Archives par mot-clé : poète et parolier

P’tits papiers | M.A. Ouaknin & Gainsbourg


Les p’tits papiers
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Dutronc, S. Gainsbourg, F. Hardy, J. Birkin

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Dédicace pour A. et J.C.,

 

En leur temps, ces p’tits papiers finirent sur la table du grand prix de l’Académie Charles Cros.

Puissent-ils vous réchauffer, eux qui brûlent, les uns sous la plume de Marc-Alain Ouaknin — docteur en philosophie, rabbin, kabbaliste — les autres réunissant Dutronc, Birkin, Gainsbourg, Hardy, enfin une version très actuelle, par quelques interprètes qui s’y entendent lorsqu’on évoque la poésie mise en chanson, notamment l’excellent Rodolphe  Burger — dont le rock poétique a convoqué Michel Deguy, O. Cadiot, mais encore Cummings, Samuel Beckett, T.S. Eliot et Goethe — , Jeanne Balibar, Grégoire Simon des Têtes Raides, etc.

Entre le texte de Ouaknin et la chanson, ce point commun : une veine très simple.

Un jour, Lacarrière demanda à un berger grec analphabète quelle était sa définition de la poésie. Il s’entendit répondre laconiquement celle-ci, d’une intuition exceptionnelle que le poète de l’Orée du pays fertile fit sienne  pour toujours  : « la poésie,  c’est quand deux mots se rencontrent pour la première fois ».

Sylvie-E. Saliceti

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Ils étaient maintenant dans le désert …
L’enfant tenait fermement la main du grand-père.
Au loin, ils virent une lueur intense.
Ils sortirent du sentier tracé pour voir
Sur le sol, un livre.

Ses lettres dansaient
Elles sortaient et entraient.
Chaque lettre était une flamme
Le livre était un feu.

Les feuilles du livre brûlaient
et les lettres montaient…
Petites paroles de feu
flammeroles étonnées,
petites paroles étonnées,
petites paroles de papier
paperoles embrasées …

Marc-Alain Ouaknin, C’est pour ça qu’on aime les libellules, Seuil, 2012, p.33.

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Les p’tits papiers (Version 2)
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Balibar, G. Simon, B. Cantat, R. Burger

 

 

Federico Garcia Lorca & Mélody Gardot | Les étoiles


 

 

 

Bûcheron

Dans le crépuscule
moi je cheminais.
« Où vas-tu? », me disaient-ils.
« Chasser les étoiles claires. »
Et quand les collines
dormaient, je rentrais
avec toutes les étoiles
sur mon dos.
Tout le fagot
de la nuit blanche !

Federico Garcia Lorca, Grenier d’étoiles, Traduit de l’espagnol par Danièle Faugeras, Col. Po&psy, Editions Erès, non paginé, 2012.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

Les étoiles, les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles, pourquoi je vous regarde ?
Les étoiles, les étoiles, les étoiles
(…)
Les étoiles, les étoiles
Si seulement je savais
Dites-moi, étoiles, de qui obtenez-vous la lumière ?
Les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles …

 

 

 

 

Saint-Pol-Roux | Alouette

 

 

 

Alouette

Les coups de ciseaux gravissent l’air.

Déjà le crêpe de mystère que jetèrent les fantômes du vêpre sur la chair fraîche de la vie, déjà le crêpe de ténèbre est entamé sur la campagne et sur la ville.

Les coups de ciseaux gravissent l’air.

Ouïs-tu pas la cloche tendre du bon Dieu courtiser de son tisonnier de bruit les yeux, ces belles-de-jour, les yeux blottis dessous les cendres de la nuit?

Les coups de ciseaux gravissent l’air.

Surgis donc du somme où comme morts nous sommes, ô Mienne, et pavoise ta fenêtre avec les lis, la pêche et les framboises de ton être.

Les coups de ciseaux gravissent l’air.

Viens-t’en sur la colline où les moulins nolisent leurs ailes de lin, viens-t’en sur la colline de laquelle on voit jaillir des houilles éternelles le diamant divin de la vaste alliance du ciel

Les coups de ciseaux gravissent l’air.

