Archives par mot-clé : Sylvie Saliceti

Valère Novarina | Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles

 

 

Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s’en forgeant plus qu’une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer ; nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n’y a que le mystère de parler qui nous séparait d’eux. A la fin, nous deviendrons des animaux : dressés par les images, hébétés par l’échange de tout, redevenus des mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l’histoire est sans parole. A l’image mécanique et instrumentale du langage que nous propose le grand système marchand qui vient étendre son filet sur notre Occident désorienté, à la religion des choses, à l’hypnose de l’objet, à l’idolâtrie, à ce temps qui semble s’être condamné lui-même à n’être plus que le temps circulaire d’une vente à perpétuité, à ce temps où le matérialisme dialectique, effondré, livre passage au matérialisme absolu — j’oppose notre descente en langage muet dans la nuit de notre corps par les mots et l’expérience singulière que fait chaque parlant, chaque parleur d’ici, d’un voyage dans la parole ; j’oppose le savoir que nous avons, qu’il y a, tout au fond de nous, non quelque chose dont nous serions propriétaire (notre parcelle individuelle, notre identité, la prison du moi), mais une ouverture intérieure, un passage parlé.

Chaque terrien d’ici le sait bien, qu’il n’est pas fait que de terre. Et s’il le sait, c’est parce qu’il parle. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que l’intérieur est le lieu non du mien, non du moi, mais d’un passage, d’une brèche par où nous saisit un souffle étranger. A l’intérieur de nous, au plus profond de nous, est une voie grande ouverte : nous sommes pour ainsi dire troués, à jour, à ciel ouvert -comme les toitures des cabanes de soukhot. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que la parole existe en nous, hors de tout échange, hors des choses, et même hors de nous.

Qu’est-ce que les mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent? Qu’ils ne sont ni des instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que nous. Ils savent qu’ils sont échangés entre les hommes non comme des formules et des slogans mais comme des offrandes et des danses mystérieuses. Ils en savent plus que nous; ils ont résonné bien avant nous; ils s’appelaient les uns les autres bien avant que nous ne soyons là. Les mots préexistent à ta naissance. Ils ont raisonné bien avant toi. Ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine et comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes du dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que toi. Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit.

Valère Novarina, Devant la parole, P.O.L, 1999, pp. 13 & S.

 

 

 

 

Le chant des martinets | René Char – Lorand Gaspar – P. Jaccottet


MartinetLES DISTANCES

à Armen Lubin

Tournent les martinets dans les hauteurs de l’air :
plus haut encore tournent les astres invisibles.
Que le jour se retire aux extrémités de la terre,
apparaîtront ces feux sur l’étendue de sombre sable …

Ainsi nous habitons un domaine de mouvements
et de distances ; (…)

Philippe Jaccottet, Oeuvres, L’ignorant, Bibliothèque de la Pléiade, Édition de José-Flore Tappy avec la collaboration d’Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Préface de Fabio Pusterla, 2014, p. 166.

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Écriture ample, d’un seul trait qui démontre sa source
et son élan – martinets –
se dépliant par d’immenses caresses, épousant les pleins,
les creux et les failles du corps invisible des vents.

Tant de tiges qui s’élancent, se plient et se déplient, se
cassent sans se rompre, d’un même mouvoir en lui-même enraciné,
mouvoir, telle une pensée lisible un instant sans mot et
sans trace
coulé dans la pleine jouissance de son être indivis
tout un ciel d’afflux de sèves, de rumeurs d’éclosion
ô certitude d’être ici sans reste exprimé dans son faire !

Plongées et rejaillissement souples, toujours légers,
infiniment légers,
torsades et dislocations tracées avec la même assurance
fluide,
comme si le mouvement de la vie, sa trajectoire
incalculable se dépliaient
dans la substance même d’une infrangible unité –

Le gracieux don de bâtir ces hautes voûtes éphémères
où résonne
mêlé aux brefs appels pointus le bonheur du regard
d’habiter
ces traits qui volent et dessinent leurs arcs innombrables
lumière sur lumière –

C’est la seule écriture que tu puisses lire aujourd’hui.

