Jan Skàcel | Poème qui refuse d’avoir un titre


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Poème qui refuse d’avoir un titre

Les enfants avec leurs hameçons retournent au village
portant un poisson dans un mouchoir noué.
Il vit toujours,
remue lentement ses branchies sous la toile humide
et se couvre de glaire.

Dieu a permis
et livré le poisson aux enfants comme le secret des profondeurs
et comme un bijou muet, presque une rançon
de tout ce qu’il nous cache.
En vérité, cependant, c’est là, faite d’argent froid, une clé
de toutes les maisons
qu’il fait exprès de construire sans portes pour nous.

Les enfants n’en savent rien ; fiers, ils emportent leur proie
par un chemin blanc bordé de chardons.
Le ciel s’est couvert
et il pleut, on dirait avec une tendresse menue-monotone.

Jan Skàcel, Millet ancien, Traduit du tchèque par Yves Bergeret et Jiří Pelán, Atelier La Feugraie, Collection L’allure du chemin, 1997, p 77

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Jan Skàcel | Millet ancien


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Une semaine avant les cerises ou encore plus tôt
les belettes blanches traversent les routes
et le vent soulève la poussière
dorée comme les ostensoirs et les nuits

les nuits sont profondes

les nuits sont profondes comme les gouffres où filent les étoiles
et si le désir te réveille après minuit
n’attends pas jusqu’à l’aube

Tous nous sommes tatoués pour un long voyage
l’un a les talons noircis
un autre un genêt au petit doigt
sur la colline l’arrête-boeuf nous a lacéré les mains

La mort n’est qu’une seule fois et pour toujours
mort le corps n’est qu’une balle
de laquelle on extrait l’âme
comme une graine dure

Pour un moment nous redevenons enfants
dans la basse-cour aux lapins et près de l’échafaud des poules
si près
que le sang nous a éclaboussés

Et demain nous partirons pour le pays d’en face
la glaise nous a tous tatoués les talons
au bord du chemin une hermine blanche s’arrête et se dresse
la mort n’est qu’une fois une seule et pour toujours

une semaine avant les cerises ou encore plus tôt

Jan Skàcel, Millet ancien, Traduit du tchèque par Yves Bergeret et Jiří Pelán, Atelier La Feugraie, Collection L’allure du chemin, 1997, pp 72/73

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Arséni Tarkovski | Papillon dans un jardin d’hôpital


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Papillon dans un jardin d’hôpital

Sorti de l’ombre il traverse la lumière,
Lui-même est l’ombre et la lumière,
Où est-il né ainsi sans signalement ?
Il vole, fait la révérence,
Sans doute vient de Chine,
Ici aucun autre ne lui ressemble,
Il vient de ces âges oubliés
Où une petite goutte d’azur
Est une mer bleue dans le regard.

Il fait serment : toujours ! —
Ne tient jamais parole,
Compte à peine jusqu’à deux,
Ne comprend rien
Et de tout l’alphabet
Ne lit que deux voyelles —
A
et
O
Et le nom du papillon — un dessin,
Impossible de le reconnaître
Pourquoi est-on en paix avec lui ?
Il est comme un simple petit miroir.
Je t’en prie, ne t’envole pas,
O mon maître, pour la Chine !
Sorti de l’ombre et à travers la lumière.
Mon âme, à quoi bon la Chine ?
O maître coloré,
Je t’en prie, ne t’envole pas !

Arséni Tarkovski, L’avenir seul, Poèmes, Fario, 2013, p 57

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Marina Tsvétaeva | La neige


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La neige

Neige, neige
Plus blanche que linge,
Femme lige
Du sort : blanche neige.
Sortilège !
Que suis-je et où vais-je ?
Sortirai-je
Vif de cette terre

Neuve ? Neige,
Plus blanche que page
Neuve neige
Plus blanche que rage
Slave…

Rafale, rafale
Aux mille pétales,
Aux mille coupoles,
Rafale-la-Folle !