Du faite emparfumé de thym, lavande, romarin, nous assisterons, moi la caresse, toi la fleur, à la claire et sombre fête des heures sur l’horloge où loge le destin, et nous regarderons là-bas passer le sourire du monde avec son ombre longue de douleur.

Les coups de ciseaux gravissent l’air.

Saint-Pol-Roux, La Rose et les épines du chemin, Les reposoirs de la procession I, Préface de Jacques Goorma, Poésie/Gallimard, 1997, pp 48/49.

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Il se disait puisatier de la Parole. L’Univers, ajoutait-il, est une catastrophe tranquille : le poète démêle, cherche ce qui respire à peine sous les décombres et le ramène à la surface de la vie .

Est-ce à dire qu’il s’agit de redonner vie à l’inerte, au minéral ? Il nous dit qu’Un coeur bat dans tout, même dans les pierres du chemin.

André Breton voyait en Saint-Pol-Roux le seul authentique précurseur du mouvement dit moderne, et lui dédiera Clair de terre ; Vercors Le silence de la mer : au poète assassiné.

Précurseur et nouveau ? L’art nouveau, c’est l’évocation, c’est de traire le silence et d’accoucher l’abstrait.

Les Éditions Rougerie publient depuis plus de trente ans les manuscrits retrouvés du poète, rescapés de l’incendie du manoir de Camaret – dévastation du travail d’une vie qui l’aura pour finir fait mourir de chagrin, comme le coup de grâce de tant d’épreuves, la plupart liées à la guerre. Les textes de Rougerie sont pour certains repris dans La rose et les épines du chemin, chez Gallimard.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Claude Nougaro par David Linx | Les mots

 

 

Les mots divins
les mots en vain
les mots de plus
les motus
les mots pour rire
les mots d’amour
les mots dits, pour te maudire
les mots bruissant comme des rameaux
les mots ciselés, comme des émaux
la faim des mots
la soif des mots
qui disent quelque chose
les mots chéris qui sur mes lèvres
n’ont pas trouvé
leur place
les mots muets
les mots buées
comme un baiser sur la glace
les mots bouclés
clés de l’espace
les mots oiseaux qui laissent des traces
les mots qui tuent
les mots qui muent
les mots tissant l’émotion
les mots palis
les mots salis
les mots de prédilection
les mots qui te caressent
comme des mains
les mots divins
les mots devins
les premiers mots
la fin

des mots

 

Les mots
Auteur: Claude Nougaro
Interprète : David Linx

 

 

Roger Caillois & Jacques Palliès | Pierres

 

 

Les pierres de Neruda
Jacques Palliès

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Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elles ne publient pas, gravées en caractère ineffaçables, des listes de victoires, des lois d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

L’architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n’en ont rien fait. Elles sont le début de la planète, parfois venues d’une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme; et l’homme, quand il est venu, ne les a pas marquées de l’empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire.

Elles ne sont taillées à l’effigie de personne, ni homme ni bête ni fable. Elles n’ont connu d’outils que ceux qui servaient à les révéler : le marteau à cliver, pour manifester leur géométrie latente, la meule à polir pour montrer leur grain ou pour réveiller leurs couleurs éteintes. Elles sont demeurées ce qu’elles étaient, parfois plus fraîches et plus lisibles, mais dans leur vérité elles-mêmes et rien d’autre.

Je parle des pierres que rien n’altéra jamais que la violence des sévices tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des cristaux avant l’intervention du lapidaire.

Je parle des pierres: algèbre, vertige et ordre; des pierres, hymnes et quinconces; des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image; de telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui ne ruisselle sur aucune tempe, là où dans un canal bleu devient plus visible et plus vulnérable une sève; de telles pierres papier défroissé, incombustible et saupoudré d’étincelles incertaines; ou vase le plus étanche où danse et prend encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide devant l’eau et qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles.

Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières mêmes brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée, parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités.

Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que l’art des jardins et celui des bouquets- et il lui resterait encore beaucoup à dire-, ainsi, à mon tour, négligeant la minérologie, écartant les arts qui des pierres font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère.

