Vladimír Holan | La voix humaine


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La voix humaine

Ni l’étoile ni la pierre ne nous imposent leur musique,
les fleurs sont silencieuses, les choses elles aussi se taisent,
l’animal trahit en notre faveur
l’accord en lui de l’innocence et du mystère,
le vent a toujours la pudeur d’un simple geste,
et le chant n’est connu que des oiseaux muets
à qui l’on a jeté une gerbe d’épis la veille de Noël.

Il leur suffit de vivre, et c’est inexprimable. Mais nous,
nous n’avons pas seulement peur dans l’obscurité,
mais même en pleine lumière, nous n’arrivons pas
à distinguer notre prochain,
et hors de nous, comme pour un exorcisme,
la frayeur nous fait hurler : « Tu es là ? Parle ! »

Vladimír Holan, Une nuit avec Hamlet et autres poèmes, Préface d’Aragon, Traduit du tchèque et présenté par Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2008, p 190

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Czeslaw Milosz | Je ne suis pas


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Je ne suis pas

Je ne suis pas et je ne veux pas être
le propriétaire de la vérité.

Il est bon pour moi de me promener
juste sur le pourtour de l’hérésie.

Pour éviter ce qu’on appelle l’apaisement de la foi,
et qui n’est que de l’autosatisfaction.

Mes coreligionnaires polonais
aimaient les paroles du rite ecclésiastique,
mais ils n’aimaient pas la théologie.

J’étais peut-être comme un moine
au milieu d’une forêt dans un cloître, qui
en regardant par la fenêtre les débordements du fleuve
écrivait son traité en latin,
dans une langue incompréhensible
pour les paysans vêtus d’une veste en peau de mouton.

Czeslaw Milosz, Traité de théologie, Traduit du polonais par Jacques Donguy et Michel Maslowski, Édition bilingue, Cheyne éditeur, Collection D’une voix l’autre, 2005, p 19

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Vénus Khoury-Ghata | Un lieu d’eau sous la voûte


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Un lieu d’eau sous la voûte

Un lieu d’eau sous la voûte
s’y enfoncent mât et voilier
s’arque la coque
s’éclabousse la carène

Écluse rouge pour celui harcelé par son sang
il ajuste le soc sur le sillon marin
puis cingle l’attelage vers l’impossible issue

Mort brève si fugace
halte à l’orage qui force la mer à boire son contenu d’eau

Tu t’emmêles dans ta voile
nages vers sa chair d’angle
gravites autour des chairs abaissées

Tu humes sa vase et son argile
aspires son herbe maculée
là où se divisent les berges
se meurent les genoux du fleuve

Tu la remplis de pierres feintes
colmates la caverneuse la creuse
la close sur son vide
navigable en temps de crue

Tu es chair de soutènement quand oscillent les murs
traverse verticale qui relie le creux au plein
corps du jour manipulé dans l’ombre
cheminement du lait dans le noir labyrinthe
Tu es à la fois barque et timonier

Tu oeuvres en chambre passagère
bagué de miel à la racine
le chemin vertical pleure sous ton pas d’arpenteur
Force l’anneau obscur
va loin dans la citerne
fais surgir l’eau dure
celle qui arque le cri
romps l’écume
Bois à genoux l’eau de l’indigène

Tu écartes berges et galets
repousses algues et digue
assistes muet à la levée des eaux

Mords son cri à la racine
viole l’espace circulaire
vole le sang circulaire
qui inonde le passage à chaque appel de lune

Laisse la femme pleurer son humidité jusqu’aux pieds du jour

Tu détisses son chanvre
sondes son puits
oublies tes lèvres sur son angle
refermes son corps dégrafé
puis la laisses s’éloigner dans son nu.

Vénus Khoury-Ghata, Anthologie personnelle, Poésie, [Un lieu d’eau sous la voûte], Actes Sud, 1997, pp 145/146

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Derek Mahon | La Mer hivernale & autres poèmes


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La planche à dessin

Tu as tort de me croire à ton service:
Le serviteur, c’est toi. Pendant que longuement
Tu t’actives sur moi, je suis le bois indulgent
Qui tolère ton impuissance besogneuse.
Tes poèmes m’ont été extorqués par violence,
Et je viens recueillir ton hommage en silence.

Pensant à la scie et au trajet grinçant jusqu’à la mer,
Un exode d’esclaves chassés de Babylone,
Je prie qu’un esprit sylvestre me fasse danser,
Pour te flanquer la frousse et te désarçonner
Et détruire l’assurance posée qui te fait
Déverser tes flots de littérature éphémère.

