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Jean-Yves Masson | La chanson est un art impur

 

 

La chanson est au fond restée pour moi ceci : elle m’entrouvrait la porte d’un monde délivré de la crainte de l’impur, d’un monde où l’impureté était enfin humaine — joyeuse ou triste, mais humaine. […]

La chanson est un art impur. Un entre-deux. Elle n’est ni la musique ni la poésie. Je l’aime pour son innocence seconde, une innocence qui sonne pour moi comme l’insouciance à laquelle je n’ai pas eu souvent accès. Dans des pays comme le nôtre, où elle a rompu ses attaches avec la source populaire, la chanson ne sait plus qu’il y a la mort : c’est pourquoi il lui est si facile de renoncer à être un art et de se faire la complice d’un monde factice qui nie la mort et où, quoi qu’il arrive, « le spectacle continue ». Pour être (ou redevenir) vraiment grande, la chanson doit accepter sa condition hybride, accepter ce qui la lie à un corps mortel, à une voix qu’elle expose au naturel, dans toute son impudique nudité. La voix d’opéra, elle, tend à la pureté, aussi est-elle d’emblée pour moi parente de la poésie; la voix de la chanson est prose, et comme plus naturellement complice de la nouvelle ou du roman qui saisit le monde dans sa contingence infinie sans chercher à la conjurer.

Dans son Faust, un opéra qui marqua la fin du XXème siècle, Alfred Schnittke a dédoublé le Démon en une figure masculine et une figure féminine, et confié le rôle de Méphistophéla (déjà imaginé par Heine) à une chanteuse de music-hall, munie d’un micro. Comment mieux manifester combien, pour la « musique savante », celle que vénérait ma mère, les variétés ont quelque chose de diabolique ? Ou encore à quel point, face au chanteur d’opéra dont l’art, d’une difficulté vocale inouïe, se prive des artifices de la technique moderne et ne touche donc jamais qu’un petit nombre de spectateurs, la chanson représente un art de masse, capable d’ensorceler cent mille personnes en même temps ? Pour moi, j’y entends autre chose encore : pour Faust, pure intelligence vouée à l’étude, dont la faute est d’avoir ignoré son corps et laissé passer sa jeunesse, la chanson représente tous les plaisirs qu’il a voulu ignorer. Elle est ce feulement de désir qui m’émouvait tant sur un disque aujourd’hui oublié.

Jean-Yves Masson, Variétés : Littérature et chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest, NRF, Juin 2012, pp .86/87/88.