Roger Caillois, Pierres, Dédicace, Poésie/Gallimard, 2005, pp 7,8,9.

 

Sartre par Gréco | Rue des Blancs-Manteaux

 

 

Le texte et  la musique de la rue des Blancs-Manteaux sont signés respectivement par Jean-Paul Sartre et Joseph Kosma. Dans le Paris de la deuxième guerre, la chanson fut d’abord interprétée — créée disait-on alors — par Les Frères Jacques, avant que Juliette Gréco l’immortalise.

A noter que Gréco, dans son inaliénable liberté d’interprète, refusa plusieurs textes soumis par Sartre, lequel continua pourtant de proposer des chansons … jusqu’à celle-ci : Les Blancs-Manteaux. J’ignore s’il est un art mineur ou majeur, mais le travail du parolier — dés lors qu’il convoque la qualité d’un texte d’auteur — exige véritablement une technique, une intuition, une connaissance de la chanson telles que la fluidité jaillit au-delà des contraintes d’écriture, considérables.

Les poètes, les écrivains, souvent s’étonnent des refus qui leur sont opposés par les interprètes et/ou compositeurs, c’est qu’ils ne prennent pas la mesure de l’exigence technique que dissimule l’apparente facilité d’une chanson.

Pour preuve ce témoignage un peu triste de Sartre: « Gréco a des millions dans la gorge : des millions de poèmes qui ne sont pas encore écrits, dont on écrira quelques-uns. On fait des pièces pour certains acteurs, pourquoi ne ferait-on pas des poèmes pour une voix ? Elle donne des regrets aux prosateurs, des remords. Le travailleur de la plume qui trace sur le papier des signes ternes et noirs finit par oublier que les mots ont une beauté sensuelle. La voix de Gréco le leur rappelle. Douce lumière chaude, elle les frôle en allumant leurs feux. C’est grâce à elle, et pour voir mes mots devenir pierres précieuses, que j’ai écrit des chansons. Il est vrai qu’elle ne les chante pas, mais il suffit, pour avoir droit à ma gratitude et à celle de tous, qu’elle chante les chansons des autres. »

Quant à la vision de Gréco, la voici: « Dans tout ce que je chante et dans ma vie, je suis là quelque part. […] Les mots, c’est très grave, pour moi. […] Je ne peux pas mettre dans ma bouche des mots qui ne me plaisent pas. […] Je suis là pour servir. Il y a une belle phrase dans la Bible, qui dit : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole. » Et moi, mes Seigneurs, ce sont les écrivains et les musiciens. Je suis là pour servir, je suis interprète. […] La chanson est un art particulier, extrêmement difficile, contrairement à ce qu’on peut croire. Il faut écrire une pièce de théâtre ou un roman en 2 minutes ½ / 3 minutes et c’est un exercice extraordinaire. C’est grave, une chanson. Ça va dans les oreilles de tout le monde, ça se promène dans la rue, ça traverse la mer, c’est important une chanson, ça accompagne votre vie… […] Les poètes, les musiciens, ils ont besoin d’interprètes. Ils ne sont pas toujours les meilleurs interprètes de leurs œuvres. Quelquefois, nous, interprètes, nous trouvons des choses qu’ils n’ont pas entendues, d’eux-mêmes… »( Extrait du documentaire Je m’appelle Gréco, réalisé par Jaci Judelson)

Sylvie-E. Saliceti

 

Dans la rue des Blancs-Manteaux
Ils ont élevé des tréteaux
Et mis du son dans un seau
Et c’était un échafaud
Dans la rue des Blancs-Manteaux
Dans la rue des Blancs-Manteaux
Le bourreau s’est levé tôt
C’est qu’il avait du boulot
Faut qu’il coupe des généraux
Des évêques, des amiraux,
Dans la rue des Blancs-Manteaux
Dans la rue des Blancs-Manteaux
Sont venues des dames comme il faut
Avec de beaux affûtiaux
Mais la tête leur faisait défaut
Elle avait roulé de son haut
La tête avec le chapeau
Dans le ruisseau des Blancs-Manteaux

Dans la rue des Blancs-Manteaux
Auteur : Jean-Paul Sartre
Interprète : Juliette Gréco

 

 

Variations sur la nostalgie : Xavier Grall et Anna Prucnal

 

 

 

 

Chante ta nostalgie
Auteur, compositeur : Moustaki / Interprète : Anna Prucnal ( Version scénique)

 

Feux de mer, feux de terre
terres de feu, vie de feu
danse! danse! danse!
aime! brûle! brûle! aime!

