Claude Vigée | L’homme naît grâce au cri


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L’acte du bélier 

Qu’est-ce donc que la poésie ? Un feu de camp abandonné,
qui fume longuement dans la nuit d’été, sur la montagne déserte.

Retrait du monde et de moi-même,
Souvent je l’ai entendu germer dans la pierraille de la montagne,
Le grondement muet dont naîtra le tonnerre.

Claude Vigée, L’homme naît grâce au cri, Poèmes choisis (1950-2012), Points/Poésie, 2013, p. 156.

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Variations sur le berger | Penti Holappa et Camille

 

 

 

Le berger (extrait)

 

Ta beauté est la destinée que je défie.

Dans les flammes de tes torches de résine
je rassemble en tremblant mes vestiges
pour en bâtir une silhouette humaine.

Je crois que ton visage ambré
par les nuits blanches m’appelle
car tu scintilles comme une ville illuminée
dans les ténèbres des rives arctiques.

Vers toi je tangue sans gouvernail,
épave de navire, pensée sans demeure,
promeneur ivre dans la nuit. Je me glisse
dans la laine de ton chandail mouillé.

Berger, ne pleure pas. Il est un pays
où les amants les yeux grands ouverts
se fondent, se confondent, et veillent sur la nuit.

Les jours sont comptés, pas les caresses.

 

Penti Holappa, Les mots longs, Le berger, in Il pleut des étoiles dans notre lit, Cinq poètes du Grand Nord,NRF Poésie/Gallimard, 2012, pp 35/36

 

 

Au berger de Coursegoules

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Sur un quatrième album vibrant et vivant, Camille confirme ses immenses qualités de chanteuse et de compositrice. Il y a, quelque part sur internet, une vidéo parfaite. Dans ce qui semble être un vieux parking, Camille interprète L’Etourderie, le premier single de son nouvel album. La jeune femme, un long bâton posé sur sa tête, ignore la caméra, sourit un peu. Les détracteurs ont là de quoi se régaler : Camille est un peu décalée, un peu bizarre. Capable, à la question de savoir où elle aimerait chanter, de répondre : “J’aimerais chanter là où les arbres répondent. J’aimerais chanter avec les Pygmées, en fait.” Devant la vidéo, d’autres – et ils ont bien raison – salueront l’éclat de la ballade, belle comme une chanson de Joni Mitchell, et l’interprétation époustouflante de la chanteuse. Depuis toujours c’est ainsi : il y a les pro et les anti-Camille, et Ilo Veyou, le quatrième album de l’artiste, devrait creuser encore l’écart.
(…)
Inspiré à Camille par sa grossesse et la naissance de son premier enfant, Ilo Veyou est un disque hanté par l’enfance : on y entend des balbutiements, des colères, de franches rigolades. Un disque changeant, qui fait rire autant qu’il terrorise et bouleverse autant qu’il amuse. “Chacun a l’obsession de trouver son identité. La mienne est dans le pluriel, le mouvement. Chaque album représente un défi : j’essaie d’articuler tous mes univers. Ce n’est pas toujours confortable, mais c’est là que c’est intéressant.”

De Ilo Veyou, Camille dit que c’est un album live : il a été enregistré sans métronome, sans casque, avec comme premier objectif celui de capter l’instant, le moment musical. “Je voulais faire des chansons acoustiques, chanter en direct avec des musiciens, faire des a cappella… Ça ne me procure pas de plaisir de tout reprendre, tout recomposer. Si c’est trop bien ficelé, je m’ennuie.” Belle modestie.
On sourit en se remémorant la prestation aux Récollets : tout en empruntant autant au théâtre qu’à la danse contemporaine, Camille avait déballé une maîtrise vocale inouïe – en fait, elle est capable de tout chanter.

Ilo Veyou est à ce jour l’album le plus éclectique de Camille : des chansons folk traditionnelles (Le Berger) y côtoient des comptines enfantines (Message), du r’n’b (My Man Is Married but Not to Me) cohabite avec des ballades pop (Wet Boy), de vrais instants de grâce (Tout dit) rattrapent le seul écart du disque (La France, morceau-canular plutôt embarrassant). Surtout, Ilo Veyou est un disque où l’on s’amuse : en superposant ses voix, Camille agence sa propre chorale d’enfants. Entourée d’une équipe de musiciens venus de la musique classique, elle se plaît à casser les codes. “J’ai eu envie de leur demander de jouer de façon très rythmique. Je voulais détourner les instruments et les clichés. Dans la pop, il y a toujours ces nappes de violons symphoniques. Moi, je voulais du jeu pizzicato.”

