Le gardien des livres

Il n’y a pas de jours dans mes yeux.
Mon âge me défend les hautes étagères.
Des lieues de poussière et de sommeil encerclent la tour.
Pourquoi me mentir ?
La vérité est que je n’ai jamais su lire.
Mais la pensée me console
que l’imaginaire et le passé sont déjà la même chose
pour un homme d’un autre temps
qui contemple ce que fut la ville
et maintenant redevient le désert.
Qu’est-ce qui m’empêche de rêver que jadis
j’ai déchiffré la connaissance et la sagesse
et dessiné les symboles d’une main appliquée ?
Mon nom est Hsiang. Je suis celui qui garde les livres,
ces livres qui sont peut-être les derniers,
parce que nous ne savons rien de l’Empire
ni du Fils du Ciel.
Ils sont là, sur les hautes étagères,
proches et lointains à la fois,
secrets et visibles comme les astres.
Là sont les jardins, les temples.

Jorge Luis Borges, L’or des Tigres, Poésie/Gallimard, 2005, p 132.

 

 

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