L’essence d’un travail | Sylvie-E. Saliceti

Un éditeur – excellent éditeur – m’a amicalement demandé hier de définir mon travail en quelques lignes, les voilà ! Et puis à suivre, la chanson du poète Atahualpa Yupanki, «Les frères », chantée magnifiquement par Bïa et la regrettée Lhasa de Sela. 
S.-E. S.

L ‘ ESSENCE D’UN TRAVAIL

Depuis mon premier livre de poésie documentaire — écrit en 2011 au retour d’un voyage d’études en Ukraine sur les lieux de la Shoah par balles — je poursuis un travail sur la voix, comme si la recherche initiale de ces voix sous les cendres, au fond n’avait cessé de creuser son sillon. Le particularisme des fosses, anonymes, d’Europe centrale puis la problématique génocidaire, ensemble ont mis en évidence l’enjeu universel, selon moi, de la voix poétique, du visage vocal — au sens de Levinas dans Totalité et infini : « la manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons … visage ». Dit autrement, la voix désigne l’expérience qui précède, détermine et même transcende toutes les autres expériences, en ce qu’elle constitue l’expression de l’altérité, et déroute les tentations de ramener autrui vers soi.

Tous les univers concentrationnaires — du goulag de la Kolyma pour Varlam Chalamov jusqu’aux baraquements de Buchenwald pour Jorge Semprun — tous sans exception partagent ce point commun : ils sont le lieu de l’écroulement du langage. Qu’est-ce que la parole sinon l’altérité, sinon « l’expérience de quelque chose d’absolument étranger »?

Depuis ce voyage à l’Est, dont j’ai mis plusieurs années à traduire les enjeux clairement dans l’acte d’écrire, depuis 10 ans il en va ainsi :  je tente de comprendre, pour la faire advenir — puis ouvrir ses coulées d’or dans la nuit — la voix dans l’écriture. La voix poétique constitue l’objet essentiel de ma recherche : puisque la poésie sauvera le monde, ainsi que le dit avec un demi-sourire J.-P. Siméon, alors aidons la poésie !

Comment se frayer une voie/voix entre les deux écueils de l’époque ? D’un côté, un nihilisme sombre, où rien ne fait sens ? De l’autre, l’éternalisme comme l’autre forme éclatante, plus pernicieuse, de l’insignifiance ? La tyrannie du divertissement d’Homo Festivus détourne de l’essence des choses et de leur vraie valeur. Comment se faire entendre au lieu de « la foule toujours plus nombreuse, et [de] l’homme toujours introuvable» ?

On sait que tout est observable à l’endroit de la parole humaine, or ce que l’on observe  aujourd’hui est une parole dévoyée – lancée n’importe comment, inconséquente, cancanière quand elle n’est pas agressive, voire fielleuse, voire instrument de troc, de propagande, de manipulations. Les sciences humaines démontrent comment cette langue, phénoménologiquement, et de façon ordinaire, produit  ni plus ni moins qu’une perversion, laquelle se définit comme la tentation de vivre sans autrui.  De sorte que l’altération de l’altérité devient à la fois l’atteinte faite à la langue, et l’autre nom de ce qui l’entretient — à la fois le symptôme et la cause.  Dès lors, comment redonner sa valeur à une parole démonétisée ? Comment redonner ses repères à une parole en somme qui s’est perdue ?

 

Consciente que parler de poésie aujourd’hui, exige de la mêler à une approche plus légère, je prends le parti d’une «philosophie au pied vif ». « Ce qui est lourd n’a pas d’avenir». Aussi j’alterne le propos, je fais varier les tons, les sujets, les formes. Ainsi, du point de vue formel, je poursuis l’exploration sur divers modes documentaires (méthodologie à base notamment de témoignages, d’archives, de recherche archéologique, voire de comptes-rendus d’expériences personnelles ( nages quotidiennes en mer et en hiver, dans « La voix de l’eau »). La tâche inaugurale par essence est empreinte de gravité ;  il est bon de la mâtiner de légèreté, et j’y mêle souvent l’humour, quelques intermèdes, des haïkus, des chansons. Une sorte d’archéologie du frivole — l’expression est de Derrida — qui, à l’image de Trenet,  aime à pratiquer l’art du déplacement : sous l’apparente légèreté, est-il besoin de se convaincre de la teneur philosophique d’un répertoire qui comporte la bouleversante Folle complainte ?

