Les trois sons


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CHAPITRE XC

 

Les trois sons

Le cerf brame. C’est le cri génital par excellence. C’est le cri du jadis. Stridence prévocalique de la génitalité qui est originaire. Aucune biche ne peut apaiser ce cri profond, cri de la profondeur temporelle, rauque, au fond de la forêt.

Cri dont les auteurs sont difficilement visibles.

Les cerfs, comme les écrivains, n’aiment pas se montrer.

Vox rauca !

Tout amour est sans retour.

Ono no Komachi a écrit : Le Bouddha, un cerf des montagnes ! Qu’on tente de l’entraver, il se dérobe près des sources !

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La mer est la res temporelle encore liée à la res astrale. Un être immense aïeul qui a un mouvement d’assaut – accompagné d’un petit effet d’enroulement et de plainte. Un intarissable assaut sonore continu et discontinu, lancinant et imprédictible s’y avance, s’y involue, s’y dégorge, s’y recèle. Le rythme prébiologique des vagues anticipe le rythme cardiaque qui précède le rythme de la respiration pulmonée. Le rythme des marées lie au rythme nycthéméral. Le temps s’ouvre en deux. Tout dans le ciel puis dans la mer se met à ouvrir ses mondes en deux.

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Arrive et passe, tel est le temps.
Va arriver, va arriver, ne passe jamais, le fond de poussée antérieur au temps.

 

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La stridence définit le cri de la chouette nocturne, la strigx.

Striga est le grand duc, oiseau de nuit.

Le cri de la dame blanche qui est dans les étoiles.

 

Pascal Quignard, Sur le jadis, Dernier Royaume II, Chapitre XC, Collection dirigée par Martine Saada, Éditions Grasset, éd. numérique non pag., 2002.

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