Toi une, toi foule,
Toi mille, toi râle,
Rafale-la-Saoule
Rafale-la-Pâle
Débride, dételle,
Désole, détale,
A grand coups de pelle,
A grand coups de balle.

Cavale de flamme,
Fatale Mongole,
Rafale-la-Femme,
Rafale : raffole.

Marina Tsvétaeva, Le ciel brûle, éditions Poésie / Gallimard, 2009, p 117 – Poème écrit en français en 1923.

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Czeslaw Milosz | Confession


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Confession

Seigneur Dieu, j’ai aimé la confiture de fraise
Et la sombre douceur du corps féminin.
Comme aussi la vodka glacée, les harengs à l’huile,
Les parfums : la cannelle et les clous de girofle.
Quel prophète puis-je donc faire ? Pourquoi l’esprit
Aurait à visiter quelqu’un de pareil ? Tant d’autres
A bon droit furent élus dignes de confiance.
Mais moi qui me croirait ? Car ils ont vu
Comme je me jette sur la nourriture, vide les verres,
Et regarde avidement le cou de la serveuse.
En défaut et conscient de l’être. Désireux de grandeur,
Sachant la reconnaître où qu’elle soit,
Et pourtant d’une vue pas tout à fait claire.
Je savais ce qui reste pour les moindres comme moi :
Le festin des brefs espoirs, l’assemblée des fiers,
Le tournoi des bossus, la littérature.

Czeslaw Milosz, Poèmes 1934-1982, Paris, Éditions Luneau-Ascot, 1984, p.33.

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Attila József | Je serai jardinier


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Je serai jardinier

Je serai jardinier, j’élèverai des arbres
au soleil levant, je me lèverai
de rien ne me soucierai,
si ce n’est des fleurs greffées.

Toute fleur greffée
sera ma fleur bien-aimée,
si c’est une ortie, tant pis
un jour vraiment fleur elle sera.

Je bois du lait, je fume la pipe,
je soigne ma réputation,
le danger m’évite et pour finir
moi-même je me planterai.

C’est qu’il faut bien, oui, il faut
à l’Est comme à l’Ouest
si ce monde est en ruine
que sur sa tombe pousse des fleurs.

Mai 1925

Attila József, Le Mendiant de la beauté, Poèmes traduits du hongrois par Francis Combes, Cécile A. Holdban, Georges Kassai, édition bilingue, Le Temps des Cerises, 2014, p.121.

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Jacques Darras | L’agneau mystique révisé par le mécanicien suisse Jean Tinguely


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L’agneau mystique révisé par le mécanicien suisse Jean Tinguely

