Olivier Frébourg | Bibliothèque

 

Je me demande ce que mes trois fils feront de ma bibliothèque. De ces livres blanchis par le soleil (paradoxalement le bronzage de la peau d’un livre) que j’ai laissés dans mon bureau percé par des fenêtres ouvertes sur un jardin et un champ où se reposent deux chevaux. Les livres que j’expose ainsi comme des fruits d’été, des pêches de vigne dans une cagette, ces livres qui m’ont constitué, ébloui, hanté. Ces livres lus, allongé sur mon lit d’enfant, de jeune homme, à ma table de travail. Ces livres, mon paravent contre les tempêtes, ma planque où personne ne pouvait m’attraper, ils ont été ma religion, mon abbaye de la Trappe. C’est un corps chaud qui palpite, une bibliothèque, pas une rangée d’astres morts. Nos livres sont nos parents puis deviennent nos enfants. Il faut s’en occuper, les caresser comme on caresse le front et les cheveux de nos enfants. Ce sont eux, les photos de nos vies. Ils ont accompagné nos périodes en couleur ou en noir et blanc. Celui-ci est un été. Celui-là, un hiver. Ce sont des rochers auxquels je m’accroche. Ils ne sont pas durs. Ils sont la tendresse intérieure du temps passé.

 

Joseph Haydn
Sonate in E-Flat Major, Hob. XVI,49,III / Finale (Tempo di minuet)

 

Les bibliothèques composent une mémoire vivante, un éveil des sens. Elles permettent de voyager d’un pays à l’autre. Les plus parfumées se trouvent dans les villas de vacances. Les livres gardent entre leurs pages la douceur du temps suspendu. Celui des chaises longues en toile délavée, des bains de mer. Entre les pages des grains de sable comme de la poudre d’or. Qui les a lues ? Des étrangers, des femmes et des hommes dont nous imaginons le visage, la vie. Ces bibliothèques donnaient de l’esprit, de l’ouverture aux maisons. Elles nous accueillent. Elles ne sont pas seulement synonymes de villégiature. Elles réchauffent les murs du réel, tracent des milliers de chemins au cœur de l’histoire, nous permettent de rendre chaque moment plus beau et intense. La vie est plus froide sans livres, plus dure. Économique, bornée. Or, les bibliothèques ont disparu des maisons. Le symbole de la bourgeoisie éclairée a été englouti. Chez les nouveaux riches tout d’abord qui ont un vrai mépris pour la culture et préfèrent la technologie, le design à la poésie — aujourd’hui, tout doit être tendance —, dans les classes moyennes ensuite, trop occupées pour lire et qui doivent gagner leur vie en pleine crise, et dans les classes populaires qui finissent, elles aussi, par lâcher ne voyant même plus dans le livre un salut. Cet effacement est aussi dramatique qu’un autodafé.

Olivier Frébourg, Un si beau siècle, La poésie contre les écrans, Éditions Équateurs, Num. 2021.

Michel Onfray
La fin de la bibliothèque d’Alexandrie
 

Au sommet de son art et de sa réputation, Haydn confie au pianoforte (son instrument de prédilection) des pages très intimes, comme ma Sonate en mi B majeur, dédiée à sa grande amie Maria Anna von Genzinger. Il écrit également des pièces courtes pour une horloge mécanique très subtile mise au point par le bibliothécaire du prince Estherazy. Après avoir quitté la cour de ce dernier il se sent totalement libre et son écriture devient plus audacieuse, surtout dans les extraordinaires Variations en fa qui sont comme une sorte de fantaisie expérimentale déjà pré-romantique. Yasuko Uyama Bouvard, claveciniste, pianofortiste et organiste japonaise qui est venu travailler en France avec Pierre Cochereau, Huguette dreyfus et Jos van Immerseel, joue ces pièces avec tendresse et lyrisme en leur insufflant une intimité qui les rend particulièrement touchantes.  Source : Qobuz

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