Yannis Ritsos | Temps pierreux


 

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Temps pierreux

Un soleil de pierre a voyagé à nos côtés
brûlant l’air et les ronces de la solitude.
L’après-midi, il s’est tenu à la lisière de la mer
comme un globe jaune sur une vaste forêt de mémoire.

Nous n’avions pas de temps pour ces choses-là — malgré tout,
nous jetions un œil de ci de là — et sur nos couvertures
entre les tâches d’huile, la poussière et les noyaux d’olives,
restaient quelques épines de pin, quelques feuilles de saules.

Ces choses-là avaient leur poids — rien d’important —
l’ombre d’une fourche dans un enclos, lente au crépuscule,
la passage d’un cheval à minuit,
un reflet rosé qui meurt dans l’eau
laissant derrière lui le silence plus seul encore,
les feuilles mortes de la lune parmi les roseaux et les canards sauvages.

Nous n’avons pas de temps — nous n’en avons pas,
quand les portes sont comme des bras croisés
quand la route est comme celui qui dit « Je ne sais rien ».

Pourtant, nous le savions, nous, que plus loin, au grand croisement,
il y a une ville et ses lumières colorées,
des hommes se saluent là-bas d’un seul mouvement du front —
nous les reconnaissons à la position des mains,
à la façon dont ils coupent le pain,
à leur ombre sur la table du dîner
à l’heure où s’endorment toutes les voix dans leurs yeux
et qu’une étoile unique les signe sur l’oreiller.

Nous les reconnaissons à la ride du combat entre les sourcils
et plus que tout — le soir, quand le ciel grandit au-dessus d’eux —
nous les reconnaissons à ce geste mesuré du partisan
lorsqu’ils jettent leur cœur comme un tract illégal
sous la porte close du monde.

Yannis Ritsos, Temps pierreux – Makronissiotiques,Traduit du grec par Pascal Neveu, édition bilingue, Ypsilon Éditeur, 2008, p 39.

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Hélène Cixous | Souffles


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Souffles

Voici l’énigme : de la force est née la douceur.
Et maintenant, qui naître ?
La voix dit : «Je suis là. » Et tout est là. Si j’avais une pareille voix, je n’écrirais pas, je rirais. Et pas besoin de plumes alors de corps en plus. Je ne craindrais pas l’essoufflement. Je ne viendrais pas à mon secours m’agrandir d’un texte. Fort !
Vois ! Un jet, — une telle voix, et j’irais droit, je vivrais. J’écris. Je suis l’écho de sa voix, son ombre-enfant, son amante.

« Toi ! » La voix dit : « toi ». Et je nais ! — « Vois » dit-elle, et je vois tout ! — «Touche ! » Et je suis touchée. Là ! c’est la voix qui m’ouvre les yeux, sa lumière m’ouvre la bouche, me fait crier. Et j’en nais.
(…)
Aigle !
Je la vois tomber sur moi avec la sûreté du maître d’airs qui ne manque jamais son but, une chute de pierre, ses élégances d’oiseau à sa royale affaire. Louez-le en cymbles bien sonnants ! Certain jusqu’aux plus fins tendons de sa perfection et jouit de soi, son harmonie, intacte de tout effort qui pince ou tord. Au-dessus naturellement des sons impurs, surveillés, que les voix mal élevées laissent mal tomber. Une telle voix ne peut s’élancer que d’un lieu à part, elle ne peut respirer que dans un corps altier. Eût-elle une seule fois subi un dommage de censure, elle n’aurait pas ces tons exacts, légers, soutenus. Noire. La voix. Parle. Pas vite, mais sec et plein, sans s’aider d’inflexions, s’appuie sur l’air ferme. Elle en connaît les moindres détails. Coupe. Danse : le rythme de son corps à chaque seconde, l’élan, inscrit jusqu’en l’immobile suspens, le réveil dans le sommeil, et celui de sa vie entière. (On voit qu’il n’a pas appartenu, siégé, composé, pas arrondi ses angles, pas adhéré. Qu’il secoue, échappe, coupe, aile, traverse. Escalade. Refuse.)
Surgit de la plus grande dilatation de la poitrine, sans s’écouter. Ne coquette pas. Elle gicle, choque, on est atteint. Attaque. On est poussé. Si j’avais une voix pareille, je n’écrirais pas, je combattrais.