Comme si ta rétine et les neurones gris où s’élaborent
et se dissolvent ces dessins purs d’un seul élan tracés
(dans le bruissement discret de courants et de chimies)
comme si les pins fins rameaux de ton souffle et de ton
sang
tout ce que ton esprit croit comprendre et ignore,
les espaces et une pensée infiniment ouverts
étaient fondus dans le même déploiement
en cette musique où chaque note est un cœur
au rythme, harmoniques et timbre singuliers –

Sois tolérant pour tes failles et faiblesses,
accueille le silence dans les mots qui s’accroît
tout comme le dépouillement des vieux jours
rappelle-toi ce que tu as perçu d’invisible au désert –
la brise du petit matin cueille en passant
l’odeur des genêts et soulève le rideau

Lorand Gaspar, Patmos, Lavis de T’ang, Pully, P.A.P., 1992 / Gallimard 2001.

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Le martinet

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour
de la maison. Tel est le cœur.

Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il
touche au sol, il se déchire.

Sa repartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut
dentelle de la tour ?

Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à l’étroit
que lui.

L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les
persiennes de minuit.

Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa
présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.

René Char, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Introduction de Jean Roudaut, 1983, p.276.

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Chant du Martinet Noir
Tous les oiseaux d’Europe
Jean C. Roché — Frémeaux — 396 chants
Grand Prix de l’Académie Charles Cros

Andrée Chedid | Vieux murs


Les vieux murs
Aux pierres inégales
S’élèvent
Selon la main
Le lieu
Et le hasard

Rugueux et tendres
Ils épousent les ans
S’allient aux feuillages

Nos rêves s’y agrippent
Et les traversent
Parfois …

Andrée Chedid, Rythmes, Préface de Jean-Pierre Siméon, Poésie/Gallimard, 2017, p.74

 

FICAGHJOLA, 2019.

Di Petra 
Lettera di u Mulateru a u corsu
Polyphonies corses
Les Voix de l’émotion

Lettera di u Mulateru a u corsu, Lettre du muletier : « Après avoir beaucoup cheminé sur les crêtes, les montagnes et les forêts, quelquefois assis sur un vieux mur de pierre, les anciens et les enfants entonnaient des chansons … »

Boris Vian et Claude Nougaro | Art mineur

 

 

N’étant pas un genre mineur, la chanson joue, cela va de soi, un rôle majeur dans les circonstances les plus diverses et souvent les moins propices; nous y reviendrons plus tard, mais empressons-nous d’ajouter qu’on peut se faire faire presque n’importe quoi en chantant, sauf un lavage d’estomac ou enlever les amygdales, et que la mort n’exclut pas le reste.

La chanson est éternelle, dit-on couramment.
Je crois que l’on se trompe : la chanson est, sous sa forme de chanson, étroitement liée à l’existence de l’homme sur cette planète. Rien, donc, de plus relatif que cette éternité. Qui plus est, on a toute liberté d’imaginer une race d’hommes sans cordes vocales, et qui ne chanteraient point. Rêve revigorant quand on a écouté quelque temps la radiodiffusion, nationale ou privée, et quand on a fait passer quelques auditions (…)

Tempo di laroussino

Une chose relativement éternelle est une chose d’importance. La chanson ne saurait donc être traitée par-dessous la jambe. Sans remonter jusqu’au Roi David, qui n’avait sûrement pas inventé la harpe mais qui lui fit une belle propagande, la proposition se vérifie aisément. Que reste-t-il de la Révolution française, sinon le ça ira, La Carmagnole, et la si commode Marseillaise sans quoi il serait impossible à nos représentants élus de sortir, la tête haute et le jarret souple, d’une séance honteuse (et pour les séances honteuses, ils ne sont pas à court…).
Bien avant que la radio vienne la servir à domicile, et filtrée, la chanson tenait une place considérable dans la vie de l’homme de tous les jours. Il y a des chansons pour toutes les heures, pour toutes les humeurs, pour toutes les circonstances. Il y en a pour le roi et la reine d’Angleterre et pour le fossoyeur du coin, pour la cuisinière et pour le ministre, pour le juge et pour le malfrat, pour feu Einstein et pour l’idiot du village. Espèce de commentaire permanent à l’existence sous toutes ses formes, la chanson est partout chez elle. On chante aux baptêmes, aux noces, aux enterrements. On chante au réveil, à midi, le soir sous la fenêtre d’une quelconque mégère, on se fait tuer en chantant, la victoire en chantant (elle aussi) vous referme la barrière dessus, et l’on vous chante un requiem quand vous êtes mort.