Et ces feux de terre dans la cambrure des landes
brasiers réveillant l’âme des fermes
hou! hou! le vent, le vent!
Ô gloire des braseros par les hivers ruraux
ne laisse pas tes larmes geler dans ta pierre
ouvre! ouvre ta porte au vagabond et au loriot
aime! brûle! aime!
il faut aller jusqu’au bout de l’amour et du feu
prends tout, aime tout
de ton feu jamais ne sois avare
Tan! tan! tan!
feu! feu! feu!
craquent les fagots au noir pignon des chaumines
et le feu se met à parler du soleil et des astres
aux enfants en sabots, aux meubles de merisier
et voilà que les rêves cheminent

Xavier Grall, Oeuvre poétique, présentée par Mireille Guillemot, Yvon Le Men, Jan Dau Melhau, Photographies de Gabriel Quéré, Éditions Rougerie, 2011, p. 70.

 

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Chante ta nostalgie
Auteur, compositeur : Moustaki / Interprète : Anna Prucnal (veersion 2)

 

 

 

Image et son 3 | Miguel Angel Asturias


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« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en mes miroirs leur langue empourprée
fumer avec moi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs…
Au lieu de mots ils épandraient en mes eaux
leurs images. Copier une image c’est la saisir
et il est si aisé de se comprendre avec des images,
en souffle de couleurs… »

« Si les Chasseurs Célestes descendaient
transcrire en tes miroirs leur langue empourprée,
fumer avec toi le blond tabac haché
qui tombe du titillement des étoiles,
nous parlerions une langue de miroirs,
mais le poisson qui en chaque mouvement
sauve sa vie des hameçons qui l’assiègent,
quelques-uns à quatre crochets,
pénètre déjà dans ton ouïe,
dans tes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et tombe dans les filets de ton esprit
avec notre proclamation de guerre. »

« Le poisson qui pour chaque mot
doit faire des milliers de mouvements,
afin d’échapper vivant aux hameçons
qui l’assiègent, certains à quatre crochets,
nage à présent dans mon ouïe, messager de guerre,
dans mes oreilles entourées d’ondes circulaires,
anneaux de plumes de cristal,
et c’est pourquoi il vaudrait mieux que les Chasseurs Célestes
s’approchent de mes miroirs…
Alors,
sans danger pour le poisson par les hameçons cerné,
nous nous comprendrions avec des images. »

« Notre parole, notre proclamation,
ceci soit dit aux cieux, face à la terre,
demande d’abord qu’on livre
Quadriciel, celui aux copals magiques,
celui qui aux Quatre Noeuds du Foulard
crée pour les yeux-dieux,
uniquement pour les yeux-dieux,
dévoreurs de sculpture et de peinture,
les arts visuels de la couleur et de la forme,
et crée les arts auditifs du son et du chant
pour les ouïes-dieux,
uniquement pour les ouïes-dieux,
et à la mesure des ouïes-dieux,
dévoreurs de musique et de poésie,
au détriment d’artistes condamnés,
parce qu’ils ne mettent pas leurs arts en mesures,
à être aveugles, sourds, muets, manchots,
anonymes et absents… »

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Dates de pierre, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, Poésie/Gallimard, pp 150-151.

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Sacred_Spirit-Chants_And_Dances_Of_The_Native_Amer

 

Chants et danses des Indiens d’Amérique

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Voix de Giuseppe Ungaretti | Segreto del poeta

Eugénio Montale et Giuseppe Ungaretti

 

 

Secret du poète

 

Je n’ai pour amie que la nuit.
Avec elle, toujours je pourrai parcourir
De moment en moment des heures, non pas vides,
Mais un temps que je mesure avec mon coeur
Comme il me plaît, sans jamais m’en distraire.