Hélène Cixous, Souffles, Édition des femmes Antoinette Fouque, 1998, pp. 9-11.

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Michel Camus | L’arbre de vie du vide


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L’arbre de vie du vide

Quand le silence devient-il effectif,
charnellement présent?
Dans l’érotisme, l’oeuvre d’art et la mort :

confondus d’un seul tenant
dans leur propre silence.

Seul le silence de l’amour peut combler
de lumière
les bouches d’ombres de nos pensées.

Le silence fermé sur soi du monde minéral
ne s’ouvre qu’aux racines
de l’arbre de vie du vide.

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Ressourcer la parole dans le silence, certes,
mais par moments l’oublier,
s’oublier dans le silence.

Car si la quintessence de l’homme
est aussi illimitée que le silence,
la parole a les mêmes limites que l’homme.

Comment se délivrer de soi-même?
(Ghérasim Luca)

En délivrant l’homme de la langue,
le silence délivre l’homme de l’homme.

Michel Camus, L’arbre de vie du vide, Préface de Basarab Nicolescu, Editions Lettres Vives, Collection Terre de Poésie, 2001, pp. 23 et 27.

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Martine Broda | l’amour du nom


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L’amour du nom

Quelques-uns des meilleurs travaux sur Scève s’intéressent à la question du nom propre dans le texte — le surnom « Délie » comme matrice, foyer générateur. Il faut souligner la richesse associative extrême de ce surnom qui est peut-être aussi un anagramme de l’Idée, comme le voulait La Croix du Maine, ce qui est régulièrement contesté, mais Scève est bien assez platonicien pour cela. Selon la logique du signifié ( Délie =déesse de Délos, sœur jumelle de Délius-Apollon), il permet l’évocation du mythe de Diane : le nom alors se démultiplie, on a tout aussi bien Hécate, Artémis, Perséphone, Séléné, et par glissement latéral, Daphné, Dictymne, Minuit, Diotime, Pandora, etc…, puisque, comme Pascal Quignard l’a montré, cette nomination vertigineuse est aussi une essentielle pseudonymie, sa «révocation par le pluriel des noms ».

[…] La Mort qui s’inscrit dans ces vers vient rappeler que dans les Dialogues de Léon l’Hébreu traduits par Pontus de Tyard, dont on sait l’importance pour Scève, « délier » signifie « mourir ». Au sens de la succession infinie de naissances et de morts qui résulte de l’amour chez les néoplatoniciens, c’est-à-dire des « morts renouvelées » dont le huitain initial pose le signe inaugural. Car Scève a su parler, mieux qu’un autre, de la passion du sujet dans cette expérience extrême de l’amour frustré, comme perte de soi, comme étrangement.

[…] L’amour platonique, l’angélisme, souffre le dualisme : l’impossibilité pour le corps de faire corps avec le langage, et de rejoindre l’âme — puisque dire l’amour n’est pas la même chose que le faire. D’où sa fuite vers un point d’unité, fictif : le nom propre motivé, resémantisé, c’est-à-dire le surnom, dans un texte qui n’est que son extension, sa métaphore. Car la surmotivation du langage poétique, à son comble dans Délie, fait du texte entier l’anagramme du nom motivé, dans un sens beaucoup plus large, encore, que celui, saussurien, de la dissémination.

[…] Quand Benjamin dit quelque part que la Chute, c’est la même chose que l’écroulement de la Tour de Babel, la division des langues et de la langue, l’arbitraire du signe, cela étonne, parce qu’il passe pour un philosophe. Mais il ne dit pas autre chose que le poète Mallarmé.

Tout nom motivé, poétique, semble tombé du Paradis, et tout nom secret, sacré, point de fuite visible-invisible dans le texte de la lyrique amoureuse, évoque la question du nom de Dieu dans les théologies négatives. En effet, pour le judaïsme et l’Islam, l’interdit posé sur l’image, la représentation, est corrélé à la très grande puissance du nom divin — lui-même interdit au profane, d’où l’emploi de substituts. C’est à l’égal de la divinité que les poètes courtois arabes taisent le vrai nom de leur dame, qu’ils chantent sous un nom d’emprunt, ou senhal, et ils transmettront cette pratique aux troubadours occitans. En ce qui concerne encore plus directement Scève, les manipulations de la Kabbale sur les lettres du Nom divin n’étaient pas, on le sait, inconnues des humanistes, ni de leurs prédécesseurs immédiats. Dans le sillage de la Grande Rhétorique, l’écriture est cryptologie.

