Henri Michaux | Magie


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MAGIE

J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie. Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !
Ça a l’air simple. Pourtant il y a vingt ans que j’essayais; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. Pourquoi pas ? Je me serais cru humilié peut-être, vu sa petite taille et sa vie opaque et lente. C’est possible. Les pensées de la couche du dessous sont rarement belles.
Je commençai donc autrement et m’unis à l’Escaut.

(…)

Et la magie ?
Sans doute, mais il faut alors se loger en masse presque sous le nez. Quel déséquilibre !
Et j’hésitais, occupé ailleurs, à une étude sur le langage.

 

Henri Michaux, Lointain intérieur, Entre centre et absence, Poésie/Gallimard, 1986, pp.10&s.

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Texte lu en musique par Philippe Claudel

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L’OISEAU QUI S’EFFACE

Celui-là, c’est dans le jour qu’il apparaît,
Dans le jour le plus blanc.
Oiseau
Il bat de l’aile, il s’envole.
Il bat de l’aile, il s’efface.
Il bat de l’aile, il réapparaît.
Il se pose. Et puis il n’est plus.
D’un battement il s’est effacé dans l’espace blanc.
Tel est mon oiseau familier,
L’oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour.
Peupler ? On voit comment…
Mais je demeure sur place, contemplant,
Fasciné par son apparition,
Fasciné par sa disparition.

Henri Michaux, La vie dans les plis, Poésie/Gallimard, 1990.

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L’auteur a vécu très souvent ailleurs : deux ans en Garabagne, à peu près autant au pays de la Magie, un peu moins à Poddema. Ou beaucoup plus. Les dates précises manquent. Ces pays ne lui ont pas toujours plu excessivement. Par endroits, il a failli s’y apprivoiser. Pas vraiment. Les pays, on ne saurait assez s’en méfier. Il est revenu chez lui après chaque voyage. Il n’a pas une résistance indéfinie.
Certains lecteurs ont trouvé ces pays un peu étranges. Cela ne durera pas. Cette impression passe déjà.

Henri Michaux, Voyage en Grande Garabagne, Au pays de la Magie, Poésie/Gallimard, 1986.