Ainsi lorsque je sens,
Encore s’arrachant à l’ombre,
L’espérance immuable
À nouveau débusquer en moi le feu
Et le rendre en silence
À tes gestes de terre
Aimés au point de paraître, lumière,
Immortels.

Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, La Terre Promise, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2005, p 254.

 

Segreto del poeta
Auteur : Giuseppe Ungaretti
Récitant : Giuseppe Ungaretti

Louis-Ferdinand Céline & Aristide Bruant | Saint-Lazare

Considérez ce que je médite! Marre de prose ! Chansons partout !

Céline, Féerie pour une autre fois

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Saint-Lazare, par Barbara

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« Voilà plus d’un siècle maintenant que la littérature moderne est hantée par la chanson. S’il fallait choisir un repère-arbitraire et indiscutable- pour évoquer ce phénomène, non à sa naissance mais dans toute son ampleur, on pourrait prendre l’année 1932. Cette année-là, Francis Carco compose la chanson Le doux caboulot (musique de Jacques Larmanjat), créée par Marie Dubas avec un succès immédiat, Robert Desnos crée les paroles des « lyrics » du film Panurge (musique de Cliquet-Pleyel), Jean Cocteau une Chanson de marins (musique d’Henri Sauguet), tandis que Prévert commence à écrire des textes destinés au chant, pour le Groupe Octobre.

Le phénomène ne touche pourtant pas que la poèsie (qui a évidemment avec la chanson des liens beaucoup plus anciens), mais également le théâtre. Dès 1931, Antonin Artaud, dans la gigantesque vague de rénovation qu’il va faire déferler sur les arts de la scène, en appelle également à un maniement du langage « sous la forme de l’Incantation », où la chanson a toute sa place aux côtés de diverses formes de vocalisation issues du théâtre balinais, japonais ou chinois. Dans Le théâtre et son double, il regrette d’ailleurs que cette méthode ait été « abandonnée au Music-Hall »1. Quelques années plus tard, du fin fond de son asile de Rodez, il comparera lui aussi son travail »depuis tant d’années » à celui d’un chansonnier: « un de mes moyens est de chanter des phrases scandées en écrivant comme d’autres chanteraient Viens poupoule ou Auprès de ma blonde… »

Enfin, le phénomène gagne aussi le roman. C’est également en 1932 qu’un inconnu nommé Louis-Ferdinand Céline fait paraître son premier livre, Voyage au bout de la nuit, dont le titre et l’épigraphe sont tirés d’une chanson des Gardes Suisses (« Notre vie est un voyage/Dans l’hiver et dans la nuit »), chanson qu’il prétendra avoir composée lui-même. La passion de Céline, auteur lui-même de deux chansons, pour ce genre aux limites du littéraire et de la poésie, et qui oscille toujours entre le populaire et le raffinement, ne se démentira jamais. Plus et mieux que d’autres références plus savantes, c’est elle qui nourrira son ambition de « faire passer l’oral dans l’écrit », comme le montrent les multiples déclarations où il compare son travail à celui d’Aristide Bruant:

« Je donnerais tous les Proust de la terre et d’une autre encore pour Brigadier vous avez raison, pour deux chansons d’ Aristide. »3

« Une chanson de Bruant m’en dit plus long que trente kilos d’Eugène Sue. »4

« Ce que faisait Bruant en couplets je le fais en simili prose et sur 700 pages… »

Michaël Ferrier, Pays profond de l’ouïe, Nouvelle Revue Française, Variétés: littérature et chanson, Sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest, N°601, juin 2012, pp 33/34

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Notes:
1. La mise en scène et la métaphysique, Le théâtre et son double, Oeuvres complètes, T.4, Gallimard, 1978.
2.Lettres écrites de Rodez, 1945-1946,, t. XI, à Roger Blin , Gallimard, 1974.
3.Brigadier vous avez raison est une chanson de Gustave Nadaud, Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937.
4.Lettre à Clément Camus, 5/07/1950, Textes et documents 3, réunis par J.-P. Dauphin et P. Fouché, Bibl. L.-F. Céline, Université de Paris-VII, 1984