Quelle quelle quelle quelle — il faut que je fasse démarrer l’admiration au starter
Un peu froide ce matin l’admiration devant son triptyque de la Roue mystique
Dis donc l’Agneau file-nous un peu de ton suint pour donner du jeu aux bielles
Ah les belles bielles ah les belles bielles ah les belles bielles c’est presque parti
Ça y est les molettes les molaires les volants les moyeux et surtout les
Tringles les tringles les tringles les triangles les triangles les courroies les cour
Roies les roues des courroies qui entringlent qui entraînent le train des tringles
Le train des tringles partira à onze heures au quai 7 au quai 7 au quai 7 au quai
7 au quai 7 au quai 7 il roule il roule il roule Tinguely
Tinguely Tinguely Ting
uely Tinguely Tinguely n’est-ce pas extraordinaire comme le nom de Tinguely
Tinguely roule roule roule tout seul tout seul comme s’il était monté sur roues
Comme s’il était programme mécanique de lui-même comme si lui Tinguely
Comme si lui était la Suisse à lui seul la mécanique horlogère jurassienne
Jurassique suisse mon petit Tinguely mon petit Tinguely oui Papa Calvin oui
Papa Calvin oui Papa Calvin oui Papa Calvin oui Papa Calvin va dans les bois
Mon petit Robinson mon petit Robinson mon petit Robinson suisse retire-toi
Dans les bois dans les bois dans les bois autour de Bâle autour de Bâle autour
De Bâle et mets-toi à construire des moulins mets-toi à construire des moulins
Oui papa Don Quichotte oui papa Don Quichotte quels moulins quels moulins
Quels moulins des moulins à papier des moulins horlogers des moulins à farine
Des moulins d’arachide des moulins d’arachide des moulins d’arachide arrache
Toi arrache-toi arrache-toi à la répétition Tinguely construis des moulins à eau
De jolis petits moulins à eau que tu installeras mon Rousseau oui mon Jean
Mon Jacquot mon Jean-Jacques Ruisseau sur le bord des courants des torrents
Des courants des torrents qui coulent coulent leurs belles oui leurs belles belles
Bielles brillantes de liquide oui mon Jacques oui mon Jean dessine-moi une Méta-
Harmonie harmonieuse de machine-aube marchant à l’eau sans vapeur d’eau
Une mécanique d’imprécision qui m’aime me suive me suive
Qui même me Suisse la grande roue universelle laiteuse et galaxique du Temps
L’immense roue illuminée avec ses étoiles et son chocolat fondant mécanique
Puisque le Temps est une pâte extensive de noisette forestière que dilue
Musicalement l’adjonction d’eau oui mon Tintin mon Tintinnaguely donne-nous la recette
Donne-nous la cassette enregistrée des mirabelles mira-bielles du Paradis.

Jacques Darras, Van Eyck et les rivières, Éditions Le Cri, Bruxelles, 1996, p. 39.

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Gaspard Hons | Entretien avec personne


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Cela, l’écho d’une vérité privée, l’apparence d’un poème, d’une lumière brûlant ses propres traces. Cela, une pensée en gestation, un caillou ramassé sur la plage, une graminée poussant entre les interstices de tel mur païen, le regard de tel berger, la larme d’un saint…

Je n’ai d’autre but qu’une soif tardive.

Gaspard Hons, Entretien avec personne, Les poètes de Poésie Présente, N°100, Éditions Rougerie, 1997, p 107

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Georges Séféris | Post-scriptum


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Poèmes 1933-1955
[ Post-Scriptum ]

Mais ils ont des yeux tout blancs, sans cils,
Et des mains frêles comme des joncs.

Seigneur, pas avec eux. J’ai connu
La voix des enfants à l’aube
Sur les pentes vertes qu’ils dévalaient
Aussi joyeux que des abeilles ou que
Des papillons multicolores.
Seigneur, pas avec eux, leurs voix
Ne sort même pas de leurs lèvres,
Elle reste collée aux dents jaunes.

La mer t’appartient et le vent
Avec un astre suspendu au firmament;
Seigneur, ils ne savent pas que nous sommes,
Seulement ce que nous pouvons être,
Soignant des plaies avec des herbes
Recueillies sur les pentes vertes,
Ici, tout près, non là-bas.
Et que nous respirons comme nous le pouvons
Avec une prière timide chaque matin
Qui parvient au rivage, cheminant
Dans les failles de la mémoire.
Seigneur, pas avec eux. Que ta volonté soit faite autrement.

11 septembre 1940

Georges Séféris, Poèmes 1933-1955 suivis de Trois poèmes secrets, Préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 1989, pp 121-122.

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Rilke par Barbara | Lettres à un jeune poète

 

Chant et célébration

Si Rilke ne donne guère de conseils proprement littéraires à Kappus, au moins lui conseille-t-il de composer des sortes d’élégies : « Il vous faut aimer votre solitude, et supporter, à travers des plaintes aux beaux accents, la souffrance qu’elle vous cause » (p 63). Ce faisant, il formule une idée de l’écriture élégiaque que n’eût pas renié Schiller pour qui il importe que l’élégie procède, jusque dans le chagrin, d’un « enthousiasme suscité par l’idéal ». Travail de deuil et de mémoire, toute élégie formule un deuil qui doit être dépassé. Elle ne saurait s’en tenir à la pure et simple expression d’une tristesse, car ce deuil est de nature morale.

