pascal quignard terrasse à rome

 

 

 

Marie Aidelle était admirative. Le soir tombé, Marie contemplait la flamme de la lampe dont la lumière se répercutait sur la plaque de cuivre, elle contemplait la main de Meaume qui avançait, la loupe qui avançait, elle contemplait le stylus d’acier qui incisait directement le métal. La main de Meaume était sûre. Elle se sentait bien auprès de lui. Marie Aidelle buvait volontiers le soir. Elle but plus encore. Elle s’endormait sur son bras en l’admirant en silence. Il appartenait à l’école des peintres qui peignaient dans une manière très raffinée les choses qui étaient considérées par la plupart des hommes comme les plus grossières : les gueux, les laboureurs, les coureurs de vase, les vendeurs de palourdes, de sourdons, de crabes, de bars tachetés, des jeunes femmes qui se déchaussent, des jeunes femmes à peine habillées qui lisent des lettres ou qui rêvent d’amour, des servantes qui repassent des draps, tous les fruits mûrs ou qui commencent de moisir et qui appellent l’automne, les déchets des repas, des beuveries, des tabagies, des joueurs de cartes, un chat léchant son bol d’étain, l’aveugle et son compagnon, des amants qui s’étreignent dans différentes postures ignorant qu’ils sont vus, des mères qui font téter leur petit, des philosophes qui méditent, des pendus, des chandelles, les ombres des choses, les gens qui urinent, d’autres qui défèquent, les vieux, les profils des morts, les bêtes qui ruminent ou qui dorment. Marie retrouvait la curiosité qui avait embrasé sa petite enfance auprès de son père mort et aussi à Hambye, auprès du chanoine. Et aussi auprès de Toussaint le chirurgien juré. Elle posait mille questions. Elle demandait dans la grand-salle :« Pourquoi n’avez-vous pas touché à la peinture ? Pourquoi Jacob Callot n’utilisa jamais les couleurs ? Pourquoi ces traits, propres à l’art de Meaumus, comme des lettres étranges d’alphabet, pour faire l’ombre ? » Un jour sur la falaise il posa sa main sur son épaule. Aussitôt elle repoussa sa main. Meaume s’approcha de l’abîme ; il regarda les rouleaux en contrebas de la falaise.

Pascal Quignard,  Terrasse à Rome,  Gallimard, 2001, Ed. num., Chapitre XIV.

 

 

 

 

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