Quand j’étais pin et vivais sous un climat froid,
Les feuilles bruissaient des rumeurs de notre destin ;
J’ai fait bien du chemin depuis lors pour venir
Observer le soleil réfléchi par ta plume pensive.
La blessure me hante, et ma consolation
Sera la feuille vierge quand tu seras parti.

Et je t’aime pourtant malgré ton ignorance,
Peut-être parce qu’enfin te voilà raisonnable :
Car tu t’adresses à moi, non plus à travers moi,
Conscient que c’est moi seule qui te laisse chanter
La musique des bois; jusqu’ici obscure et muette,
Je te parle à présent, indispensable porte-voix.

Derek Mahon, La Mer hivernale & autres poèmes, Traduit de l’anglais (Irlande) et préfacé par Jacques Chuto, Édition bilingue, Cheyne Éditeur, 2013, p. 101.
 

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Rosalind Brackenbury | Requin


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Requin

Lorsque le requin a surgi,
tu as tendu la main pour agripper la mienne,
avec douceur et fermeté, comme
un conspirateur ; il nous regarde
et part – requin dans l’eau bleue,
bulles brassées aux rayons de soleil –
nous sommes remontés par les rues
du récif, ses venelles profondes :
orange architecture de corail corne de cerf,
corail cerveau, drapeaux pourpres brandis,
ville de poissons que traversent dociles
leurs troupeaux en voiture serrée.
Je n’oublierai jamais, non, jamais
la façon dont tu t’y es pris, à l’instant
où voyant le requin tu as interposé
ton corps entre son corps et le mien,
comment l’idée t’est venue, comment tu
m’as saisie pour danser notre fuite –
une valse, à l’envers – douce et paisible
comme gens qui désertent la salle du bal
avant une fusillade.

Rosalind Brackenbury, Jaune Balançoire, édition bilingue, Traduction de Delia Morris et André Ughetto, Amandier / Poésie, 2011, pp 14 et 15.

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Shark

When the shark came,
you put out your hand to grasp mine
quite slowly but firmly like
a conspirator; when it looked
at us and left – shark in blue water,
grains falling through sunlight –
we swam back out through sunlight –
we swam back out through the streets
of the reef, its deep alleyways :
orange architecture of staghorn,
brain coral, purple flags flying,
fish city where the docile flocks
pass veiled and coherent.
I think I will never forget
the way you did this, how
when you saw the shark you placed
your body between its body and mine,
how this was your thought, how you
took me and danced me out of there –
waltz, reverse turn – smooth and quiet
as people leaving a ballroom
before a shot is fired.

Rosalind Brackenbury, Yellow swing, édition bilingue, Traduction de Delia Morris et André Ughetto, Amandier / Poésie, 2011, pp 14 et 15.

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John Cage | Confessions d’un compositeur


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Confessions d’un compositeur

Dans ce havre de paix, j’ai pu enfin me confronter à cette question ; dans quel but écrit-on de la musique ? Heureusement, je n’ai pas eu à y faire face tout seul. Lou Harrison, et alors Merton Brown, un autre compositeur et ami proche, étaient toujours prêts à parler, à s’interroger et à débattre avec moi de tout ce qui concerne la musique. Nous avons commencé par lire les travaux d’Ananda K. Coomaraswamy et avons rencontré Gita Sarabhai, musicienne traditionnelle arrivée d’Inde à point nommé. Son professeur, nous a-t-elle confié, lui avait enseigné que le but de la musique était de concentrer l’esprit. Dans un ouvrage de Thomas Mace, écrit en Angleterre en 1676, Lou Harrison a trouvé un passage expliquant que le but de la musique était de tempérer et d’apaiser l’esprit, alors prêt à recevoir des influences divines et à élever ses sentiments vers la bonté.
Après avoir étudié pendant dix-huit mois la philosophie chrétienne de l’Orient et du Moyen Âge, je me suis lancé dans la lecture des écrits de Jung sur l’intégration de la personnalité. La personnalité est divisée en deux grandes parties : l’esprit conscient et l’inconscient, qui sont, chez la plupart d’entre nous, fragmentés et dispersés dans d’innombrables voies et directions. La fonction de la musique, comme celle de toute autre occupation saine, est d’aider à rassembler ces parties séparées. La musique y parvient en créant un moment où, en faisant perdre la conscience du temps et de l’espace, la multiplicité des éléments qui forment un individu s’intègrent, et il ne fait plus qu’un avec lui-même.

