Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?
Sur Paul Blackburn


 

Cet article écrit et publié initialement en mars 2019 a été remanié dans le cadre d’un essai sur la poésie américaine.
Je signale au passage, outre la série américaine chez Corti, l’excellente maison Black Herald Press, maison d’édition indépendante emmenée par Blandine Longre & Paul Stubbs.
Sylvie-E. Saliceti

LA POÉSIE AMÉRICAINE ou la GÉNÉALOGIE D’UNE LIBERTÉ 

Est-ce parce que l’écrivain américain par sa généalogie se place au croisement d’un continent trouvé et d’un enfant perdu ? Né d’un mouvement qui l’exile ? Du déracinement vers l’enracinement ?  Pionnière espérance rendue à la mélancolie des rêves abîmés ? Celle de la bonne morale puritaine, aussi haïssable ou collante qu’une odeur lourde de savon bon marché ? L’histoire réelle cache-t-elle longtemps ses mains de sang sans que cela jamais ne (dé)colore l’encre ? Les mots et les choses. Les mots sans les choses. Préférer le mot. Préférer la chose. C’est selon. Donnez-moi la boue, j’en ferai de l’or. Soleil& boue, il reste ce lyrisme des bas-fonds qui n’en revient pas de ne pas revenir de tout.  Cette littérature-ci est hantée par Fenimore Cooper & Bas-de-Cuir traversant avec les Peaux-Rouges les grands territoires de la conscience américaine. Et ce frêle miracle de la poésie outre-Atlantique, un antidote en vérité. Dépouillement. Lyrisme. Humour d’un promeneur au cœur de la pégueuse poisse  urbaine.  Jusqu’à l’expression formelle, tout concourt ici au renouvellement des formes hors des poncifs — ces prisons volontaires.

La poésie y est organique.
Aux confins de ces lignes, au cœur de cette liberté extrême et contaminante du ton — en ce lieu précis, là je respire exactement.

Ainsi Blackburn s’affranchit. Blackburn, ce grand poète qui unit sous sa main tant de termes opposés, si nombreux en vérité que l’on douterait d’une voix/voie possible, à même de les tenir ensemble sans un vacarme amoureux de poulailler. Comment opérer en effet puisque les ingrédients à l’œuvre — qui nourrissent le poète — par essence ne peuvent que diffracter le chant ? Alors ça tambouille, l’écriture qui a priori ne peut s’en sortir que difficilement essaie d’inventer autre chose. Oui, ça tambouille,  ça ratatouille, ça mâche ses mots, ça pot-en-bouille, ça mâchouille, ça mâchouille, ça mâchouille et puis mâchicoulis : le mélange expérimental prend ! Alchimiste des cuisines : puissance et nonchalance, humour et gravité, profondeur et inconséquence, élégance et grossièreté, naïveté et clairvoyance, subtilité et gaucherie, colère et retenue, tendresse et cynisme, blasphème et sens du sacré, lyrisme et nihilisme : toutes ces propriétés, à forte concentration explosent dans le texte. Le bon ton est traqué jusqu’au style qui répond de cette chasse minutieuse : chaque ligne piétine la plus ombreuse tentation de la  moindre mécanique d’écriture. Il semble être le premier à se défier de lui ! Méli-mélo tapageur. Blackburn mélange les registres sémantiques, typographiques, formels. Au permanent déplacement du sens répond la disposition physiquement mouvante du texte sur la page. Il excelle dans l’art de la réaction chimique. Convoque d’improbables et drôles et violentes et folles oppositions qu’il rassemble dans un équilibre funambulesque. À l’image de l’univers citadin, dont il offre un cliché photographique aussi grotesque que subtil, en cela témoin délirant du non moins délirant contemporain. La présence au monde y suffit : dans la paume d’une main, elle tient les éclats. Éclats du verbe. Éclats d’humour, aussi chaleureux qu’implacable. Présence d’une rare intensité. Or ne serait-ce elle, précisément, qui atteste d’une poésie authentique — cette  qualité aiguë de la présence ?

BLACK MOUTAIN

Ainsi la langue vive de Blackburn parvient au prodige de l’unité du message et de la forme.  Elle décape allègrement, lavant le fond brouillé et assourdissant de la réalité autour de nous. Le secret de cet art de clarification s’éprouve en premier du côté des fondations personnelles de Blackburn, et l’initial contemporain de la poétique américaine se fait sentir ici. Plus insolent, plus fantasque, plus explosif encore que celui de la beat generation : les Black Mountain et le collège expérimental que dirigea le peintre du Bauhaus Josef Albers, où d’autres noms s’agrègent à celui de Blackburn :   Robert Duncan, Robert Creeley, John Cage, Merce Cunningham, Buckminster Fuller, Willem De Kooning.

Olson enfin. Foutraque Charles Olson. Colossal. Dont le talent infuse chez Blackburn aux Maximus Poems d’un autre genre, mais dont la science le rapproche du vers oral et du maître, William Carlos Williams.

Au point que Blackburn signera Anthology of Troubadour Poetry, prolongeant l’idée géniale d’Ezra Pound, vœu inaccompli d’un rapprochement entre lyrique médiévale des troubadours et langue d’aujourd’hui.

UNE ATTENTION EXTRÊME AU VIVANT

Présence disais-je. Présence ou attention. En substance, une attention extrême portée au vivant. On y entend jusqu’au chant des fils électriques. On y perçoit le plus petit souffle d’oiseau. Et le plus pauvre battement cardiaque humain, car « il y a toujours quelque chose à toucher ou sentir ou voir ou des gens. » Il y a même, traversant là au milieu du texte, des instants hallucinatoires

« envoi de la mi-juin / WALTER VA AU JARDIN & BANDE

Ai mangé un rang entier de radis
Ils étaient craquants.»

