buste de mon père

 

 

 

 

 

Toutes les histoires ont une fin et chaque fin a son histoire. Ceci est l’histoire d’une fin. La fin de la vie de mon père. Je la raconte pour la partager et ainsi me libérer de ce poids. Je dois raconter, car si je ne le fais pas, l’histoire restera à jamais inachevée. Et aussi pour qu’enfin je puisse inscrire le point final de ma main et refermer le livre, descendre dans la rue et reprendre le cours de ma vie sans éprouver un quelconque sentiment de culpabilité.

On devient adulte, dit-on, au moment où on se réconcilie avec la personne de son père. Plus exactement, en descendant le buste du père de son piédestal, il se ranime et on se réconcilie avec cette réalité qui veut qu’un père, comme tous les mortels, n’est qu’un être humain faillible, ni plus ni moins. Alors seulement on peut couper le cordon et l’aimer tel qu’il est.

En ce qui me concerne, le buste de mon père était si lourd, qu’au moment de le descendre de son piédestal il m’a échappé des mains et s’est cassé en mille morceaux ; je les ai gardés jusqu’à l’âge de 36 ans dans notre appartement au troisième étage, à l’angle de Normandie et Sunset, jusqu’au jour où un parfait inconnu mettant bout à bout les morceaux les a posés devant moi et a disparu.

Vahé Berberian, Au nom du père et du fils, Traduit de l’arménien par Houri Varjabédian, Collection Diasporales, Éditions Parenthèses, 2021.

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