John Cage, Confessions d’un compositeur, Traduit de l’anglais par Élise Patton, Édition bilingue, Édition Allia, 2013, pp 41-42.

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Variations sur les vergers | Rilke et Brigitte Fontaine

 

 

 

Peut-être que si j’ai osé t’écrire,
langue prêtée, c’était pour employer
ce nom rustique dont l’unique empire
me tourmentait depuis toujours : Verger

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Tes dangers et les miens, ne sont-ils point
tout fraternels, ô verger, ô mon frère?
Un même vent, nous venant de loin,
nous force d’être tendres et austères.

Rainer Maria Rilke, Oeuvres II Poésie, Poèmes en langue française, Vergers, I et VII, Seuil, 1972, pp 481 et 484.

 

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Le soleil amoureux exerce sa violence
Des ruisseaux de mercure envahissent les mains
Et des oiseaux dorés meurent dans le silence.

Nous sommes tous ici
Pour pleurer et sourire
Nous sommes tous ici
Pour choisir nos prisons
Nous sommes tous ici
Pour tuer nos délires
Nous sommes tous ici
Pour mourir de raison.

J’aimais trop les vergers lorsque j’avais trois ans
Un jour il y a eu quelqu’un ou quelque chose
Un passant qui a dit quelques mots en passant
Un soldat enterré sous le buisson de roses.

Il ne faut pas pleurer disait l’araignée noire
Et elle consolait les enfants affligés
A l’heure où le soleil descendait pour nous boire
A l’heure où je te parle à l’heure des vergers.

Sommes-nous tous ici
Pour pleurer et sourire
Sommes-nous tous ici
Pour choisir nos prisons
Sommes-nous tous ici
Pour tuer nos délires
Sormmes-nous tous ici
Pour mourir de raison.

Auteurs, compositeurs : Brigitte et Ariski
Interprètes : Brigitte Fontaine et Bertrand Cantat

 

 

André Breton | Avoir et être

 

 

Le verbe être

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas d’ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer.
C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre.
Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire.

C’est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n’a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux.
C’est le désespoir.
Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l’existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir.
Le reste, nous n’en parlons pas. Nous n’avons pas fini de deséspérer, si nous commençons.
Moi je désespère de l’abat-jour vers quatre heures, je désespère de l’éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés.
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.
Le désespoir n’a pas de coeur, la main reste toujours au désespoir hors d’haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il est mort. Je vis de ce désespoir qui m’enchante. J’aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chantonnent.

Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c’est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit.
L’air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour.

Il fait un temps de temps.
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

C’est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d’un désespoir pareil !
Au feu! Ah! ils vont encore venir…
Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal.
Tas de sable, espèce de tas de sable!
Dans ses grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance.
C’est une corvée d’arbres qui va encore faire une forêt, c’est une corvée d’étoiles qui va encore faire un jour de moins, c’est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

André Breton, Clair de terre précédé de Mont de piété, suivi de Le revolver à cheveux blancs et le L’air de l’eau, 1966, préface d’Alain Jouffroy, Poésie/Gallimard, p 136

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Avoir et être
Auteur, compositeur, interprète : Yves Duteuil

 

 

Variations sur la solitude | René-Jean Clot et Reggiani


Il m’a toujours semblé que la solitude c’était prendre la forme des mains de ceux que l’on avait quittés.

Les cathédrales jaillirent sur la terre après que Dieu eut déclaré établir son royaume dans le ciel, amantes encloses en les nervures de leur pierre elles préfiguraient l’attente de l’Époux dans la matière de leur propre contemplation.

Un livre écrit, un enfant  qui naît, un bonsoir échangé et même l’absence de ces choses ce sont là autant de gants que ceux auxquels ils s’adressent ont déjà parcourus, alors que nous, nous cherchons encore le périlleux chemin qui va de nos doigts à l’extrême atteinte de ces gants et nous les offrons pourtant comme si nos seules mains les avaient habités…

La solitaire statue de sel dont se changea le corps de la femme de Loth était bien plus la pétrification du désir qu’avaient allumés d’autres yeux en les siens que le signe du châtiment de Dieu. Si l’on avait coupé, en innombrables et menus morceaux, la statue de sel, chaque enfant de  la terre eut trouvé sur ses lèvres qu’elle avait le goût des joues de sa mère, elle, dont la solitude de statue était bien plus lourde désormais du poids à son ventre, d’enfants nés jadis, qui maintenant, au  seuil de ses bords infrangibles buvaient à même leurs mains l’eau fraîche des puits.