Le chant donne forme à « la douleur plaintive « (p 99). Dans le huitième sonnet à Orphée, Rilke écrit :
« La célébration seule est l’espace où la plainte a droit d’entrée, où nymphe est la source qui pleure,
Nymphe qui veille afin que notre accablement
Soit clair précipité le long de ce rocher(…) (P 147)

Le chant clarifie la plainte ; il la purifie, l’élève, et fait de notre voix une constellation montant au ciel ».

Le poète a vocation à la célébration. Il est celui qui, à l’exemple d’Orphée descendu aux Enfers, « tient haut la lyre parmi les ombres même »(p 589). Et si sa tâche est si profondément lyrique, c’est qu’il entend son existence comme une aspiration aux grandes choses » (p 117). Son itinéraire tout en lignes brisées le conduit aussi bien à se jeter dans les abîmes qu’à s’élever jusqu’au sublime.
Rilke développe ainsi, tant dans sa prose que dans ses vers, une idée que l’on pourrait dire respiratoire du chant. Ainsi qu’il l’écrit dans le troisième « Sonnet à Orphée », chanter est « Un souffle pour rien. Un vol dans le dieu. Le vent »(p 587).

Chanter fait corps avec l’exister à l’état pur.

Jean-Michel Maulpoix, Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, Folio/Foliothèque, 2006, pp 129/130/131

Barbara lit Rainer Maria Rilke

 

G.-E. Clancier

à Françoise Dufay

Dans la paume de l’été
Percée de tramontane,
Lettres des feuilles,
Odeur et dessin qui scintillez
Pour nommer un instant,
Et tendre, vive, une page sur l’espace,
Des yeux je vous lis, des mains, du souffle,
Jamais rassasié de ce simple récit,
De la magnificence
Que vous répétez de buissons en forêts
A travers les âges légers.

Que votre légende et votre oraison
D’étoiles vertes, de lunes et de lances
Chantant chacune un air sous le vent,
Accompagnent ma vie de ce cortège
Qui vient d’avant le temps.
Que je sois la lecture heureuse
De ces secrets à tous murmurés
Lorsque tremblent
Ou se figent, signes morcelés,
Les feuilles du livre
Où je ne suis pas.

Georges-Emmanuel Clancier, Le paysan céleste suivi de Notre part d’or et d’ombre, Préface André Dhôtel, Poésie/Gallimard, 2008, pp 156-15.

 

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Barbara | L’aigle noir : dire avec les mots ce que les mots ne peuvent pas dire

Quels pourraient être ces mots qui disent l’indicible ? Barbara aura mis toute sa vie avant de les trouver, dans son livre autobiographique inachevé Il était un piano noir, écrit après – bien après  ce prodigieux exercice allégorique que constitue L’aigle noir, où tout est dit, où rien n’est dit.

« La poésie, ne serait-ce tout simplement de dire avec des mots ce que les mots ne peuvent pas dire » selon Michel Cazenave ?

S.-E. S.

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« J’ai de plus en plus peur de mon père. Il le sent. Il le sait. J’ai tellement besoin de ma mère, mais comment faire pour lui parler ? Et que lui dire ? Que je trouve le comportement de mon père bizarre ? Je me tais. Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur. J’ai dix ans et demi. Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. Parce qu’on les soupçonne d’affabuler. Parce qu’ils ont honte et qu’ils se sentent coupables. Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils croient qu’ils sont les seuls au monde avec leur terrible secret. De ces humiliations infligées à l’enfance, de ces hautes turbulences, de ces descentes au fond du fond, j’ai toujours resurgi.  Sûr, il m’a fallu un sacré goût de vivre, une sacrée envie d’être heureuse, une sacrée volonté d’atteindre le plaisir dans les bras d’un homme, pour me sentir un jour purifiée de tout, longtemps après. »

Barbara, Il était un piano noir…, Mémoires interrompus, Fayard, p 25

L’aigle noir

 


Une analyse psychanalytique de la chanson L’aigle noir, par P. Grimbert, écrivain et psychanalyste.