Que « Délie » soit nom de déesse fait signe vers le nom sacré. Centre d’une galaxie d’hétéronymes, ce nom, dans le texte foisonnant de Scève, est le point où se ramasse l’Un. […]

C’est l’oxymoron du jour et de la nuit, qu’on retrouve dans les mystiques négatives — « nuit obscure » et clarté paradoxale — qui est au cœur du surnom. Oxymore princeps du texte, mais qui est là pour figurer tous les autres (vie/mort, souffrance/gloire, mal/métamorphose…).

Énigmatique comme l’amour inassouvi, ou peut-être l’amour tout court, identique à son manque, celle qui affole l’œil, l’interdit. C’est en vain qu’on la cherche à travers les images, les miroirs. Elle ne s’y trouve pas. Narcisse : apprends que l’image est un leurre. Déchiré par ses chiens, au nombre de cinquante comme les emblèmes, Actéon est puni d’avoir voulu voir. Mais chassé redevenu chasseur, il traque dans le texte, corps enfin réconcilié, les membres d’un « nom divin », vide mais que le sens remplit : « sans image, l’asile de toute image » (Walter Benjamin)

Martine Broda, L’amour du nom, Éditions José Corti, 2006, pp.75-96.

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Chöng To-jön | Visite à la cabane du lettré Kim


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Visite à la cabane du lettré Kim

Nuages d’automne au loin, tout autour montagnes vides,
Feuilles tombées sans bruit, toute la terre rouge.
On arrête son cheval au bord de l’eau, on demande son chemin,
On ne sait si l’on est au milieu d’un tableau !

Chöng To-jön, Le saule aux dix mille rameaux, Anthologie de la poésie coréenne médiévale et classique, Poèmes traduits du sino-coréen et du coréen, présentés et annotés par Ok-sung Ann-Baron, en collaboration avec Jean-François Baron, Éditions Unesco Langues & Monde, 2005, p. 215.

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Eva Strittmatter | Du silence je fais une chanson


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Du silence je fais une chanson

Du silence je fais une chanson
Et de la lumière de septembre.
Le silence d’un grillon
Trouve place dans mon poème.

Le lac et la libellule.
Le rouge des sorbes.
Le travail d’une source.
L’odeur automnale du pain.

Des arbres la mort et la larme.
Le cri noir des corbeaux.
Le vol d’orgue des cygnes.
Quoi que ce soit qui

Au-dessus de nous déchire
Les espaces et les fasse géants
Et tombe dans nos rêves
En une nuit ténébreuse.

Du silence je fais une chanson.
De la lumière je fais une chanson.
Ainsi vais-je dans l’hiver.
Et ainsi je ne m’en vais pas.

Eva Strittmatter, Du silence je fais une chanson, Traduit de l’allemand et préfacé par Fernand Cambon, édition bilingue, Collection D’une voix à l’autre dirigée par Jean-Baptiste Para, Cheyne Éditeur, 2011, p 21

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Variations sur l’ombre | Anne-Lise Blanchard et Angelo Branduardi

 

 

L’ombre
Auteurs : Luisa Zappa Branduardi / Pierre Grosz
Interprète : Angelo Branduardi

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Adossée au grand mur
dans la lumière
de la vigne vierge
avec réflexion
la jeune fille
écoutait l’ombre
d’Érasme
inventer l’Éloge de la folie

Anne-Lise Blanchard, Le jour se tait, Jacques André Éditeur, 2008

 

ariat

Variations sur un jardin d’hiver | Luc Bérimont et Stacey Kent

 

 

 

