Un orage d’avril | Sylvie-E. Saliceti

 

 

Peindre, est-ce aimer à nouveau ? Avec cette peinture de la bâtisse où se devine, en arrière, le petit pré où l’on courait, les souvenirs reviennent. Nos voix d’enfant résonnent, claires au bord de la source, jusqu’à l’intérieur de la maison. Tu es partie, et la langue des oiseaux est restée. Depuis leur chant est là, toujours sur la branche. La mémoire est intacte. Elle a poussé entre le mandarinier et la menthe. À travers la toile déchirée du ciel surgissent la prairie, les moulins, les papetiers, et le lavoir aux fougères. Ton village est là, dans ce carré vert de l’esprit. Tu dévales la pente comme Lenz. Du fond des ravins montent les chants. Haletante, tu laisses entrer l’orage en toi. L’éclair. Dans la poitrine. Le son perpétuel de la cascade d’eau . Les pas des petits animaux, en cavalcade sur les pierres polies par la rivière. Les bruits de la forêt.

Tu dévales plus vite. À travers les arbres. Les jardins. La lumière déverse son or dans les ruelles du village. Quelqu’un traverse sous la pluie battante, d’un pas bizarrement très lent.
Tu dévales ce carré du pré, tu dévales le brin d’herbe du carré du pré, tu dévales le souffle du brin d’herbe du carré du pré. Tout s’enfuit en tous sens. Sous l’orage, il y a l’âne qui tintinnabule près du chien andalou, il y a le fou avec son poisson noué à l’estomac, il y a des mots qui nagent ainsi que des petites truites de feu, l’eau, la fraîcheur … Les algues flottantes carillonnent d’éclats d’Abri de Maras, il y a le bruit de la plus vieille corde du monde sur une pierre, la voile minuscule de ton bateau de papier sur l’eau, les diables pilés comme des pépins verts, l’envergure intelligente du blé, chaque chose dans un seul brin d’herbe tient sa tête droite, tout et son contraire, rien n’est de trop. L’herbe boit la pluie. Tu dévales et dévales sans fin, ouvrant un chemin entre les têtes des épis.  Tout est à la juste mesure, à hauteur d’enfance. Le monde a la rondeur d’un grain d’orge. Tu sectionnes une tige de blé, la prends entre tes dents. L’univers est petit; il dépasse de ta lèvre.

Quand tu rentreras ce soir, tu feras sécher la Terre au-dessus du poêle.

Sylvie-E. Saliceti, 14 avril 2020 / Avril 2021- Village de l’enfance.

 

Gavotte
Compositeur : Pachelbel
Violon : Amandine Beyer

 

 

 

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