Miguel Angel Asturias | Temps et mort à Copàn

 

 

 

Poète et écrivain guatémaltèque, Miguel Angel Asturias, juriste de formation, est docteur en droit, auteur d’une thèse sur le  «problème social de l’Indien». Prix Nobel de littérature en 1967, il  meurt en 1974 à Madrid.

S.-E. S.

 

 

Temps et mort à Copàn

 

Il fut autre, couleurs extraites de la terre,
cet acte de peindre des parois, des tatouages,
par horreur du vain, temps et mort ;
cet acte d’enfermer l’espace entre des murs,
par horreur du vide, temps et mort ;
cet acte de frapper sur la pierre et le bois,
par horreur du silence, temps et mort.

Il fut autre, calendrier du feu des astres,
cet acte de remonter dans d’Histoire,
par horreur de l’avenir, temps et mort ;
cet acte d’abriter sa face sous des masques,
par horreur du présent, temps et mort ;
cet acte d’effacer l’abstrait avec des nombres,
par horreur de l’éternel, temps et mort,

Il fut autre, racines et graines dans la terre,
cet acte de peupler de semis les humus,
par horreur de la faim, temps et mort;
cet acte de répartir les eaux en artères,
par horreur des sécheresses, temps et mort ;
cet acte de choyer la lune avec les yeux,
par horreur des ténèbres, temps et mort.

Il fut autre, religieux engrais transparent,
cet acte d’adorer la pluie, le soleil et la terre,
par horreur de l’incertain, temps et mort ;
cet acte de percer sa langue avec l’épine,
par horreur du doute, temps et mort ;
et cet acte d’apprendre les noms du chemin,
par horreur du retour, temps et mort.

Il fut autre, les sens en amoureuse mousse,
cet acte de gésir dans l’écorce femelle,
par horreur de se dessécher, temps et mort ;
cet acte de lancer les flèches de la vie,
par horreur de les garder siennes, temps et mort ;
et cet acte de rester en fils de la chair,
par horreur de la tombe, temps et mort.

(1961-1963)

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Poésie/Gallimard, préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand, 1990, pp 82/83.

 

Tombe de M. A. Asturias – Division 10 cimetière du Père-Lachaise – sous un totem maya

 

Ly-O-Lay Ale Loya ( The Counterclockwise Circle Dance )
Chants and Dances of the Native Americans
Auteur : traditionnel
Compositeur / arrangeur : Zundel Claus
Interprète : Sacred Spirit

 

 

 

Miguel Angel Asturias | Sud

 

 

Si haut le Sud (extrait)
Chant à l’Argentine

 

Si haut le Sud !
Aiguille, oeil de pampa, pierre sans cils,
silence au fil tranchant, clarté, diamant,
solitude, stature qui se cambre de la terre aux étoiles,
à cette équerre en croix de la constellation
où les épaules envieuses des Andes mesurent leur désir.
Dédaignez ce que vous voyez, la barbe de l’aïeul éteint*,
et regardez comme il se dresse, les pieds en pleurs dans cette neige
qui fond, comme la force qui pétrit et qui libère des cascades,
et tout son corps, et tout son corps bombant son grand thorax,
son immense thorax immensurable où les abîmes
athlétiques s’affrontent, et tout son corps en lutte pour grandir,
pour soulever ses épaules un peu plus encore, pour atteindre
une hauteur qui lui fera toucher la Croix du Sud.

Si haut le Sud !
solitaire ! Etamine
de platine qui bruit comme une steppe, minerai
noyé par la mer durant l’enfance du globe,
recouvert par la mer, abysse sans rivage.

Du coeur du quartz errant, du coeur de la silice bleue,
la terre s’est dressée pour tenter de grandir,
et la terre a grandi, haute plaine profonde ;
car les pampas, à fleur de sol,
demeurent malgré tout profondes ;
pour s’élever elles s’allongent, elles s’égarent éblouies,
avec pour seuls confins un vent au fil de faux.

Du fond des mers la terre s’est lancée avec le sable désolé,
avec la bave du mystère, avec la trace de la cendre
et le néant n’était plus rien devant ce voisinage illimité
où tout ne vint pas de l’humus, de l’essaim voyageur,
de la graine émigrante et du sol bienfaisant.
Ici l’homme donna sa mesure, son ombre, sa folie.

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.F. Durand, Poésie/Gallimard, 2003, pp 66/67

*L’aïeul éteint (el abuelo apagado) : l’Aconcagua, beau et haut sommet des Andes, volcan aujourd’hui éteint.