S’informera-t-il, celui-là qui fait les vents
plus mordants et plus nus sur les nuits ?
Au matin, les plants sont flétris sous le sel
de gel adventice
On n’entend plus que le charroi d’un hiver
venu par les prés
(Et l’eau des mares brille en vain autour
d’un ciel en cotonnade
)
Personne n’ose plus nier le feu propice aux
nourritures
Le lard épais, le gros pain bis, recommencent
de peser lourd
C’est en vain que la matinée lève
ses brouillards et ses aulnes
En vain que peut percer le chant dans le
rouge-gorge étranglé
Il faut aller vers les maisons, attentif à ce
qui respire. À ce qui persiste au travers d’une
mort déjà consumée :
Un dernier géranium en pot sur le carreau
plat des cuisines
Un dernier bruit
Le premier froid
L’ombre oblique du grand chien roux sur le
fouillis des feuilles

Luc Bérimont, Poésie présente, XXXVII, Pierre Albert-Birot, François Han, Jean-Paul Chague…, Editions Rougerie, 1980, p 40

 

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Jardin d’hiver
Interprète : Stacey Kent

 

 

 

Angelo Branduardi | Le cerisier

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J´étais vieux et sans forces, je l´ai prise avec moi
Et tous les jardiniers comprendront avec moi
Qu´on ne renonce pas quand l´hiver est déjà là

Elle était la plus belle de la terre et des bois
Et entre les cerises, mon cœur battait cent fois
À la dernière des fleurs on ne résiste pas

Mon cerisier fidèle se couvrit de rameaux
Un jour, ma toute belle me réclama ses fruits
« Il me faut quelques cerises car l´enfant viendra bientôt »

Je la voyais sourire, plus belle que jamais
Et je sentais dans mon être que la rage montait
« Demande donc des cerises au père de ton bébé »

Silencieuse et souriante, elle me tourna le dos
Puis marcha vers les arbres comme on se jette à l´eau
C´était ma dernière fleur et l´hiver venait déjà

{x2:}
C´est sa branche maîtresse que l´arbre agenouilla
Ainsi le père avec tendresse, la mère contenta
Ainsi le père avec tendresse, la mère contenta

J´étais vieux et sans forces, pour la prendre avec moi
Et tous les jardiniers comprendront avec moi
Qu´à la dernière fleur on ne renonce pas

 

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Le cerisier
Auteur, interprète : Angelo Branduardi

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Léo Ferré par Catherine Sauvage | La poésie fout l’camp Villon !


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Tu te balances compagnon
Comme une tringle dans le vent
Et le maroufle que l’on pend
Se fout pas mal de tes chansons
Tu peux toujours t’emmitoufler
Pour la saison chez Gallimard
Tu sais qu’avec ou sans guitar’
On finit toujours sur les quais

La poésie fout l’ camp Villon !
Y’a qu’ du néant sous du néon
Mais tes chansons même en argot
Ont quelques siècles sur le dos

Si je parle d’une ballade
A faire avec mon vieux hibou
On me demandera jusqu’où
Je pense aller en promenade
On ne sait pas dans mon quartier
Qu’une ballade en vers français
Ça se fait sur deux sous d’ papier
Et sans forcément promener

La poésie fout l’ camp Villon !
Y’a qu’ des bêtas sous du béton
Mais tes chansons même en argot
Ont quelques siècles sur le dos

En mil neuf cent cinquante et plus
De tes jug’s on a les petits
Ça tient d’ famille à c’ que l’on dit
Ça s’ fout un’ robe et t’ es pendu
Tu vois rien n’a tellement changé
A part le fait que tu n’es plus
Pour rimer les coups d’ pieds au cul
Que nous ne savons plus donner

La poésie fout l’ camp Villon !
Y’a qu’ du néant sous du néon
Mais tes chansons même en argot
Ont quelques siècles sur le dos

Emmène-moi dedans ta nuit
Qu’est pas frangine avec la loi
 » J’ordonne qu’après mon trépas
Ce qui est écrit soit écrit  »
Y’a des corbeaux qui traîn’nt ici
Peut-être qu’ils n’ont plus de pain
Et je n’attendrai pas demain
Pour qu’ils aient un peu de ma vie

La poésie fout l’ camp François !
Emmène-moi emmène-moi
Nous irons boire à Montfaucon
A la santé de la chanson

Léo Ferré, 1958

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François Villon
François Villon