Comme je me promenais dans les environs d’Alger, mon pied heurta à plusieurs reprises les minces cailloux blancs plantés dans la terre. Je me penchais alors  et m’aperçus que j’étais dans un cimetière arabe.

Ainsi devraient être les dédicaces, des pierres anonymes mais qui dans l’oeuvre, vers dans le poème, chapitre dans le roman, arrêtent le coeur de celui qui les parcourt et le laisse un instant rêveur au seuil de l’intime accident de son passage humain coïncidant à un autre passage, comme au bord d’un gouffre fraternel.

René-Jean Clot, L’annonciation à la licorne, Editions Edmond Charlot, Méditerranéennes, Alger, 1936, Avant-propos, p 5/6

Ma solitude
Auteur, compositeur : G. Moustaki
Interprète : S. Reggiani

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Cet avant-propos est tiré de l’ édition originale de L‘annonciation à la licorne, numérotée, trésor trouvé récemment chez un bouquiniste des vieux quartiers de Lyon, près de la Rue de la Loge. Livre vierge: les pages n’étaient pas encore séparées …

René-Jean Clot, né à Alger en 1913 est décédé accidentellement en 1997. Juriste de formation, il délaissa ses études de droit pour la peinture et l’écriture. Après sa rencontre avec Edmond Charlot, il croise aux Vraies Richesses ceux qui deviendront ses amis, appartenant au groupe des littérateurs dits de « L’École d’Alger »: Albert Camus, Emmanuel Roblès, Jean Grenier et Max-Pol Fouchet. Jules Roy  aussi, qui dit de sa peinture : « avec un soleil et une lune dans son ciel, Clot tourne à travers les espaces infinis ». En 1936, son premier recueil de poésie est publié sous les auspices de Jean Paulhan, Supervielle et Michaux.

Partagé entre l’écriture et la peinture, il confie :  » En littérature, j’écris sous la dictée. Très jeune, j’étais un médium … Je sais que je peux être facilement en contact avec le surnaturel. Dans la peinture, au contraire, je fais un effort, je souffre ».

Sa manière d’appréhender l’écriture ?  Essayer « de donner une forme plus noble à l’échec humain. L’écriture est une réparation ».

Régulièrement mécontent de son oeuvre, il détruit. Ses peintures. Ses textes. Il faut redécouvrir cette oeuvre dense et qui se trouve -dans son expression picturale autant que poétique et romanesque – aux confins du sombre et de la couleur.

René-Jean Clot reçoit le Prix Renaudot en 1987.

Yoel Hoffmann | Bernhard


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Bernhard

Cette année-là, l’océan Atlantique s’emplit d’une infinité de sons. Igor Stravinsky le traverse. Arnold Schoenberg aussi. De même que Paul Hindesmith, Béla Bartok, Darius Milhaud et Kurt Weill (fuyant l’Allemagne pour se réfugier aux États-Unis).Et en décembre, le premier secrétaire du gouvernement (de Palestine) annonce que le gouvernement proscrira l’usage du chofar parce que sa sonnerie évoque une sirène d’alerte. Bernhard se représente le Messie arrivant (de Lisbonne) au signal des sirènes d’alarme.

Yoel Hoffmann, Bernhard, Galaade éditions, 2008, pp 34.

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Alexandros Issaris | Je fais confiance


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Je fais confiance

Je fais confiance à la mer
Elle me prendra toujours
Dans ses bras
Je fais confiance à la mort
Je sais qu’elle arrivera
Je fais confiance à la musique, au soleil
Au rêve qui m’accompagne.
Je fais confiance à la Bovary, à Hamlet
A Robinson, à Jocaste
A mes côtés jusqu’à la fin.
Je fais confiance à l’île de Tinos à la Moldave
Au Berlin de la mémoire.
A ceux qui sont morts je fais confiance
Qui nagent dans l’azur d’une lumière noire
Le corps d’une nuit solitaire.
Je fais confiance aux statues, aux esprits
Au chien, à la truite, au papillon
Je fais confiance à la barque, à l’église, au ciel qui les recouvre
A la nuit, à l’eau fraîche, à l’étoile Aphrodite
Au temps, au deuil, à celle qui pleure
A l’oubli, au levé du soleil, au jour.

Je ne fais pas confiance à l’ami qui sourit
Et m’offre une amitié éternelle.

