Le funambule : le devenir dans la musique


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Devenir au-delà de l’épars ? Existerait-il un fil reliant des notions dont la terminologie est si singulièrement atopique et intemporelle chez Jankélévitch : entre le « Je-ne-sais quoi» et le « presque rien », « l’irréversible et la nostalgie » ?

Le repère de toute abscisse — dans l’espace hanté par la question morale — chez le philosophe se situe « quelque part » … Quant à l’ordonnée du temps, il faudra se résoudre à la déchiffrer sur la partition de la « mélodie éphémère » de la vie.

Jankélévitch semble évoluer dans un cadre spatio-temporel aux frontières repoussées, dans un cadre inachevé. Funambule, aux prises avec un exercice constant de recherche de stabilité après sa mise en question volontaire, dans la tension d’un perpétuel mouvement entre des forces contraires, il glisse sur la corde du sens extrême, entre verticalité et horizontalité.

Ce déplacement permanent du lieu, du temps se rapproche de la lecture de partition, échappée du papier vers le jeu d’instrument. Surtout, cet exercice d’acrobatie rappelle — Michel Serres avait souligné ce rapport mathématique au langage — la « différentielle » . En ce qu’elle se rassemble à l’endroit subtil du tout et de l’infime, la philosophie de Jankélévitch rejoint les limites d’un « accroissement infinitésimal », elle contient le tout et le si peu, et par là menace à tout moment — sur un geste à peine esquissé — de basculer de la totalité vers le rien.

C’est un lieu mouvant, incertain. Le penseur le sait, l’assume, le choisit. Est-ce cette caractéristique qui rend sa pensée si émouvante, sa voix toute conceptuelle aussi vivante que celle d’un poète ? Il faut entendre la voix — physique — joueuse, vive, douce de Jankélévitch.

Lui-même ne renierait pas cette métaphore funambulesque : « il n’y a donc plus à expliquer pourquoi toute philosophie de la musique est une périlleuse gageure et une acrobatie continuée. Nous avons refusé à la musique le pouvoir du développement discursif : mais nous ne lui avons pas refusé l’expérience du temps vécu. »

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Que dit cette métaphore — de si essentiel, sur notre sujet de la cantopoésie — que dit-elle au point qu’on la rencontre avec une si pleine constance chez les chansonniers, les musiciens, les philosophes et les poètes ensemble ? On se rappelle bien sûr que « celui qui écrit en vers danse sur la corde. Il marche, sourit, salue, et ceci n’a rien d’extraordinaire jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que cet homme si simple et si aisé fait tout cela sur un fil de la grosseur d’un doigt. » Voici convoqué Valéry. Et Jean-Michel Maulpoix à son tour: « Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d’un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner (…) Qu’est-ce donc que le poème, sinon une affaire de trame et de filage, avec des mots « tirés de soi(e) ».

Avançons d’un pas sur le fil, les yeux bandés : qu’exprime plus loin la métaphore du funambule? Elle parle de la confiance, de l’incertitude, de l’oscillation. Et aussitôt l’on songe au funambule somnambule de Jean-Roger Caussimon — si peu sûr de son pas au grand jour. Qu’importe puisque le jour finit : « le public parti, la lune dehors, à travers les trous de la vieille toile, allume un ciel tout rempli d’étoiles. » Ainsi le funambule, la nuit venue, soudain devient gracieux, agile accomplissant les prodiges de son art, sur un fil tendu d’étoile à étoile. En dormant.

Le plus beau de la chute qui l’attend réside dans le silence de ses amis au cirque forain : pas un jamais ne révèle au danseur qu’il se lève dans son sommeil. Que faut-il considérer dans cette rétention ? Elle est étymologiquement bouleversante, le secret ainsi maintenu à l’endroit du saltimbanque désigne la fin inévitable. Infiniment métaphysique. Dans ce non-dit est enclose une chose plus sacrée encore que le silence, mais laquelle ? Que dit ce murmure ? Qu’il s’agit d’ouvrir les yeux des vivants avec douceur … aussi doucement que si nous fermions les yeux d’un mort ? Que le destin ici vient à s’ouvrir telle une mer pour laisser passer le pas éphémère d’un état de grâce sur un fil d’acier ? Désigne-t-on le lieu d’une naissance où il nous faudra retourner ?

J’entends moi que la nuit est tendre, peut-être.

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Ainsi « cette déambulation est toujours quelque peu onirique et nocturne… », nous dit Jankélévitch, et pour cause : « elle s’appelle devenir ! Fluente, non pas itinérante : telle est la musique. »

Nuit, musique, sous le soleil mouillé du crépuscule, puis du matin — élémentaire mouvement des choses. C’est l’ineffable, et qui pour le dire ? La musique, comme la poésie, dit ce qui ne peut être dit, libère la fluidité, déplace le figé.

Il s’agit bien sûr d’être là, mais au-delà, il s’agit de passer et le temps que nous passions, de mesurer que quelque chose a changé.

La force demeure au devenir, Jankélévitch l’a montré, lui qui appelait ses étudiants à ne pas rater leur matinée de printemps. En 1951, quand il est nommé à la Sorbonne, dans une époque où l’on se moque de la morale, il instruit sur la fraternité. Il enseigne la morale et se garde de la moindre leçon moralisatrice.  La mort de l’homme, la mort de Dieu, la mort de la civilisation déjà sont annoncées, ses mots font sourire, qu’importe ! Le maître incarne son propos, il transmet à qui veut bien l’entendre la leçon bergsonienne qu’il avait jadis reçue de son propre maître : « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. ».

Lui respire, vit et pense en musique.

Devenir. Deviner chez le musicien un poète inspiré. Devenir. Oser croire. Que « la seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité ; la sincérité et l’absence de tout pédantisme ; la sincérité et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano », penser envers et contre tout à l’écho et au langage du cœur, dans la passion, la fulgurance, l’immédiat.

L’émotion.

Couler en pluie perlée sur la nuit — musique de l’eau.

Devenir, car c’est « la dimension selon laquelle l’objet se défait sans cesse, se forme, se déforme, se transforme, et puis se reforme ». Devenir avec la Grande Raison du corps, dans « la succession des états du corps ». Devenir le tremblé, la limite, notre intime morcelé.

Devenir la seule chose qui ne change jamais : cela même qui change toujours …

Devenir chanson nomade, celle d’Angélique Ionatos en exil loin de la maison, loin de sa langue, loin de sa patrie.

Précéder, ouvrir les portes du vent, la métamorphose, la mutation, le pas glissé. Devenir, devenir, devenir variation …

Variation qui est l’autre nom du chant, « le régime par excellence de la musique : le thème qui est l’objet, l’insignifiant objet de la variation, s’annule parmi les réincarnations et les métamorphoses ; la « grande variation » n’est pas modelage d’un objet plastique, mais plutôt modification de part en part, modification modulante, modification sans modes et sans même la substance dont ces modalités seraient les modes, sans l’être dont les manières d’être seraient les manières. C’est peut-être cette fluidité temporelle qui explique la prédilection de Fauré pour la souple et ravissante continuité des barcarolles. Le Ruisseau, Au bord de l’eau, Eau vivante… »

Sylvie-E. Saliceti

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funambule

Le funambule
Auteur et interprète : Jean-Roger Caussimon / Ici Angélique Ionatos
Compositeur : Francis Lai

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