La poésie fout l’camp, Villon
Auteur, compositeur : Léo Ferré
Interprète : Catherine Sauvage

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Variations sur le pays sauvage | Jorge Luis Borges

 

 

 

lor-des-tigres

L’avènement

J’étais, je suis toujours, l’homme de la tribu.
L’aube approchait. Couché dans mon coin de caverne
je luttais pour plonger aux sombres eaux du rêve.
Des spectres d’animaux traînant des dards brisés
ajoutaient à l’horreur des ténèbres. Pourtant
je pressentais une faveur : telle promesse
tenue, ou la mort d’un rival sur la montagne,
ou peut-être l’amour, une pierre magique…
J’avais reçu cela , j’en suis sûr, puis je l’ai
perdu. Mon souvenir rongé de millénaires
ne garde que cette nuit-là, que son matin.
J’étais désir, j’étais attente, j’étais peur.
Soudain j’entends la sourde voix interminable
d’un troupeau traversant l’aube. Je lâche tout,
mon arc de chêne lourd, les flèches qui se fixent.
Je cours à la crevasse au fond de la caverne
et je les vois alors, braise rousse, les cornes
cruelles, l’échine montueuse, le poil
noir comme l’oeil lugubre aux aguets. Ils étaient
des milliers. Je me dis : Les bisons ! C’est un mot
qui jamais jusqu’alors n’avait passé mes lèvres,
mais aussitôt j’ai su que c’était bien leur nom.
J’étais aveugle jusque-là, je n’étais pas
au monde avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne permis à personne de profaner
ce flot pesant de bestialité divine,
d’ignorance, d’orgueil, d’astrale indifférence.
Un chien mourut sous eux; ils auraient écrasé
des hommes, des tribus. Ma caverne rejointe,
l’ocre et le vermillon traceraient leur image.
Ils furent dieux par la prière et les victimes.
Je n’ai pas prononcé le nom d’Altamira.
Innombrables furent mes formes et mes morts.

Jorge Luis Borges, L’or des tigres, Mis en vers français par Ibarra, Poésie/Gallimard, 2005, pp 202/203


Pays sauvage
Auteur, compositeur, interprète : Emily Loizeau

 

 

 

Alexandra David-Neel | Journal de voyage


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Journal de voyage
[ Kum-Bum]

Kum-Bum 12 juillet 1918.

J’ai envie de dire : ouf ! Me voici à Kum-bum ! Combien, là-bas, au Japon, j’ai regardé de fois, sur la carte, ce nom inscrit en tout petits caractères à peine visibles parmi l’ombre des montagnes. Cela semblait si loin de Pékin et l’est en réalité – entre 2500 et 3000 km. Je me demandais, ignorant l’état des routes, comment j’effectuerais le trajet et quels obstacles apporteraient, peut-être, à mon projet les gens des pays à traverser. Mais voilà, une fois de plus, je constate que les difficultés des voyages sont, surtout,, dans les récits des voyageurs et dans les appréhensions précédant le départ. Une fois en route tout se simplifie. On ne mange pas toujours bien, on ne dort pas toujours bien; il faut parfois endurer la poussière ou la chaleur, ou la pluie, ou le froid; les gîtes manquent de confort. Rien de tragique là-dedans. Et les kilomètres défilent, on laisse derrière soi des villes, des rivières, des montagnes et, après tout, on continue à marcher sur la terre et sur ses deux jambes…C’est bien facile. A Si-in, très aimablement, le prêtre belge ( R.P. Schram) et les missionnaires protestants m’ont prêté les livres des voyageurs qui ont parcouru quelques parties du Tibet. Je m’émerveille des tartarinades de ces gens et de leurs façons de voyager. D’abord, pas un n’entendait la langue du pays; ensuite ils s’embarquaient avec des douzaines de chameaux, des douzaines de chevaux, des douzaines de serviteurs, il fallait ravitailler tout cela et le pire c’est que , sans discernement, ils emmenaient des chameaux habitués aux steppes mongoles parmi les glaciers des cols tibétains, et des musulmans dans le pays des lamas. Le gâchis qui suivait, on l’imagine, et c’est avec l’histoire de ce gâchis qu’ils ont composé leurs livres. Leur façon de se conduire avec les indigènes mérite aussi une mention. Les uns se fournissaient de gibier en tirant dans les propriétés des monastères sur des animaux familiers, un autre -je regrette qu’il soit français- ici, à Kum-Bum- se mit à graver son nom sur l’arbre sacré. Que penserait-il si un visiteur s’avisait d’inscrire son nom sur la glace de son salon ? …Enfin d’autres enlevaient de force les chevaux des nomades pour remplacer ceux de leur caravane qui étaient morts. Ce qui m’étonne, c’est la mansuétude des Naturels qui n’ont pas massacré ces intrus mal élevés.