Pas seulement en raison de sa parole décomplexée sur la sexualité ou de ses goûts potagers ( le lien qu’il établit entre les deux certes est plus douteux), cette poésie salutaire devrait être remboursée par la sécurité sociale.

Blackburn crée un univers singulier entre archéographie personnelle de «débiles nuits de culs et de bitures » et réinvention des Cities par la créativité du regard posé sur les froids objets citadins.  Les villes se muent en fresque mythique au quotidien tragique et désabusé. Voitures, immeubles, trottoirs s’humanisent par le vol récurrent d’une feuille d’arbre ou d’un oiseau.  Une mythologie urbaine prend corps sous nos yeux.  À croire que le béton aussi édifie son archéologie : quels tessons demeureront des cheminées, des poutres en fer et du goudron ? Comment nos villes se liront-elles dans mille ans ? Toute preuve est-elle dans les oiseaux sur les fils électriques des villes ?

De Port-Saïd ou de New York, quelle sera la grande putain babylonienne de l’écriture  dont l’histoire événementielle conservera le nom ? La ville ensauvagée grouille de rues, de vagabonds, « mecs bourrés » et types qui n’arrêtent pas de «les [lui] brouter ». Univers terrible et drôle de Blackburn, drôle de sa grossière pâte humaine.

Surtout au cœur de ce tintamarre de traces, ce petit prodige : les voix se sauvent de la déréliction.

Voix cassées peut-être, mais chaudes. Vivantes. Quel philosophe  disait qu’il faut bien que le cœur se brise ou se bronze ? Je passe ma vie dans le refus obstiné d’un tel choix que notre époque, chaque jour, chaque minute, chaque seconde, sans moins d’obstination ni aucun simulacre d’élégance, voudrait nous faire bouffer, avec sa carte peu ragoûtante. Qui forcera ce choix ? Je n’entends pas choisir. Il faudra que le cœur se bronze et se brise.

Blackburn justement donne les clefs d’une résistance possible, à même de se garder dans son essentialité propre —sentinelle de soi : tout à la fois plus dur car plus lucide, en même temps plus tendre puisqu’humain, trop humain.

Une main écrit là, au croisement de la tradition antique et du nihilisme moderne — l’écriture postée au centre de l’amplitude absolue du temps réel et littéraire.

Routes, voitures, métro, les empreintes citadines signent une ultra-contemporanéité qui compense vitesse et perte des repères par un récit poétique scandé d’ancestralité. Narcisse, Perséphone, Hermès déambulent à Brooklyn, dans le Bronx ou le parc de Madison Square. Les dieux grecs et romains arpentent les trottoirs où le soleil d’un jour nouveau se divise sur le fleuve.  Les gestes simples prennent valeur rituélique et les nations réduites à des quartiers d’orange se rassemblent en âmes affamées aux feux des carrefours, mains chauffées au-dessus de barils où brûlent le mauvais petit bois des cagettes.

Toute preuve est-elle dans les oiseaux ? Eux qui peuplent nos cités neuves d’« arbres crasseux » ?

Le monde a changé or une réponse s’esquisse par cette fulgurance si belle, si juste qui justifierait le recueil à elle seule : « la loi est de soleil et d’étoiles. »

Quelle loi, direz-vous ? Peut-être celle qui se dresse en splendide violence. Pas la haine. Juste la vision claire. Pas le mépris. La méprise. Car le courroux (nous) garde contre la tentation de la désillusion.  Malgré les pâles trocs de l’âme et puisqu’en ce monde, tout se troque  — beauté, sens du sacré et demain nos visages jusqu’à la veulerie  — malgré tout ce travail d’avilissement qui par essence ne mérite pas un regard, le poète assume la rencontre. Une colère pour soi. Cadeau que l’on s’adresse.

Parce que sans cette colère contre le monde — où crétinerie&muflerie (&tutti quanti en langue romantique) se portent comme un charme — sans doute vaudrait-il mieux  s’arrêter d’écrire.

Eh oui, le diable est en pleine forme. Le diable, ça va chantait Brel.

Si l’on n’aspirait pas — depuis la langue, par la langue, dans la langue elle-même où tout est observable — à une déconstruction de ses canulars, alors il vaudrait mieux oui, sans ce minimum syndical partir très, très loin … aller planter des choux. Voilà ce qui me relie dans la profondeur de la terre verbale au poète Blackburn : un goût déraisonné pour mon jardin potager.

Plus sérieusement, il y a le rapport au corps, absolument fondateur. Ma généalogie de cette liberté d’écriture enfin prise au corps-à-corps pourrait se résumer dans cette lente, magnifique et grinçante hésitation initiale résumée par Paul Valet pour lui-même ( mais que pourrait prendre à son compte tout poète d’Europe)  :

Trois Générations

Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

 

J’ai mis longtemps à trouver le chemin du geste libératoire :  je le crois à portée dans un humour sans concession, parce que ce temps de carnaval vraiment est à mourir de rire.

Contre / tout contre parce que le monde, le poète & la poésie méritent cette attention.

Colère verticale. Ah j’oubliais : thank you satan ! Parce qu’il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer de tout.

Blackburn grotesque et splendide en vérité : « Une tendresse, une tristesse animales sont tout ce que nous avons sauvé. »

Et si tout absolument, était contenu là ?

Sylvie-E. Saliceti

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.