Les phares | La voix chez Baudelaire II

 

 

Pour Baudelaire, les grands artistes, comme les grands poètes, sont pareils à ces points lumineux qui, disposés à des distances inégales mais repérables, les uns des autres, constituent une chaîne le long de laquelle la pensée se déplace, constatant les ressemblances. Les « phares » font pour lui partie de l’immense analogie universelle, qu’il découvre entre sa propre pensée et le monde, entre sa propre pensée et la pensée de ses devanciers dans l’exploitation des richesses de la vérité analogique. Et puisque celle-ci se révèle non directement mais par le renvoi constant d’elle-même dans une série de miroirs et d’échos, il n’y a rien de surprenant à ce que le monde analogique de Baudelaire se présente comme une parole sans cesse reprise et sans cesse retransmise, redite par mille labyrinthes, renvoyée par mille porte-voix.

Georges Poulet, La poésie éclatée : Baudelaire/ Rimbaud, Presses Universitaires de France, Coll. Écriture, Format papier 1980, Éd. Numérique 2015 non pag.

 

Auteur : Baudelaire
Compositeur, interprète : G. Chelon

LES PHARES

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats ;

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Les phares, Oeuvre poétique complète, Jean de Bonnot Éditeur, 1973, pp. 27/28.

 

 

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