Alexandra David-Neel, Journal de voyage II, 14/1/1918 – 31/12/1940, Paris, Plon, 1975, p 139

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René Guy Cadou par Manu Lann Huel | Femmes d’ Ouessant

 

 

Un soir de pauvreté comme il en est encore
Dans les rapports de mer et les hôtels meublés
Il arrive qu’on pense à des femmes capables
De vous grandir en un instant de vous lancer
Par-dessus le feston doré des balustrades
Vers un monde de rocs et de vaisseaux hantés
Les filles de la pluie sont douces si je hèle
À travers un brouillard infiniment glacé
Leur corps qui se refuse et la noire dentelle
Qui pend de leurs cheveux comme un oiseau blessé
Nous ne dormirons pas dans des chambres offertes
À la complicité nocturne des amants
Nous avons en commun dans les cryptes d’eau verte
Le hamac déchiré du même bâtiment
Et nous veillons sur nous comme on voit les pleureuses
Dans le temps d’un amour vêtu de cécité
À genoux dans la gloire obscure des veilleuses
Réchauffé de leurs mains le front prédestiné.

René Guy Cadou, Poésie la vie entière, œuvres poétiques complètes, Seghers, 2008, p. 286.

 

Femmes d’Ouessant
Auteur : René Guy Cadou
Compositeur, interprète : Manu Lann Huel

 

 

Norge | Le rossignol de Chine


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Le rossignol de Chine

 

Il y a une certaine façon de chanter chinois pour ces oiseaux-là. On n’y comprend rien. Aux rossignols de France on ne comprend rien non plus. Mais quand même, on sent qu’ils parlent français.

Norge, Poésies 1923-1988, Préface et choix de Lorand Gaspar, Nrf, Poésie/Gallimard, 2007, pp 168/169

 

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Les femmes, c’est du chinois
Serge Gainsbourg

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Michèle Lesbre évoquant Yves Montand | Une demoiselle sur une balançoire

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Je me suis souvenue alors du silence des photographies de Claude Batho, de ce qu’elle appelait « le moment des choses » . J’ai revu tous ces paysages noyés dans la brume ou dans le saisissement furtif d’une fragile lumière, j’ai revu L’arbre et l’oiseau, et l’une des dernières photographies prises à Héry, peu de temps avant sa mort, où le soleil ne parvient pas à percer un épais brouillard et rend tout espoir impuissant.

J’ai pensé à La Balançoire, toujours à Héry et datant de 1980, une campagne qui semble être de ces endroits élus et aimés où les enfants radieux grandissent en paix, où les objets témoignent de la vie, d’une présence humaine qui n’a nul besoin d’être visible pour être évidente, où derrière les voilages des fenêtres closes la nature continue de hanter les rêves et les cauchemars.  Une nature où se promènent les morts bien après leur disparition.

La Balançoire, surtout, me touche infiniment. Il me suffit de l’évoquer pour que surgissent avec une précision presque parfaite les moindres détails de l’image. Elle est suspendue dans le vide puisqu’on ne peut voir ce à quoi elle est accrochée, immobile au-dessus d’une prairie en pente et voilée dans une brume qui mange un peu de ciel, bordée d’un chemin que de vagues buissons délimitent en s’accrochant aux piquets qui les tiennent. Un enfant venait-il d’en descendre ? Était-elle au contraire figée depuis des années ? Je ne peux m’empêcher de faire un lien entre cet objet immobile et l’envol de l’homme sur le quai du métro, un cruel raccourci entre l’enfance et le grand âge.

