Gaston Miron par Daniel Lavoie | L’homme rapaillé


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Ce monde sans issue
Auteur : Gaston Miron

Interprète : Daniel Lavoie

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La grande découverte de Miron, c’est que la poésie, dans une situation particulière comme celle de l’homme québécois ou, comme il dit par autodérision, du Québécanthrope, est — et doit être — performative.

En quel sens? Une des sous-parties de L’homme rapaillé joue ici, par son propos et sa forme, par son titre et sa place même, un rôle symptomatique et capital : ce sont les «Notes sur le non-poème et le poème». Par sa place, car, rejeté dans l’édition de 1970 dans la deuxième moitié du livre, dans ce long « Recours didactique » qui semble former un appendice hétérogène, un hors-livre, il a été replacé dans les éditions suivantes au centre même du livre, comme son coeur, comme un fléau entre les deux plateaux d’une balance.
Or ce déplacement est une promotion et cette promotion n’est pas insignifiante. On dirait que Miron, tout en continuant à tenter de faire mallarméennement par ailleurs les plus beaux vers possibles, a l’intuition que ces morceaux de prose — de prose serve, on pourrait presque dire : de prose «damned Canuck» ! — avaient, étant donné les circonstances et étant donné la conception nouvelle de la poésie qu’imposent ces circonstances, la même dignité que les beaux vers estampillés comme tels. Que cette prose, effet de la souffrance ontologique du poète, valait les vers sortis de « souffrance ». Prose au demeurant difficile, voire impossible, à distinguer de la poésie proprement dite, car accueillant, au beau milieu de considérations sur le « temps historique » et le « temps biologique », et juste après une phrase psychologico-philosophique sur la manière dont autrui nous apparaît — « Les autres, je les perçois comme un agrégat » —, l’éclat inattendu et superbe d’une image de pure poésie :

Et c’est ainsi depuis des générations que je me désintègre en ombelles soufflées
dans la vacuité de mon esprit, tandis qu’un soleil blanc de neige vient
tournoyer dans mes yeux de blanche nuit.1

De même, « Aliénation délirante », sous-titré « recours didactique », est sans ponctuation, comme pour signifier qu’il est beaucoup plus près des audaces formelles des avant-gardes — Un coup de dés… de Mallarmé, Bataille Poids+odeur de Marinetti, Zone d’Apollinaire, la fin d’Ulysse de Joyce ou Paradis de Sollers — que du tract politique. Du coup, texte qui swingue, texte jazzé, avec des fulgurances d’humour noir et d’ironie féroce, c’est plus un texte d’« écrivain » que d’« écrivant », pour reprendre la vieille distinction barthésienne, ou, si l’on préfère, un texte qui fait vaciller cette distinction, comme il déplace la séparation entre poème et non-poème.
C’est le grand geste livresque, le coup de force littéraire de Miron, jumeau (en même temps qu’effet) du geste, du coup de force théorique et politique qui consiste à faire entrer la réflexion sur les conditions de possibilité mêmes de la poésie, la métapoésie, dans la poésie. Par ce double et même geste, Miron change performativement l’acception habituelle du mot « poésie ».

Dominique Noguez, Le poète en souffrance, Études françaises, vol. 35, n° 2-3, 1999, p. 13-24.

1 « Notes sur le non-poème et le poème (extraits) », p. 113.

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Ce monde sans issue

Pleure un peu , pleure ta tête , ta tête de vie
dans le feu des épées de vent dans tes cheveux
parmi les éclats sourds de béton sur tes parois
ta longue et bonne tête de la journée
ta tête de pluie enseignante
et pelures
et callosités
ta tête de mort

et ne pouvant plus me réfugier en Solitude
ni remuer la braise dans le bris du silence
ni ouvrir la paupière ainsi
qu ‘un départ d ‘oiseau dans la savane
que je meure ici au coeur de la cible
au coeur des hommes et des horaires
car il n’ y a plus un seul endroit
de la chair de solitude qui ne soit meurtrie
même les mots que j’ invente
ont leur petite aigrette de chair bleuie

souvenirs, souvenirs , maison lente
un cours d’ eau me traverse
je sais, c’ est la Nord de mon enfance
avec ses mains d ‘obscure tendresse
qui voletaient sur mes épaules
ses mains de latitudes de plénitude
et mes vingt ans et quelques dérivent
au gré des avenirs mortes, mes nuques
dans le vide

Gaston Miron, L’homme rapaillé, Poèmes 1953-1975, édition de luxe, texte annoté par l’auteur, préface de Pierre Nepveu, couverture d’après une sérigraphie de René Derouin, Montréal, l’Hexagone, 1994, p. 40.

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