Marie Ferranti | L’atelier de la langue chantée

 

 

L’ART DU SOUFFLE

Pour un artiste, vivre en compagnie d’autres artistes peut être la forme de vie la plus plaisante qui soit. Léonard aimait tellement l’atelier de son maître, Andrea del Verrocchio, qu’il y demeura jusqu’à l’âge de quarante ans. Un siècle plus tard, l’atelier de Rubens compta jusqu’à cent personnes.
Dans La chambre des défunts, j’ai imaginé la vie grouillante, parfois terrible, de l’atelier de Frans Snyders, un des peintres qui collabora souvent aux grands tableaux de Rubens et en fit lui-même plus de quatre cents. Les musiciens, les chanteurs aussi travaillent ensemble, par la force des choses.
L’atelier est un mystère pour l’écrivain. La solitude est non seulement une exigence, mais la condition de son travail. Pour moi, l’atelier est un cabinet de curiosités in vivo. Je ne l’observe pas sans une certaine envie, mais je me tiens à la lisière. Je reste sur le seuil.
Cantu in paghjella renoue donc avec cette tradition séculaire de l’atelier. On y enseigne le chant sacré et la paghjella. Le lecteur attentif aura suivi avec moi les répétitions.
Cependant, c’est un atelier moderne. En quoi mérite-t-il cette qualification ? L’atelier de paghjella est une forme inventée. Elle n’existait pas auparavant et n’a jamais été nommée comme telle. Ce pourrait être une raison suffisante. Ça ne l’est pas. Mais remettre en vigueur cette forme d’enseignement, par un renversement de valeurs remarquable, devient une forme de transmission moderne. Ce laboratoire fascinant se déroule au cœur d’une église : tout paraît ancien, le bâtiment, les chants, les versi. Tout est ancestral. La modernité ne tient donc pas dans la transmission, ce pourrait même être le frein à cette idée : l’atelier est moderne car il répare et empêche l’oubli de l’air. Cette expérience le transforme en un art accompli en soi : l’art du souffle.
Toute la leçon de l’atelier repose sur la maîtrise du souffle, de la métamorphose de la langue latine et corse dans le chant.
La prononciation, l’ouverture des voyelles, la scansion des consonnes latines, transformées par la contamination du parler corse, prennent une autre valeur. On n’entend pas la même chose dans une maîtrise anglaise ou française. Ce n’est presque rien, comme dit Petru, mais la nuance n’est pas négligeable. Cela passe par une ouverture plus ou moins grande de la bouche, par la quantité d’air insufflé ou retenu, car les écrits restent, mais les paroles volent. Et la musique donc ! Cette langue chantée aurait pu sombrer dans l’oubli, mourir, disparaître. La modernité, c’est la mémoire revivifiée.

L’atelier avant de former le cercle des chanteurs qui peut s’agrandir ou se rétrécir est d’abord un espace libre. Chacun peut s’y joindre à sa guise. L’enseignement ne repose pas sur une forme rigide. Il se déroule dans un climat où l’autorité ne joue pas et où cependant on reconnaît le maître : Petru. Tout le monde le sait. En visite dans une école, Petru s’étonne que peu d’élèves soient intéressés, mais, c’est aussi, a contrario, la preuve qu’il s’agit bien d’art. L’art est une affaire de quelques-uns, de « happy few », comme disait Stendhal.

Marie Ferranti, Les maîtres de chant, Récit, Éditions Gallimard, Collection blanche, 2014.

Petru Guelfucci : Figure emblématique du renouveau de la polyphonie corse, et l’un des 200 chanteurs du groupe Canta U Populu Corsu, Petru Guelfucci fut à l’initiative parmi d’autres, avec l’appui du Ministère de la Culture français, de l’inscription du Cantu In Paghjella sur la liste de sauvegarde d’urgence de l’Unesco, comme appartenant au Patrimoine culturel de l’humanité. Ainsi le  1er octobre 2009, la paghjella est classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO.

 

Corsica
Petru Guelfucci

 

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