C’est aussi pourquoi cette musique de Chopin, presque toujours, j’aime qu’elle nous soit dite à demi-voix, presque à voix basse, sans aucun éclat (j’en excepte évidemment certains morceaux hardis, dont la plupart des Scherzos et des Polonaises), sans cette assurance insupportable du virtuose, qui la dépouillerait ainsi de son plus spécieux attrait. C’est ainsi que jouait Chopin lui-même, nous est-il raconté par ceux qui l’avaient encore entendu. Il semblait toujours en deçà de la sonorité la plus pleine ; je veux dire : presque jamais ne faisait rendre au piano son plein son, et, par là, décevait très souvent son auditoire qui pensait « n’en avoir pas pour son argent ». Chopin propose, suppose, insinue, séduit, persuade ; il n’affirme presque jamais. Et nous écoutons d’autant mieux sa pensée qu’elle se fait plus réticente. Je songe à ce « ton de confessionnal » que Laforgue louait chez Baudelaire.

Celui qui ne connaîtrait Chopin qu’à travers les trop habiles virtuoses le pourrait prendre pour un fournisseur de brillants morceaux à effets… que je détesterais, si je n’avais su l’interroger moi-même, s’il n’avait su me dire à voix basse : « Ne les écoutez pas. À travers eux, vous ne pouvez plus rien dire. Et je souffre bien plus que vous de ce qu’ils ont fait de moi. Plutôt être ignoré, que pris pour ce que je ne suis pas. »

 La pâmoison de certains auditeurs devant certains célèbres interprètes de Chopin, m’irrite. Que trouver à aimer là-dedans ? Il n’y a plus là rien que de mondain, de profane. Rien qui, comme le chant de l’oiseau de Rimbaud, «vous arrête et vous fait rougir ».

J’ai souvent entendu rapprocher Beethoven de Michel-Ange, Mozart du Corrège, de Giorgione, etc. Encore que ces comparaisons entre des artistes d’un art différent me semblent assez vaines, je ne puis me retenir de remarquer combien souvent s’appliquent également à Baudelaire les remarques que je puis faire au sujet de Chopin, et réciproquement. De sorte que, déjà plusieurs fois, parlant de Chopin, le nom de Baudelaire est venu tout naturellement sous ma plume. « Musique malsaine », disait-ondes œuvres de Chopin. « Poésie malsaine », disait-on des Fleurs du Mal, et, je crois bien, pour les mêmes raisons. L’un et l’autre ont un semblable souci de perfection, une égale horreur de la rhétorique, de la déclamation et du développement oratoire ; mais surtout je voudrais dire que je retrouve chez l’un et chez l’autre un même emploi de la surprise, et des extraordinaires raccourcis qui l’obtiennent.

Lorsque, au début de la Ballade en sol mineur et sitôt après l’introït, pour amener le thème principal qu’il reprendra dans différents tons et avec des sonorités nouvelles, après quelques indécises mesures en fa où seules la tonique et la quinte sont données, Chopin laisse inopinément tomber un si bémol profond qui modifie subitement le paysage comme le coup de baguette d’un enchanteur ; cette hardiesse incantatoire me semble comparable à quelque surprenant raccourci du poète des Fleurs du Mal.

 

André Gide, Notes sur Chopin, Avant-propos de Michaël Lévinas, Gallimard, Édition numérique 2010.

 

Ballade n°1 en sol mineur Op. 23
Compositeur : Frédéric Chopin
Interprète : Arsenii Mun

 

 

 

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