Contre l’ennui

 

Le sujet de l’art s’attache notamment à renverser  les mécaniques conceptuelles, à redonner corps et vie à l’Altérité, à la Présence immédiate et à  ce que Celan nommait les cendres chantées.

L’art agit contre l’ennui au sens puissant et baudelairien du terme, et — puisque le spleen relève du mal des étoiles — l’art réenchante le lieu de la désillusion, voire du dégoût métaphysique. Ennui similaire du côté de Guermantes, en proie à quel autre mal chez Proust : « l’ennui dans ce sens énergique qu’il a chez Corneille ou sous la plume des soldats qui finissent par se suicider parce qu’ils s’ennuient trop après leur fiancée, leur village » .

Sous des masques parfois frivoles, ainsi l’art relance-t-il à l’infini ce jeu sérieux contre la paresse, le dogme, le préjugé, la sécheresse, le choeur fragmenté des choses.  À rebours de l’ennui, il éveille.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

*

 

LE SUJET DE L’ART

Pour savoir ce que l’œuvre « veut dire », le spectateur doit instaurer avec elle un rapport d’entre-deux où émergent peu à peu des effets qui vont au-delà du « vouloir dire » et du sens, dont il a pourtant quelques bribes.
Et si ce rapport aboutit au silence, ce n’est pas plus mal. Dans le silence, la parole se recharge et peut libérer du nouveau. Entre-temps, l’acte créatif est assez confiant en lui-même pour tromper les intentions, surtout les bonnes. (…)

Une œuvre d’art met en acte (dans telle matière, sonore ou picturale) l’univers de son auteur, elle inscrit la loi de cet univers, en forme de symptôme ou de destin. La vie d’une telle œuvre, ce sont ses résonances en nous, les ouvertures qu’elle nous fait malgré ses airs d’achèvement : la fin de l’œuvre est un appel, à ce qu’au-delà des interprétations, on en fasse autre chose. Même si on ne peut qu’en parler, comme témoin ahuri des béances qu’elle ouvre, cet « autre chose » est un appel, ouvert, sinon à créer lui-même, du moins à rester près de la création, de l’être créatif.
Car l’œuvre transmet d’abord son ouverture, puis sa limite, là où l’artiste s’est arrêté, là où elle a quitté son auteur pour atteindre l’auditeur ou le lecteur qu’elle interroge : « Et toi, que vois-tu ? Qu’entends-tu ? » Elle est entre ordre et désordre, là où l’un passe à l’autre.

*

L’ART ET LE JEU : LE JEU EST TOUJOURS PLUS VASTE

L’art est l’univers des jeux d’approche pour être plus près de la Création, pour tenter de s’y infiltrer, s’y inspirer.
Mais ne confondons surtout pas l’art et le jeu, même s’ils sont inséparables. Quand un peintre « se livre à un jeu », c’est mauvais signe. L’artiste, en principe, déclenche un jeu de forces – mnésique et sensoriel –, il le suit, le jeu lui échappe, il attend qu’il y ait du retour ; il attend que ça se décide là-bas, plus loin, hors du cadre ou du tableau, et que ça revienne autrement.
Chaque geste sur l’œuvre est un « coup » — de pinceau ou de matière —, mais l’œuvre, partie d’un trait, revient comme un coup du destin.
Ça joue entre deux actes, de l’artiste et du hasard, de l’un ou de l’autre. Le jeu est toujours entre-actes. Et ça s’enchaîne : l’un choisit et l’autre réplique (l’autre est une donnée ou un coup du hasard). Un jeu nous entraîne dans un autre qui à son tour… L’important est de sentir comment ça joue dans l’entre-deux, comment on entre en jeu et comment on en sort. On s’y engage, on s’en dégage ; on y prend du plaisir ou pas. Le plaisir n’est pas qu’une chute d’excitation, c’est le fait de se plaire sous l’effet d’un plus-de-jeu, d’un afflux d’être, de souffle. Cette jouissance est au-delà du plaisir.
Le jeu est un recours pour nous, mais l’être aussi recourt au jeu pour se transmettre à ce qui est. Autrement dit : « Dieu » joue, et pas seulement aux dés.

Daniel Sibony, Fantasmes d’artistes, Éditions Odile Jacob, Format numérique, 2014.

 

 

Les artistes
Auteur, compositeur, interprètes: Les Têtes Raides

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.