Alexandros Issaris, Anthologie de la poésie grecque 1975-2005, Kostas Nassikas et Démosthène Agrafiotis, Bilingue grec-français, Traduit du grec par Kostas Nassikas et Hervé Bauer, Poésie/ L’Harmattan, 2012, p 145-147.

 

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Alexandro Issaris (1941) : Poète, traducteur, peintre. Etudes d’architecture à Gratz (Autriche) et à Salonique. Auteur de cinq recueils poétiques, d’un roman et d’un essai sur Rilke. Traducteur de R. Muzil, Kl. Mann, E. Canetti, ainsi que du texte d’opéra « Fidélio ».

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Marie Étienne | Cantate

Marie Etienne

haute-lice

 

 

 

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Cantate

Musique en fête, en tête, en crête, en kiosque, en dents calquées sur les montagnes, en tournevis, en tour de roue, musique saoule sur les terrains poudreux, éclatée à dessein, flûtes en verve. Musique verte.
Et si c’était l’hostie, l’Iliade réinventée?
La chance à l’aise s’est posée. Je dis la chance pour ne pas dire l’amour, l’un traîne l’autre en écrasant les flaques de la rue.
Le ciel peut se décomposer, se dégrafer de son support venteux, la chance amour bien nommée centaurée, restaurée en pennon de violette sur le tympan du grand portail central, la neige donc est entrée dans la tour pour y danser en paradoxes et plumes de paon.
L’amour corail cantate Bach.

Et cependant.
Le beau retourne à sa fenêtre.Plus de poussée active, plus d’herbe en vrille plus de pain.
Le beau il a beau dire, échappé du terre-plein le beau il a beau faire, l’ennui cligne en douceur et cligne et pousse, la la do la la mi.
Salle des chants.Les poitrines se soulèvent. Kyrie. Voix des anges murés. Joie des murs qui regardent.

Marie Etienne, Haute Lice, Editions José Corti, 2011, pp 80/81.

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Une petite cantate
Barbara

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Herberto Helder | L’orange

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Je trouve dans cette orange le repos froid
et intense que je connais
tel un don impossédé.
La lumière intérieure de l’or sera sienne,
la grâce obscure de ce qui ne fait qu’effleurer
table et monde.
-Passage nocturne de l’eau que le sang
silencieusement imite. Île
qu’une innombrable, innommable
soif humaine
entoure de tous côtés.
Cette orange m’évoque quelque haute solitude
si pure qu’elle ne saurait nous revenir. Elle m’évoque
encore
une urne aussi close que glace,
où le feu de la création, doucement, préservé, serait venu puiser
à une source cachée. Où les veinures jaunes, frappées tout au long du silence
par les petits sabres des rayons ,
se déplaceraient
qui sait jusqu’à quel coeur de poème inaperçu, dément
et bien vif. Orange
parmi couteaux et fourchettes, recueillant encore,
goutte à goutte son arbre- l’oranger à l’esprit
méconnu, frère
de pluie, frère d’une nuit lentement
lustrale. Orange
trouvée entre deux moment hostiles, au centre
comme un cri
qui frappe de plein fouet les os et les veines
foudroyées. Vouée à la poésie qui attendait,
entre la rigoureuse vision et l’expérience
démesurée de la chair.
Que la main s’enhardisse à la rencontre de l’orange,
aussitôt monte à l’épaule ce pur sentiment
de lien avec le monde. Ce sont les matins impossibles
de la terre, le feu souterrain et libre
de la nuit, les eaux ourdissant
le poisson qui nage jusqu’à se consumer en lys
indolent.
Cette orange séparant l’innocence des ténèbres
d’avec ce que l’esprit a tu de lumière indivise-
sur elle, je ne desserrerai les lèvres,
comme si je l’ensevelissais dans un silence parsemé
de nombreuses présences à la force
de sel.
-Peut-être toute l’énigme maternelle me serait-elle prodiguée
d’inspiration
à travers la langue, par de vagues organes, prodiguée à tout
un corps
tendu, digne des secrets comme des
délicates subtilités de la terre.
Peut-être devrais-je à cette orange une attention
vertigineuse,
et tout pénétrerait-il comme sagesse infuse dans mon corps
évocatoire,
chaque geste accomplissant à la fin
cette unité intime du Poème et des choses.
Orange
éperdument.

Herberto Helder, Le poème continu, 1961-2008, La cuiller dans la bouche IV (1961), Poésie/Gallimard, 2010, pp 53/54/55, Préface de Patrick Quillier, traduit du portugais par Magali Montagné et Max de Carvalho.