Sur les pas de Freud, soulignant les résonances inconscientes du mot d’esprit, Philippe Grimbert se livre ici à une exploration des ressorts psychanalytiques de la chanson en général, et de celle de Barbara  en particulier :

« Un beau jour, ou peut-être une nuit
Près d’un lac, je m’étais endormie

Barbara rêve de Barbara, allongée au bord du miroir, elle convie celui qui l’écoute à partager les images nées de son sommeil. Le sommeil, ce triomphe absolu du narcissisme, le souvenir de celui qui, à trop se mirer dans les eaux planes d’un lac, s’y est noyé.

Quand soudain, semblant crever le ciel
Et venant de nulle part
Surgit un aigle noir

Elle est violente, la vision de l’oiseau faisant effraction mais à qui, ou à quoi renvoie-t-elle ? À un message sans doute, un langage à déchiffrer, celui que les anciens avaient pressenti lorsqu’ils cherchaient sous forme d’augure le chiffre de leur destinée dans le vol compliqué des rapaces.

Lentement, les ailes déployées
Lentement, je le vis tournoyer
Près de moi, dans un bruissement d’ailes

Pour l’inconscient, ni le temps ni la mort n’existent, les vivants côtoient les disparus, le passé vaut le présent, l’heure la seconde, c’est pourquoi la lenteur peut coexister avec la chute, le plané menaçant et suspendu s’accommoder de l’abrupt .

Comme tombé du ciel
L’oiseau vint se poser

Aimant ou menaçant, le messager est tout proche maintenant de la chanteuse endormie, le feu de son regard est perceptible, ainsi que la nuit profonde de son plumage.

Il avait les yeux couleur rubis
et des plumes couleur de la nuit
A son front, brillant de mille feux
L’oiseau roi couronné
Portait un diamant bleu

Freud l’a clairement énoncé, tous les personnages d’un rêve, indépendamment de leur personnalité propre, sont des incarnations du rêveur lui-même. Le noir, si présent dans son univers, est indissociablement lié à l’image de Barbara. Sa silhouette, son visage aigu suggèrent l’aigle noir de la chanson. Barbara serait donc cet aigle noir, mais qui d’autre que la chanteuse pourrait se cacher sous l’oiseau fondu des cieux ? Qui peut bien darder sur elle cet œil rougeoyant et porter en diadème les insignes de la royauté ? La rêveuse ne va pas tarder à découvrir qui se cache, avec elle, sous les plumes de l’oiseau. Encore quelques vers et le nom de l’aigle lui sera révélé, mais cette découverte, elle ne nous la fera pas partager.

De son bec il a touché ma joue
Dans ma main il a glissé son cou
C’est alors que je l’ai reconnu
Surgissant du passé
Il m’était revenu

Barbara n’en dira pas plus : « C’est alors que je l’ai reconnu… Il m’était revenu… » De qui s’agit-il ? Quelle rencontre l’image de l’oiseau commémore-t-elle ? Faudra-t-il se contenter de cette ellipse ? Oui, sans doute, puisque Barbara l’a souhaité ainsi et c’est ce qui fera le succès de la chanson, ce message en apparence indéchiffrable qui saura se faire entendre ailleurs, à l’insu de l’auditeur, sur une autre scène. »

Philippe Grimbert, Psychanalyse de la chanson, Hachette Littératures, Pluriel, p 61

A écouter  sur le sujet : France culture Hors-champs-par Laure Adler émission 22/10/2009.

Barbara | Le minotaure

 

 

 

Dans le grand labyrinthe où je cherchais ma vie,
Volant de feu en flamme comme un grand oiseau ivre,
Parmi les dieux déchus et les pauvres amis,
J’ai cherché le vertige en apprenant à vivre.

J’ai cheminé souvent, les genoux sur la terre,
Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
Comme un enfant malade, envoûté par un charme.

