Ossip Mandelstam | Minuit à Moscou

 

 

Minuit à Moscou. Somptueux été bouddhique.
Dans leurs étroites bottines ferrées, les rues volubiles se séparent ;
les boulevards périphériques variolés de noir respirent la béatitude.
À Moscou pas de trêve même la nuit, où
dessous les sabots de chevaux le calme fuit…
On dira : tiens ! là-bas dans le polygone
ils sont au boulot, les clowns Bim et Bom !
Et de cliqueter peignes et marteaux…
Ou tantôt l’on perçoit un harmonica,
un piano d’enfant au timbre laiteux :
– do-ré-mi-fa,sol-fa-mi-ré-do.

Alors comme aux temps de ma jeunesse
armé d’un ciré, je m’engageais parfois
dans l’infini lacis des boulevards
où les jambes-allumettes de la tsigane luttent avec ses longs pans
où perpétuel menchevik de la nature
l’ours aux arrêts, prend le frais,
où l’arôme du laurier-cerise monte à la tête…
– Eh, ça va ! Pas plus de laurier que de cerisier.

Le balancier en culot de bouteille à pas menus trotte…
à la pendule de la cuisine je vais le régler !
Si âpre au toucher que soit le temps
j’aime à le saisir par la queue.
De sa propre course est-il responsable ?
Quoique… il lui arrive parfois de frauder un tantinet.

(…)

Déjà le jour. Dans les jardins crépite le télégraphe vert.
Raphaël se rend chez Rembrandt.
Mozart et lui en raffolent à Moscou
des yeux noirs, de la griserie pépiante.
Et comme des pneumatiques,
ou des chauds-froids de méduses en Mer Noire,
d’appartement en appartement
les courants d’air se succèdent en convois tels les chahuts étudiants de mai…

 

22 mai-juin 1931

 

Ossip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934, Édition revue et corrigée, Préfacé, traduit du russe et présenté par Christiane Pighetti, Allia, 2018, pp.58 à 61.

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