Johanna Seban, Les Inrocks

 

 

José Saramago | Chanson


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Chanson

 

Chanson, tu n’es pas encore. Ne te suffisent
Les sons et les cadences, si du vent
Tu ne reçois le signe que te fait l’aile.
Tu me reviendras ici un autre jour :
Nocturne assombri du souvenir,
Corail resplendissant d’allégresse.

José Saramago , Les poèmes possibles, Traduction du Portugais par Nicole Siganos, Éditions Jacques Bremond, p. 179.

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Franck Venaille et Jacques Brel | L’Escaut et le plat pays

 

 

 

L’Escaut enfin doré ! Les écailles de soleil qui
accentuent encore le bruit de l’eau et des moteurs

L’Escaut enfin doré ! Où boivent les chevaux on
ramasse à mains pleines ce que je nomme leurs
tresses Quoi ! Serais-je passé là autrefois quand cette
terre plate m’était promise il me semble !

Et dans les près les abreuvoirs font pourquoi pas rêver
de ce nom : Antwerpen ! Devant le fleuve doré

Franck Venaille, La descente de l’Escaut, préface de Jean-Baptiste Para, Poésie/Gallimard, 2010, p 70

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Le plat pays
Auteur, compositeur : Jacques brel / Interprète : Pierre Flynn

 

 

Chantal Detcherry | Les larmes du Tibet (extraits)


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Les larmes du Tibet

Moi je reste un peu à l’écart, je m’installe dans un creux de rocher d’où l’on peut voir la vallée et les montagnes, et aussi les trois jeunes enfants sauvages qui demeurent immobiles comme des gardiens de temple. Je lis le livre de la voyageuse qui est venue ici, au Tibet, au début du XXe siècle. Les péripéties de son voyage accompagnent le mien.

En Occident, les livres de cette Parisienne ont fait grand bruit car ils parlent d’un pays plus mythique que celui du Roi Arthur. Elle a mis sur pied des expéditions dangereuses, elle a traversé les déserts et les contrées effrayantes pour atteindre le pays de ses désirs, le Toit du Monde. Elle y a étudié les sciences ésotériques et le tantrisme, elle a vu des maîtres s’élever dans les airs devant elle, et y rester suspendus, sereins. Elle s’est cachée dans les régions les plus sauvages, fuyant les autorités d’occupation qui avaient décelé sa présence et la pourchassaient. Elle a rencontré des brigands redoutables qu’elle a vaincu par la seule force de son rire. Elle a croisé des lamas voyageant dans l’hypnose, parcourant, à un demi-mètre au-dessus du sol, des contrées immenses, qu’ils traversaient à la vitesse d’un cheval au galop. Auprès des ascètes, elle a appris l’art de faire fondre la glace par la seule chaleur de son corps.

Pour marcher jusqu’à Lhassa, la cité sainte, en faisant tournoyer son moulin à prières, elle est devenue mendiante, elle s’est grimée en se barbouillant le visage du noir de fumée de sa marmite de fonte. Elle a connu le froid et l’épuisement. Un jour, elle a fait bouillir le cuir de ses chaussures tant la faim la tenaillait.

C’est mon livre de voyage, je le lis lorsqu’on fait une pause, je laisse Benoît à ses repérages, Sonia à ses bouderies, Philippe à ses songes.

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Trois enfants vêtus de laine brune sont apparus, les joues vermillon sous le gris de la crasse qui recouvre leurs visages. Accrochés les uns aux autres, timides, furtifs, ils ont regardé notre jeep par la fente vive de leurs yeux de renard. Ils ont essayé de nous toucher en passant leurs mains par la portière, puis se sont prestement enfuis quand nous avons mis pied à terre.