 

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L’orange, Gilbert Bécaud

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Jacques Audiberti et Claude Nougaro | Chanson pour le maçon

Chanson pour le maçon, hommage de Nougaro à Jacques Audiberti, un de ses poètes préférés et son ami. Pourquoi maçon ? Simplement parce que c’était le métier du père d’Audiberti . L’on songe aussitôt à deux autres poètes, tous deux également maçons de métier : Thierry Metz et Erri De Luca, ce dernier ayant notamment consacré un bel ouvrage aux Fresques Affreschi. On entend aussi la tradition des tailleurs de pierre chez Reverdy.

Pierre contre transparence de la ritournelle à Fontenay-aux-Roses : « Monsieur Audiberti vous parle d’inconnus, vous êtes déjà loin.»
Dèjà loin, demeure une stèle aux mots.

S-E. S.

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Stèle aux mots (extrait)

Les hommes, fleuve, un seul, tous les énonce, flot.
Un seul, dans sa mémoire enceinte de silence,
entend assermenter…vitraux…gémir…balance…
tant de mots, tant de mois qu’il borne et qu’il éclôt.

Le temps vide les mots de leur gomme nacrée
pour qu’elle écrive ailleurs des infinis finis.
Mais les carricks du verbe et ses cobalts vernis
me restent, cavaliers dans la hutte sacrée.

Tout de suite dressez le sonore menhir,
quand même il s’ajustât au profond de la tombe!
Grains de la langue, qui, pourtant, par vous, succombe,
vous consentez l’épi, l’azurable avenir.

Jacques Audiberti, Poésie/Gallimard, Préface d’Yves-Alain Favre, 1999, p. 160.

 

Jacques Audiberti (Chanson du maçon)/ Compositeur : Jacques Datin
Auteur, interprète : Claude Nougaro

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– Jacques Audiberti, dites-moi que faire
Pour que le maçon chante mes chansons

– Eh bien, mon petit, va-t’en chez mon père
Il te le dira, il était maçon
Dans le vieil Antibes, derrière la mer
Il a sa maison, rue du Saint-Esprit

– Rue du Saint-Esprit, j’y suis allé hier
Votre père est mort, Jacques Audiberti

– Bien sûr, mon petit, mais je voulais dire
Chante tes chansons devant sa maison
La pierre a du coeur puisqu’elle fait des murs
Ils ont des oreilles rue du Saint-Esprit

– Jacques Audiberti, je suis enroué
D’avoir trop chanté rue du Saint-Esprit

– Alors mon petit, que s’est-il passé ?
Est-ce que ta salade plaît à la façade ?
Que t’ont dit les marches quand tu chantais l’air
Et les volets verts se sont-ils ouverts ?
Le vert des volets devint-il du verre
Quand tu as chanté rue du Saint-Esprit ?

– Jacques Audiberti, le vert des volets
Est resté de bois, rien ne s’est passé
Mais je reviendrai dans le vieil Antibes
Oui, je reviendrai devant la maison
Chanter pour les marches, chanter pour les murs
Pour le coeur des pierres et pour le maçon
Oui, je chanterai rue du Saint-Esprit
Où vous êtes né, Jacques Audiberti

Jacques Brel | S’il te faut

Tu n’as rien compris
S’il te faut des trains
Pour fuir vers l’aventure
Et de blancs navires
Qui puissent t’emmener
Chercher le soleil
À mettre dans tes yeux
Chercher des chansons
Que tu puisses chanter
Alors s’il te faut l’aurore
Pour croire au lendemain
Et des lendemains
Pour pouvoir espérer
Retrouver l’espoir
Qui t’a glissé des mains
Retrouver la main
Que ta main a quittée
Et alors s’il te faut des mots
Prononcés par des vieux
Pour justifier
Tous tes renoncements
Si la poésie pour toi
N’est plus qu’un jeu
Si toute ta vie
N’est qu’un vieillissement
Alors s’il te faut l’ennui
Pour te sembler profond
Et le bruit des villes
Pour saouler tes remords
Et puis des faiblesses
Pour te paraître bon
Et puis des colères
Pour te paraître fort
Alors alors
Tu n’as rien compris ….

