Pour ce qui est de son oeuvre d’intellectuel et d’essayiste, la vitalité lucide, désespérée de Muray a quelque chose d’un pamphlet pasolinien. Pour ce qui est du style chansonnier, on s’approche de l’homme à la tête de chou ( filons la métaphore culinaire ), outre la pincée de sel d’une solide pensée, qui sous-tend avec cohérence et de bout en bout, la plus anodine ritournelle.

Il faut relire l’oeuvre considérable de cet auteur. Philippe Muray fut un analyste sans concession de notre époque, d’autant plus pertinent qu’il maniait un sens de l’humour redoutable. Témoin cette Nouvelle cuisine, texte dont l’absurdité apparente cible notamment la frénésie, et donc la perversion de consommation. En l’occurrence, se décline dans cette chanson le catalogue des recettes pour accommoder un Américain, deux Américains, une Américaine, deux Américaines… qui se mangent sans faim. Le « poème » est extrait du recueil Minimum Respect , chanté par Philippe Muray lui-même.

Consternant à la première écoute ! Passé ce cap, le sourire, puis le rire … c’est de plus en plus drôle — en tout cas ce fut mon expérience, relatée avec prudence car la perception d’une chanson est chose infiniment subjective.

Gainsbourien en effet, avec en prime une charpente philosophique de haute acuité. Regard implacable porté autour de soi. Témoin critique, mi-décapant, mi-enjoué : la façon de compter les futurs mets du joyeux cannibale, signifie-t-elle autre chose que la perte de l’art, noyé par la loi du troupeau — autrement dit l’oubli de la fonction première de l’artiste — le dégagement d’une singularité au sein de la masse?

Philippe Muray encore aujourd’hui conserve cette place singulière : lorsque les singeries ambiantes deviennent harassantes, quand on est tenté par Knock ( tout le monde au lit), on reprend l’ordonnance : matin et soir, relire Les mutins de Panurge ou les Exorcismes spirituels. L’humour ne fait pas un pli. Une bouffée d’air. Écouter  décrire, d/écrire, des/cris et saboter L’Empire du Bien, en sirotant une cuillère de ce projet philosophique dont l’impertinence reste d’une pertinence inégalée.

Sylvie-E. Saliceti mars 2020

Nouvelle cuisine
Auteur, interprète : Philippe Muray

 

Un Américain,
Ça s’accomode bien
Avec des épices
Ça fait mes délices

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ça se mange sans faim
Cuit à l’étouffée
Ou en entremets

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Après le potage
Ça se mange sans pain
Avant le fromage

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Avec du cumin
Ça se déguste tiède
C’est un vrai remède

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
C’est très bon bouilli
Avec des raisins
C’est très bon aussi

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Bien nourri au grain
C’est un mets de roi
Avec des gambas

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
C’est vraiment très sain
Avec du gratin
Et un verre de vin

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ou même au besoin
Deux Américains
Font un plat divin

Un Américain
Ça se mange sans faim

Mais on peut aussi
Le faire en beignets
Caramélisés
Et surtout bien frits

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américain
Ça se décortique
Avant le festin
C’est plus diététique

Un Américain
Ça se mange sans faim

Une Américaine
C’est encore meilleure
À l’armoricaine
Pour les connaisseurs

Un Américain
Ça se mange sans faim

Une Américaine
Avec un bon vin
Bourgogne ou touraine
Fait un mets souverain

Un Américain
Ça se mange sans faim

Un Américian
Deux Américaines
Trois Américains
Quatre Américaines

Un Américain
Ça se mange sans faim