 

Michel Dunand – Claude Nougaro | Neige et pluie

 

 

 

La neige
Auteur, compositeur, interprète : Claude Nougaro

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*

Cimetière enchanté fait de légères tombes
Elle tombe la neige, silencieusement
De toute sa blancheur d’un noir éblouissant
La neige…
Les yeux les mieux ouverts sont encore des paupières,
Et Dieu pour le prouver fait pleuvoir sa lumière
Sa lumière glacée, ardente cependant,
Cœur de braise tendu dans une main d’argent
La neige…

Aujourd’hui neige. Et pluie. Chez Nougaro. Chez Michel Dunand. Le sacre de la neige.

S.E-S

Neiger en toi. Communier.

Michel Dunand

 

Nager. Nager longuement.

La sortie se fait toujours par la mer.
Tout cela prend du temps, bien entendu.
Mais le soleil est là. Le soleil ou la pluie.

*

Remonter à la vie
prend parfois des années.
Remonter à la vie,
si possible.

 

 

Je me vois
très souvent

*

L’amitié
se révèle

il faut bien
l’avouer

bénéfique
et sacrée

***

Relation
relation
je t’adore

 

Michel Dunand, Sacre, Jacques André éditeur, Coll.poésie XII, 2010, pp 40, 47, 59

Michel Dunand est né à Annecy, en 1951. Il y dirige la « Maison de la Poésie » et anime avec ferveur depuis 1984 la revue « Coup de Soleil » (poésie et art). C’est un récitant très actif. Il travaille souvent avec des musiciens. Il a publié six recueils de poèmes et collaboré avec de nombreux plasticiens. Livres et travaux d’artistes divers (…) Ni iconoclaste, ni conservateur, poète discret, mais sûr dans sa brièveté essentielle, avec un goût solaire de l’ailleurs, qui fonde sa belle écriture, Michel Dunand écrit court, serré, nomade. Il fait le pari d’une poésie qui pourrait s’apparenter à un pointillisme lyrique, dans la lignée des essentialistes qui vont des grands poètes chinois anciens à Dupin. (4ème de couverture)

 

 

Franck Venaille et Jacques Brel | L’Escaut et le plat pays

 

 

 

L’Escaut enfin doré ! Les écailles de soleil qui
accentuent encore le bruit de l’eau et des moteurs

L’Escaut enfin doré ! Où boivent les chevaux on
ramasse à mains pleines ce que je nomme leurs
tresses Quoi ! Serais-je passé là autrefois quand cette
terre plate m’était promise il me semble !

Et dans les près les abreuvoirs font pourquoi pas rêver
de ce nom : Antwerpen ! Devant le fleuve doré

Franck Venaille, La descente de l’Escaut, préface de Jean-Baptiste Para, Poésie/Gallimard, 2010, p 70

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Le plat pays
Auteur, compositeur : Jacques brel / Interprète : Pierre Flynn

 

 

Norge | Le rossignol de Chine


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Le rossignol de Chine

 

Il y a une certaine façon de chanter chinois pour ces oiseaux-là. On n’y comprend rien. Aux rossignols de France on ne comprend rien non plus. Mais quand même, on sent qu’ils parlent français.

Norge, Poésies 1923-1988, Préface et choix de Lorand Gaspar, Nrf, Poésie/Gallimard, 2007, pp 168/169

 

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Les femmes, c’est du chinois
Serge Gainsbourg

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Marie Étienne | Cantate

Marie Etienne

haute-lice

 

 

 

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Cantate

Musique en fête, en tête, en crête, en kiosque, en dents calquées sur les montagnes, en tournevis, en tour de roue, musique saoule sur les terrains poudreux, éclatée à dessein, flûtes en verve. Musique verte.
Et si c’était l’hostie, l’Iliade réinventée?
La chance à l’aise s’est posée. Je dis la chance pour ne pas dire l’amour, l’un traîne l’autre en écrasant les flaques de la rue.
Le ciel peut se décomposer, se dégrafer de son support venteux, la chance amour bien nommée centaurée, restaurée en pennon de violette sur le tympan du grand portail central, la neige donc est entrée dans la tour pour y danser en paradoxes et plumes de paon.
L’amour corail cantate Bach.