Dans le grand labyrinthe, allant de salle en salle,
De saison en saison, et de guerre en aubade,
J’ai fait cent fois mon lit, j’ai fait cent fois mes malles,
J’ai fait cent fois la valse, et cent fois la chamade.

Je cheminais toujours, les genoux sur la terre,
Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
Comme un enfant rebelle qui dépose les armes.

Mais un matin tranquille, j’ai vu le minotaure
Qui me jette un regard comme l’on jette un sort.

Dans le grand labyrinthe où il cherchait sa vie,
Volant de feu en flamme, comme un grand oiseau ivre,
Parmi les dieux déchus et les pauvres amis,
Il cherchait le vertige en apprenant à vivre.

Il avait cheminé, les genoux sur la terre,
Le regard égaré, embrouillé par les larmes,
Souvent par lassitude, quelquefois par prière,
Comme un enfant rebelle qui dépose les armes.

Dans le grand labyrinthe, de soleil en soleil,
De printemps en printemps, de caresse en aubaine,
Il a refait mon lit pour de nouveaux sommeils,
Il m’a rendu mes rires et mes rêves de reine.

Dans le grand labyrinthe, de soleil en soleil,
Volant vers la lumière, comme deux oiseaux ivres,
Parmi les nouveaux dieux et les nouveaux amis,
On a mêlé nos vies et réappris à vivre…

Barbara

Le minotaure
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

Federico Garcia Lorca | Romance de la garde civile espagnole

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Les chevaux sont noirs.
Les fers sont noirs.
Sur les capes brillent
des taches d’encre et de cire.
Ils ont des crânes de plomb,
c’est pour cela qu’ils ne pleurent pas.
Avec une âme de cuir verni
ils arrivent par la route.
Bossus et nocturnes,
où ils passent, ils ordonnent
des silences de gomme obscure
et des peurs de sable fin.
Ils passent, s’ils veulent passer,
et cachent dans leur tête
une vague astronomie
de pistolets irréels.

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Oh ville des gitans !
Aux coins des rues, des drapeaux.
La lune et la calebasse
avec les griottes en conserve.
Oh ville des gitans !
Qui t’a vue et ne se souvient?
Ville de douleur et de muse,
avec des tours de cannelle.

*

Quand la nuit tombait,
nuit de la nuit noire,
les gitans à leurs enclumes
forgeaient des soleils et des flèches.
Un cheval meurtri
frappait à toutes les portes.
Des coqs de verre chantaient
par Jerez de la Frontera.
Le vent nu tourne le coin
de la rue de la surprise,
dans la nuit d’argent éteint
nuit de la nuit noire.

Federico Garcia Lorca, La Désillusion du monde, traduit de l’espagnol et présenté par Yves Véquaud, Editions de La Différence, Col. Orphée, 2012, pp 55-57

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Federico Garcia Lorca
Federico Garcia Lorca

Federico Garcia
Auteur, compositeur, interprète : Jean Ferrat

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Maria-Mercè Marçal | Mon amour sans maison


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Mon amour sans maison.
L’ombre de mon amour sans maison.
La balle qui traverse l’ombre de mon amour sans maison.
Les feuilles recouvrant la balle qui traverse l’ombre de mon amour sans maison.
Le vent qui arrache les feuilles recouvrant la balle qui traverse
l’ombre de mon amour sans maison.
Mes yeux qui s’enracinent dans le vent qui arrache les feuilles
recouvrant la balle qui traverse l’ombre de mon amour sans maison.
Mon amour se reflétant dans les yeux qui s’enracinent dans le vent
qui arrache les feuilles recouvrant la balle qui traverse l’ombre
de mon amour sans maison.

Maria-Mercè Marçal, Trois fois rebelle, traduit du catalan par Annie Bats, Éditions Bruno Doucey, 2013, p.83.

