On ferme les yeux, on ouvre les yeux

Villages, vous êtes perdus en nous.
Neiges et steppes.
L’univers dans lequel tout s’est épanoui, aminci, la grande pyramide horizontale et verticale qui répond à la pive alpine, à tout ce que l’on peut larguer, développer, imaginer depuis le toit de ces immaculées conceptions d’où bondissent nos fleuves dits les rennes, le Rhône, le Rhin, la Reuss…ah ! l’autre nous-même géographique, l’autre biotope je le vois dans le grand jaune du centre Asie s’élargissant entre les 8000 pour aboutir à un royaume-église de paysans de montagne, j’ai goûté en « mutant » ces sommets, astres où l’air se raréfie, s’éclaircit, séjours idéals pour les voeux monastiques, alors une tranquillité de civilisation s’est affirmée à rebours de toutes les autres et je ne dirai jamais oui au progrès mais à cette perdition où tout a acquis la perfection, soit le minimum de mal et d’existence résolu dans l’illimité du souffle de vie/aum/mani/padmé/houm ! chuintements, murmures, lèvres qui tondent un océan de cailloux et de mousses où salivent les neiges – marches infinies, yacks, steppes et brouillards, chèvres porteuses de petits sacs de sel, tentes de peau et les moulins à prières répliquant aux perches à liturgies flottant sur un cairn, tous se hâtant pour rattraper et filer vers ce qui est sans commencement…c’est le Tibet.
La simple respiration du pèlerin, c’est le Tibet.
On sait que son sort est joué; dix fois plus brusquement que chez nous, ce fut hier. Enterré vivant dans un autre. L’empire laïc et totalitaire qui arrache, brise, rase.
Je n’ai rien à ajouter.
Le néant ajoutera.

Maurice Chappaz, La poésie en Suisse Romande depuis Blaise Cendrars, présentée par Marion Graf et José-Flore Tappy, Préface de Bruno Doucey, 2005, pp 69/70

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