Miguel Angel Asturias | Sud

 

 

Si haut le Sud (extrait)
Chant à l’Argentine

 

Si haut le Sud !
Aiguille, oeil de pampa, pierre sans cils,
silence au fil tranchant, clarté, diamant,
solitude, stature qui se cambre de la terre aux étoiles,
à cette équerre en croix de la constellation
où les épaules envieuses des Andes mesurent leur désir.
Dédaignez ce que vous voyez, la barbe de l’aïeul éteint*,
et regardez comme il se dresse, les pieds en pleurs dans cette neige
qui fond, comme la force qui pétrit et qui libère des cascades,
et tout son corps, et tout son corps bombant son grand thorax,
son immense thorax immensurable où les abîmes
athlétiques s’affrontent, et tout son corps en lutte pour grandir,
pour soulever ses épaules un peu plus encore, pour atteindre
une hauteur qui lui fera toucher la Croix du Sud.

Si haut le Sud !
solitaire ! Etamine
de platine qui bruit comme une steppe, minerai
noyé par la mer durant l’enfance du globe,
recouvert par la mer, abysse sans rivage.

Du coeur du quartz errant, du coeur de la silice bleue,
la terre s’est dressée pour tenter de grandir,
et la terre a grandi, haute plaine profonde ;
car les pampas, à fleur de sol,
demeurent malgré tout profondes ;
pour s’élever elles s’allongent, elles s’égarent éblouies,
avec pour seuls confins un vent au fil de faux.

Du fond des mers la terre s’est lancée avec le sable désolé,
avec la bave du mystère, avec la trace de la cendre
et le néant n’était plus rien devant ce voisinage illimité
où tout ne vint pas de l’humus, de l’essaim voyageur,
de la graine émigrante et du sol bienfaisant.
Ici l’homme donna sa mesure, son ombre, sa folie.

Miguel Angel Asturias, Poèmes indiens, Préface de Claude Couffon, Traduction de Claude Couffon et René L.F. Durand, Poésie/Gallimard, 2003, pp 66/67

*L’aïeul éteint (el abuelo apagado) : l’Aconcagua, beau et haut sommet des Andes, volcan aujourd’hui éteint.

 

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