Si une nuit d’hiver un voyageur | Italo Calvino

 

Dédicace à C., – à qui vont toutes mes dédicaces – mais ce soir plus particulièrement encore. Il se trouve qu’une idée parcourt comme un frisson sans fin cet ouvrage magnifique d’Italo Calvino, idée que l’on pourrait résumer d’une phrase : l’amour est une lecture. Une lecture non linéaire. Discontinue. Polysémique. Mystérieuse. Inattendue. Réciproque. Qui dira qui est le livre et qui est le lecteur ? Qui  écrit l’histoire ?

Sylvie-E. Saliceti

 

Tu es sur le point de commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Recueille-toi. Chasse toute autre pensée de ton esprit. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. Il vaut mieux fermer la porte ; là-bas la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, non, je ne veux pas regarder la télévision. » Lève la voix, sinon ils ne t’entendront pas : « Je suis en train de lire ! Je ne veux pas être dérangé. » Il se peut qu’ils ne t’aient pas entendu avec tout ce bazar ; dis-le à haute voix, crie : « Je vais commencer le nouveau roman d’Italo Calvino ! » Ou si tu ne veux pas, ne le dis pas ; espérons qu’ils te laissent tranquille.

Prends la position la plus confortable qui soit : assis, allongé, lové, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, sur le divan, dans le fauteuil à bascule, sur la chaise longue, sur un pouf. Dans le hamac, si tu as un hamac. Sur le lit, bien sûr, ou dans le lit. Tu peux aussi te mettre tête en bas, comme au yoga. Avec le livre à l’envers, cela va de soi.

Bien sûr, la position idéale, pour lire, on ne la trouve jamais. Autrefois on lisait debout, devant un lutrin. On avait l’habitude de rester debout sans bouger. On se reposait ainsi quand on était fatigué de faire du cheval. Personne n’a jamais pensé à lire sur un cheval ; et pourtant, l’idée de lire à cheval, le livre posé sur la crinière, ou peut-être accroché aux oreilles du cheval avec une bride spéciale, cette idée t’attire maintenant. Les pieds dans les étriers, on doit être très à l’aise pour lire ; avoir les pieds qui ne touchent pas terre, c’est la première condition pour jouir de la lecture.

Bon, qu’est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, allonge même les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du divan, sur les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, sur le piano, sur la mappemonde. Mais commence par enlever tes chaussures. Si tu as l’intention de garder les pieds en l’air ; sinon, remets-les. Et maintenant ne reste pas comme ça avec tes chaussures dans une main et ton livre dans l’autre. Règle la lumière de façon à ne pas t’abîmer la vue. Fais-le tout de suite parce qu’à peine auras-tu plongé dans la lecture qu’il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre, une concentration de lettres grises sur fond noir, uniforme comme une bande de souris ; mais prends garde aussi qu’elle ne soit pas exposée à une lumière trop forte qui viendrait se refléter sur la blancheur cruelle du papier et ronger les ombres des caractères comme en plein midi dans le Sud. Maintenant essaie de prévoir tout ce qui pourrait éviter d’interrompre ta lecture. Les cigarettes à portée de main, si tu fumes, le cendrier. Quoi encore ? Tu dois faire pipi ? C’est bon, à toi de voir.

Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre en particulier. Tu es quelqu’un qui par principe n’attend plus rien de rien. Il y a tant de gens, plus jeunes et moins jeunes que toi, qui passent leur vie à attendre des expériences extraordinaires ; qu’elles viennent des livres, des personnes, des voyages, des événements ou de ce que les lendemains réservent. Toi non. Tu sais que ce qu’on peut espérer de mieux, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé, aussi bien dans la vie privée que pour ce qui relève des questions générales, et pour ainsi dire mondiales. Et avec les livres ? Voilà, c’est justement parce que tu as exclu de tout autre domaine le plaisir juvénile de t’attendre encore à quelque chose que tu te l’accordes dans celui bien circonscrit des livres où les choses peuvent tourner plus ou moins bien, mais où le risque de la déception n’est pas grave.

Ainsi, tu as vu dans un journal que vient de paraître Si une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es allé dans une librairie et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.

Italo Calvino, Si une nuit d’hiver un voyageur, Nouvelle traduction de l’italien par Martin Rueff, Éditions Gallimard, 2015, pp.10.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.