Et cependant.
Le beau retourne à sa fenêtre.Plus de poussée active, plus d’herbe en vrille plus de pain.
Le beau il a beau dire, échappé du terre-plein le beau il a beau faire, l’ennui cligne en douceur et cligne et pousse, la la do la la mi.
Salle des chants.Les poitrines se soulèvent. Kyrie. Voix des anges murés. Joie des murs qui regardent.

Marie Etienne, Haute Lice, Editions José Corti, 2011, pp 80/81.

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Une petite cantate
Barbara

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Jacques Audiberti et Claude Nougaro | Chanson pour le maçon

Chanson pour le maçon, hommage de Nougaro à Jacques Audiberti, un de ses poètes préférés et son ami. Pourquoi maçon ? Simplement parce que c’était le métier du père d’Audiberti . L’on songe aussitôt à deux autres poètes, tous deux également maçons de métier : Thierry Metz et Erri De Luca, ce dernier ayant notamment consacré un bel ouvrage aux Fresques Affreschi. On entend aussi la tradition des tailleurs de pierre chez Reverdy.

Pierre contre transparence de la ritournelle à Fontenay-aux-Roses : « Monsieur Audiberti vous parle d’inconnus, vous êtes déjà loin.»
Dèjà loin, demeure une stèle aux mots.

S-E. S.

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Stèle aux mots (extrait)

Les hommes, fleuve, un seul, tous les énonce, flot.
Un seul, dans sa mémoire enceinte de silence,
entend assermenter…vitraux…gémir…balance…
tant de mots, tant de mois qu’il borne et qu’il éclôt.

Le temps vide les mots de leur gomme nacrée
pour qu’elle écrive ailleurs des infinis finis.
Mais les carricks du verbe et ses cobalts vernis
me restent, cavaliers dans la hutte sacrée.

Tout de suite dressez le sonore menhir,
quand même il s’ajustât au profond de la tombe!
Grains de la langue, qui, pourtant, par vous, succombe,
vous consentez l’épi, l’azurable avenir.

Jacques Audiberti, Poésie/Gallimard, Préface d’Yves-Alain Favre, 1999, p. 160.

 

Jacques Audiberti (Chanson du maçon)/ Compositeur : Jacques Datin
Auteur, interprète : Claude Nougaro

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– Jacques Audiberti, dites-moi que faire
Pour que le maçon chante mes chansons

– Eh bien, mon petit, va-t’en chez mon père
Il te le dira, il était maçon
Dans le vieil Antibes, derrière la mer
Il a sa maison, rue du Saint-Esprit

– Rue du Saint-Esprit, j’y suis allé hier
Votre père est mort, Jacques Audiberti

– Bien sûr, mon petit, mais je voulais dire
Chante tes chansons devant sa maison
La pierre a du coeur puisqu’elle fait des murs
Ils ont des oreilles rue du Saint-Esprit

– Jacques Audiberti, je suis enroué
D’avoir trop chanté rue du Saint-Esprit

– Alors mon petit, que s’est-il passé ?
Est-ce que ta salade plaît à la façade ?
Que t’ont dit les marches quand tu chantais l’air
Et les volets verts se sont-ils ouverts ?
Le vert des volets devint-il du verre
Quand tu as chanté rue du Saint-Esprit ?

– Jacques Audiberti, le vert des volets
Est resté de bois, rien ne s’est passé
Mais je reviendrai dans le vieil Antibes
Oui, je reviendrai devant la maison
Chanter pour les marches, chanter pour les murs
Pour le coeur des pierres et pour le maçon
Oui, je chanterai rue du Saint-Esprit
Où vous êtes né, Jacques Audiberti