Boris Vian et Claude Nougaro | Art mineur

 

 

N’étant pas un genre mineur, la chanson joue, cela va de soi, un rôle majeur dans les circonstances les plus diverses et souvent les moins propices; nous y reviendrons plus tard, mais empressons-nous d’ajouter qu’on peut se faire faire presque n’importe quoi en chantant, sauf un lavage d’estomac ou enlever les amygdales, et que la mort n’exclut pas le reste.

La chanson est éternelle, dit-on couramment.
Je crois que l’on se trompe : la chanson est, sous sa forme de chanson, étroitement liée à l’existence de l’homme sur cette planète. Rien, donc, de plus relatif que cette éternité. Qui plus est, on a toute liberté d’imaginer une race d’hommes sans cordes vocales, et qui ne chanteraient point. Rêve revigorant quand on a écouté quelque temps la radiodiffusion, nationale ou privée, et quand on a fait passer quelques auditions (…)

Tempo di laroussino

Une chose relativement éternelle est une chose d’importance. La chanson ne saurait donc être traitée par-dessous la jambe. Sans remonter jusqu’au Roi David, qui n’avait sûrement pas inventé la harpe mais qui lui fit une belle propagande, la proposition se vérifie aisément. Que reste-t-il de la Révolution française, sinon le ça ira, La Carmagnole, et la si commode Marseillaise sans quoi il serait impossible à nos représentants élus de sortir, la tête haute et le jarret souple, d’une séance honteuse (et pour les séances honteuses, ils ne sont pas à court…).
Bien avant que la radio vienne la servir à domicile, et filtrée, la chanson tenait une place considérable dans la vie de l’homme de tous les jours. Il y a des chansons pour toutes les heures, pour toutes les humeurs, pour toutes les circonstances. Il y en a pour le roi et la reine d’Angleterre et pour le fossoyeur du coin, pour la cuisinière et pour le ministre, pour le juge et pour le malfrat, pour feu Einstein et pour l’idiot du village. Espèce de commentaire permanent à l’existence sous toutes ses formes, la chanson est partout chez elle. On chante aux baptêmes, aux noces, aux enterrements. On chante au réveil, à midi, le soir sous la fenêtre d’une quelconque mégère, on se fait tuer en chantant, la victoire en chantant (elle aussi) vous referme la barrière dessus, et l’on vous chante un requiem quand vous êtes mort.

Boris Vian, En avant la zizique, Le livre de poche, 2009, p 10, 21, 22

Claude_Nougaro-Chansongs_1993

Artiste mineur de fond ( écrite en réponse au débat entre Gainsbourg et Béart sur le plateau d’Apostrophes 26/12/1986 )
Auteur, interprète : Claude Nougaro

 

 

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