Lionel Bourg | Victor Hugo, bien sûr

 

 

L’enfant ou,

Si vous voulez que je m’en aille,
Pourquoi passez-vous par ici ?

l’adolescent qu’il m’arrive d’être encore sous le masque un brin grimaçant de l’âge, n’eut qu’une connaissance distante de Victor Hugo.

Roulements de tambour appris tant bien que mal et qui, « Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine », martelaient la progression déjà cinématographique de la garde impériale, armées d’anges, de démons, de monstres et de goules accrochées au ciel que le poète badigeonnait d’encre et de mixtures brunâtres, bossu, Tzigane, forçat qui longtemps se contenta d’avoir pour lui la gueule de Jean Gabin tandis que, revers de la médaille, Bourvil suait la plus fourbe abjection, cataractes, cymbales, trompettes et hémistiches piétinant la boue comme l’avaient malaxée jadis les pachydermes conduits par les généraux de Carthage, marches funèbres, sistres, cors de chasse, rien ne manquait au vacarme escortant le pair de France, une brise inattendue, une larme ou, le souffle court, quelque lente caresse au sein du poème déposant toutefois sur la tombe de Léopoldine «un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur ».
Il n’avait jamais entendu, jamais lu ni reçu en partage de plus belles paroles.
C’était doux. C’était tendre.
Si déchirant que, cheminant chaque jeudi sur la route du cimetière, laquelle longeait la voie ferrée avant de l’enjamber et de laisser derrière elle, noirs, croûtés de suie, les murs des aciéries où son père travaillait – des trains de marchandises hoquetaient sur les rails, ou des locomotives rescapées de la seconde guerre mondiale, des convois de wagons-citernes, des michelines –, il murmurait les alexandrins copiés en classe dans son « cahier de poésie » :

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.*

les récitant en guise de prière sitôt que, face à la dalle gravée du nom de son frère, sa mère séchait les pleurs qu’elle n’avait su contenir.

De plaintes en rebuffades, Hugo, discret d’abord, ne l’abandonna plus, ce diable d’aïeul, moitié père Noël, moitié père Fouettard, surgissant sous les innovations ou les extravagances des poètes, Rimbaud, Lautréamont, Cendrars, Apollinaire, que le lycéen fréquentait désormais. N’empêche. Nul mieux que lui n’avait identifié la nuit. Nul n’avait plus fiévreusement, plus sensuellement codifié les mirages, et les fumées, les fantasmagories (…)

Lionel Bourg, Victor Hugo, bien sûr, Éditions Le Réalgar, pp. 9/10/11, 2020.

*Victor Hugo, «Les Contemplations» (1856)

 

 

Enregistrement public 05 Décembre 2013, Château de Grignan
Auteur : Victor Hugo
Benoit Thévenot – piano
Nicolas Serret – batterie
François-Régis Gallix – contrebasse
Composition / chant / violoncelle : A. Sila

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.