Jean-Michel Maulpoix | Le pas du funambule


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Celui qui écrit en vers danse sur la corde. Il marche, sourit, salue, et ceci n’a rien d’extraordinaire jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que cet homme si simple et si aisé fait tout cela sur un fil de la grosseur d’un doigt.

Paul Valéry

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Le pas du funambule

Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d’un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner.

Funambule, le poète avance sur une corde en mesurant ses pas. Son existence tient à un fil: celui des lignes que sa main trace et qui dévident, page après page, l’écheveau de sa propre vie. Il danse à même les guirlandes ou les chaînes d’or qu’il a tendues entre les fenêtres ou les astres. Virtuose d’une altitude momentanée et relative, il s’affranchit tant bien que mal de la pesanteur. Ce danseur n’est pas un oiseau. Il connaît le poids de chair de son propre corps. Il ne vole pas dans le ciel, il essaie d’y marcher. Faire en haut des pas d’ici-bas. Ce passeur lie les mondes les uns aux autres, par l’ajointement des métaphores et des correspondances. Ce passant exaspère le risque inhérent à la finitude. Il risque le tout pour le tout, ou la partie pour le tout. Châtié d’avoir trop rêvé l’impossible, on le retrouve parfois pendu à la corde de son écriture comme à un gibet qui l’étrangle, tout près de faire entendre « le dernier couac », abandonné des dieux et maudit par les hommes.

Qu’est-ce donc que le poème, sinon une affaire de trame et de filage, avec des mots « tirés de soi(e) » : le fil horizontal des vers croise le fil vertical des rimes. Le vers est l’en allée, la solitude de la phrase. La rime est le retour, le mouvement de navette, le noeud de l’identité. Le poème inscrit jusque dans sa forme la fièvre du départ, le désir de l’envol, et le principe de réalité avec lesquels ces aspirations doivent composer, jusqu’à produire un objet dansant et pensant qui cadastre, ajointe, relie et prend la mesure juste du désir et de son défaut.

Si la destinée est un fleuve que chacun est contraint de suivre, le poème suit le fil de l’eau et le coupe en y jetant un pont. Penché sur Le Pont Mirabeau, tout près de s’en jeter, le danseur de corde regarde le ciel d’en bas, tel qu’au fil du fleuve il se reflète et s’ouvre «comme un abîme » au-dessous de lui. Il regarde là même où l’inaccessible vient se mirer et décide d’y mourir.

 Jean-Michel Maulpoix, Adieux au poème, Éditions José Corti, 2005.

 

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Le funambule ( Sur un fil)
Auteur, compositeur, interprète : Anne Sylvestre

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