Misons donc sur la confiance dans la voix poétique, à l’instar du projet du Prix Nobel Odysseus Elytis, dont les mots et le vœu prononcés à Athènes en 1972 m’accompagnent : « je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde».

Au fond, la rencontre avec la voix des sans-voix a initié une quête plus lointaine, plus profonde, plus vaste, où il s’agit d’œuvrer pour soi autant que pour les autres. Où il s’agit de réaffirmer ce que peut la lecture, par la mise en commun de l’expérience initiatique. Où il s’agit en somme de consacrer sa vie à ce que peut la littérature pour apprendre la présence à soi-même, à bien lire en soi, explorer la voix au-delà du chant.

Forte de la conviction que le rapport que nous entretenons avec la parole s’avère fondateur, au point de faire de cette parole notre architecture intime et notre cohésion commune — nos mots  ne sont pas des instruments que l’on s’échange, ni à vendre ni à acheter, mais des «danses mystérieuses»; notre parole dit Novarina, est une «chair spirituelle» — ma recherche s’oriente depuis dix ans sur la question des qualités de la parole dite, puis entendue. Primo Levi soulignait déjà qu’à côté de l’« art de conter solidement codifié par des milliers d’essais et d’erreurs, il existe également un art d’écouter, tout aussi ancien et estimable, duquel toutefois, […] les règles n’ont jamais été définies. Pourtant, toute personne qui parle ou raconte sait par expérience que l’auditeur apporte une contribution décisive à ce qu’elle lui dit. »

Dans un contexte de chaos, par la seule confiance dans le levier de la langue dont la puissance est considérable,  toute ma recherche s’oriente vers ce but :  œuvrer  humblement à la nécessité du réenchantement, en apprenant comment écouter mieux, comment entendre mieux, comment retrouver l’immanence de la poésie, en un mot accueillir le chant du monde, l’autre nom de l’ode — l’Odos — étymologiquement, le chemin.

À l’exemple du grand Atahualpa Yupanqui parlant à ses frères de la valeur inaliénable de la liberté, il s’agit  de connaître son devoir, avant de le faire. Il ne s’agit que de cela,  cette promesse faite à soi-même dans La palabra sagrada  : « Je suis un [poète] d’arts oubliés, qui parcourt le monde pour que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle. Un désir profond existe en moi : être un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ».

Sylvie-E. Saliceti

Lhasa de Sela 

Los Hermanos
Les frères
Auteur et compositeur : Atahualpa Yupanki
Interprètes : Bïa et Lhasa de Sela
Traduction française : Jean-Yves Sarrat
Extrait du lancement de l’album Nocturno (Mars 2008)

J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Dans la vallée, la montagne,
Sur la plaine et sur les mers.
Chacun avec ses peines,
Avec ses rêves chacun,
Avec l’espoir devant,
Avec derrière les souvenirs.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Des mains chaleureuses,
De leur amitié,
Avec une prière pour prier,
Et une complainte pour pleurer.
Avec un horizon ouvert,
Qui toujours est plus loin,
Et cette force pour le chercher
Avec obstination et volonté.
Quand il semble au plus près
C’est alors qu’il s’éloigne le plus.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter.
Et ainsi nous allons toujours
Marqués de solitude,
Nous nous perdons par le monde,
Nous nous retrouvons toujours.
Et ainsi nous nous reconnaissons
Le même regard lointain,
Et les refrains que nous mordons,
Semences d’immensité.
Et ainsi nous allons toujours,
Marqués de solitude,
Et en nous nous portons nos morts
Pour que personne ne reste en arrière.
J’ai tant de frères,
Que je ne peux les compter,
Et une fiancée très belle
Qui s’appelle liberté.

 

Traduction française : Jean-Yves Sarrat

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