Julio Cortázar | Cronopes et Fameux

 

 

Le chant des Cronopes

Lorsque les Cronopes chantent leurs chansons préférées, ils le font avec tant d’enthousiasme qu’ils se laissent fréquemment renverser par des camions et cyclistes, tombent par la fenêtre, perdent ce qu’ils ont en poche et jusqu’au compte des jours. Lorsqu’un Cronope chante, les Espérances et les Fameux accourent l’écouter, bien qu’ils ne comprennent guère une joie aussi extrême et sont en général un peu scandalisés. Au milieu du chœur, le Cronope lève ses petits bras comme s’il soutenait le soleil, comme si le ciel était un plateau et le soleil la tête de saint Jean-Baptiste, de sorte que la chanson du Cronope c’est Salomé nue dansant pour les Fameux et pour les Espérances qui restent là bouche bée à se demander si M. le curé et si les convenances. Mais comme au fond ils sont bons (les Fameux vraiment bons et les Espérances bêtes), ils finissent par applaudir très fort le Cronope qui s’éveille en sursaut, regarde autour de lui et se met à applaudir lui aussi, le pauvre.

Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Traduction de l’espagnol (Argentine) par Laure Guille-Bataillon, Éditions Gallimard, 2014.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.