Les voilà juchés sur un rocher suspendu entre ciel et terre, en surplomb de notre véhicule. La bure de leur camisole se confond avec l’herbe roussie que les névés dégagent par plaques. Peut-être habitent-ils dans un repli de la montagne noire, sans doute gardent-ils les yacks dont on entend tinter les clochettes. Ils sucent distraitement une poignée de neige sale ramassée à leurs pieds et, tout à leur surprise, laissent pendre la lèvre. Ils ont les cheveux en touffes de foin, le nez morveux, ils ne disent rien. Leurs yeux sont des pierres dures, brillantes, qui roulent dans leurs paupières étroites. Leurs yeux sont des bêtes fascinées.

Le chauffeur tibétain fait un feu entre les pierres et jette des poignées de neige dans la théière.

Chantal Detcherry, Les larmes du Tibet, Editions Fédérop, 2008, pp 23/24/25 /26/27/28.

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Jean-Pierre Lemaire | Figure humaine — L’imprimeur


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L’imprimeur

Sur la réglette, entre les caractères,
il glisse parfois un morceau de papier,
ajoute aux mots visibles
une feuille de fin silence,
le frisson des sapins autour de l’atelier,
l’onde presque éteinte
venue d’une forge au bout du village
ou de la grande enclume
muette du Mézenc.
Plus tard, loin de là,
le poète relit la page imprimée,
reconnaît son visage et son propre monde
avec soulagement :
le miroir respire.

Jean-Pierre Lemaire, Figure humaine, poèmes, Gallimard, 2008, p. 88.

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William Cliff par Néry | America


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10

an finally the old man exposed his calves also to our gaze

j’accroche à mes pensées l’idée suspecte
de durer sans savoir à quoi durer
à longueur de journées je me répète
de continuer à vivre et respirer
regarde à travers l’air cet épervier
dont le vol est miné par la fatigue
il dure néanmoins dans l’air liquide
sans savoir à quoi sert tout son effort
ainsi l’on voit nombre d’humanoïdes
s’efforcer de durer jusqu’à leur mort

William Cliff, America suivi de En Orient, Poésie/Gallimard, n° 473, 2012, p 100.

 

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Pour achever un cycle réalisé avec le soutien de la SACEM, Chanson Boum -l’excellente émission, magazine de la chanson de France Culture d’Hélène Hazéra /Réalisation signée Patrick Molinier –   Chanson Boum propose donc (fin 1992) une création : Néry Catineau chante William Cliff. L’ex VRP, ex Nonnes Troppo ex etc  a fait un choix parmi les textes de  William Cliff,  les a fait adapter en musique par Nicolas Cloche et les chante.

La  tendresse humoristique  de Néry se coule dans la délicate rigueur des vers de  William Cliff et sert on ne peut mieux ses crudités, ses illuminations et la sublime banalité  de son inspiration.

Se rendre sur le site de France Culture : l’écoute du poème ci-dessus se situe à 1 minute 29 sur le curseur.

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Jaroslav Seifert | Ni la tour de marbre à Pise


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Ni la tour de marbre à Pise,
ni les chutes du Niagara,
ni la lune sur la fourrure noire de la nuit,
ni l’épée nue à la poignée dorée,
ni la colonne d’albâtre frémissante
ne sont aussi belles qu’une femme nue.

Et même ce chant,
le Cantique des cantiques, c’est-à-dire le plus beau
de tous les chants du roi Salomon,
n’est pas aussi beau,
même entonné par le chanteur
qui gratte les cordes d’une grappe de raisin.

Jaroslav Seifert, Les danseuses passaient près d’ici, La fonte des cloches, Choix de poèmes 1921-1983, établi, traduit et présenté par Peter Kràl et Jan Rubeš, Actes Sud, 1987, p 111

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Vitězlav Nezval | L’oiseau-menace


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L’oiseau-menace

L’oiseau-menace est ami des navigateurs
Et de tous les êtres fragiles qui se désintéressent de la vie
Comme d’un coup de feu
Entre deux récifs qui vont se parler
Un dialogue sans intérêt
Entre un homme et une femme
Deviendra celui entre la femme et la paille
Dès que le coucou aura calculé la date
Où la paille brûlera
La femme partira
Et l’homme s’échappera
Le long d’un immense fil qui finit où l’on veut
L’oiseau-menace est ami des navigateurs
Comme la lampe est ennemie du vagabond
Il bondira baissera la lumière étouffera le cri
Et ne laissera qu’un vide prolongé derrière lui

Vitězlav Nezval, Le surréalisme en Tchécoslovaquie, Choix de textes 1934-1968, Traduit du tchèque et présenté par Petr Kràl, Gallimard, 2000, p 248.