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Léo Ferré par Philippe Léotard | Le bateau espagnol

 

 

 

Le bateau espagnol
Auteur : Léo Ferré
Interprète : Philippe Léotard
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Tu la connais, ta vocation, à ce qu’elle pèse en toi. Et si tu la trahis, c’est toi que tu défigures.

A. de Saint-Exupéry

J’étais un grand bateau descendant la Garonne
Farci de contrebande et bourré d’Espagnols
Les gens qui regardaient saluaient la Madone
Que j’avais attachée en poupe et par le col
Un jour je partirai très loin en Amérique
Donner des tonnes d’or aux nègres du coton
Je serai le bateau pensant et prophétique
Et Bordeaux croulera sous mes vastes pontons
Qu’il est long, le chemin d’Amérique
Qu’il est long, le chemin de l’amour
Le bonheur, ça vient toujours après la peine
T’en fais pas, mon ami, j’reviendrai
Puisque les voyages forment la jeunesse
T’en fais pas, mon ami, j’vieillirai
Rassasié d’or ancien, ployant sous les tropiques
Un jour m’en reviendrai, les voiles en avant
Porteur de blé nouveau, avec mes coups de trique
Tout seul mieux qu’un marin, je violerai le vent
Harnaché d’Espagnols, remontant la Garonne
(…)

Léo Ferré

 

 

 

 

Exercices d’Oulipo

L’Oulipo à Boulogne, avenue de la Reine, chez FLL

≥6279683

Onomatopées, La Compagnie Yves Robert et Les Frères Jacques

Redondes. 

Casque, les oreilles dans la notte
ou, par un mot de la musica
le « nocturne », qui est la nebbia
non dansante, dense, en musica
que ce soit le grand jour ou la notte.

Pourquoi se construit la musica
plus fermement que fait la nebbia
poétique (souvent) ? C’est la notte
théorique, l’épaisse nebbia
que vient éclaircir la musica.

Compter les atomes de nebbia
ou les moindres points noirs de la notte
ou les noires de la musica
ou les moutons traversant la notte
sort le poème de la nebbia.

Lisbonne – Madrid, le 7 juin 2000
avec trois mots italiens proposés par Nicola Lecca. 
notte, nuit ; musica, musique, nebbia, brouillard

 

Raymond Queneau décore FLL (Ursula Vian en arrière plan)

≥6279674

Italianismes, La Compagnie Yves Robert & Les Frères Jacques

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Note : Qu’est-ce ? Ceci-cela ? Ouli-Ouli ?! Ils écrivent des Couplains et Refrets, rêvent de Cent mille milliards de poèmes, excellent dans les Exercices de style et se baptisent Oulipo. Ils s’amusent certes, mais surtout travaillent le langage.  Jacques Roubaud, Calvino, Perec, Marcel Duchamp & autres, mathématiciens ou  littérateurs, ils ont oeuvré et/ou oeuvrent à faire avancer la Lipo.

Dans la collection Poésie/Gallimard est parue en 2009 une Anthologie de l’Oulipo, l’OUvroir de LIttérature POtentielle.
Voici trois poèmes extraits de la séquence « Poèmes avec partenaires ». Ils sont signés JJ (Jacques Jouet), et écrits sous la contrainte de l’utilisation de trois mots italiens: musica, notte et nebbia.

Comme une continuité à ces expérimentations, nous posons une petite pièce intitulée Italianismes, puis les Onomatopées, deux textes écrits par Raymond Queneau et  interprétés  par la Compagnie Yves Robert et Les Frères Jacques.

Notons que si Raymond Queneau fut présent à l’origine de la création du mouvement, l’Oulipo précise qu’il n’en est pas pour autant le Fraisident-Pondateur.