Boris Vian, En avant la zizique, Le livre de poche, 2009, p 10, 21, 22

Claude_Nougaro-Chansongs_1993

Artiste mineur de fond ( écrite en réponse au débat entre Gainsbourg et Béart sur le plateau d’Apostrophes 26/12/1986 )
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

Zéno Bianu | Nuit étoilée de Van Gogh

 

 

Tout est là. Tout commence avec la Nuit étoilée. Ce que tu cherches au plus obscur, ce que tu cherches sans chercher. Ce qui te traverse. Un abandon au monde. Et peut-être même un abandon de l’abandon. Tout est là. La nébuleuse spirale, les onze étoiles centrifuges et le croissant de soleil-lune, vestige d’éclipse, bouche de blessure-joie. Tout est là. Avec cette formidable force de réenchantement. Écoute. C’est la vie même, qui veut la nuit comme le jour. C’est la vie comme une naissance continue. Combien de naissances dans une vie? Van Gogh n’arrête pas de poser des questions, des questions pour répondre à d’autres questions. Voilà, dit Van Gogh, si tu veux connaître le goût de la peinture, il faut que tu la boives. Que tu consentes à cette onde qui te lave les yeux. Que tu t’enfouisses, en apnée, dans la connexion des atomes. C’est Dieu plus l’énigme. Voilà ta vie est une question, et tous les matins, le sphinx te la pose. La même question. C’est quoi, dis-moi, la question de la vie? Et Van Gogh répond, c’est pas si mal, je descends à pic dans l’infini. (…) il pressent que l’air est constellé d’étincelles vivantes. Que le corps des éléments est travaillé par une violence électrique. Que la lumière noire des âmes s’y propage, aveuglante. Ça mine, ça brûle, ça ronge. L’art n’est pas un passe-temps, mais la chose la plus sérieuse de la vie. c’est la parure du chaos. C’est oublier tout ce que l’on sait à son propre sujet. C’est le tremblé d’Artaud qui en finit avec le jugement de Dieu. C’est le fuselé de John Coltrane ciselant India au Village Vanguard. C’est l’obstiné de Virginia Woolf exigeant de saturer chaque atome. Le rougi de Marina Tsvétaïéva dont les joues s’embrasent en lisant les premières pièces. Trop de souffle en moi pour une seule flûte. C’est le caressé de Chet Baker qui te demande – écoute, as-tu jamais songé à être libre? Ecoute, l’aube n’a plus de mémoire, et le soleil a oublié ses souvenirs. C’est un monde absolument neuf. Celui d’une toujours première fois. L’élégance du silence en hiver. Oui, tout à coup, ce silence assourdissant. Cette teneur en silence des êtres et des choses. Réfléchis – pas de beauté possible sans silence. Rien dans la création ne s’apparente plus à Dieu que le silence, note Eckhart. L’odeur des buis sous la pluie. Le cyprès au fond du jardin. Partir sur la grande roue du temps. Contempler jusqu’à l’éblouissement. Un morceau de tuile heurte un bambou. C’est le son du battement d’une seule main. Et Van Gogh sait déjà ce que dira plus tard Simone Weil : toutes les fois qu’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi. Il ne cède pas un pouce de son cœur. Il goûte le foisonnement de l’illimité. Jamais en arrêt. Pour explorer à l’extrême de soi le meilleur de soi. Avec cette griffe de violence qui ramène tout au sentier. Dans la danse de la douleur. Dans la danse de la lenteur. De cette lenteur fusante – saut d’un cheval qui passe un ravin. De cette invraisemblable vitesse de la lenteur qui permet à Van Gogh de se régénérer aux plus hautes fatigues.

Zéno Bianu, Le battement du monde, Lettres Vives, Collection Terre de poésie, 2002, pp 11-13 et 21-25.

 

 

Van Gogh
Auteur, compositeur, interprète : Alex Beaupain