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José Saramago | Océanographie


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Océanographie

Je tourne le dos à la mer que je comprends,
A mon humanité je m’en retourne,
Et de tout ce qu’il y a dans la mer je me rends compte
Dans la petitesse que je suis et reconnais.

Des naufrages je sais plus que ne sait la mer,
Des abîmes que je sonde, je reviens exsangue,
Et pour que de moi rien ne la sépare,
Un corps noyé marche dans mon sang.

José Saramago, Les poèmes possibles, Traduction du Portugais par Nicole Siganos, Éditions Jacques Brémond, 1998, p 43

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Oceanografia

Volto as costas ao mar que jẚ entendo,
A minha humanidade me regresso,
E quanto hẚ no mar eu surpreendo
Na pequenez que sou e reconheço.

De naufrẚgios sei mais que sabe o mar,
Dos abismos que sondo, volto exangue,
E para que de mim nada o separe,
Anda um corpo afogado no meu sangue.

José Saramago, Os poemas possiveis, Traduction du Portugais par Nicole Siganos, Éditions Jacques Brémond, 1998, p 43

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Zbigniew Chojnowski | Lac gelé


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Lac gelé

Tu entends la glace qui cède
comme un grondement las
qui repose au fond des eaux.
Comme la mère d’Helmut
jusqu’au printemps dernier,
tombée d’un traîneau
qui rejoignait le rivage.
De son corps sortaient des anguilles.
Tu lèves les bras au ciel, dos au vent,
tu glisses sur l’onde noire, comme on parcourt l’éternité.
Te lances à la poursuite d’un trou laissé dans la glace,
glace où les pêcheurs d’Orkatow, par temps de gel,
retirent leurs filets argentés de gardons et de brêmes.

Sniardwy, 1993.

Zbigniew Chojnowski, Terra Nullius, Une anthologie de la poésie polonaise contemporaine de Vannie et Mazurie, Traduction et présentation de Frédérique Laurent, Éditions Folle Avoine, 2004, p 59
 

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Czeslaw Milosz | Traité de théologie


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Traité de théologie
Un tel traité

Un tel traité, un jeune homme ne l’écrira pas.
Mais je ne pense pas que ce soit la peur
de la mort qui me l’inspire.
C’est, suite à de nombreuses épreuves,
simplement une façon de rendre grâce
et aussi ce refus de la décadence
où est tombée la langue poétique de mon siècle.

Pourquoi de théologie ?
Parce qu’il faut mettre en premier
ce qui est en premier.

Et c’est la notion de la vérité.
Et justement la poésie
par son comportement d’oiseau effrayé
se heurtant contre la vitre transparente,
confirme
que nous ne savons pas vivre dans la fantasmagorie.

Il faut que la réalité revienne dans notre parole.
C’est-à-dire le sens,
impossible sans un point absolu de référence.

Czeslaw Milosz, Traité de théologie, Traduit du polonais par Jacques Donguy et Michel Maslowski, Édition bilingue, Cheyne éditeur, Collection D’une voix l’autre, 2005, p15

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Mahmoud Darwich | Entretiens sur la poésie


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Entretiens sur la poésie

(…) certains poètes se complaisent dans l’isolement et cherchent à couper les ponts avec le public, alors que nulle évolution « naturelle » de leurs textes ne justifient une telle attitude.
Il est des poètes qui croient grandir en s’isolant du public. Or le public ne veut pas d’une poésie qui le méprise. Le poète, encore une fois, n’est pas seul au monde. Il est l’un des sommets du « triangle » poétique, les deux autres étant la langue, qui s’impose au poète, et le lecteur sans lequel l’acte créateur ne se réalise pas complètement. Pour qu’il aboutisse, cet acte exige une certaine relation entre le poète et le lecteur.

