Louise Glück | L’Iris sauvage ( extraits )

 
 

 
 
MATINES

Le soleil brille ; près de la boîte aux
lettres, les feuilles
du bouleau pliées, plissées comme des
nageoires.
En dessous, les tiges creuses des
jonquilles blanches, Ailes de glace,
Cantatrices ; les feuilles
sombres de la violette sauvage.

 
 

MARGUERITES

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n’est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement
ce que n’importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n’est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l’esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l’esprit
eut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu’aller en profondeur, comme, par exemple, des racines.
 
 
 

VÊPRES

Je ne me demande plus où tu te trouves.
Tu es dans le jardin ; tu es où se trouve John,
dans la poussière, abstraite, tenant sa truelle verte.
Voici comment il jardine : quinze minutes d’effort intense,
quinze minutes de contemplation extatique. Parfois
je travaille à ses côtés, à gratter dans l’ombre,
à désherber, à éclaircir les laitues ; parfois j’observe
depuis le porche vers le haut du jardin, jusqu’à ce que
le coucher du soleil
transforme les premiers lys en candélabres : et pendant tout
ce temps,
la paix ne le quitte jamais. Mais ça s’élance en moi,
pas comme le feu nourri que la fleur brandit
mais comme une lumière ardente à travers l’arbre nu.

 

Louise Glück, L’iris sauvage, Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier, NRF / Gallimard, 2021, pp. 87/129/133-134.

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