La Balançoire de Claude Batho s’est souvent faufilée dans les réminiscences de lointaines scènes de mon enfance, quand ma mère fredonnait, Une demoiselle sur une balançoire se balançait  à la fête un dimanche et que j’imaginais ses jambes blanches sous le jupon noir. Il y avait dans ces mots, me semble-t-il aujourd’hui, une douceur érotique qui troublait la voix de ma mère chantant sur celle de Montand, qu’elle adulait.

Michèle Lesbre, Écoute la pluie, Sabine Wespieser Éditeur, 2013, pp 88/89

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*ecoute-la-pluie-michele-lesbre

Une demoiselle sur une balançoire
Auteur, compositeur : Jean Nohain, Mireille
Interprète : Yves Montand

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Lucien Suel | Orage approchant

 

 

 

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gris gris gris gris blanc blanc blanc
gris gris gris gris et noir noir noir
noir noir noir et gris gris gris gris
gris gris gris gris et noir noir noir
pluie pluie pluie pluie pluie au loin
au loin l’eau l’eau l’eau l’eau flash
boum boum boum pluie pluie pluie boum
boum l’eau boum en larmes l’eau l’eau

 

Lucien Suel, Orage approchant in Canal Mémoire, Marais du Livre, Hazebrouck, 2004.

 

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Rien que de l’eau
Auteur, compositeur, interprète : Véronique Sanson

 

 

 

 

Variations sur les merveilleux nuages | Jean Vasca et Baudelaire

 

 

 

J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !
Baudelaire

Les chansons de Jean Vasca sont une des pièces fondamentales de la chanson d’auteurs, un astre solaire fou de poésie qui éclaire nos doutes avec ses textes et ses musiques parfois envoûtantes… De disques en disques, Vasca installe une œuvre qui a tout à voir avec la poésie cruciale de notre temps. Il est dans son espace, au jour le jour dans tous les interstices d’une création sans concessions, mais rutilante dans tous nos paysages.
Christian Verrouil

Rien d’un chanteur, tout pour la chanson. Affirmons ceci : Jean Vasca est dans sa génération, le plus important des poètes de la chanson… Dès ses débuts, vers le milieu des années 1960, il est allé vers un univers extraordinairement personnel… Un certain nombre des chansons les plus belles du siècle sont de lui.
Jean Vasca ne se veut que « rémouleur de l’imaginaire. »

Jacques Bertin

L’étranger

– Qui aimes-tu le mieux, homme enigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
– Tes amis?
-Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

Baudelaire, Petits poèmes en prose, I (1869).

 

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Les merveilleux nuages
Auteur, compositeur, interprète : Jean Vasca

 

 

 

Gunthang Tenpai Dreunmé | Radotages d’un vieillard


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Radotages d’un vieillard

Si ma chevelure a la blancheur de la conque,
ce n’est pas que ma crasse ait été complètement lavée :
le crachat du seigneur de la mort
est tombé sur moi comme un voile !
*

Si je perds le diadème de mes dents
ce n’est pas pour en laisser pousser de toutes neuves ;
c’est la craquelure des vieux instruments,
pour moi, le temps de manger touche à sa fin.

*
Mon débit s’interrompt souvent,
non que je parle un langage étranger,
mais ma langue est fatiguée
de trop s’être complue à des discours insensés.

*

En vérité, ce que tu cherches, c’est une esquive à la mort,
c’est justement ce qu’on ne peut trouver nulle part.
Les bouddhas, les bodhisattvas, les grands hommes et les rois
ont tous péri, partout on meurt.

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Tous ces vivants, eux aussi, vont passer.
Peux-tu, toi seul, survivre à tous ?
Pratique le Dharma, ô jeune homme :
bien sûr l’âge affaiblira ton corps,
mais tu sauras faire naître la joie de l’esprit.
Alors, même quand la mort te frappera,
tu seras comme un enfant qui rentre à la maison.

Gunthang Tenpai Dreunmé (2), The collected Works of Gun-than dKon-mchog bs Tan-pa’iGron-mé. Vol. 9. New Delhi : Ngawang Gelek Demo, Traduction de Thubten Jinpa, 1979, pp 283/291.

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Ateliers littérature, poésie, cantologie/Photographies S.E.S.