Sylvie-E. Saliceti

 

Valérie Rouzeau & Barbara | Après la peine, la joie revenait aussi sec

Valérie Rouzeau

 

Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Et les petites bottes bleues enfoncées dans la boue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Au bois sifflaient les ziaux les loups les pâtres grecs
Beaucoup d’airs de toutes sortes faisaient gonfler nos joues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Il n’y avait pas d’euros de dollars de kopecks
On pouvait chanter fort la gadoue la gadoue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Dans le vent murmuraient le lièvre et le fennec
Tournaient les grues les elfes les roues
Pommes poires et tralalères merles renards flûtes à bec

Au soleil se grisaient les drontes et les pastèques
Les porcelets songeurs échappés de la soue
Après la peine la joie revenait aussi sec

Mais de ce temps bon vieux ont eu lieu les obsèques
Et je sens ma chanson de vilain qui s’enroue
Pommes poires et tralalas merles renards flûtes à bec
Après la peine la joie revenait aussi sec

Valérie Rouzeau, Récipients d’air, Le Temps qu’il fait, 2005, p 21

Attendez que ma joie revienne
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

Jacques Brel | La cathédrale

Prenez une cathédrale
Et offrez-lui quelques mâts
Un beaupré, de vastes cales
Des haubans et halebas
Prenez une cathédrale
Haute en ciel et large au ventre
Une cathédrale à tendre
De clinfoc et de grand-voile
Prenez une cathédrale
De Picardie ou de Flandre
Une cathédrale à vendre
Par des prêtres sans étoile
Cette cathédrale en pierre
Qui sera débondieurisée
Traînez-la à travers prés
Jusqu’où vient fleurir la mer
Hissez la toile en riant
Et filez sur l’Angleterre

L’Angleterre est douce à voir
Du haut d’une cathédrale
Même si le thé fait pleuvoir
Quelqu’ennui sur les escales
Les Cornouailles sont à prendre
Quand elles accouchent du jour
Et qu’on flotte entre le tendre
Entre le tendre et l’amour
Prenez une cathédrale
Et offrez-lui quelques mâts
Un beaupré, de vastes cales
Mais ne vous réveillez pas
Filez toutes voiles dehors
Et ho hisse les matelots
A chasser les cachalots
Qui vous mèneront aux Açores
Puis Madère avec ses filles
Canarian et l’Océan
Qui vous poussera en riant
En riant jusqu’aux Antilles
Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas

Putain, les Antilles sont belles
Elles vous croquent sous la dent
On se coucherait bien sur elles
Mais repartez de l’avant
Car toutes cloches en branle-bas
Votre cathédrale se voile
Transpercera le canal
Le canal de Panama
Prenez une cathédrale
De Picardie ou d’Artois
Partez cueillir les étoiles
Mais ne vous réveillez pas

Et voici le Pacifique
Longue houle qui roule au vent
Et ronronne sa musique
Jusqu’aux îles droit devant
Et que l’on vous veuille absoudre
Si là-bas bien plus qu’ailleurs
Vous tendez de vous dissoudre
Entre les fleurs et les fleurs
Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas
Prenez une cathédrale
De Picardie ou d’Artois
Partez pêcher les étoiles
Mais ne vous réveillez pas
Cette cathédrale est en pierre
Traînez-la à travers bois
Jusqu’où vient fleurir la mer
Mais ne vous réveillez pas
Mais ne vous réveillez pas

Jacques Brel

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La cathédrale
Auteur, compositeur, interprète : Jacques Brel

 

D.H. Lawrence | Ils disent que la mer est sans amour


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D.H LAWRENCE

Ils disent que la mer est sans amour

Ils disent que la mer est sans amour, que dans la mer
l’amour ne peut vivre, mais seulement les éclats nus de sel
de la vie sans amour.

 

Mais de la mer
les dauphins bondissent autour du bateau de Dionysos
dont les mâts s’ornent de vignes violettes,
et les voilà qui émergent porteurs du violet obscur des arcs-en-ciel
et hop ! ils s’en vont, piquant du nez, suprême délice;
et la mer fait l’amour avec Dionysos
dans les rebonds joyeux des petites baleines.

D.H. Lawrence, Poèmes, Choix traduit et présenté par Lorand Gaspar et Sarah Clair, 2007, p 237

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Ateliers littérature, poésie, cantologie/Photographies S.E.S.