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S’il te faut
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Brel

Erri De Luca | Prière du soldat

 

 

J’ai peur du souffle qui monte blanc dans la nuit
et fait de moi une cible,
j’ai peur seigneur : pourquoi cela à moi ?
Pourquoi n’ai-je pas le droit de vivre
et dois-je au contraire demander à genoux ?
Demain ne me suffit pas, moi je veux la durée
m’habituer aux années, aller aux noces de mes fils
et dans cette nuit de blasphème sur leurs tombes aussi.
Je veux avoir sommeil près de ma fiancée
quand elle aura les cheveux blancs.
Pourquoi dois-je te demander à genoux
de vivre, de profiter jusqu’à la lie
de la vie qui me remplit ?
Qui de nous aura droit à cela
ne sera pas le plus juste, ni le meilleur,
ce pourrait être moi aussi, seigneur, tes étoiles
éteins-les avec les nuages
que je reste invisible à la mire
et au hasard des éclats, mais même si tu ne peux
me protéger ou que tu ne veux pas
ne laisse pas mon corps sur les cailloux
et mes yeux ne les donne pas aux corbeaux.
Ne me demande pas compte de mes colères
contre toi, je ne sais pas prier dans les larmes.
Quand il gèle les larmes ne sortent pas,
je pleurerai au printemps.

Erri De Luca, Oeuvre sur l’eau, Poésie/Seghers, 2002, p.79.

 

The Partisan
Léonard Cohen
Auteur : Emmanuel D’Astier de la Vigerie
Traduction : Hy Zaret
Compositeur : Anna Marly
Interprète : Léonard Cohen

 

 

 

J.de La Ville De Mirmont par J. Clerc | L’horizon chimérique

L’horizon chimérique
Auteur : J.de La Ville de Mirmont
Compositeur, interprète : Julien Clerc

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Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse
Et roule bord sur bord et tangue et se balance,
Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins
Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences
Plus belles que le rythme las des chants humains.

A vivre parmi vous, hélas !
Avais-je une âme?
Mes frères, j’ai souffert
Sur tous vos continents

A vivre parmi vous, hélas !
Avais-je une âme ?
Mes frères, j’ai souffert
Sur tous vos continents

Je ne veux que la mer je ne veux que le vent
Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames.
Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée
Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux
Je ne me souviens pas de mes derniers adieux

O ma peine, ma peine où vous ai-je laissée ?
Voilà je suis parti plus loin que les Antilles
Vers des pays de vents lumineux et subtils
Je n’emporte avec moi pour toute pacotille
Que mon coeur
Mais les sauvages en voudront-ils?

O ma peine, ma peine où vous ai-je laissée?
Voilà je suis parti plus loin que les Antilles
Vers des paysde vents lumineux et subtils
Je n’emporte avec moi pour toute pacotille
Que mon coeur
Que mon coeur
Mais en voudront-ils?
Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse

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Poème de Jean de La Ville de Mirmont (1886/1914), mis en musique par Julien Clerc, excellent compositeur, parmi les meilleurs. La mélodie posée sur ces vers -non travaillés à cette fin sans doute- coule, limpide. Rien n’accroche. Si vous souhaitez lire le texte de la chanson, récolter des éléments bibliographiques sur Jean de La Ville de Mirmont et encore bien d’autres choses, vous pouvez vous rendre sur le site d’Angèle Paoli, Terres de femmes. La mise en ligne d’aujourd’hui a directement été générée par la découverte de ce poète dans la chronique quotidienne de TDF, et la référence à ses adaptations musicales – Gabriel Fauré le premier.

Sylvie-E. Saliceti

 

Ossip Mandelstam | Le verrou


 

 

Je me suis lavé, de nuit, dans la cour,
Le soleil brillait d’étoiles grossières.
Leur lueur est comme du sel sur la hache,
Le tonneau, plein jusqu’au bord, refroidit.
Le verrou est tiré sur le portail
Et la terre, en conscience, est rude.
De trame plus pure que la vérité
De cette toile fraîche, on n’en trouvera pas.

Dans le tonneau, l’étoile fond comme du sel
Et l’eau glacée se fait plus noire,
Plus pure la mort, plus salé le malheur,
Et la terre plus vraie et redoutable.

Ossip Mandelstam,Traduction du russe par Philippe Jaccottet, Louis Martinez, Jean-Claude Schneider.Tristia, dans Simple promesse (Choix de poèmes, 1908-1937), Editions La Dogana, 1994.