Mahmoud Darwich, Entretiens sur la poésie, avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun, Traduit de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2006, p 47

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Salvatore Quasimodo | Une amphore de cuivre


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Une amphore de cuivre

Les épines des nopals sur la haie,
ta camisole à peine déchirée,
neuve et bleue, une douleur
au centre du coeur miné,
peut-être à Lentini près de la mare
à Jacopo notaires d’anguilles
et d’amours. La terre,
le sifflement des merles enfouis
dans les midis affamés
de fruits durcis par les graines
violettes et ocrées, que nous racontent-ils ?
Tes cheveux sur l’oreille, en tempête,
qui ne s’éveillent pas maintenant — cheveux
d’aquarelle, d’une couleur perdue.
Une amphore de cuivre sur une porte,
reluisante de gouttes d’eau,
et des brins d’herbe roux.

Salvatore Quasimodo, Poèmes, Mercure de France, 1963, p 95

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Attila József | Alors …


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Alors…

Alors viendra pour moi la morte
qui m’enfanta, me berça en chantant.
Et l’amour dans mon coeur cessera.
La loyauté aussi s’en ira.
Les chants retourneront au silence,
l’esprit s’étendra comme l’univers.
Mon âme s’échappera hors de moi, enveloppe vide,
et comme à rebours du monde vagabondera
la patience d’exister.
Mon corps partira en lambeaux,
telle l’étoffe rongée aux mites.
Et puis la morte les rassemblera,
qui vivait, me berçait en chantant.

Juin 1937

Attila József, Le Mendiant de la beauté, Poèmes traduits du hongrois par Francis Combes, Cécile A. Holdban, Georges Kassai, édition bilingue, Le Temps des Cerises, 2014, p.87.

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Israël Eliraz | De l’autre côté du Jourdain


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12

de l’autre côté du Jourdain, un homme
allume un feu dans sa tête.

Il se frotte aux joncs comme les abeilles
disciplinées au rouge.

Les eaux (ce matin) sont plates comme
cette page serrée creusée par
le crayon entêté.

La montagne, tout près de l’épaule,
est une poignée de poussière obscure
qui retient encore son souffle.

Tend la main vers un point encore
non décidé. La parole locale
griffonnée n’est que trappe

Israël Eliraz, Laisse-moi te parler comme à un cheval suivi de Ce sont proprement des commentaires, José Corti, 2005, p 84.

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Yannis Ritsos | Temps pierreux


 

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Temps pierreux

Un soleil de pierre a voyagé à nos côtés
brûlant l’air et les ronces de la solitude.
L’après-midi, il s’est tenu à la lisière de la mer
comme un globe jaune sur une vaste forêt de mémoire.

Nous n’avions pas de temps pour ces choses-là — malgré tout,
nous jetions un œil de ci de là — et sur nos couvertures
entre les tâches d’huile, la poussière et les noyaux d’olives,
restaient quelques épines de pin, quelques feuilles de saules.

Ces choses-là avaient leur poids — rien d’important —
l’ombre d’une fourche dans un enclos, lente au crépuscule,
la passage d’un cheval à minuit,
un reflet rosé qui meurt dans l’eau
laissant derrière lui le silence plus seul encore,
les feuilles mortes de la lune parmi les roseaux et les canards sauvages.

Nous n’avons pas de temps — nous n’en avons pas,
quand les portes sont comme des bras croisés
quand la route est comme celui qui dit « Je ne sais rien ».

Pourtant, nous le savions, nous, que plus loin, au grand croisement,
il y a une ville et ses lumières colorées,
des hommes se saluent là-bas d’un seul mouvement du front —
nous les reconnaissons à la position des mains,
à la façon dont ils coupent le pain,
à leur ombre sur la table du dîner
à l’heure où s’endorment toutes les voix dans leurs yeux
et qu’une étoile unique les signe sur l’oreiller.

Nous les reconnaissons à la ride du combat entre les sourcils
et plus que tout — le soir, quand le ciel grandit au-dessus d’eux —
nous les reconnaissons à ce geste mesuré du partisan
lorsqu’ils jettent leur cœur comme un tract illégal
sous la porte close du monde.

Yannis Ritsos, Temps pierreux – Makronissiotiques,Traduit du grec par Pascal Neveu, édition bilingue, Ypsilon Éditeur, 2008, p 39.

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