 

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Julien Clerc, Le verrou

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Un verrou, deux regards pour une mise en perspective différentielle. Un poète et un parolier, en l’occurrence J.L. Bergheaud qui signe là un texte pour une musique et une interprétation de Julien Clerc. L’écart de niveaux — entre la chanson et le poème — est ici exemplaire: d’un côté le langage d’Ossip Mandelstam, saturé de sens jusqu’à l’extrême, de l’autre la chanson qui déroule un écheveau de couplets et un refrain, avec une parfaite efficacité, comme un chemin de promenade. Le poème  prend comme un étouffement, investit, assiège par le seul jeu de la saturation du mot en résonances, « ouvrant des tranchées de splendeur dans la nuit ». Le plus vif du vif. Ce poème a probablement été écrit durant l’une des périodes de captivité de Mandelstam. Il n’y a pas de poésie tiède. Elle est glaciale, elle est brûlante, bouscule la convention, risque tout sur un signe, danse en bordure de faille. Verrou de l’histoire ? La poésie pose un acte de résistance  d’une force inouïe, les dictatures  le savent, qui  neutralisent le poète avec soin et priorité.

Lèpres à un jeune poète, dirait Serge Pey, ajoutant que chacune de nos paroles est chargée d’un événement, que les verres sont saoulés s’il on veut se saouler, et puisque « la seule pédagogie de la poésie — celle qui change de sexe » pour changer de langue »— est celle du « vertige de son danger ».

Funambule, entre poésie et chanson,  entre deux arts…qu’est-ce à dire? Poser en relief le hiatus, montrer à quel point il y a deux chemins, le poème et la chanson, qui se nourrissent  d’une essence en radicale opposition. Se défier des qualifications  qui donnent ici et là  du poétique… Si tout vaut tout, autant admettre que rien ne vaut plus rien. Il n’y a plus ni poésie, ni chanson. Or une belle chanson ne suffit pas à faire un poème, un beau poème ne suffit pas  à faire une belle chanson. Territoires connexes. Éloge des  frontières, lesquelles séparent pour mieux réunir, témoins les Brel, Brassens, Barbara, Nougaro, Leprest, Ferré et tant d’autres qui marchent sur le fil commun . Il nous appartiendra d’isoler quelques critères,  tenter de structurer une analyse, dégager quelques lois…

 Sylvie-E. Saliceti

 

 

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Les fleurs sont immortelles, le ciel d’un seul tenant
Et ce qui adviendra : simple promesse…
Ossip Mandelstam

Car l’écriture poétique maintient ouvert un rapport mystique avec une essence ; elle ne peut se satisfaire d’exercer un simple pouvoir d’expression et de communication ; par son travail patient et amoureux, elle garde la langue de toute récupération mercantile, instrumentale, parce que l’audace et la calme détermination du travail poétique mènent le poète jusqu’à ce fond-là, jusqu’à ce sol premier d’où surgissent les  » éléments déchaînés « , irréductibles à quelque forme  » institutionnelle  » que ce soit.
En ce sens, toute écriture est de résistance ; et se dresse contre toute entreprise de captation, – qu’elle soit idéologique ou religieuse. Et l’on voit bien comment la résistance politique de Mandelstam fut, à l’origine, et par nécessité intérieure, de nature poétique : c’est qu’elle prenait sa source et sa confiance dans la langue elle-même, et sa force de refus dans la menace qu’il sentait peser sur elle ; atteindre cette capacité de résistance, la réduire à néant par la violence, c’était de la part du pouvoir exercer la plus grave de toutes les violences, celle qui se dresse contre l’esprit, et dont la logique, si elle réussissait à entraîner  » le mutisme de deux ou trois générations », pourrait bien entraîner  » la Russie à une mort historique .

Extrait d’une chronique de Jean-Marie Barnaud pour remue.net

 

 

Yann Tiersen | Les bras de mer

 

 

De l’endroit où je suis
On voit les bras de mer,
Qui s’allongent puis renoncent
A mordre dans la terre…

Dans le lit, tard, nous sommes là,
Nous recommençons tout,
J’ai du mal à y croire,
Je vois des bras de mer…
Je vois des bras de mer…
Qui s’allongent…qui s’allongent…

Je vois des bras de mer…
Qui s’allongent…qui s’allongent…
Et qui mordent la terre…
Et la séparent, enfin

 

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Les bras de mer
Auteur, compositeur, interprète : Yann Tiersen

 

 

Aragon par Ferrat | J’arrive où je suis étranger

 

 

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

 



J’arrive où je suis étranger
Auteur : Louis Aragon
Interprète : Jean Ferrat

 

 

Ateliers littérature, poésie, cantologie/Photographies S.E.S.